En accueillant D. Trump, Xi Jinping déclare après avoir évoqué le risque d’un conflit à propos de Taïwan (cf. article précédent) :« La Chine et les États-Unis peuvent-ils dépasser le piège de Thucydide et fonder un nouveau modèle pour les relations entre grandes puissances ? Peuvent-ils collaborer pour relever les défis mondiaux et apporter davantage de stabilité au monde ? »
Xi Jinping a indéniablement le sens de l’humour, ou plutôt de l’ironie. Supposer que D. Trump connaisse seulement le nom de Thucydide relève de la provocation, quelque chose comme un crime de lèse-Maga. Des guerres ont éclaté pour moins que ça, si l’on en croit l’affaire de la dépêche d’Ems (1870) et de l’assassinat de l’archiduc à Sarajevo (1914), sans parler de l’enlèvement d’Hélène (guerre de Troie). [« Quand la légende est plus belle que la réalité, on imprime la légende. » L’homme qui tua Liberty Valence – John Ford]
Plus sérieusement – encore que le film de J. Ford, à voir et à revoir, n’ait rien d’une plaisanterie – , qu’est-ce que le « piège de Thucydide » ?
L’ambiguïté du complément de nom introduit par « de » pourrait laisser croire que Thucydide a concocté un piège comme d’autres une recette de cuisine.
À la fois homme politique et historien athénien du 5ème siècle, Thucydide ne concocte rien, il essaie de comprendre ce qui a pu produire ce qu’on appelle La guerre du Péloponnèse qui opposa entre 431 et 404 Athènes et Sparte avec leurs alliés respectifs, et qui se termina par la défaite d’Athènes. (cf. les articles : Apologie de Socrate).
Voici ce qu’il écrit à la fin de la Préface du Livre I : « La cause la plus vraie, celle aussi qui fut la moins mise en avant, se trouve selon moi dans l’expansion athénienne, qui inspira des inquiétudes aux Lacédémoniens (autre nom des habitants de Sparte) et ainsi les contraignit à se battre. »
Les hostilités commencèrent par un affrontement entre les cités de Corinthe et Corcyre. Cette dernière demanda son aide à la flotte athénienne. Corinthe, vaincue, envoya à Sparte une ambassade qui déclara notamment ceci [Thucydide précise qu’il construit de toutes pièces le discours selon les paramètres dont il dispose] : « Si les abus dont les Athéniens se rendent coupables en Grèce n’étaient pas de notoriété publique, il faudrait porter à votre connaissance des faits que vous ignoreriez. Mais à quoi bon de longs discours ? Ne voyez-vous pas les peuples qu’ils ont asservis et ceux qui sont en butte à leurs entreprises agressives et qui sont bien souvent vos alliés ? (…) Le vrai coupable (…) n’est pas celui qui asservit, mais celui qui a les moyens de l’empêcher et qui, pourtant, laisse faire, lors même qu’il se pare du titre glorieux de libérateurs de la Grèce. » (Chap. II)
À cette époque, Athènes était à la tête d’un « empire » ( = des cités et des îles grecques) qu’elle avait construit après ses victoires contre les Perses (Marathon, Salamine), et Sparte qui avait provoqué la chute de plusieurs « tyrans » et joué un rôle décisif dans la dernière bataille contre les Perses (Platées) se présentait comme libératrice.
Le « piège » serait donc la crainte suscitée par une puissance menaçante qui, du fait de sa démesure, enclenche un processus de guerre préventive.
Pour Xi Jinping, la puissance menaçante (guerre iranienne à l’appui, après toutes les autres, Vietnam, Irak… et les visées vénézuélienne, groenlandaise, canadienne, panaméenne, gazaouie de D. Trump) ce sont les USA, alors que D. Trump dit (balance commerciale à l’appui) que c’est la Chine.
Est-ce « c’est le premier qui dit qui est », « on se tient par la barbichette », « je te roule dans la farine », ou « rira bien qui rira le dernier ? »
Le piège de Thucydide est une invention du même type que le point Godwin*. Il n’y a aucun piège : tout le monde sait bien que le processus d’affrontement commence à partir du moment où l’individu ou la collectivité fonde son existence sur le « Moi d’abord ! », qu’il soit masqué par une idéologie, une morale ou une doctrine politique, ou qu’il s’exprime à la manière d’un adolescent désinhibé. La question qui se pose – elle l’est en permanence – est celle de l’ouverture des verrous qui fonctionnent tant que le dommage de la guerre ne l’emporte pas sur les bénéfices escomptés.
*Le point Godwin – une discussion longue finit toujours par le nazisme – est une étiquette qui substitue l’ironie du tic à la problématique de ce qui produit le nazisme et son évocation systématique.