Gustave Flaubert (19)

« Je n’ai eu qu’une passion véritable, je te l’ai déjà dit. J’avais à peine quinze ans ; ça m’a duré jusqu’à dix-huit, et quand j’ai revu cette femme-là, après plusieurs années, j’ai eu du mal à la reconnaître. Je la vois encore quelquefois, mais rarement, et je la considère avec l’étonnement que les émigrés [ceux de 1789] ont dû avoir quand ils sont rentrés dans leur château délabré « Est-il possible que j’aie vécu là ? » Et on se dit que ces ruines n’ont pas été toujours des ruines et que vous vous êtes chauffé à ce foyer délabré où la pluie coule et la neige tombe. Il y aurait une histoire magnifique à faire mais ce n’est pas moi qui la ferai, ni personne ; ce serait trop beau. C’est l’histoire de l’homme moderne depuis sept ans jusqu’à quatre-vingt-dix. Celui qui accomplira cette tâche restera aussi éternel que le cœur humain lui-même. » (à Louise Colet, le 08.10.1846)

Elisa Schlésinger, l’objet de cette passion adolescente unilatérale, était une femme mariée rencontrée sur la plage de Trouville-sur-Mer.

Le couple Elisa/Maurice Schlésinger a inspiré le couple Marie/Jacques Arnoux, et Frédéric Moreau partage avec Flaubert une relation avec une mère veuve, une chambre d’étudiant à Paris, des études de droit abandonnées, une situation de rentier, le célibat, une complicité avec le mari (Maurice entraînait Gustave dans ses aventures galantes), l’éloignement (voyage pour Frédéric, Croisset pour Gustave) puis la dernière rencontre désolante avec la femme aimée, vieillie.

La non-histoire d’amour du roman commence par un coup de foudre « Ce fut comme une apparition » et s’achève par un « Et ce fut tout » qui met le point final à une relation réduite à quelques mots, sans actes, non vécue, bref, rien.

Le roman se termine comme il avait commencé, avec le couple des amis Frédéric Moreau/Deslauriers. Ils sont assis tous les deux au coin du feu et se rappellent l’épisode de leur déniaisement chez la Turque, une maison close où ils s’étaient présentés avec un bouquet de fleurs.

« On les vit sortir. Cela fit une histoire qui n’était pas oubliée tris ans après. Il se la contèrent prolixement, chacun complétant les souvenirs de l’autre ; et, quand ils eurent fini :

– C’est là ce que nous avons eu de meilleur, dit Frédéric.

– Oui, peut-être bien ? C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! dit Deslauriers. »

Ainsi, le roman s’ouvre sur l’impasse annoncée d’une construction sentimentale de type bovaryen [« Elle ressemblait aux femmes des livres romantiques. Il n’aurait voulu rien ajouter, rien retrancher à sa personne. L’univers venait tout à coup de s’élargir. »] et se clôt sur l’idéalisation de la première expérience sexuelle dans un bordel.

Le tout ça pour rien du récit [aucun scénario] pour le rien du discours [aucun sens].

Rien dans l’itinéraire des personnages [aucun ne réussit quelque chose et cette uniformité dans l’échec est un composant de la métaphore du rien du discours] ballottés dans les aléas d’une existence qui leur échappe, et rien dans l’histoire sociale secouée de convulsions hystériques et stériles.

Frédéric, embarqué dans la révolution de février 1848 à laquelle il ne comprend rien comme il ne comprend rien à ses sentiments pour Madame Arnoux, se laisse convaincre qu’il peut être désigné comme candidat à la députation. Il se rend au Club de l’Intelligence (!) où le débat qui rappelle l’épisode des comices de Madame Bovary annonce le monde à la fois absurde, dérisoire et pathétique de Bouvard et Pécuchet. En témoigne cette séquence du premier chapitre de la troisième partie ; elle se déroule le 25 février, le lendemain de la fusillade du boulevard des Capucines qui fit une centaine de morts. Un des orateurs improvisés, est « placeur d’alcool ».

« Il déclara qu’on ne serait jamais tranquille avec les prêtres, et, puisqu’on avait parlé tout à l’heure d’économies, c’en serait une fameuse que de supprimer ls églises, les saints ciboires, et finalement tous les cultes.

Quelqu’un lui objecta qu’il allait loin.

– Oui ! Je vais loin ! Mais quand un vaisseau est surpris par la tempête…

Sans attendre la fin de la comparaison, un autre lui répondit :

– D’accord ! mais c’est démolir d’un seul coup, comme un maçon sans discernement…

– Vous insultez les maçons ! hurla un citoyen couvert de plâtre. (…)

[Un des participants réclame le silence]

Il appuya sur la tribune ses deux mains rouges, pareilles à des moignons, se porta le corps en avant, et, clignant des yeux :

– Je crois qu’il faudrait donner une plus large extension à la tête de veau ;
Tous se taisaient, croyant avoir mal entendu.

– Oui ! la tête de veau ! (…) Comment ! vous ne connaissez pas la tête de veau ?

Ce fut un paroxysme, un délire. On se pressait les côtes. Quelques-uns même tombaient par terre, sous les bancs. »

Le comique provocateur de la scène placée à dessein le lendemain du massacre, rappelle le mépris de Flaubert pour le peuple en action et son hermétisme à toute analyse politique.

« Au reste, je ne comprends plus rien à rien. Pourquoi ce nouvel attentat contre l’empereur de Russie ? Dans quel but ? C’est idiot et horrible. Pourquoi l’élection Blanqui ? [Après de nombreuses condamnations et années de prison pour actes révolutionnaires, le militant venait d’être élu à Bordeaux] Pourquoi le retour des chambres à Paris ? mesures dont peuvent se réjouir les ennemis de la République. Le monde devient fou, décidément. » écrit-il à la princesse Mathilde,  le 6 avril 1879.

S’il fut défendu par George Sand, le roman fut plutôt mal reçu par la critique (celle de Barbey-d’Aurevilly – écrivain prolixe, dandy, catholique –  fut féroce : « C’est un homme à pensées rares, qui, quand il en a une, la cuit et la recuit, et non pas dans son jus, car elle n’en a pas. ») et mal apprécié : à la différence d’Emma, le personnage de Madame Arnoux était celui d’une épouse-mère dont l’attitude irréprochable (plus par défaut que par conviction) cochait toutes les cases de l’idéologie bourgeoise, et le récit d’une anti-intrigue amoureuse se combinait à un anti-récit politique.

« Votre vieux troubadour est trépigné et d’une façon inouïe. Les gens qui ont lu mon roman craignent de m’en parler, par peur de se compromettre ou par pitié pour moi. Les plus indulgents trouvent que je n’ai fait que des tableaux et que la composition, le dessin manquent absolument. » écrit-il à George Sand, le 7 décembre 1869.

S’il est devenu une œuvre majeure de la littérature, c’est essentiellement parce que l’Idée exprimée par le style (indissociables et constitutifs de l’Art défini par ce qu’il ne doit pas être, à savoir utile) se distingue radicalement des codes littéraires du roman, mais, à la différence du « nouveau roman », sans discours théorique autre que la référence au concept de l’Art pour l’art ; un concept inopérant en ce sens qu’il produit des œuvres (celles des poètes parnassiens pratiquement ignorés aujourd’hui) qui n’ont aucun rapport avec celle de Flaubert ; c’est sans doute ce qui explique sa revendication d’impersonnalité, son aversion pour les systèmes, et son reproche à Zola d’expliquer ses intentions dans la préface de son premier roman. Cette spécificité a suscité et suscite toujours des réticences de premier abord que j’explique par une approche inadéquate de l’objet d’écriture de Flaubert que lui-même ne sait pas définir autrement que par le style qu’il expérimente par la voix.

[Sur un autre plan de signification, je dirai la même chose pour l’œuvre de Racine qui est d’abord une partition musicale – d’où la grande difficulté de la mise en scène théâtrale – pour moi, et dans le sens habituel du terme, un jeu théâtral impossible.]

Le déni de V. Poutine (suite)

Le moi-seul s’érige en absolu et évacue tout ce qui pourrait renvoyer aux champs incontrôlés du ça et du surmoi. Le moi-conscient est donc conçu et vécu comme le seul champ de référence, mais c’est un conscient hypertrophié et perverti par le rejet des deux autres composants, d’une rationalité glacée, et auquel l’éradication du doute, entre autres, confère un faciès de robot : V. Poutine parle d’une voix sans intonation, son visage est impassible et il énonce le vrai et le faux avec la même conviction mécanique apprise depuis plus de trente ans par et pour la conquête et la pratique du pouvoir absolu. (cf. les articles : La question de l’Ukraine – 23.02 et Ukraine : 1991 –  26.02) La distance matérielle sidérante qu’il met entre lui et ses interlocuteurs, étrangers ou russes, est à mon sens une manifestation de ce moi-seul qui ne craint rien tant que l’expression visible des émotions.

S’il ne peut pas dire les mots invasion et guerre dont il interdit la prononciation dans les médias russes, alors qu’il fait une invasion et qu’il fait la guerre, c’est que l’une et l’autre (et surtout pour ce cas précis) renvoient, dans le champ des significations habituelles, à une démesure nécessairement contradictoire avec la rationalité prétendue du moi-seul. En d’autres termes, le vrai et le faux n’existent pas, seule la parole monocorde est en soi discours de vérité.

En descendant de plusieurs degrés, on retrouve ce moi-seul de référence dans la formule commune : « Il a tout pour être heureux », ce qui revient à dire qu’ il n’a aucune raison de se plaindre.

Le moi-seul utilise l’argument du catalogue : il a fait la liste des ingrédients dont la somme conduit à « être heureux », ou, plus exactement, il cherche dans sa base de données ceux qui vont lui servir à construite une démonstration : maison, métier, rémunérations, voiture, femme, mari, enfants etc.

Autrement dit, le quantitatif objectif sert à justifier l’évacuation de tout ce qui n’est pas une prétendue rationalité pure et qui obligerait à dire, et à le dire pour soi, qu’ « être heureux » ne se définit pas par une addition, sans doute trop difficile à remettre en cause. D’où la logorrhée descriptive qui accompagne l’énumération du catalogue.

Ce discours est notamment celui des accusateurs dans le procès fait au mouvement qui a été étiqueté (par les accusateurs eux-mêmes) « wokisme ».

La question « noire » au USA, par exemple, qui n’est qu’une des composantes de la problématique : le moi-seul dressera le catalogue des faits/événements censée justifier la disparition des « raisons » pour les Noirs de se plaindre (lois, intégration, réussites individuelles…) et en conclura que le mouvement de protestation (en l’occurrence Black Lives Matter) n’est pas justifié, qu’il « exagère », bref qu’il instrumentalise le problème noir en vue d’une autre chose. D’où le déni de la problématique « afro-américain », entre autres.

 La « preuve » de l’infondé du mouvement est apportée par les démesures que le déni refuse de considérer comme des réponses à d’autres démesures, parce que l’accepter revient à réintégrer le ça et le surmoi dans le champ du comportement humain ; il en fait donc rationnellement un catalogue (négatif) qu’il oppose à celui (positif) qu’il a dressé pour évacuer les « raisons de se plaindre »

Catalogue qui a l’immense avantage de laisser croire que les problèmes posés aux hommes vivant en société sont essentiellement quantitatifs et mesurables par des statistiques.

Pour cet exemple, le catalogue permet d’évacuer le racisme ordinaire, les mots, les gestes, les regards qui ne sont pas comptabilisables en eux-mêmes, qui finissent par faire un total de discriminations non cataloguables, mais vécues par ceux qui n’ont pas la peau rose,  ne se prénomment pas Pierre ou Jean ou Marie mais Mohammed, Moussa ou Yasmine et cherchent un appartement, un emploi, ou simplement marchent dans la rue.

Il en va de même pour le féminisme, l’immigration, bref, tout ce qui signifie la complexité du vivant, individuel et collectif, déterminé par la confrontation permanente des désirs, des interdits et de leur arbitrage.

Si le moi-seul de V. Poutine est parvenu à ce degré d’intensité – jusqu’à quel niveau de démesure supportable par les communautés, russe et internationale ?  – c’est peut-être, pour lui et pour une partie de la population russe difficile à apprécier, parce que le « tout pour être heureux » russe trouve sa solution dans le catalogue des pays perdus.

Le déni de V. Poutine

« Avec l’aplomb qui le caractérise, M. Lavrov a assuré que son pays « n’avait pas envahi l’Ukraine » et que la maternité de Marioupol, bombardée jeudi matin par des chasseurs russes au prix de 3 morts, hébergeait en réalité « le bataillon Azov et d’autres radicaux », une façon de reconnaître le caractère délibéré de la frappe aérienne. Moscou n’a « jamais voulu la guerre et cherche à mettre fin au conflit actuel », a-t-il assuré, mais les contacts « doivent avoir une valeur ajoutée », à savoir la reddition de l’Ukraine, que la Russie continue d’exiger. » (Le Monde – 11.03.2022)

Le déni consiste à faire d’un fait/événement objectif une construction : la Russie vient libérer l’Ukraine du nazisme, donc il n’y a pas d’invasion, la maternité n’en est pas une, et ceux qui parlent de guerre et de cibles civiles racontent une fiction.

Le raisonnement est de type syllogistique (syllogisme = trois propositions dont la prémisse majeure est articulée par « or » avec la prémisse mineure articulée par « donc » avec la conclusion) source de vérité ou d’erreur : tous les hommes sont mortels, or je suis un homme, donc je suis mortel / Tout ce qui est rare est cher, or une voiture à un euro est rare, donc elle est chère.

Tout dépend de la valeur de la majeure, absolue dans le premier exemple, contingente dans le second (tout n’est pas réductible au commerce, un trèfle à quatre feuilles n’a pas de valeur marchande).

Ici, les syllogismes s’enchainent à partir du syllogisme fondateur qui joue le rôle de prémisse majeure pour tous les autres : La Russie qui est un pays pacifique ne veut pas la guerre, or ses troupes se trouvent en l’Ukraine, donc l’Ukraine est l’agresseur et la Russie ne fait que se défendre.

Le déni ne peut fonctionner que si l’auditeur a choisi d’accepter la réponse avant la question ; autrement dit, de décider que celui qui parle a raison a priori.

V. Poutine a raison a priori pour ceux qui ont besoin de ce qu’il incarne (le chef et tous ses attributs de virilité, l’anti-USA-Occident-OTAN…).

Le schéma fonctionne autant que dure le besoin de l’a priori dont le président russe n’est qu’un exemple de satisfaction.

Il joue, dans la contingence, le même rôle que les deux absolus Dieu et Moi-Seul.

Dieu et Moi-Seul constituent l’ultime réponse, le premier parce qu’il a pour fonction exclusive de résoudre directement le problème de la mort, le second de refuser à la fois le ça (le lieu des pulsions incontrôlées) et le surmoi (le lieu des interdits) pour ne garder que le moi (le lieu de la conscience).

Dieu, quels que soient ses avatars (V. Poutine en l’occurrence), et Moi-Seul ont en commun le rejet du complexe [la confrontation permanente du ça, du surmoi et du moi dans l’individu (Freud) et dans la société (Marx)] autrement dit la simplification dont le degré témoigne de l’état de celui (individu ou société) qui en a besoin.

V. Poutine pousse le déni jusqu’à la caricature qui serait risible si elle n’était meurtrière.

Ceux qui, en France, avaient besoin de lui, ont pris des distances plus ou moins sincères et tactiques. Reste à savoir quel sera le seuil à partir duquel la société russe (peuple et cercles du pouvoir politique et économique) refusera de l’accepter.

( à suivre : le Moi-Seul dans la guerre ukrainienne et en général)

La mort du tueur de Che Guevara

« Le tueur de Che Guevara est mort. L’officier Mario Teran Salazar avait tué le leader révolutionnaire argentino-cubain le 9 octobre 1967, après son arrestation la veille dans la forêt bolivienne. Il est décédé en Bolivie à l’âge de 80 ans. » (A la Une du Monde – 11.03.2022)

Quelques contributions :

« La photo truquée par l’URSS du Che, médecin parjure, qui a transformé un bouffi alcoolique qui tuait ses victimes d’une balle dans la nuque, en idole angélique pour chambre de jeune fille restera l’une des plus grandes manipulations des marxistes. »

« Que fut la politique des États en Amérique Centrale et du Sud ? Impérialisme, et soutien aux dictatures. Combattre cela, ce fut ce combat du Che. Héros d’une génération, j’en fus bien jeune. »

« Tu parles d’une info. Le meurtrier du Che est mort dans son lit. Tuer de sang-froid un homme blessé, probablement allongé par terre et désarmé… en voilà un héros. Je ne suis pas supporter du Che, mais si nous employons les mêmes méthodes, à quoi bon les condamner ? »

« A la même époque au Vietnam les États-Unis ont tué des dizaines de milliers de femmes et d’enfants innocents. »

« Et si on parlat des millions de morts du communisme et particulièrement des Russes qui ont assassiné, des barbares coupables de génocides… »

« Et à la même époque le communiste Mao Zedong tuait entre 30 et 50 millions de Chinois avec le Grand Bond en Avant (un génie)… »

Ma contribution

A lire certains commentaires, il y aurait les bons d’un côté, les mauvais de l’autre, mais selon quels critères ? Si cette vision binaire est pertinente, pourquoi les uns sont-ils bons, les autres mauvais ? La nature ? Le caractère ? etc. Pourquoi ces adhésions, d’un côté ou de l’autre ? L’aveuglement ? La persuasion ? etc. On ne s’en sort pas si l’on occulte la question majeure qui préoccupe l’humanité depuis qu’elle existe : le rapport entre l’individu et la collectivité, autrement dit les tentatives de définir le commun et le rapport que chaque individu et société construit avec lui. En dernière analyse, le rapport entre sujet et objet. Ce qui fait beaucoup de rapports à construire. Mais la construction de rapports, est-ce que ce n’est pas la vie  ?  Au risque de refuser le confort du binaire.

Gustave Flaubert (18)

Les œuvres de Sand et Hugo proposent un monde peuplé d’êtres animés d’intentions, bonnes ou mauvaises, centrés sur eux-mêmes ou altruistes, des êtres contradictoires, comme la société et les classes qui la composent ; le discours qui sous-tend les récits a pour objet essentiel la problématique du sens de la vie. C’est à cette réalité humaine que je pensais quand, relisant dans les parenthèses de ce travail la trilogie balzacienne [Le père Goriot, Illusions perdues, Splendeurs et misères des courtisanes], j’évoquais dans un article précédent, et, me semble-t-il, avec un soupir de bien-être, la rencontre d’une « humanité entière ». Les sentiments disons embarrassés de Flaubert pour Balzac (qu’il n’a pas connu) et son œuvre témoignent de la même ambivalence (fin article 17). « Pourquoi la mort de Balzac m’a-t-elle vivement affecté ? Quand meurt un homme que l’on admire on est toujours triste. On espérait le connaître plus tard et s’en faire aimer. Oui, c’était un homme fort et qui avait crânement compris son temps. » (à Louis Bouilhet le 14.11.1850) – « Ce grand homme n’était ni un poète, ni un écrivain, ce qui ne l’empêchait pas d’être un grand homme. Je l’admire maintenant beaucoup moins qu’autrefois, étant de plus en plus affamé de la perfection, mais c’est peut-être moi qui ai tort. » ( à Guy de Maupassant, fin novembre 1876).

Les personnages de Madame Bovary sont soit des êtres ballottés par les aléas de la vie sur laquelle ils n’ont pas de prise (Charles, Hippolyte le garçon au pied bot), soit animés par le calcul et l’intérêt personnels (Lheureux, Rodolphe, Léon, la nourrice) soit par la perversion et la bêtise de l’esprit bourgeois (Homais) ou encore le fonctionnarisme de la religion (le curé Bournisien). Aucun d’entre eux ne suscite la sympathie du lecteur (comme les Valjean Marius, Gavroche, Cosette etc. de Les Misérables ou encore les David et Eve Séchard, D’Arthez et ses amis du Cénacle de Illusions perdues) et ne constitue un composant de la problématique de sens que j’évoquais.

Il en va de même pour Salammbô, avec la différence que le rien résulte de la déconnexion avec les références non plus sociales du 19ème siècle [l’histoire se passe au 3ème siècle avant J-C et elle se situe à Carthage, ce qui exclut encore tout lien avec la culture européenne, en l’occurrence romaine] mais littéraires.

Le succès relatif du roman au moment de sa publication (1862) – les 2000 exemplaires du premier tirage furent vendus en deux mois et demi – s’explique en grande partie par la réputation sulfureuse qu’avait value à Flaubert le procès de Madame Bovary. La réception par le monde littéraire fut plus que réservée.

Les deux principales critiques, l’une d’un archéologue (Guillaume Froener), l’autre de Sainte-Beuve (qui était un ami de Flaubert) témoignent assez bien de cette déconnexion.

L’archéologue dresse l’inventaire de toutes les erreurs, topographiques et plus généralement historiques, commises par Flaubert. L’ironie sous-jacente indique bien que le véritable objet n’est pas là. Flaubert avait commencé l’écriture du roman en s’appuyant sur une documentation considérable avant un voyage de deux mois sur le site qui l’avait conduit à tout recommencer : « « Et maintenant, tout ce que j’avais fait de mon roman est à refaire ; je m’étais complètement trompé. » (à Mlle Leroyer de Chantepie, le 18 juillet 1858). Sa réponse, puis la réponse de l’archéologue, puis la dernière réponse de Flaubert – l’ironie est de plus en plus forte – confirment que le problème est ailleurs.

C’est ce que signifie la critique, à la fois courtoise et sévère, de Sainte-Beuve qui exprime une sorte de désarroi devant une œuvre dont il dit en quelque sorte qu’elle ne ressemble à rien. Pourra nettement mieux faire la prochaine fois, note-t-il donc en quelque sort sur la copie.

L’histoire se déroule pendant la guerre des mercenaires (241-238) qui suivit la défaite (relative) des Carthaginois dans la première guerre punique (264-241) qui opposa Rome à Carthage (Punique vient de Poeni, le nom latin des Carthaginois). Les mercenaires, européens, africains, se révoltèrent contre la cité qui refusait de payer ce qui avait été convenu.

Le titre qu’avait d’abord donné Flaubert, Carthage, indiquait un roman historique, alors que Salammbô (comme Madame Bovary) focalise l’attention sur un personnage.

La spécificité de ce roman est qu’il n’est pas un roman mais une succession de tableaux et que le personnage indiqué comme principal est dépourvu de toute réalité non seulement psychologique mais romanesque. Un ectoplasme. De même Mathô et Spendius, les seconds rôles.

Ce qu’il demande c’est une lecture que je dirais de second degré littéraire ; elle est difficile (je parle de l’intérêt) en ce sens qu’il manque la dimension romanesque à une histoire très ancienne et lointaine qui nous est culturellement étrangère. Tout se passe comme si Flaubert avait choisi un cadre historique pour y fixer ses toiles avant de s’en débarrasser. Les toiles, sans armature, représentent essentiellement des scènes d’orgie, de massacres et de crucifixions (celle des lions notamment) et elles sont peintes dans des couleurs vives où domine le sang. «  Sais-tu ce que je cherche par-dessus tout ?  – des supplices. Le bourgeois aura le tempérament robuste s’il avale tout ce que je lui verse de sang, de tripes, de lèpre, de bêtes féroces – et de religion ; c’est un livre d’un dessein farouche et extravagant. » (à Jules Duplan le 17 octobre 1859)

La lettre à Marie-Sophie de Chantepie se poursuivait ainsi : « Ainsi, voilà un peu plus d’un an que cette idée m’a pris. J’y ai travaillé depuis presque sans relâche et j’en suis encore au début. C’est quelque chose de lourd à exécuter, je vous en réponds ! pour moi du moins. Il est vrai que mes prétentions ne sont pas médiocres ! Je suis las des choses laides et des vilains milieux. La Bovary m’a dégoûté pour longtemps des mœurs bourgeoises. Je vais, pendant quelques années peut-être, vivre dans un sujet splendide et loin du monde moderne dont j’ai plein le dos. Ce que j’entreprends est insensé et n’aura aucun succès dans le public. N’importe ! il faut écrire pour soi avant tout. C’est la seule chance de faire beau. »

« Faire beau » avec la mort en-dehors des cadres du roman (historique, d’aventures) habituel, en-dehors aussi de la problématique de l’épopée d’où est absente la lumière des dieux ( Moloch n’est qu’une machine avaleuse d’enfants).

Salammbô achevé, Flaubert revient dans le décor de son époque, avec L’Education sentimentale et Bouvard et Pécuchet… qui seront la matière du prochain et, je ne me souviens pas si je l’ai déjà annoncé,  dernier article. C’est du moins ce qu’il me semble.

« Vous protéger », dit-il.

Une fois encore, le discours d’E. Macron (02.03.2022) est celui de l’adulte à l’enfant.  Une fois encore – après l’invasion virale, l’invasion russe – le jeu de l’infantilisation qui distingue celui – lui – qui sait et qui peut, de ceux – nous – qui n’ont pas besoin de savoir parce qu’ils ne peuvent rien, parce qu’ils ont la faiblesse de l’enfant qu’il faut protéger.

Il lit donc sur le prompteur en faisant semblant de nous regarder le texte écrit qu’il fait semblant de ne pas lire et auquel il essaie de donner la tonalité du discours vivant.   

Se rend-il compte du contraste, signifié et forcément perçu, entre l’homme jeune qu’il est et le vieux personnage qu’il interprète, entre la modernité actuelle du langage et l’archaïsme de sa communication ? Entre la gravité de l’événement et l’artifice du procédé ?

Ou alors croit-il que la peur qu’il vise à apaiser  anesthésie la perception du côté suranné du discours ?

S’imagine-t-il que l’inquiétude qui a produit les gilets jaunes a disparu ?

Tout aussi irresponsable est son discours sur l’indépendance et l’autonomie économiques, la défense et les armes ouest-européennes :  appuyé sur une conjoncture (l’invasion russe et ce qui la sous-tend), il oublie la dimension planétaire de la crise que traverse l’humanité et dont le processus (pas seulement européen), qui aboutit à l’événement ukrainien, n’est qu’un signe.

Plus responsable aurait été d’intégrer les mesures rendues nécessaires par la démesure russe dans une analyse de la situation actuelle de l’homme sur sa planète, de rappeler le sens du commun humain et l’indispensable solidarité internationale.

Mais un tel discours suppose une conception de la démocratie fondée sur une philosophie politique qui distingue le peuple de la population.

Quant au tournant que nous serions en train de vivre et qui justifie les mesures annoncées, est-il celui que dessine l’invasion de l’Ukraine (quelle différence essentielle avec celle de la Crimée ou de la Géorgie ?), ou bien n’est-il qu’une manière d’occulter le processus (un mot apparemment ignoré d’E. Macron) mis en route il y a trente ans par la continuation d’une politique de rapport de force que l’implosion soviétique rendait sans objet,  et qui a peu à peu conduit au pouvoir en Russie un chef de plus en plus autocratique ?

La menace nucléaire est-elle plus importante qu’au moment de la crise des missiles de Cuba (1962) et des euromissiles (1977-1987) ?

S’il est une menace grave, c’est bien celle de la crise existentielle née à la fin des années 80, couplée à celle de la mutation climatique dont les causes premières ne sont toujours pas objet de discussion.

Personne ne sait exactement quelles formes nouvelles peuvent prendre les fuites en avant dont sont capables les individus et les sociétés, jusqu’à creuser un abîme où pouvoir se jeter de peur d’y tomber.

Je ne vois pas d’autre solution que de poser la question du capitalisme.

Gustave Flaubert (17)

L’œuvre qui occupera Flaubert depuis le début et pratiquement jusqu’à la fin est La Tentation de Saint Antoine qu’il ne cesse d’écrire, de réécrire et dont la version ultime sera publiée en 1874. Elle est étroitement liée à son amitié avec Alfred Le Poittevin dont l’un des deux livres de chevet, à côté de l’Ethique de Spinoza, était Ahasvérus, un vaste poème en prose écrit par Edgar Quinet (publié en 1833), qui raconte, à la manière d’une épopée, l’histoire du juif errant en quête de compréhension de l’homme et du monde.

Ahasvérus commence par un dialogue entre Le Père éternel et les divers éléments de la création et de la mythologie. [ex : « Le Père éternel, à l’Océan : Comme un mot mal écrit dans mon livre, va effacer la terre / L’Océan : J’y cours, à la cime du monde il ne reste plus déjà que la tour d’un roi où il fait son banquet dans des plats de vermeil. Mon déluge entrera, avant une heure, dans la salle.] Après cette introduction/prologue, Quinet introduit le personnage d’Ahasvérus qu’il place sur le chemin du Golgotha au moment où passe le Christ portant sa croix ; il le considère comme un faux prophète et lui refuse son aide. Jésus lui dit alors : « C’est toi qui marcheras jusqu’au jugement dernier, pendant plus de mille ans. Va prendre tes sandales et tes habits de voyage ; partout où tu passeras, on t’appellera : le juif errant. »

Ahasvérus représente l’homme à la recherche d’une explication globale sans Dieu ; il la trouve, par le mouvement de sa marche associé à celui de l’océan devenu puissance de la Nature, dans une harmonie universelle d’où Dieu est écarté et où la figure de Jésus (qui n’est donc plus fils de Dieu) représente la souffrance humaine.  

Lors de son passage à Gênes pendant son séjour en Italie en 1845 (la famille accompagna Caroline et son mari dans leur voyage de noces) Flaubert avait été séduit par le tableau de Brueghel [on peut le trouver sur Internet] représentant la tentation de Saint Antoine :  « Je donnerais toute la collection du Moniteur [important journal de l’époque] si je l’avais, et cent mille francs avec, pour acheter ce tableau-là, que la plupart des personnages qui l’examinent regardent assurément comme mauvais » (à Alfred le Poittevin – le 13 mai 1845). Il cherchera en vain une reproduction et fera l’acquisition de la gravure de Jacques Callot [également visible sur Internet] qui traite le même sujet : « J’ai déballé ma Tentation de Saint Antoine et je l’ai accroché à ma muraille ; voilà tout. J’aime beaucoup cette œuvre. Il y avait longtemps que je la désirais. Le grotesque triste a pour moi un charme inouï : il correspond aux besoins intimes de ma nature bouffonnement amère. Il ne me fait pas rire, mais rêver longuement. » (à Louise Colet le 21 août 1846).

Antoine est un ermite qui vécut au 4ème siècle en Egypte et Flaubert (il aima ce pays qu’il visita pendant son long voyage – cf. articles 7 et 8), décrit à son tour l’ensemble des tentations « sataniques » qui peuvent assiéger sous toutes les formes – matérielles et spirituelles – un homme sans culture dont le sens de la vie repose sur sa seule foi.

Antoine voit donc défiler devant lui toutes les hérésies, les philosophies, les êtres réels ou fantasmés qui tentent de le convaincre de la vanité de sa foi. Si elle résiste, ce n’est que parce qu’elle est aveugle, autrement dit la foi du charbonnier. Au tout, énorme, considérable que représente les discours construits, argumentés, physiquement et intellectuellement séduisants, qui sollicitent des réponses de même importance, Antoine ne sait qu’opposer le rien de la pensée. [Quelques-unes des indications données par Flaubert : « Antoine soupire / Antoine se recule / Antoine claque des dents / Antoine se rejette en arrière : « Horreur ! » / Antoine baisse la tête… etc.]

De ce point de vue, La Tentation de Saint Antoine est le négatif d’Ahasvérus dont la philosophie du Tout rejoint celle de Spinoza.

Du point de vue esthétique – celui qui intéresse Flaubert – elle est son complément : s’il déteste ce qu’il appelle le « parti des prêtres » – en tant qu’expression d’un discours abêtissant –, il éprouve une attirance pour le fait religieux.

Louis Bouilhet et les frères De Goncourt n’avaient pas du tout aimé les premières versions que Flaubert leur avait lues ; pour tenter de lui faire oublier ce thème, ils lui avaient proposé le fait divers qui fut le point de départ de Madame Bovary.

Flaubert n’oubliera pas La Tentation parce qu’elle lui correspond dans le sens où l’écriture de cette œuvre n’oblige pas à imaginer une intrigue et où seules comptent les idées dont il s’est constitué une impressionnante documentation (comme du reste pour chacun de ses romans). « Oh ! heureux temps de Saint Antoine, où êtes-vous ? J’écrivais là avec mon moi tout entier ! » confiera-t-il à Louise Colet (29.01.1853) alors qu’il se bagarre avec sa Bovary.

« Dieu que ma Bovary m’embête ! J’en arrive à la conviction quelque fois qu’il est impossible d’écrire» (10 04 53)

« Ce livre, au point où j’en suis, me torture tellement (et si je trouvais un mot plus fort, je l’emploierais) que j’en suis parfois malade physiquement. Voilà trois semaines que j’ai souvent des douleurs à défaillir. D’autres fois, ce sont des oppressions ou bien des envies de vomir à table. Tout me dégoûte. Je crois qu’aujourd’hui je me serais pendu avec délices, si l’orgueil ne m’en empêchait. Il est certain que je suis tenté parfois de foutre tout là, et la Bovary d’abord. Quelle sacrée maudite idée j’ai eue de prendre un sujet pareil ! Ah ! je les aurai connues les affres de l’Art ! (…) Sacré nom de Dieu, comme je rage ! » (à Louise Colet, le 17.10. 53)

Madame Bovary (1857) provoqua un scandale et un procès pour des motifs d’atteinte à la morale et aux bonne mœurs (cf. articles précédents). Emma cherche dans le réel les signes des histoires qu’elle a lues dans les romans de son adolescence – entendre, les romans « romantiques » que détestait Flaubert – et dont elle a besoin de croire qu’elles sont la vraie vie.

Le récit est celui d’un échec très particulier : Emma réussit le franchissement de l’interdit moral de l’épouse – l’adultère – mais elle échoue à le vivre : non pour des raisons morales ou religieuses mais parce qu’elle est la spectatrice de ses deux expérimentations amoureuses – Rodolphe et Léon – qu’elle observe comme en-dehors d’elle-même. Le rien de la mort signifié par cet impossible de vivre la vie est à mon sens la cause réelle du scandale et du procès, enfouie sous les prétextes moraux de l’accusation ; du reste, l’avocat retourna facilement l’argumentaire en jouant avec les désillusions et le suicide d’Emma dont il tenta de convaincre qu’ils avaient une fonction dissuasive. Flaubert qui savait ce qu’il n’avait pas voulu dire mais qui ne savait pas forcément ce que disait le roman, ne s’y opposa pas.

La métaphore du rien ne concerne pas le divorce entre Emma et le modèle de l’épouse auquel elle devrait se conformer (autrement dit, il n’y aurait rien de bon à attendre de l’adultère – ce qui est aux antipodes de la pensée de Flaubert)), mais l’absence de rapport entre le franchissement de cet interdit et le bénéfice censé le justifier ; si Flaubert refuse la jouissance à Emma, si le récit lui-même est dépourvu d’érotisme, [malgré ce qu’il laisse entendre à Louise Colet : « Ma Bovary est sur le point immédiat d’être baisée et je cherche le mouvement dont j’ai besoin. » (25.12. 1853)] ce n’est évidemment pas pour des motifs de moralité, ni par manque d’imagination ou d’expérience [en témoignent sa connaissance de Sade et ses confidences à ses amis sur sa vie sexuelle], mais parce que ce serait admettre une « bonne raison » de vivre dont on sait qu’elle n’existe pas pour Flaubert.

Il s’agit donc d’un « tout ça pour un rien » signifié par la quasi-absence d’action et de mouvement : « Ce qui me tourmente dans mon livre, c’est l’élément amusant, qui y est médiocre. Les faits manquent. Moi, je soutiens que les idées sont des faits. Il est plus difficile d’intéresser avec, je le sais, mais alors c’est la faute du style. J’ai ainsi maintenant cinquante pages d’affilée où il n’y a pas un événement, c’est le tableau inactif d’une vie bourgeoise et d’un amour inactif. » (à Louise Colet, le 15.0153)

La mort que se donne Emma en s’empoisonnant n’est pas dictée par la catastrophe financière, encore moins par des raisons morales ou religieuses, mais par cet amour de fiction, étranger à la vie réelle : « La folie la prenait, elle eut peur, et parvint à se ressaisir, d’une manière confuse, il est vrai ; car elle ne se rappelait pont la cause de son horrible état, c’est-à-dire la question d’argent. Elle ne souffrait que de son amour, et sentait son âme l’abandonner par ce souvenir, comme les blessés, en agonisant, sentent l’existence qui s’en va par leur plaie qui saigne ».

Flaubert construit la métaphore du rien de la mort – ici, la disparition des références de sens – jusque dans la recherche par Emma des effets sur elle-même de l’arsenic qu’elle vient d’avaler [« Elle s’épiait curieusement, pour discerner si elle ne souffrait pas. Mais non ! rien encore. »] et surtout par les représentations, subjective puis objective, du non-sens du fait de vivre au moment même où elle meurt :

– subjective, quand le curé lui tend le crucifix : le « plus grand baiser d’amour qu’elle eût jamais donné » est celui qu’elle dépose « de toute sa force expirante sur le corps de l’Homme-Dieu. »

– objective, dans le décalage entre la terrible gravité de la fin de l’agonie dans la chambre et, dans la rue, la légèreté provocante de la chanson de l’aveugle dont les deux derniers vers « Il souffla bien fort ce jour-là / Et le jupon court s’envola [le jupon, à défaut de l’âme] » sont accompagnés par le rire : « Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement. »

Le chapitre qui suit s’ouvre par cette phrase, cette fois explicative du rien de la mort par le changement d’objet du « croire » : « Il y a toujours, après la mort de quelqu’un, comme une stupéfaction qui se dégage, tant il est difficile de comprendre cette survenue du néant et de se résigner à y croire. »

Cette destruction du sens de la vie par la double vanité des interdits et de leur franchissement, l’expression littéraire du rien de sa mort pour le sujet par l’inconsistance du personnage d’Emma, permettent de comprendre la fascination qu’éprouvait pour le roman (et pour son auteur) Marie-Sophie Leroyer de Chantepie qui se débattait dans les contradictions de sa vie et de sa foi (cf. articles précédents) ainsi que la nature ambivalente – de part et d’autre – des relations entre Flaubert, George Sand et Victor Hugo sur lesquelles je reviendrai.

Comme je l’avais laissé entendre, la série aura besoin d’un nouvel article pour examiner la validité de la métaphore pour Salammbô, L’Education sentimentale et Bouvard et Pécuchet.

Gustave Flaubert (16)

Dans l’émission A voix nue (France Culture – 1988), – un peu plus de deux heures d’entretien avec l’historien Roger Chartier, disponible sur le net – Pierre Bourdieu explique qu’avant Flaubert, il n’y a pas d’artiste, dans le sens où il n’existe pas d’espace artistique/littéraire étranger à l’espace économique. Flaubert est donc le créateur pour la littérature de ce qu’il nomme un champ*, autrement dit un espace autonome où la production se situe en-dehors de la loi du marché. Si l’on accepte cette thèse, il faut préciser que la revendication par Flaubert de l’écriture pour elle-même, de l’art pour l’art, – donc à l’extérieur du champ habituel production/édition/argent – n’a pas de dimension militante, comme, un siècle plus tôt et pour des raisons économiques, la lutte de Beaumarchais pour la reconnaissance du droit de rémunération pour les auteurs (à l’origine de la SACEM). S’il exprime à plusieurs reprises son aversion pour le statut d’écrivain tel qu’il existe alors, c’est d’abord de l’ordre du ressenti, du viscéral. L’identification de l’esprit bourgeois qui suscite sa haine et la « théorisation » de l’Art pur (il n’a pas écrit d’ouvrage spécifique sur cette question) viendront plus tard.

Ce qui est premier, c’est l’impossibilité de l’écriture, acte redoutable en ce sens que loin d’être une occupation, il est la vie elle-même. J’ai déjà cité une partie de cette lettre de résignation qu’il adresse à son ami Ernest Chevalier, le 22 juillet 1839 – il a 18 ans : « Quant à écrire, j’y ai totalement renoncé, et je suis sûr que jamais on ne verra mon nom imprimé ; je n’en ai plus la force, je ne m’en sens plus capable, cela est malheureusement ou heureusement vrai. Je me serais rendu malheureux, j’aurais chagriné tous ceux qui m’entourent. En voulant monter si haut, je me serais déchiré les pieds aux cailloux de la route. Il me reste encore les grands chemins, les voies toutes faites, les habits à vendre, les places, les mille trous qu’on bouche avec des imbéciles. Je serai donc bouche-trou dans la société, j’y remplira ma place, je serai un homme honnête, rangé, et tout le reste si tu veux ; je serai comme un autre, comme il faut, comme tous, un avocat, un médecin, un sous-préfet, un notaire, un avoué, un juge tel quel, une stupidité comme toutes les stupidités, un homme du monde ou de cabinet, ce qui encore plus bête, car il faudra bien être quelque chose de tout cela et il n’y a pas de milieu. » (…)

Le rien qui en est le corollaire est celui, bien connu, de la vanité de la situation sociale installée : « Eh bien, j’ai choisi, je suis décidé : j’irai faire mon droit, ce qui au lieu de conduire à tout ne conduit à rien. Je resterai trois ans à Paris, à gagner des véroles, et ensuite ? Je ne désire plus qu’une chose, c’est d’aller passer toute ma vie dans un vieux château en ruine, au bord de la mer. »

On remarquera que ce choix du droit le conduira en effet « tout droit » (après la crise nerveuse de 1844) à l’abandon des études et des professions de résignation qui y sont associées.

Et si la nécessité d’écrire est à ce point irrépressible qu’elle conduit à prendre la plume, ce sera seulement pour soi : « Ma répugnance à la publication n’est, au fond, que l’instinct que l’on a de cacher [son cul, qui, lui aussi, vous fait tant jouir] ; vouloir plaire, c’est déroger. Du moment que l’on publie, on descend de son œuvre. La pensée de rester toute sa vie complètement inconnu n’a rien qui m’attriste. » (à Louise Colet, le 3 avril 1852)

Publier, c’est en effet sacrifier à l’utilité et être utile revient à avoir une situation, autrement dit se retrouver là où conduisent les études, en l’occurrence de droit, honnies et abandonnées.

Le « discours » qui constitue Gustave à travers le prisme de la famille lui-même façonné par celui de la société bourgeoise dont elle fait partie (cf. articles précédents) est un exemple de ce que P. Bourdieu nomme l’habitus* [participe passé du verbe latin habere (avoir) = (ce qui est) eu]. Autrement dit, le message subliminal envoyé au jeune Gustave lui enjoignant de choisir la voie qui, si j’ose dire, lui garantisse de réussir à échouer, ce que Sartre explicite de son côté par la psychanalyse : Gustave est pour lui L’idiot de la famille, dans le sens où idiot désigne une singularité (cf. idiotisme).

L’autre rien, le rien positif qui nous intéresse, est ainsi décrit dans la lettre, déjà citée, du 16 janvier 1852 à Louise Colet : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrai de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. »

Identifier ce rien, se demander ce qu’est le rien en tant qu’objet littéraire revient à chercher de quel réel il est la métaphore.

Pour le sujet (celui qui dit moi, je), il n’y a qu’un réel qui soit le rien : sa mort. Il peut parler de tout sauf de ça. Il peut parler de la mort – celle de l’autre –, il peut concevoir mourir comme objet de discours (je meurs) mais le je suis mort est impossible. « Sa mort » lui est pourtant un objet majeur de questionnement et d’angoisse, particulièrement en ce début du 19ème siècle : la génération née après le renversement de l’ancien régime découvre les abîmes existentiels du « je » dont l’emploi était jusque-là réservé au roi. Si Flaubert vit son adolescence collégienne dans un temps préoccupé par ce qu’on a appelé le « mal du siècle » qui a alimenté la veine romantique, son attirance pour le style, l’Idée, l’Art pour l’art, l’en éloigne et le rapproche de Rabelais, Montaigne, Shakespeare, Voltaire pour les siècles passés, pour son siècle, de Byron, Edgar Quinet, Goethe, dont les œuvres ont une dimension épique.

La métaphore de la mort du sujet – en d’autres termes, le dit de l’indicible – pourrait donc constituer la singularité de l’œuvre dont chaque composant / roman serait une variation.

La mort du sujet, donc ta mort, lecteur, nous dit le roman flaubertien, tel est le rien scandaleux de mes récits : si tu veux savoir ce qu’est le rien de ta mort, lis.

En d’autres termes, ce rien qu’est la métaphore de la mort du sujet se définit par l’opposition frontale aux discours de déni et de contournement inventés par l’homme. Le contenu du rien n’est pas le récit, par définition impossible, de la mort du sujet, mais le récit du refus des divers exutoires construits au fil du temps.

Ce récit du refus du déni du rien que contournent les croyances et thèses de toutes sortes, n’est pas un objet de construction théorique par Flaubert : il n’est pas philosophe dans le sens où il n’aime pas les concepts, mais essentiellement un écrivain-plasticien que réjouit et qui recherche la beauté de la forme.

Ce qu’il aime dans l’Ethique de Spinoza que lui a fait connaître Alfred Le Poittevin et qu’il a lu plusieurs fois, c’est principalement l’architecture de la construction de la pensée (cf. les articles du 11 au 24 novembre 2021) et non ce qui constitue l’essentiel du discours, à savoir le désir en tant que moteur du vivant, qu’il ignore – d’où l’importance apportée à la volonté (cf. article Flaubert 14) que rejette Spinoza. Et s’il aime tant son Traité théologico-politique, c’est parce qu’il est une démolition des lectures bibliques traditionnelles.

Le rapport esthétique original qu’il construit avec ce composant de la problématique de la mort permet de comprendre son investissement permanent dans La Tentation de Saint-Antoine, puis l’articulation entre des romans qui peuvent sembler si différents.

Ce sera l’objet de ce qui devrait bien être, cette fois, le dernier article. La précaution du devrait s’explique par ce que j’ai déjà révélé – je ne sais plus où –  de mon incapacité à construire un plan à l’avance.

* Pour illustrer ce que je comprends des concepts champ et habitus, je prendrai l’exemple du jeu de Monopoly. Ce qui constitue son champ, c’est l’ensemble des outils que sont les capitaux (dans le sens « ce qui est le plus important, capital »), à la fois des billets et ce qu’ils permettent d’acquérir : des terrains, des maisons et des hôtels, dans la ville de Paris, la qualité des rues les plus chères étant notamment soulignées par les couleurs – les gares, populaires, sont incolores. Celui qui gagne est celui qui est devenu le plus riche, et il l’est devenu en ruinant les autres. Le champ est donc constitué par ces outils / capitaux et par chacun des joueurs qui va agir selon son habitus (sa conception de l’intérêt personnel, des moyens pour arriver, son altruisme, sa morale, ses scrupules, etc.) qui va déterminer sa stratégie.

Ukraine : 1991

Le 25 décembre 1991, la démission de Mikaïl Gorbatchev mettait fin à l’existence de l’URSS.

Le Conseil de l’Atlantique Nord avait été créé en avril 1949 et sa force militaire intégrée (OTAN) en 1950 au moment de la guerre de Corée.  L’objectif était l’organisation d’une défense collective (Europe de l’Ouest / USA, Canada) contre toute tentative militaire d’invasion soviétique. L’adhésion de l’Allemagne de l’ouest (République Fédérale Allemande) à l’alliance atlantique accompagnée de son réarmement entraîna la création du Pacte de Varsovie, la réplique des pays communistes à l’OTAN.

Le 25 décembre 1991, en même temps que la disparition de l’URSS, donc du Pacte de Varsovie, disparaissait la menace d’agression soviétique.

Que décidèrent les pays membres de l’OTAN ? Non seulement de maintenir l’organisation dont venait de disparaître la cause de sa création, mais encore de l’élargir aux anciens pays membres du Pacte de Varsovie.

Que se serait-il passé si les pays occidentaux avaient décidé de dissoudre l’OTAN et proposé à la nouvelle Fédération de Russie de discuter d’une gestion commune des problèmes de sécurité ?

A prévalu la doctrine du rapport de force qui a peu à peu conduit la reconstitution de deux blocs, compliquée de l’émergence de la Chine.

C’est en quoi il y a une coresponsabilité internationale de la situation actuelle qui ne commence pas avec l’invasion de l’Ukraine mais avec le début, en décembre 1991,  d’une phase nouvelle du processus du même rapport de force (alors favorable aux USA, Canada / Europe Occidentale) que personne n’a mis en cause et  qui a contribué à l’instauration progressive du système politique russe avec l’ascension – résistible, donc – de V. Poutine.

Le cynisme de son jeu politique et diplomatique, ses déclarations, en particulier ses insultes au gouvernement ukrainien élu, sa décision d’envahir l’Ukraine témoignent de la démesure où peut conduire le rapport de force dictée par la toute-puissance réelle ou supposée.

Georges W. Bush ne s’est pas comporté autrement en mars 2003 quand il envahit l’Irak après avoir fourni à l’ONU les preuves fabriquées de toutes pièces d’une prétendue menace de destruction massive. Un épisode qui provoqua au minimum 100 000 morts et 2 000 000 réfugiés du côté irakien, 5000 morts, plus de 30 000 blessés du côté américain. Sans parler des autres dégâts.

Décréter, comme vient de le dire J. Biden, que V. Poutine va devenir un « paria sur la scène internationale » témoigne de la persistance du même rapport de force aveuglant et délétère qui affranchit G.W. Bush de tout compte à rendre.

La question de l’Ukraine

Il est d’autant plus tentant de faire de V. Poutine la cause du problème que la manière dont il conçoit et gère la politique relève plus de l’autoritarisme de type dictatorial que de la démocratie ; une litote que justifie l’existence de l’élection au suffrage universel. Autrement dit, il serait une expression du « mal » comme aiment à le dire ceux qui voient le monde sous l’angle moral binaire dans la version des présidents républicains des Etats-Unis pour qui le bien est à l’ouest, les forces du mal à l’est, les deux points cardinaux indiquant des références géopolitiques et culturelles.

Le président russe a expliqué longuement que l’Ukraine était une construction artificielle du système communiste mis en place par les bolcheviks… qu’il connaît bien pour avoir été officier du KGB avant d’être chargé par B. Eltsine des services de sécurité ; ce qui pourrait laisser penser que le doute cartésien n’est vraisemblablement pas sa tasse de thé. Même si l’on prend en compte ses arguments*, reste la manière dont il pose le problème et la réponse qu’il y apporte.

Quelle que soit son importance dans le cas précis, la question du besoin de zones-tampons, jusque dans ses formes pathologiques de paranoïa, pour justifier l’expansion territoriale, est à inclure dans la problématique du rejet par l’ouest de l’URSS dès 1917. A cet égard, il est intéressant de voir comment l’Angleterre et la France ont contribué par leurs réticences concertées et calculées à rapprocher Staline de Hitler en 1939 avec les conséquences territoriales que l’on sait. (cf. les carnets – très éclairants – de Yvan Maïski, ambassadeur soviétique à Londres entre 1932 et 1943 – il n’avait aucun pouvoir d’initiative, n’était pas en odeur de sainteté auprès de Staline et avait été maintenu à son poste uniquement parce qu’il en avait le profil culturel)

Ce dont il est essentiellement question est le « pouvoir », ici au degré le plus dangereux de la politique et dans le cadre de ce qui pourrait être le début d’une spirale incontrôlable. V. Poutine, plus ou moins « responsable » (= réponse adéquate), plus ou moins mégalomane, n’est pas, en soi, la cause mais l’expression d’un moment de l’histoire du rapport est-ouest, toujours et encore déterminé par la force, comme partout ailleurs (la liste est sans fin), et dont l’ouest a usé et use de manière récurrente. (cf. les bombardements de la Serbie par l’OTAN en mars 1999 – ils n’avaient aucune raison défensive – et l’invasion de l’Irak en mars 2003 par les Etats-Unis, sans aucun mandat onusien…)

Plus globalement, une crise aiguë est le signe toujours dramatique de l’absence de « la problématique humaine » dans le discours politique ordinaire qui accrédite l’opinion selon laquelle le rapport de force dans les relations – nationales et internationales – est un composant inhérent à l’homme sous prétexte qu’il est constitutif du vivant. Bref, une prétendue « loi », simpliste instrumentalisant la théorie de Darwin en la caricaturant. Nous disposons pourtant d’une spécificité qui nous différence radicalement des autres espèces, mais dont l’examen et le discours sont abandonnés à la philosophie dont l’objet est en grande partie déterminé par son évacuation de l’enseignement.

* Cette contribution dans la tribune de discussion du Monde (22.02.2022) en est un exemple : « Je suis toujours stupéfait par la haine personnelle dont est victime Vladimir Poutine. Il fait la politique de sa géographie et de son histoire. Ce n’est ni un saint, ni un monstre, c’est homme politique de la trempe des Louis XIV ou Pierre le Grand, avec ce que ça comporte de grandeur et de brutalité. On forge des États à coups d’épées pas à coups de prosternations.
Ma fiancée est issue d’Ukraine de l’est, Kharkov, et très franchement il faut être d’une inculture crasse pour ne pas reconnaître qu’à l’est du Dniepr c’est la Russie. Ce sont des populations slaves, orthodoxe, parlant le russe, autrement dit des Russes. Entre l’est du Dniepr et l’Ouest du Don, c’est l’héritage du traité de Pereïaslav de 1654 donc la Russie. Nous devrions être attristés que des peuples frères européens se déchirent sous l’œil avide de l’Amérique. À ceux qui m’insulteront de troll russe, je les invite à s’instruire sur l’histoire de l’Europe orientale, et à apprendre le russe, ou le polonais.
 »