Dans le premier bilan (article 5) je me demandais comment pouvait réagir l’auditeur d’un récit qui se concluait par une analogie entre le monde des dieux qui constitue la structure de la vie de la cité et la sienne, et la structure géographique.
La conclusion du récit des races pose une question complémentaire : si la crainte respectueuse pour soi et les autres (Aidôs) quitte les hommes pour s’installer sur l’Olympe avec la punition (Némésis) qui va avec, si donc à l’échelle humaine « le secours contre le mal n’existera plus » dans le futur d’un conte qui a parfois sinon souvent des allures de présent réel, quelle issue est envisageable en-dehors de la punition divine ?
Le mythe que vient de raconter Hésiode est, pour qui l’écoute, l’expression de la catastrophe quand domine l’agressivité. Quel que soit l’habillage héroïque à Thèbes ou à Troie, le résultat est toujours la mort violente et massive, sans résolution positive : à Thèbes, Étéocle et Polynice laissent la place à Créon et Antigone, et après la destruction de Troie, Egisthe et Clytemnestre assassinent Agamemnon avant d’être tués par Oreste et Électre.
Ces guerres et ces massacres racontés par la poésie mettent aux prises et les dieux et les hommes dans un schéma de luttes permanentes qui, pour les dieux, aboutissent à la suprématie de Zeus.
Mais pour les hommes entre eux et dans le cadre du religieux ?
C’est ce que, dans une transition vers la seconde partie du poème (une organisation des travaux à la campagne) va raconter la suite du poème en commençant par un conte très court, l’allégorie du faucon et du rossignol, destiné aux rois, précise Hésiode, « tout sages qu’ils sont ». (202)
Un rossignol, emporté par un faucon qui le tient dans ses serres, se plaint, gémit. Le faucon lui dit alors : « Insensé, pourquoi cries-tu ? Tu appartiens à bien plus fort que toi. Tu iras où je te mènerai, tout chanteur que tu es. Je ferai de toi mon repas si je le veux, ou alors je te laisserai partir. Il a perdu la raison celui qui veut se mesurer à plus fort que lui. Il est privé de victoire et en plus de la honte, il souffre d’afflictions. » (207 > 211)
Le message envoyé aux rois met en cause la loi du plus fort qu’Hésiode va critiquer en tant qu’expression de la démesure, cette fois en s’adressant à son frère.
L’auditeur a compris que la démesure qui caractérise la race de fer est celle de la société où il vit et qu’elle ne peut que produire un monde à l’envers. Le maintenir à l’endroit suppose que l’homme puisse empêcher le départ d’Aidôs et Némésis vers l’Olympe, autrement dit de les garder en tant qu’outils humains à l’échelle de l’humanité. Et le seul moyen est la pratique de la justice.
C’est ce qu’il va expliquer avant de célébrer le travail dont il précisera ensuite le mode d’emploi pour la campagne.