Du Bellay : Heureux qui, comme Ulysse…

Le poème fait partie du recueil intitulé Les Regrets.

Le regret est l’expression d’un hiatus entre le réel tel qu’il est rencontré et sa construction préalable.

Joachim du Bellay (1522-1560) avait accompagné à Rome son oncle diplomate, le cardinal Jean du Bellay en mission auprès du Pape, à qui il devait servir de secrétaire. Son séjour (quatre ans) lui inspira 191 sonnets (la plupart écrits pendant le séjour) où il exprime ses désillusions. [sonnet = 14 vers : deux quatrains (= quatre vers) + deux tercets (trois vers)]

Que pouvait représenter Rome pour un lettré français du siècle que l’on a appelé Le siècle de la Renaissance ? En gros, tout ce qui était alors absent de la culture dominante en France – régentée par l’église, ses dogmes et ses interdits – et dont Rabelais (Pantagruel, Gargantua, …) et Montaigne (Essais), entre autres, dressent le catalogue.

La construction préalable de Rome contient à la fois l’antiquité représentée par les vestiges monumentaux, les auteurs latins (les poètes Virgile, Ovide…), le quattrocento (la Renaissance italienne).

La Rome réelle, c’est le Pape et sa cour combinant la religion, la politique et les affaires.  

Parmi ces poèmes, un surtout est resté, le 31ème .

***

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,

Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,

Et puis est retourné, plein d’usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village

Fumer la cheminée, et en quelle saison

Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,

Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’on bâti mes aïeux

Que des palais Romains le front audacieux,

Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine 

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,

Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,

Et plus que l’air marin la douceur angevine.

                              ***

L’exclamation liminaire (Heureux) énonce une référence de bonheur – Ulysse, est le personnage central de l’Odyssée d’Homère, 8ème siècle avant notre ère – qui ne paraît pas très pertinente, c’est le moins qu’on puisse dire : le voyage en question a duré vingt ans [dix ans de guerre (Troie) suivis de dix ans de « galère » pour le retour à Ithaque] et beau n’est pas la première qualité à laquelle font spontanément penser les incessantes tribulations du héros. Même chose pour cestuy-là (Jason) dont le voyage (sur l’Argo pour la conquête de la Toison d’or) est parsemé d’écueils, de morts et d’abominations (voir le personnage de Médée).

Si le « Et puis » conclusif suggère la durée, il annonce un acquis (usage et raison) qui est plutôt celle du voyage culturel, non d’une succession d’épreuves qui mettent en permanence en danger la vie du voyageur.

Quant à « vivre entre ses parents le reste de son âge », c’est un doux rêve du cocon familial étranger à Homère et à la mythologie.

Seulement, voilà : l’Odyssée n’est pas un récit de voyage mais une épopée qui raconte un monde d’où est absente l’angoisse. La souffrance épique, si dure soit-elle, fait partie du jeu et ne suscite pas la révolte.  

Alors, vu sous cet angle, oui, le voyage est beau et Ulysse heureux. Du point de vue du lecteur, bien sûr. Ulysse, lui, ne le sait pas. C’est là sans doute là que se trouve le sens de ce premier quatrain, hors réel, hors-sol : il nous rappelle que nous aussi, nous avons eu notre temps heureux d’épopée, de voyage merveilleux,  entre nos parents, au début de notre âge, quand le bonheur est inhérent à l’existence, avant que le temps ne fasse oublier … mais comment s’appelle-t-il, déjà, cestuy-là ?

Jusqu’à l’émergence de la conscience,  tout va bien, on part, on voyage, on revient. Après, c’est autre chose.

Ulysse est grec, Rome n’est pas le monde hellénique et, de de l’autre côté des Alpes, l’Anjou est bien plus loin pour Joachim que son Ithaque ne l’était pour Ulysse, guerroyant à Troie avant d’imaginer le cheval ou perdu au bout des mers.

La redondance Quand et en quelle saison [Quand, sans transition, et la première personne du futur – reverrai-je –  disent que l’objet du poème n’est pas l’Odyssée, en quelle saison ajoute une touche dramatique] donne au hélas ! la résonance du glas qui rend plus inaccessible encore le pays de l’enfance : une miniature dessinée (le village est représenté par la seule cheminée d’un unique foyer = métonymie) et un espace modeste (petit village, clos de ma pauvre maison) auquel la charge affective confère une dimension (province, beaucoup davantage) d’une autre importance que la grandeur de Rome.

Les deux tercets développent ce paradoxe apparent. Deux mondes s’affrontent et le plus petit (d’apparence faible) l’emporte sur le plus grand (d’apparence forte). Le renversement n’est pas créé par une puissance collective (palais, audacieux) mais par la vie simple de l’individu sensible (Plus me plaît).

Ainsi, les trois oppositions « secondaires » qui enferment l’Anjou dans Rome [ Rome <> Anjou v.11 – Anjou <> Rome v.12 – Anjou <> Rome v.13] sont contenues dans l’opposition majeure qui enferme Rome dans l’Anjou  [Anjou <> Rome v. 9/10 – Rome <> Anjou v.14] et elles sont l’expression structurelle de l’affrontement dont l’esthétique est le complément.

D’un côté un monde solide et rassurant (bâti), à échelle humaine (séjour/aïeux), rendu par une musique à la fois ferme et douce par les sonorités [plus me plaît = labiale sourde (p) + liquide (l) / qu’ont bâti = gutturale (qu) et labiale (b) sourdes] et le rythme plus suggéré que marqué (4 temps du v. 9 déterminés par les quatre accents plaît/jour/ti/eux) contrastant avec l’aplat froid et inhabité du v.10 dont le dernier son désagréable (ci-eux = diérèse) traduit la violence politique (palais) des intentions (front) opposées à l’image de la paisible et solide tradition familiale (séjour qu’ont bâti mes aïeux).

Les cinq vers suivants (11>14) développent l’opposition par le jeu des « plus » (augmentant l’Anjou :  l’ardoise fine / mon Loire / mon petit Liré ) et des « que » (diminuant Rome : le marbre /Tibre / mont Palatin / air marin), le premier (doux, > plus me / plus mon (jeu avec mont) / plus l’) toujours associé à la sensibilité de l’individu (me plaît), le second (dur : plus que) toujours associé à la grandeur de représentation matérielle (marbre), métaphorique ou politique (Tibre / Palatin).

Ce discours du charme (petit /fine /douceur) de la vie locale [Loire (= fleuve Loire) / Liré (= village d’Anjou)] nourri d’un esprit (gaulois) résonne comme une sorte de revanche sur la conquête militaire.

La désillusion – trois siècle plus tard Flaubert en éprouvera une analogue – naît du collage de la Rome catholique sur la Rome antique dont elle détruit la mythologie.

La cause est d’ordre personnel.

Du Bellay était parti pour Rome non pour retrouver son histoire mais pour exercer auprès de son oncle un travail pour lequel il n’était pas préparé et qui ne lui convenait pas : les tractations diplomatiques, les luttes d’influence et les affaires le plongeaient dans le monde de l’apparence et du calcul (voir le sonnet 80, ci-dessous) qui n’était évidemment pas propre à Rome. En France, les poètes, pour pouvoir vivre,  devaient gagner les faveurs du roi ou d’un grand du royaume. Ce fut le cas pour Clément Marot, Pierre de Ronsard… et Joachim du Bellay.

Son retour à la maison ne lui procura pas la douceur escomptée (voir le sonnet 130, ci-dessous)

                                     ***

Sonnet 80

Si je monte au Palais, je n’y trouve qu’orgueil,
Que vice déguisé, qu’une cérémonie,
Qu’un bruit de tabourins, qu’une étrange harmonie,
Et de rouges habits un superbe appareil :

Si je descends en banque, un amas et recueil
De nouvelles je trouve, une usure infinie,
De riches Florentins une troupe bannie,
Et de pauvres Siennois un lamentable deuil :

Si je vais plus avant, quelque part où j’arrive,
Je trouve de Venus la grand’ bande lascive
Dressant de tous côtés mille appâts amoureux :

Si je passe plus outre, et de la Rome neuve
Entre en la vieille Rome, adoncques je ne trouve
Que de vieux monuments un grand monceau pierreux.

                                      ***

Sonnet 130

Et je pensais aussi ce que pensait Ulysse,
Qu’il n’était rien plus doux que voir encore un jour
Fumer sa cheminée, et après long séjour
Se retrouver au sein de sa terre nourrice.

Je me réjouissais d’être échappé au vice,
Aux Circés* d’Italie, aux sirènes d’amour,
Et d’avoir rapporté en France à mon retour
L’honneur que l’on s’acquiert d’un fidèle service.

Las, mais après l’ennui de si longue saison,
Mille soucis mordants je trouve en ma maison,
Qui me rongent le cœur sans espoir d’allégeance.

Adieu donques, Dorat**, je suis encor romain,
Si l’arc que les neuf Sœurs te mirent en la main
Tu ne me prête ici, pour faire ma vengeance.

*Circé est une magicienne que rencontre Ulysse.

**Dorat (1508-1588) est un poète et helléniste dont Ronsard et Du Bellay furent les élèves.

Climat et élection présidentielle

The Shift project – association qui vise une économie décarbonée – publie un rapport qui souligne l’insuffisance de la place accordée au réchauffement climatique dans les programmes des candidats à l’élection présidentielle.

L’association reconnaît qu’il y a un progrès dans l’établissement du diagnostic « Mais, du côté de la thérapie, l’essentiel reste à concevoir. Aucun candidat ne présente une vision complète des enjeux. A quelques exceptions près, on reste largement dans l’incantation, la pensée magique » (à la Une du Monde – 29.03.2022).

Ma contribution :

Qui a envie de faire de la question climatique une priorité ? Autrement dit, comment la détacher de l’impossible, de l’angoissant etc. ? Je ne vois qu’une solution : intégrer la question dans la problématique philosophique (dont elle fait partie) de notre rapport à l’objet (= ce qui n’est pas le sujet). Mais je ne suis pas sûr que ce soit très audible dans ce qu’on appelle « campagne électorale » où l’on pose encore la question « pour qui votez-vous ? » (et non « pour quoi ? »… ce qui suppose la possibilité d’une alternance de système, sans quoi on reste dans la seule gestion et le corollaire du « pour qui ? » et ses nuances) et où le discours des candidats navigue entre les promesses auxquelles personnes ne croit et les slogans.

L’écologie (la gestion de notre « maison ») ne peut pas être incarnée par un parti spécifique , pas plus que ne le serait la respiration ou la digestion. Le fait qu’elle soit devenue un parti politique parmi les autres, signifie une carence/déni à la fois individuelle et collective. Ce parti/signe, forcément dérangeant et anxiogène par ce dont il est la représentation, ne peut être ni majoritaire ni même fédérateur. Sa disparition (si elle se limite à lui, s’entend)  sera l’indication que le problème est vraiment pris en compte.

Une élection présidentielle atypique

Pour la première fois depuis qu’existe l’élection du président de la République au suffrage universel (1962), le président sortant candidat à sa réélection ne fait pas ce qu’on appelle une campagne électorale. Pas de meetings, pas de débat avec ses concurrents, mais deux annonces mises en évidence [l’âge de la retraite porté à 65 ans et une exigence de contreparties pour le RSA] dont le rapport avec l’ampleur des dangers planétaires ne paraît pas évident.

La cause visible de cette particularité électorale est évidemment la guerre en Ukraine qui est et doit être la première préoccupation du premier acteur de la politique française… qui joue son rôle de manière pertinente : pour minimiser les conséquences d’une fuite en avant que pourrait précipiter l’isolement créé par le mépris (déjà expérimenté), il est important que V. Poutine ne soit pas ignoré.  Si les récriminations des candidats frustrés d’affrontement direct avec le président-candidat sont de faible intensité, purement formelles et sans écho, c’est que le rituel du spectacle de la campagne habituelle serait obscène.

La cause sous-jacente plus ou moins refoulée est celle de ce qu’on appelle « fin du monde » : la guerre en Ukraine peut être la prémisse de la « troisième guerre mondiale », une expression qui hante les sociétés et les individus depuis 1950 avec cette particularité qu’elle est en même temps un incroyable confondu avec un impossible.

Si l’on peut vivre avec le virus de la covid-19, si l’on peut espérer s’adapter au changement du climat, dans les deux cas, la mort n’est ni tout à fait pour l’Europe ni tout à fait pour tout de suite.

Avec l’explosion nucléaire multiforme tous azimuts inhérente à la « troisième guerre mondiale », la mort est pour tout de suite et en Europe.

Ces peurs successives et empilées expliquent l’acceptation plus ou moins tacite d’une élection atypique dont le spectacle habituel des affrontements ne pourrait que révéler la dimension artificielle et dérisoire.

Dans ce contexte d’extrême gravité, que signifie la mise au premier plan par E. Macron du droit à la retraite porté à 65 ans et du durcissement des conditions d’obtention du Revenu de Solidarité Active ?

Le départ en retraite fait entrer dans la dernière ligne droite de la vie. Si l’on doit mourir demain, quelle importance ?

Et, en regard de l’énergie que demande la gestion de ces peurs accumulées, comment accepter une apathie qui se satisfait d’une aumône ?

Si on se rappelle les difficultés pour le président à faire accepter l’idée de la retraite à points (le virus est arrivé à point pour évacuer le problème) et celle de la traversée de la route pour trouver un emploi, il n’est pas impossible d’imaginer que la peur de la guerre soit l’outil d’une consolation sinon d’une revanche sociale et de la promotion de l’idéologie du « quand on veut on peut. »

Deux obscénités.

L’absurde et le réel

Est absurde [ latin :  sonare (résonner) > surdus (sourd) >absurdus (discordant)] ce qui n’est pas « audible » selon des critères variables, d’harmonie, de sens etc.

Le réel – ce qui est (considéré comme tel) objectivement (indépendamment du sujet) – ne saurait être absurde, sauf à supposer qu’il soit la contradiction d’une finalité de sens ou, ce qui revient au même,  d’une rationalité idéale.

Ceux qui ont lu Rencontre cévenole ont expérimenté ce que peut être l’absurde au simple niveau d’une fiction de forme humoristique avec l’objectif de faire rire… ou sourire. L’humour ?  La description d’un réel inacceptable présenté comme le réel idéal (selon la définition de Bergson). Un pigeon volant portant un lecteur de CD et un amplificateur représente un réel idéal évident, à plus forte raison si les appareils sont attachés avec des lanières de cale-pieds de vélo.

Le principe des vases communicants s’applique aussi entre crise et humour… ou dépression. « Je me presse de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer », disait Beaumarchais.

Après avoir mis le point final à ma Rencontre cévenole, j’ai vu à la télévision des images de Marioupol détruite par les bombardements, le visage dévasté d’une femme réfugiée dans un camp, serrant dans ses bras son enfant comme on s’accroche à une bouée, le visage impassible de V. Poutine parlant froidement de l’entreprise de mort qu’il a déclenchée comme s’il parlait d’un voyage organisé qui se déroule normalement.

La colère me poussait à invoquer l’absurdité.

Mais en référence à quelle rationalité idéale ?

La même que celle que viennent contredire, entre autres, les famines des tiers et quart mondes, la guerre au Yémen, les gesticulations mortifères de Kim Jong-un en Corée du Nord, les Talibans… ?

Ce qui est absurde, c’est l’invocation de l’absurdité parce que tout ce qui se passe participe d’une rationalité. «  Sur cette terre, il y a quelque chose d’effroyable, c’est que tout le monde a ses raisons. » fait dire Jean Renoir à Octave (dont il est lui-même l’interprète) dans son film La règle du jeu.

Ne pas le reconnaître conduit à invoquer des pathologies individuelles jusqu’à, le plus commode, la folie.

Nous ignorons ce que dit E. Macron à V. Poutine à qui il téléphone régulièrement.

Là est le problème.

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (14 – fin !)

Chapitre 5 – Où tout finit et où tout recommence

JiPé X relut les derniers feuillets en plissant le front. Il y avait quelque chose qui lui échappait. Voyons, se dit-il, si je mets l’essentiel bout à bout, qu’est-ce que ça donne ?

Un café de la bourse sans bourse, des décas et des noisettes allongés, des verres évasés de Perrier-menthe et des ballons de petit blanc, une petite c., une lettre à LJJ, un pigeon, une réponse sibylline avec des miettes de croissant au beurre, une Vache qui Rit, MA et FRA chacune sur son toit à cheval sur un manche à balai et arborant un petit sourire mutin…

Tout cela était clair, certes, de la même clarté lumineuse que le scénario de la petite c., mais il y avait quelque chose d’autre, de caché, peut-être même de subliminal…

Mais quoi ?

Un raton laveur ?

Pris d’une inspiration subite, JiPé X prit aussi son téléphone portable, composa un numéro…

– Georges Van AA ? Ici JiPé X. Comment vas-tu ?

– Tout roule normalement, comme on disait sur la place de Brouckère à l’époque des autobus à impériale. Et toi ?

– Eh bien, figure-toi qu’il y aurait comme un grain de sable dans la mécanique.

– Ah… Là, tu fais dans la métaphore. Mais encore ?

JiPé X lui fit part de ses réflexions.

– MA est là qui propose que nous nous rencontrions demain, dit Georges Van AA.

– Et FRA est aussi là qui propose aussi que nous nous rencontrions demain, dit JiPé X à son tour.

Ils laissèrent passer quelques secondes pour constater, une fois encore, que ça s’emboîtait.

– On est jeudi après-midi, donc, demain, c’est vendredi, donc il y a le marché de G***, donc des huîtres et des crevettes roses, dit JiPé X tout d’une traite.

– J’en conclus qu’on déjeunera ensemble et qu’il y aura au menu des huîtres et des crevettes roses.

– Et aussi du vin blanc.

                                 ***

Quand même, pour être bien sûr, j’appelle GE.

– GE, c’est moi JE. Ça va ?

– Oui, JE, ça va. Et toi ?

– Ça va… bien ? Vraiment bien ?

– Ben, oui, bien. Pourquoi ? Tu es inquiet de quelque chose ?

– Dis-moi, MA et toi, est-ce qu’il vous arrive de parler de sorcières qui s’envolent sur des balais ?

– Ben, non. La dernière fois que nous en avons parlé, si je me rappelle bien, c’est quand on racontait des histoires à notre petit dernier, le soir quand il allait dormir… Il y a plus de trente ans… Et encore, ce n’était pas tous les soirs… Parfois, on racontait le loup et les trois petits cochons… Mais dis-moi, JE, tu vas bien, toi ?

– Oui… Pourquoi tu me demandes ça ? Tu es inquiet de quelque chose ?

– Ben… les sorcières, les balais… J’ai un doute.

– Je comprends… Ecoute…  Est-ce que MA est là ?

– Oui.

–  Je peux lui parler ?

– Oui, mais elle n’est pas à côté de moi. Je la hèle au moyen de l’interphone satellitaire… Je l’ai installé tout récemment, c’est plus pratique que les signaux de fumée, et pouis, comme tu sais, on a dû rendre le pigeon… Allo, allo, MA, tu peux venir ?

Bientôt, j’entends des pas précipités, puis un bruit de chaise, pouis (je l’orthographie comme ça puisque MA est belge, même si c’est moi qui écrit, mais je tiens à faire vivre les particularismes, comme je l’ai déjà expliqué bien plus haut) une reprise de souffle.

– Bonjour, JE, excuse-moi, je suis tout essoufflée, me dit MA sur un ton que je n’identifie pas sur le coup mais que je me promets d’identifier juste après.

– Bonjour MA… Tu étais… sur…

– Dans la cuisine du haut. Je pelais des tomates.

Le ton se précise.

– Des tomates… du jardin ? Celles qui poussent sous la case n°9 ?

– Tout juste sous le toit de la case n°9…  Elles ont bien donné cette année, surtout les noires de Crimée et les cœurs de bœuf. Je vois que tu t’intéresses aux tomates… Il n’y a pas de pépin, j’espère !

Voilà, ça y est, j’ai trouvé ! Elle me parle sur le ton de celle qui arbore un air mutin pour n’avoir l’air de rien encore que quand même (j’ai pris un rendez-vous chez un psychanalyste lacanien pour lui parler de ma mère) un peu.

Tout en conversant, j’observe FRA du coin de l’œil (on devrait dire du coin de l’orbite puisque l’œil est rond, sans le moindre coin) qui regarde le plafond comme s’il s’agissait de celui de la chapelle Sixtine, avec un petit air mutin qu’elle arbore pour n’avoir l’air de rien quoique quand même (je ne le souligne plus jusqu’à ma première séance sur le divan) un peu. 

Elles nous préparent quelque chose, me dis-je in petto, sans pouvoir le partager avec GE parce que ça ne serait plus in petto.

– Nous déjeunons ensemble demain, c’est bien ça ? dis-je à MA.

– C’est bien ça ! dit MA.

– C’est bien ça ! dit FRA en écho.

– A demain, donc, dis-je.

– A demain, donc, dit GE, en écho.

                                 ***

JiPé X hocha la tête. L’ensemble prenait forme, peu à peu. Restait quand même à résoudre la double question du commencement de la fin et de la fin en tant qu’elle-même, bref, celle de la pertinence de ces deux concepts. [ GE en a déjà parlé à propos de la matière. Du moins dans une première mouture. Du moins il lui semble]

                                 ***

Nous sommes installés tous les quatre devant le plateau des huîtres et la coupelle de crevettes que j’ai décortiquées avec le petit couteau à éplucher de FRA qui ajoutent une touche de rose (les crevettes, pas FRA, sinon le verbe serait au singulier et MA a passé un tee-shirt bleu Klein) au gris-bleu-vert-beige (j’espère n’avoir rien oublié) des coquillages que j’ai ouverts avec mes gants grenus pour tailler les rosiers.

Nos verres sont emplis – au tiers seulement, je déteste les verres remplis à ras bord – d’un vin blanc dont la nuance jaune pâle apporte une touche ensoleillée au rose des crevettes et au gris-bleu-vert-beige (le beige est clair, moins toutefois que le beige belge des bretelles de Georges Van AA lorsque JiPé X l’a rencontré sur un chemin des Cévennes quand il a heurté un caillou, tout au début) des coquillages.

– Alors, avez-vous compris ? demande MA avec le petit sourire mutin que j’ai subodoré quand elle m’a parlé au téléphone.

Et elle regarde FRA qui l’arbore elle aussi.

– Je pense qu’ils ont parfaitement compris, dit FRA.

– Nous nous sommes entretenus, JE et moi, dit GE, et nous avons bien compris, en effet, que vous aviez soumis à notre sagacité la problématique de l’ordi, des tranchées, des explosifs, de la petite c. etc.

– Oui, nous en avons conféré, renchéris-je, et nous sommes parvenus à une double conclusion.

– Double ? répète FRA, vraiment l’air de rien, en tendant son verre vide.

– Double aussi, renchérit MA, l’air aussi vraiment de rien en tendant aussi son verre également vide.

J’emplis donc une deuxième fois les verres au tiers puisque je déteste les remplir.

– Elles sont parfaites ! dit GE.

MA et FRA tournent vers lui leurs regards à la fois amusés et satisfaits. GE, lui aussi avec l’air de rien, désigne l’huître qu’il vient de déguster et il hoche la tête cette fois d’un air entendu.

Je me dis, in petto, qu’avec tous ces airs de rien, entendus ou pas, on va finir par aboutir à quelque chose.

– La première conclusion, reprends-je, c’est que rien n’est plus important que d’être là, ensemble, autour d’un plateau d’huîtres et d’une coupelle de crevettes roses en buvant des doubles verres de vin petit blanc frais.

– Nous ne doutions pas de votre intelligence, disent en chœur FRA et MA.

– La deuxième conclusion, ajoute GE après avoir avalé une tartine de pain de seigle tartiné de beurre du demi-sel de Guérande, c’est que nous n’en serions pas là sans tout le reste… Mais j’acquiesce fortement à ce qui vient d’être dit.

– L’importance d’être là, ensemble ? demandent MA et FRA.

– Je faisais allusion à votre absence de doute quand à notre intelligence !

Et tous les quatre nous éclatons de conserve d’un rire commun qui est un bien meilleur rire que deux rires de conserve séparés.

Voilà quelle fut la rencontre cévenole dont la narration s’achève ici…

Encore que…

GE et moi sommes en train de deviser en fumant un cigare et en dégustant une eau-de-vie de pomme (mais non, il n’y a pas de betterave dedans) tandis que MA et FRA parlent de choses et d’autres en buvant des cafés allongés (ce sont les cafés qui sont allongés, sinon il y aurait –ées), allongées (là, c’est bien elles) dans des chaises longues.

– Tu sais quoi ? me dit GE.

– Je t’écoute.

– Cette missive de LJJ m’a beaucoup préoccupé. Aussi, tu sais ce que j’ai fait ? Je suis allé consulter la liste des passagers de son pigeon en titane Ti-22 et en carbone C-14. Ce que j’ai trouvé… Devine ! … Je te le donne en mille six cents.

– On ne dit pas plutôt « je te le donne en mille » ?

– Oui, mais tu te rappelles que le pigeon du film peut transporter mille six cents passagers !

– C’est vrai, j’avais oublié. Non, je ne vois pas…  Je donne ma langue à la chatte.

– On ne dit pas plutôt « au chat » ?

– Oui, mais là, c’est à la chatte ; il n’y a pas de raison que ce soit toujours les mêmes.

– Bon… Eh bien, dans la liste des passagers, j’ai trouvé les noms de deux couples : Charles et Elissent Martel (en tête de liste) et Girart et Berte de Roussillon. Je précise, Berte sans –h, parce qu’avec –h, c’est la Berthe-aux-grands-pieds, la maman de Charlemagne, l’épouse de Pépin-le-bref… Mais je ne sais ni en quoi ni où il était bref.

– Peut-être qu’il parlait peu.

– Peut-être… Bref, tu m’as bien dit que tu avais un commissaire parmi tes relations ?

– Oui.

– Tu pourrais lui demander d’enquêter pour savoir ce qu’il en est des tenants et des aboutissants de cette histoire de pigeon en Ti-22 et C-14 qui survole les volcans auvergnats avec mille six cents passagers qui écoutent de la vielle à roue ?

– Je peux… Mais pourquoi cette forte contrariété que je sens se manifester dans tes intérieurs ?

– C’est que… Eh bien, voici : tu n’ignores pas que Girart de Roussillon répondit positivement à la demande d’aide de Charles Martel pour la libération de Rome. Et tu n’ignores pas non plus qu’en remerciement, Charles promit à Girart qu’il épouserait Elissent, une des deux filles de l’empereur de Constantinople, lui se réservant Berte, l’autre fille.

– J’ai lu dans des temps très anciens cette chanson de geste qui date du 12ème siècle, si je ne m’abuse point, ô mon Beau Sire.

– Tu ne t’abuses point, ô féal vassal …Seulement, comme Elissent était plus belle que Berte… Il faut bien dire que Berte, comme nom… Enfin… Bref, Charles décida d’épouser Elissent et de donner Berte à Girart.

– Je ne me souviens plus comment ça c’est terminé…

– Girart a refusé la décision du roi, s’est révolté, a fini par tout perdre au point de devenir charbonnier dans les Ardennes, pouis [je n’insiste pas], grâce à l’intervention d’Elissent a su [sens belge] recouvrer tous ses biens. Enfin, Berte et lui ont construit de leurs mains l’église de Vézelay… Alors,  tu vois où je veux en venir ?

– Attends, que je mette bout à bout les tenants et les aboutissants… La chanson de geste du 12 siècle… L’époque romane… Les Ardennes… Qui sont proches de la Belgique, on en sait quelque chose… L’église de Vézelay, de style roman que Berte et Girart ont construite de leurs mains… Peut-être en chantant en se faisant accompagner d’un trouvère… Peut-être même un soir de pleine lune… Diantre… diantre…

– Ajoute à tout cela le pigeon…

– Palsambleu ! Tu veux dire que…

– LJJ nous a piqué notre scénario !

MA et FRA se sont approchées subrepticement à pas feutrés.

– Mais non, il n’a rien piqué du tout ! s’exclame MA.

FRA opine du chef.

– Je ne crois pas aux coïncidences, rétorque GE, c’est pourquoi j’ai demandé à JE de faire intervenir son commissaire.

– Je ne pense pas que ce soit un bon plan, susurre FRA.

– Parce que ? demande GE interloqué.

– Attendez ! m’exclamé-je à mon tour, vous ne voulez tout de même pas dire que… que… !

– Quoi ! s’exclame à son tour GE (il n’y a pas de raison qu’il ne s’exclame pas lui non plus, ou lui aussi), vous voulez dire  que… que… !

Et c’est alors que paraît, accompagné d’un air de fanfare joué par un ensemble de cuivres dissimulé derrière les doubles rideaux… Luc-Jules Jumeau lui-même, en chair et en os et en personne, tout de blanc-costume-cinéaste-à-paillettes revêtu, portant sa drue barbe rasée de loin l’avant-veille pour donner l’impression qu’elle s’est arrêtée de pousser.

Quand même… Il me paraît plus… enveloppé que sur les photos de la presse people qu’on lit dans les salons de coiffure… Je sens qu’il y a une roche sur une anguille, une fois de plus…

                                 ***

JiPé X marchait en pensant à la première phrase de son manuscrit « Le vendredi matin, je me rends au marché de G***. ». Aura-t-elle le même succès que « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » ? Dans les deux cas, se disait-il, on attend quelque chose, parce qu’à bien y réfléchir, aucune de ces informations n’a le moindre intérêt… Ou plutôt n’a un quelconque intérêt… Peut-être bien qu’il faudrait ajouter « de bonne heure » après « matin » ? Ce qui donnerait « Le vendredi matin, de bonne heure, je me… »

Il ne put retenir un cri de douleur. Une fois de plus, il venait de heurter un caillou pointu qui émergeait et qu’il n’avait point vu, perdu qu’il était dans ses pensées.

Il s’assit sur un autre caillou, plat, celui-là même où s’était assis Georges Van AA, il y a déjà bien des jours et des jours, tant il est vrai que le temps passe et s’en va…

Seulement, s’il s’était cogné une fois de plus, cela ne voulait pas dire qu’allait se reproduire ce qui s’était produit bien des jours auparavant, comme il venait de se le dire juste un peu plus haut.

Les miracles n’existent pas dans la vraie et grande Histoire, pensait-il…

Peut-être dans les histoires petites ?

Il délaça très lentement sa chaussure… l’ôta… entreprit de tirer toujours très lentement sur la chaussette… très lentement, parce qu’il ne faut pas forcer le cours des choses et laisser au temps le temps qu’il lui faut pour prendre son temps…

– Si vous êtes en panne, je sais vous aider une fois ! dit un homme à bretelles qui le regardait de tout son haut.

(pas à suivre)

                               

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (13 – avant-dernier épisode !)

              Chapitre 4 – Le courrier

Depuis que l’informatique a pris l’importance que l’on sait (sens français) et celle que l’on ne sait (sens belge) pas vraiment savoir, le courrier enveloppé et timbré a pratiquement disparu. Le préposé à la distribution ne glisse plus que très rarement dans les fentes des boîtes des enveloppes libellées à la main qu’on décachette avec émotion pour découvrir une feuille pliée en deux ou en quatre, ça dépend, écrite par un être cher, ou pas cher, ça dépend aussi.  

Néanmoins et nonobstant cette modification dans les relations épistolaires et les conditions de travail des employés de la poste, j’ouvre tous les jours, avec une émotion à peine contenue et une petite clef plate, la boîte aux lettres où je ne trouve donc plus jamais de lettres, seulement des professions de foi de candidats aux élections.

J’ouvre une parenthèse contestatrice : je trouve très discutable l’expression « faire profession de foi » ! En effet car enfin, tous ceux qui ont une profession n’ont pas forcément la foi et ceux qui ont la foi n’ont pas toujours une profession ! Bon. Sauf le pape, les cardinaux, les évêques, les curés et tous les autres qui répondent forcément « foi » à la question « profession ? » des documents administratifs. Si j’étais eux, je demanderais à la justice d’interdire la profession de foi politique et de spécifier dans les attendus du jugement que la crédulité ne peut avoir pour objets que Dieu et le discours de ses employés.

Voilà ! Je ferme.

Aussi, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir une enveloppe deux jours de suite !

Ah… j’entends la sonnerie du téléphone. Le temps de répondre, je passe à la troisième personne.

JiPé X ne put retenir les deux cris successivement poussés que provoqua la découverte, deux jours de suite, d’une enveloppe timbrée dans sa boîte aux lettres, comme JE vient de le préciser. Il eût volontiers embrassé le facteur sur les deux joues mais il n’était pas certain que le préposé eût apprécié cette démonstration d’une affection que rien ne justifiait sinon les raisons que JE a décrites juste au-dessus et qui s’explique surtout par une sensibilité dont certains se demandent si elle n’est pas parfois excessive, voire, peut-être même, nerveuse. C’est dire.

La première de ces deux lettres transcrivait le surprenant dialogue entre MA et FRA (où il est question de tranchée et d’explosifs) qui est rapporté juste au-dessus de l’au-dessus précisé ci-dessus.

La seconde lettre était la réponse de LJJ.

JiPé X fut d’autant plus ému de la découvrir dans sa boîte aux lettres qu’il s’imaginait que Georges Van AA lui enverrait en pièce jointe dans un courrier électronique. Mais non, il y avait bien, sur le recto, ses prénom et nom, JiPé X, soigneusement écrits à l’encre violette avec des pleins et des déliés – Georges Van AA avait dû conserver de son école primaire un porte-plume, une boîte de plumes sergent-major et un encrier –, et au verso, non moins soigneusement écrits, les prénom et nom, et l’adresse précise de l’expéditeur : « Georges Van AA, au Sanglier bleu, tout en bas là-haut dans la montagne ».

Tremblant d’une émotion mal contenue, JiPé X s’installa à son bureau, prit un coupe-papier en forme de cimeterre avec une pensée pour le coupe-coupe incurvé de Georges Van AA, et le glissa sous le rabat de l’enveloppe qu’il ouvrit donc d’un mouvement sec et maîtrisé du poignet. Il retira une feuille pliée en quatre et… ô surprise ! en tombèrent trois miettes de croissant au beurre, preuve irréfutable s’il en est que la missive avait bien été écrite par LJJ. et que Georges Van AA avait jointes par pur esprit de rigueur scientifique.

En inclinant son fauteuil, il en prit connaissance sans tergiverser plus avant.

«  A GE et JE,  de la part de LJJ

D’abord, je dois dire que l’idée d’utiliser un pigeon m’a beaucoup faire rire. Dans un premier temps. Dans un second, elle a fécondé dans mon imagination que vous savez fertile, une autre idée pour un prochain film. Celle d’un pigeon dont les ailes seront en titane Ti-22 et auront une envergure de trente-deux mètres ; le corps de l’animal sera en carbone C-14 imitation tronc de palmier – il fera date, Hi ! Hi ! Hi ! – il mesurera quatre-vingt-trois mètres et pourra recevoir mille six cents passagers ; dans une séquence majeure, ils survoleront les volcans auvergnats en écoutant de la vielle à roue. Vous voyez qu’après le succès phénoménal de Nairélav (que certains folliculaires coincés se sont plu à appeler « valait rien », je vous demande un peu !), que je me consacre désormais au film intimiste qui, au fond, est ma vocation à la fois première et rentrée.

Mais j’en viens à l’essentiel : votre prétendue intervention apparemment décisive pour la réalisation du Complexe Belge du Cinéma et de votre « bonus » qui viendrait avant le film que je suis censé avoir tourné et dont le scénario qui n’est pas encore écrit va être publié par un éditeur que vous avez persuadé que j’allais le tourner…

Hum…

Je dois vous dire que je n’ai aucun souvenir de cette prétendue intervention, mais comme la mémoire est chose fragile, je vous donne le bénéfice du doute même si je doute qu’il vous soit d’un grand bénéfice Hi ! Hi ! Hi !

Tout cela me paraît relever du principe de la mise en abyme, et je pense aussitôt à la Vache-qui-Rit, ce fromage triangulaire dans une boîte ronde, dont le bovidé rieur représenté sur le couvercle porte aux oreilles deux boîtes de fromage où est représenté un bovidé rieur qui porte aux oreilles deux boîtes de fromage où est représenté un bovidé rieur etc.

Quelque appétence qu’on puisse avoir pour ce fromage, il reste que la vache représentée arbore un sourire qui, pour être sympathique, n’en est pas moins un sourire niais.

Me prendriez-vous pour une vache à lait niaise ?

J’imagine cependant qu’il y a derrière tout cela un message masqué…

Bien à vous.

Luc-Jules Jumeau. »

JiPé X laissa revenir le dossier de son fauteuil et relut la missive dont la première lecture n’était pas sans le plonger dans une grande perplexité.

Il se disait que LJJ. ne s’était pas fendu d’une telle missive pour dire seulement ce qu’il disait. Il y avait forcément un message caché par derrière.

JE (c’est moi) revient. Le coup de téléphone était donné par une agence de publicité. Comme c’est de plus en plus fréquent, c’est une affaire qui marche. J’ai du mal à m’en persuader, tellement ça paraît benêt et ridicule. Il faudra que j’essaie de m’en faire persuader par un autre.  

Pris d’un désir subit comme le sont souvent les désirs, – il n’a rien à voir avec le coup publicitaire –  je (c’est encore moi, JE, qui parle) m’approche du téléphone, lève le combiné et compose le numéro de GE qui prend aussitôt la communication sur son téléphone satellitaire.

– GE, c’est moi JE !

– JE, c’est moi GE !

– Et réciproquement !

– Et lycée de Versailles !

Nous pouffons de conserve quelques secondes.

– Trêve de plaisanterie homophonique, dis-je en recouvrant tout le sérieux qui ne me quitte jamais sauf parfois. J’ai bien reçu ta lettre par la poste et… et…

– Qu’as-tu, JE ? « Je sens, vois-tu, comme une fêlure dans ta voix. » Tu as noté l’alexandrin ?

– Oui, et en 4/8, bravo ! La fêlure, vois-tu, c’est que je n’ai plus l’habitude de recevoir de courrier enveloppé et timbré… Bref, l’émotion… Et ton écriture est si belle ! C’est plus qu’une fêlure, quasiment une brisure… Ah ! …  Mais je domine, je domine !

– Eh oui ! nous, les hommes, dominer, ça, nous savons faire ! « Savons » franco-belge, je précise.

– Si je me laissais aller à quelque humour saugrenu pour me faire mousser, je dirais que nous voilà propres ! Mais je ne me laisse pas aller et je continue à dominer. Figure-toi, GE, qu’hier, j’ai reçu une autre lettre enveloppée et timbrée ; c’était un dialogue entre MA et FRA.

– Je l’ai reçue aussi, ce matin. Ah, j’allais t’appeler quand toi tu m’appelas…  Qu’en dis-tu ?

– On dirait du Racine.

– Ah…  non, je parlais de la lettre de MA et FRA.

– Eh bien, répondrai-je, je me demande si…

– Tu sais que t’es pas mal non plus ! Il y en a douze là aussi, et le « je, je » a quelque chose d’aérien… Tu voulais dire quoi à propos de la lettre ?

– Avant, je voudrais te parler de celle de LJJ. Tu as de quoi écrire ?

– J’ai toujours mon cahier d’écolier à petits carreaux et mon petit crayon à papier coincé sur mon oreille… Je te demande une seconde… Le temps de le prendre, de le tailler d’un petit coup de coupe-coupe incurvé… de mouiller la mine avec ma langue… Je suis prêt.

– Voilà : j’ai bien réfléchi à cette histoire de Vache-Qui-Rit. Vous connaissez, à Bruxelles ?

– J’en ai mangé une fois quand j’étais petit. Et toi ?

– Moi aussi, mais plus d’une fois.

– Nous autres Belges, quand on dit une fois, on sait dire plus d’une fois… Au fait, dis-moi, tu arrivais à ouvrir les trièdres rectangles en tirant sur le petit bout rouge qui dépasse ?

– Eh non ! La plupart du temps il restait un bout de fromage dans un coin. J’allais le chercher du bout de la langue… C’est curieux… J’ai presque envie de dire que c’était le meilleur… Comme quoi, le bout de la langue… Bref, la Vache-Qui-Rit étant fabriquée à Lons-le-Saunier, il me semble qu’il faudrait voir du côté du Jura.

– Ah, merde !

– Mais, c’est une région qui est intéressante, sais-tu !

– Ce n’est pas le Jura qui est un problème.

– Tu as cassé la mine ? Ou alors… Un micocoulier ?

– Rien de tout ça ; c’est MA.

– Comment ça, MA ?

– Attends… Elle est sur le toit de la case n°9… Elle me fait des grands signes… Ce n’est pas tout à fait à côté… Ne quitte pas, je m’approche…

Je perçois nettement le craquement des branches et des feuilles sous les bottes aux puissantes semelles de GE qui martèlent sourdement le sol.

– Voilà… J’y suis presque… MA me montre son balai… Je m’approche encore…

Je perçois tout aussi nettement les paroles que GE adresse à MA d’une voix nécessairement forte puisque MA est sur le toit, donc à une certaine hauteur. «  Qu’est-ce que tu dis, MA ?… Quoi ?… Tu es sérieuse ? »

– Que se passe-t-il ? demandé-je soudain pris d’une sourde inquiétude.

– MA vient d’enjamber le manche de son balai et elle dit qu’elle va s’envoler !

– S’envoler… Comme une sorcière ?

– Ben oui, ça m’en a tout l’air.

– Mais MA n’est pas une sorcière !

– Pas à ma connaissance. Et ça fait quand même un bail qu’on est ensemble !

– Alors ça ne va pas marcher… je veux dire : ça ne va pas voler !

– MA ! crie GE, JE dit que ça ne va pas voler puisque tu n’es pas une sorcière ! Mais non pas moi, JE ! Dis, ma petite MA, dis-moi que tu n’es pas une sorcière !

– Je sais le faire quand même ! répond avec un petit rire MA que j’entends maintenant très bien et j’en déduis aussitôt que GE est juste au-dessous du toit.

– « Sais » dans le sens belge ? demandé-je encore à GE.

– Sens belge ou français elle va se crasher dans les tomates !

– Au fait, elles ont donné cette année ?

– Oui, surtout les noires de Crimée et les cœurs de bœuf… Tu imagines le tableau ?

– Oui… Elles ne seront pas récupérables… Un gros pépin… Elle en est où ?

– Elle s’avance… Elle tient fermement son manche à balai… Je dois dire qu’elle a fière allure, ma MA, avec son fichu noué sous le menton qui flotte au vent des Cévennes… Elle est près du bord, maintenant… Je la sens toute frémissante… FRA ne serait pas là, par hasard ?

– Et non, elle est allée casser quelques briques à son cours de Takatapé.

– Toi, tu n’as pas une idée pour aider, JE ?

Je me creuse un instant.

– Demande-lui s’il y a un pilote dans sa famille.

– Ça pourrait aider, tu crois ?

– On dit dans les livres que les pilotes tirent ou poussent le manche à balai…

– Dis, MA ! JE demande… mais non, pas moi, Je ! Il demande s’il y a un pilote dans ta famille.

– Non. Seulement un marin d’eau douce, et sur la péniche des polars de Simenon.

– T’as entendu, JE ?

– Oui. (Je me creuse à nouveau… Mais j’ai beau me creuser, je ne vois pas comment un marin de la péniche des polars de Simenon pourrait aider MA qui veut s’envoler du toit de la case n°9…) Au fait quelle hauteur, GE ?

– Attends… Je cherche dans mon cahier à petits carreaux…

 Je perçois nettement le frottement humide du doigt sur la langue, le bruissement des feuilles à petits carreaux pivotant sur la spirale métallique du cahier d’écolier.

– Où j’ai bien pu fourrer les cotes ?… Je les ai refaites il n’y a pas si longtemps en utilisant le mètre de couturière de MA.

– Comme pour creuser ta tranchée.

– Oui, j’ai égaré mon mètre à ruban.

– Et… où en es-tu de ta tranchée ?

– Je l’ai rebouchée. J’ai vu ce que je voulais voir… . Ça confirme ce que j’ai lu… L’enfer !… Je cherche… Ah, j’ai trouvé le répertoire des cases… Alors, case n°1… n°2…  Et toi, tes explosifs et ton terrorisme ?

– Bah, je vais peut-être en faire tout un roman.

– Figure-toi que moi aussi… Peut-être même plusieurs … Case n°3… n°4…

– Que fait MA ?

– Elle est presque au bord du toit… Elle va faire son point fixe… Voilà… case n°9 : un mètre vingt-six du côté du talus, cinq mètres-douze de l’autre côté.

– Elle est de quel côté ?

– Pas du côté du talus !

– Quelle est la direction du vent ?

– Est-nord-ouest/ouest-nord-est… Un vent tournant… Pour le moment, elle l’a en face quoiqu’un peu sur le côté et par derrière…

– Explique-lui qu’elle a tout intérêt à décoller du côté du talus… Comme ça, elle l’aura dans le dos…

– Dites-donc, dit MA d’une voix forte, est-ce que vous me prenez pour une gourde ? Au fait, où est FRA ?

– JE m’a dit qu’elle est à son cours de Takatapé. Quand revient-elle ? me demande GE.

– D’ici à trente minutes, réponds-je.

– MA ! JE dit qu’elle revient dans cinq minutes à peine ! crie GE

– Mais, GE, j’ai dit trente, murmuré-je dans le combiné.

– Ici, nous n’avons pas de montre. Alors cinq ou trente minutes, c’est du pareil au même, murmure en retour GE.

– Qu’est-ce que fait MA, maintenant ?

– Elle s’est assise sur le bord du toit, toujours aussi frémissante, avec un petit sourire mutin, celui qu’elle arbore quand elle mijote quelque chose, et pas seulement dans la cuisine.

– Je vais regarder par la fenêtre si je vois arriver FRA. Tâche d’occuper MA pendant ce temps. Je te rappelle.

Sitôt dit, sitôt fait, je vais ouvrir la fenêtre de la rue et me penche pour voir si FRA n’arriverait pas déjà, au cas où elle aurait cassé ses briques plus rapidement que prévu.

Ce n’est pas elle que je vois, mais des gens attroupés qui regardent en l’air en faisant des commentaires. Quand ils me voient, ils pointent leurs index en direction du toit et je suis pris d’un affreux pressentiment. Est-ce que FRA, comme MA, se prendrait pour une sorcière ? Il faut, me dis-je avec courage et détermination, que j’aille affronter la réalité en face.

Sitôt dit, sitôt fait, et me voici dehors, levant mes yeux vers le faîte. FRA est là-haut qui donne des coups de paume sur des briques qu’elle a montées je ne sais comment et qu’elle réduit en morceaux. Quand le coup de paume est particulièrement réussi, les badauds applaudissent. La dernière brique cassée, la voici qui prend le balai qu’elle avait appuyé contre la cheminée… qui balaie les morceaux des briques qu’elle met dans un sac poubelle noir à fermeture coulissante jaune… qui nettoie tout bien propre… et qui, son ménage terminé, ça y est ! se met à califourchon sur le manche après avoir noué un fichu noir sur sa tête qui flotte lui aussi au vent des Cévennes. Toute frémissante, elle aussi, elle a fière allure et un petit sourire mutin qu’elle arbore elle aussi quand elle mijote et pas seulement dans la cuisine, elle aussi, ou elle non plus.  

– Elle va s’envoler ! hurle la foule hystérisée.

J’appelle aussitôt GE.

 (à suivre… le dernier épisode, comme je l’ai annoncé dans le titre !)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (12)

Il est dix-sept heures, en ce sixième jour quand le téléphone sonne alors que MA est en train de finir de balayer le dernier de ses toits. Elle saute prestement à terre en évitant une branche de micocoulier et prend le combiné.

– Oui ?

– MA ?

– FRA ?

– Oui, c’est FRA, MA.

– T’as une drôle de voix, tu sais !

– Ben, c’est que… Depuis l’autre nuit où on a construit le pigeonnier circulaire et regardé Drôle de drame, je trouve que JE est très bizarre.

– Figure-toi que j’allais t’appeler parce que GE, lui aussi, est très bizarre.

– Ah… Comment se manifeste sa bizarrerie ?

– Il creuse une tranchée à la limite de notre territoire.

– Une tranchée…  pour de vrai ?

– Pour de vrai. Et JE, qu’est-ce qu’il a de bizarre ?

– Il creuse, lui aussi.

– Une tranchée ? Dans l’appartement ?

– Non, lui, il creuse dans les explosifs, et pas que sur internet !

– Oh ! Tu veux dire que c’est aussi pour de vrai ?

– Pour de vrai. Il y a deux jours, il est allé dans le magasin du coin de la rue près de chez nous, tu vois ?

– La rue du boulanger qui fait des kouglofs ?

– Et le pain d’épeautre qu’on mange le matin au petit-déjeuner, avec du beurre doux et du beurre demi-sel qu’on tartine avec un petit couteau de Laguiole.

– Je me rappelle que JE a puissamment expliqué tout ça… Si je ne me trompe, le magasin du coin de la rue vend des articles de pêche, de la coutellerie et aussi des épuisettes pour aller taquiner les petits poissons de la rivière ?

– Tout juste. Eh bien, figure-toi que JE y est allé pour acheter des pétards de carnaval, qu’il les a vidés de leur poudre et qu’il se livre à de savants pesages sur notre balance de pâtisserie. Le même modèle que celle que vous avez utilisée pour peser les deux tonnes, soixante-douze kilos et trente-six grammes de briques.

– Trente-cinq grammes, exactement.

– Tu as raison, on n’est jamais assez précis. Surtout quand on manie des explosifs. Mais, dis-moi, GE, il en est où de sa tranchée ?

– Il est descendu à quatre-vingt-deux centimètres pour le moment. Il mesure la profondeur avec mon mètre de couturière qu’il va falloir que je lave au savon noir, tu penses, avec toutes les saletés qu’on peut trouver dans les tranchées !

– Il a prévu de descendre jusqu’à combien ?

– Un mètre quatre-vingt-sept. Comme ça il pourra aller et venir sans être vu des lignes ennemies.

– Des lignes ennemies… ?

– « Des lignes ennemies comme si » pour reprendre son expression. Ce qui m’inquiète, c’est qu’il ne taille plus les micocouliers. Avec mon petit sécateur, je fais ce que je peux, mais un sécateur, ce n’est pas un coupe-coupe incurvé, je ne t’apprends rien, et pouis j’ai mes toits ! Bref, on frôle l’envahissement. On va finir par être bouffés par la luxuriance. Et JE, à part les explosifs ?

– Rien. Il ne s’occupe plus ni du pain ni des huîtres !

– Quoi ? Il ne va plus chercher ses vingt-quatre huîtres plus deux du vendredi matin chez le conchyliculteur qui vient tout exprès de Mèze ?

– Non ! C’est te dire ! Le vendredi on en est réduits aux sardines en boîte… Elles viennent de Douarnenez. De père en fils depuis 1476.

– Nous, on aime bien celles de Saint-Guénolé. De mère en fille et depuis 1475. Il paraît que c’est un bon millésime. Il y a aussi la conserverie du Guilvinec. Peut-être qu’il faut dire de Le Guilvinec ? Là, c’est plutôt les pâtés. Mais à quoi bon acheter du pâté de cochon breton quand on a tous ces sangliers cévenols sous la calandre !

– Sans parler des châtaignes pour aller avec ! Dis, MA, qu’est-ce qui leur arrive, à ton avis, à nos hommes ?

– Je m’interroge… J’ai pensé aux perturbations hormonales de l’andropause, mais ils ont passé l’âge…

– Oui… GE nous a semblé très préoccupé par la guerre de 14… Il ne supporte pas bien le discours de l’histoire officielle… Ses moustaches, qu’il a fines et bien taillées soit dit en passant, en frémissent quand il nous en parle et il se mettrait presque en colère… Il est préoccupé et indigné par le sort des simples soldats, ceux que les chefs envoyaient se faire massacrer.

– Et il y en a eu dans sa famille.

– Ceci explique peut-être bien cela…

– Peut-être bien…  Et JE nous a semblé très préoccupé par le terrorisme, les gens qui se font exploser… Est-ce qu’il y a eu du terrorisme dans sa famille ?

– Au sens où on l’entend habituellement, non, mais dans un sens lacanien, si on regarde du côté de sa mère… Peut-être bien !

– Ceci explique peut-être bien aussi cela…

– Peut-être bien…

– Et puis, il y a leur histoire à propos de LJJ… Tu y comprends quelque chose, FRA ?

– Rien du tout ! J’ai trouvé intéressante cette nuit passée à construire ensemble un pigeonnier de style roman auvergnat de la fin du 12ème siècle en mangeant des moules et des frites et en buvant du vin de Moselle, mais pour le reste…

– C’est comme moi. Au fond, tu poses la question de la fin et des moyens, c’est ça ?

– Oui, c’est bien de passer du temps ensemble, même si le pigeonnier ne sert à rien d’autre qu’à passer du temps ensemble.

– C’est le plus important, je suis d’accord… Ah, je n’entends plus le bruit sourd et rythmé de la pioche de GE… Soit il a atteint la cote – 187, soit il se repose en buvant un peu d’alcool dans le casque de Hans.

– Le casque de Hans ?

– Il ne vous a pas raconté ?

– Non.

– Eh bien, ce sera pour notre prochaine rencontre. Qu’est-ce que tu crois qu’ils vont vouloir nous construire ?

– J’espère pas un pigeonnier ! A force de tourner dans le même sens, j’ai fini par ressentir comme un vertige… ça me rappelle ma première valse… la remise des prix au CM2… mon tout premier amour… Je l’appelais mon biquet… Il s’appelait Anatole… Mais qu’est-ce que j’entends ? Est-ce que ce n’est pas de la musique de vielle à roue ?

– On dirait bien…

– En tout cas, pas tout à fait de la musique de par ici.

– Attends, FRA, je vois GE qui sort de sa tranchée comme s’il montait à l’assaut et qui arrive en courant avec de grands gestes… Il tient quelque chose dans ses mains… Oh, c’est le pigeon qui est revenu ! Il pleure de joie !

– Il doit être content de retrouver ses Cévennes ! La vie parisienne, avec toute la pollution, merci bien !

– Ce n’est pas le pigeon qui verse d’abondantes larmes de joie, c’est mon GE !

– Je me doutais bien que c’est un grand émotif.

– Le pigeon a rapporté une missive… GE me dit qu’elle est de LJJ… J’ai sorti mon petit mouchoir en batiste de Cholet pour essuyer les larmes qui perlent encore et qui font des auréoles sur le papier… D’ici qu’on ne puisse plus lire !

– Quelle intensité dramatique ! J’en suis toute bouleversée, MA !

– Moi aussi, j’ai le cœur qui tressaute… GE vient d’arrêter la musique… LJJ a cru bien faire en renvoyant le pigeon avec du folklore auvergnat… Il ne doit pas savoir où se trouvent exactement les Cévennes.  

– Vous êtes sûrs que la lettre est bien de lui ?

– GE a qui je transmets ta question m’assure que oui. D’abord, il y a la signature illisible, et puis on a trouvé des miettes de croissant dans les plumes.

– Alors, il n’y a pas de moindre doute.

– GE me dit encore qu’il va envoyer la lettre à JE.

– Je vais l’en informer de ce pas.

– C’est mieux que d’un autre ! Et pouis, on fait comme on a dit ?

– Mais oui !

– Ui ? Arturo ?

– Ah non, par lui ! Oui !

Et elles pouffent irrésistiblement de conserve.

(à suivre)

 

 Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (11)

Soixante-dix-sept minutes trois-quarts pile plus tard, deux mètres de mur en plus et trois micocouliers en moins – GE ne se sépare jamais de son coupe-coupe incurvé –, nous sommes de nouveau assis sur nos souches, serrés autour de la bachole de frites et de la marmite de moules marinières.

– Alors, la localisation de LJJ ? lance GE en plongeant hardiment sa main dans la bachole.

– Tout en tournant avec mes briques, j’ai trouvé quelque chose, lancé-je à mon tour en faisant taire la voix qui, dans mon tréfonds, me répète que je me lance beaucoup ces derniers temps, ainsi que je l’ai déjà signalé un peu plus haut. Voici : comme on est sûr que LJJ. est à Paris puisque tous les gens importants sont à Paris à cause de l’incognito et qu’il est quelqu’un d’important, on persuade le pigeon qu’il va voler au-dessus de New-York. Ah ! Quel rapport ? vous demandez-vous avec une surprise que je vois non dissimulée. Voici : avec les lanières de cuir que j’utilisais pour mes cale-pieds de vélo avant les pédale automatiques, nous fixons sous les ailes du pigeon un lecteur de CD avec l’enregistrement du morceau de musique intitulé « A bird in New-York », composé pour le film de LJJ  Noél avec un accent aigu ; nous fixons aussi avec une autre paire de lanières – j’en avais un double jeu au cas où il y en ait une qui casse, on ne sait jamais – un amplificateur de 1000 watts, une enceinte… mais non ! je parle de haut-parleurs intégrés, à deux voix et un programmateur. Auparavant, nous aurons calculé le temps qu’il faudra au pigeon pour se rendre au-dessus de la capitale. Tu pourras nous calculer ça, GE ?

GE hoche la tête en montrant de son index sa calculette électronique à calcul intégral et son crayon calé sur son oreille.

– Quand le pigeon arrive au-dessus de Paris – il faudrait qu’il y soit vers 7 h 30, c’est l’heure à laquelle LJJ va chercher ses croissants au beurre chez son boulanger de quartier – le lecteur se met en route et la musique se déverse à flots dans les rues de la capitale. LJJ entend, lève la tête en se disant « Tiens, je connais cette musique ! » ce qui permet au pigeon de le reconnaître puisque nous lui aurons fait voir sa photo pendant la séance d’hypnose. Il descend alors en piqué, et lâche la missive quand il passe en rase-mottes au-dessus de la tête de LJJ qui s’en saisit et dit : « Tiens, qui c’est qui m’écrit ? ». Et hop, le tour est joué ! Qu’en dites-vous ?

– Ce que j’aime, dans ce protocole, dit MA, c’est la rigueur scientifique. On voit que tu as été aux écoles, JE !

Je rougis, mais la nuit masque cette érubescence somme toute légère.

– Allez, on retourne tourner, lance encore GE.

L’aurore aux doigts de rose émerge à l’horizon quand nous posons la dernière tuile du toit qui couvre la coupole sur trompes que nous avons bâtie pour terminer le pigeonnier qui a ainsi une vague allure d’église de style roman auvergnat de la fin du 12ème siècle, aux alentours de 1193 (après J-C) environ.

– Nous pourrons toujours le faire visiter comme une vieille chapelle quand il sera désaffecté, dit FRA.

– Alors, il faudra y mettre des crottes, parce qu’il y a toujours des déjections de pigeon dans les vieilles chapelles désaffectées et le nôtre n’aura pas eu le temps d’en faire assez, ajoute MA.

Nous nous reculons de quelques pas pour contempler notre grand-œuvre en hochant la tête avec une fausse modestie dont nous ne savons (sens belge) pas savoir (sens français) dans quelle mesure elle est ou non feinte, pris que nous sommes (oui, non je n’aime toujours pas trop cette construction) par une émotion que comprendront aisément ceux qui ont déjà construit un pigeonnier une nuit de pleine lune.

Nous restons là, dans la contemplation muette du labeur accompli, quand brusquement se réveille la faim que nous ne percevions pas, pris que nous étions (oui, bon, d’accord !) par l’accomplissement de notre tâche circulaire et ardue.

MA esquisse un sourire.

– En prévision de ce moment, et compte tenu du fait qu’il allait rester du vin blanc puisque je subodorais que nous boirions avec une sage modération, j’ai préparé une tête de veau, au cas où. Qu’en dites-vous ?

– Une tête de veau au cas où… sauce gribiche ? s’enquiert FRA, l’œil brillant de la même convoitise que MA pour les frites.

– Et avec quelques pommes de terre mona-lisa simplement cuites à l’eau de notre source parfois chichiteuse, opine MA.

– Et après, j’irai chercher le pigeon de l’autre côté de la montagne, annonce GE.

– J’irai avec toi, ajouté-je en pensant à la descente en rappel et à la remontée en corde à nœuds.

– Pendant, que MA fait réchauffer la tête de veau, ajoute GE, JE et moi, nous allons installer dans le pigeonnier un écran pour projeter Drôle de drame au pigeon et à nous-mêmes. Et aussi des sièges escamotables en velours rouge et un distributeur de pop-corn. Il devrait aimer ça.

– Je le mettrai sur mes genoux que j’aurai protégés d’un linge et je lui caresserai les plumes, dit MA.

C’est une douce attention qui diminuera le risque qu’il se croie pris pour un pigeon, approuvé-je d’un air entendu.

– Et moi, pendant que vous l’allez quérir par-delà les abrupts monts, j’aiderai MA à préparer sa tête de veau, dit FRA, l’air de presque rien.

  Chapitre 3 – La tranchée et les explosifs

Nous sommes rentrés de notre nuit de maçonnerie pigeonnière [et hop ! l’audacieux néologisme poétique devient prosaïque !] alors que l’aurore étirait ses doigts de rose à l’horizon comme je l’ai dit mais en oubliant de préciser : du côté de l’est, comme elle le fait habituellement.

GE et moi étions allés quérir le pigeon de conserve par-delà les abrupts monts et, après l’avoir introduit dans le pigeonnier de style roman auvergnat, nous avions, comme de bien entendu, regardé Drôle de drame – entre deux becquées de pop-corn, le pigeon avait versé une larme au moment où Michel Simon chante Dormez, dormez, petits pigeons – tandis que nous, nous  dévorions à belles dents – ce qui est préférable à « à laides dents » dont la prononciation peut prêter à confusion quand on pense aux bébés qui regardent le sein de leur maman et demandent où est le lait  – la tête de veau sauce gribiche de MA avec force lampées de vin blanc de Moselle. Après quoi, toujours comme de bien entendu, nous avions hypnotisé le pigeon et décidé d’attendre un ou deux jours avant de l’expédier, le temps qu’il soit totalement convaincu qu’il allait survoler New-York alors qu’il serait programmé pour survoler Paris, comme je l’ai déjà expliqué, et aussi qu’il s’habitue aux lanières de mes cale-pieds de vélo et au poids de la chaîne haute-fidélité qu’il devrait transporter pour que puisse être  diffusée assez fort la chanson qui ferait lever la tête de LJJ au moment où il irait chercher ses croissants comme je l’ai encore déjà expliqué, ce qui permettrait au pigeon de plonger en piqué pour déposer la lettre, comme je l’ai toujours et encore expliqué, ce qui ferait dire à LJJ « Tiens, qui c’est qui m’écrit ? ».

Etant donné que le pigeon n’avait jamais quitté les Cévennes, il n’y avait aucun risque qu’il s’étonnât de voir apparaître sous ses ailes la tour Eiffel, Notre-Dame-de-Paris ou encore le zouave du Pont de l’Alma, puisqu’il ignorait jusqu’à leur existence. Il se dirait seulement « Tiens, à New-York,  il y a une tour Eiffel pointue en fer, une cathédrale de du douzième siècle et un zouave en pierre avec les pieds dans l’eau de la Seine ! Ah, je vais te leur en boucher un coin à mes potes ailés des Cévennes ! » Donc aucun risque qu’il ait l’impression d’être pris pour un pigeon.

En attendant, je devais travailler au teasing, à l’aguichage, comme dit GE.

Un jour passe, puis un autre, puis un autre, puis encore un autre…

(à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (10) 

Après avoir fait un nœud bien serré à notre estomac, nous abordons les trente kilomètres des routes étroites, sinueuses, gravillonnées, accidentées, vertigineuses, creusées on se demande bien pourquoi de nids de poules – nous n’y avons jamais vu la moindre poule ni le moindre poussin ni le moindre œuf – nous parvenons à hauteur de l’immense territoire sauvage au fin fond duquel GE et MA ont bâti leurs cases en dur.

Tout de treillis revêtu et les manches de la chemise verte constellée de cacas d’oie remontées sur ses puissants avant-bras, GE nous attend à l’entrée de la piste, nonchalamment appuyé contre son 4×4 rehaussé, à double carénage avant spécialement installé pour cogner les sangliers. Nous nous sommes annoncés trois quarts d’heure auparavant en tirant avec un fusil spécial une fusée bleu pervenche qui a normalement dû éclater au-dessus du hangar où sont alignées les douze 4L Renault de collection. Chacun des amis de GE et MA s’est vu attribuer une couleur pour s’annoncer. Nous, c’est le bleu pervenche. Nous avions le choix entre bleu pervenche et rose fuchsia. J’ai fait observer que ce bleu pouvait ne pas être toujours bien visible dans l’habituel bleu du ciel des Cévennes, mais FRA qui aime le bleu l’a choisi quand même [oui, mais là, c’est elle qui l’a dit !]. Il nous suffirait de venir quand il y a des nuages ou qu’il fait sombre, dans le cas où il y aurait d’autres projet de maçonnerie et aussi dans le cas où il n’y en aurait pas,  parce qu’il est tout à fait possible de créer d’amicales relations humaines sans construire des pigeonniers les nuits de pleine lune. Et puis, le rose fuchsia posait aussi un problème les soirs de coucher de soleil rose fuchsia. Le vert pomme aurait été mieux mais il avait déjà été pris.

Les effusions passées, GE démarre le huit cylindres en ligne dont le bruit évoque un réacteur de Boeing 747 au décollage. Il tourne d’une main souple le volant qu’il n’hésite pas à lâcher pour passer les huit vitesses et laisse à l’extérieur son bras gauche dont la main tient le coupe-coupe incurvé pour tailler les micocouliers qui ont recommencé à envahir la piste.

Deux sangliers plus tard, nous arrivons près de la première case en dur où nous attend MA.

Les effusions passées, nous décidons de nous mettre aussitôt à la construction de l’ouvrage qui devra abriter le pigeon voyageur que nous prête la nièce au douzième degré du côté de chez MA et de l’autre côté de la montagne. Ou alors le neveu, je ne sais plus au juste.

La première question à résoudre est de type socio-économique. Pour en discuter, nous nous asseyons donc en rond sur des souches de micocoulier et nous nous penchons légèrement en avant en appuyant nos coudes sur nos cuisses pour concentrer notre réflexion.

Comme la tâche à accomplir n’est pas de grande ampleur encore que quand même (et m… !) un peu, nous décidons cependant de ne pas créer de comité d’entreprise et de ne pas nous constituer en section syndicale puisque l’hypothèse d’une délocalisation de l’entreprise en Roumanie est peu probable, comme est peu probable aussi une grève avec occupation de l’outil de travail. GE note soigneusement ces décisions prises à l’unanimité sur son cahier à petits carreaux en n’oubliant jamais de mouiller de sa langue le bout de son crayon à papier.

Quant à la méthode et aux conditions de travail proprement dites – très proprement même, oui, tous et chacun s’exprimant avec des mots bien choisis, nets et sans vulgarité –, nous convenons après un fructueux échange nourri de nos souvenirs de l’histoire du loup et des trois petits cochons, de monter un pigeonnier circulaire près du tas des deux tonnes soixante-douze kilos et trente-cinq grammes de briques.

Nous procèderons en faisant une ronde et en chantant « Rondin picotin, la Marie a fait son pain, pas plus gros que son levain, son levain était moisi, son pain n’a pas réussi, tant pis » sans toutefois nous accroupir à la fin comme font les petits enfants, mais en prenant au passage une brique que nous poserons chacun notre tour après l’avoir trempée dans le mortier qu’a préparé MA de la main gauche pendant qu’elle faisait frire de la main droite les pommes de terre importées de Belgique pour l’occasion. MA est très habile de ses deux mains. Ainsi montera progressivement le pigeonnier.

Après un essai pour de faux que nous accomplissons après avoir retourné le sablier que MA utilise pour cuire ses œufs à la coque, nous constatons par une pesée précise sur la balance à pâtisserie du sable écoulé et du sable restant, qu’un tour complet durera approximativement cinquante-deux secondes et demie. GE, qui a apporté sa calculette électronique à calcul intégral et qui tapote sur les touches après avoir calé son crayon sur son oreille droite, nous informe que nous ferons une pause casse-croûte toutes les soixante-dix-sept minutes trois-quarts pile : au menu, moules marinières, frites et vin blanc que nous boirons avec une sage modération pour conserver sa régularité à la rotondité. Il y aura aussi du pain croustillant, sinon je ne parlerais pas de casse-croûte.

Sitôt dit, sitôt fait.

Le lendemain, pour célébrer ce moment de romantisme et de mortier, mes cheveux flottant librement au vent et les mains calleuses, je composerai ce tercet : « Nous chantions alors la comptine à quatre voix / notre chant s’élevait sous la voûte étoilée / tandis que s’empilaient les briques pigeonnières. [pigeonnière n’existait pas avant que je ne l’inventasse. Comme on le sait, la poésie autorise toutes les audaces.]

De temps en temps et d’un coup sec, FRA porte un atemi sur une brique pour ne pas perdre la main.

Pendant une des pauses casse-croûte, GE pose deux questions essentielles : comment localiser LJJ et comment programmer, s’il ose dire, le pigeon ?

Je propose de commencer par la programmation, si j’ose dire, puisque, là, c’est moi reprend l’expression qu’a utilisée GE s’il osait dire, du pigeon, en précisant que j’ai une idée.

– Sais-tu nous la dire ? s’enquiert MA, en jetant un dernier coup d’œil sur la frite dodue qu’elle tient entre le pouce et l’index avant de la croquer.  

FRA et moi sourions sous cape – nous nous en sommes recouvert les épaules au moment du casse-croûte pour éviter les contrecoups frissonnants de la fraîcheur nocturne qui ne cesse de tomber – parce que nous avons abordé ce point dans la voiture, en venant.

– Vas-y, FRA, dis-leur ! lui dis-je sans cesser de sourire sous ma cape tout en ouvrant de la pointe de la lame de mon laguiole – je l’ai acheté à Laguiole en même temps que le petit couteau à beurre, chez l’artisan dont j’ai précisé, il y a déjà quelques jours, que sa boutique était à droite quand vous avez la grande place sur votre gauche, vous vous rappelez ? – que je loge toujours dans une des mes poches au cas-où ; ici, au cas où une moule aurait refusé de s’ouvrir.

– Connaissez-vous le film Drôle de drame, de Marcel Carné, dialogues de Jacques Prévert avec dans les rôles principaux, Louis Jouvet, Michel Simon, Françoise Rosay, Jean-Louis Barrault et Jean-Pierre Aumont ? demande donc FRA.

GE qui tient son verre et MA une autre frite dodue entre le pouce et l’index se consultent du regard.

– Il y a longtemps… N’est-ce pas un film un peu… bizarre ? dit MA.

– Bizarre, c’est le mot, confirme FRA, mais ce n’est pas pour la bizarrerie que nous vous en parlons, non, mais pour la chanson que chante Irwin Molyneux, joué par Michel Simon : « Dormez, dormez, petits pigeons ! »

– Oui, oui, oui, roucoule malicieusement MA.

– « Demain, les cloches de Londres vous réveilleront ! Dormez, dormez, petits pigeons ! »,  complète FRA de sa voix de contralto riche en vibratos.

– Le plan est simple, reprends-je : on fait voir le film au pigeon, sans quoi il ne comprendra pas les tenants et les aboutissants de la chanson, et il risque alors de nous roucouler, sérieusement lui, précisé-je pour MA, un « Comme c’est bizarre ! » ; quand il l’a écoutée, on te l’hypnotise, on te lui indique l’endroit où il devra déposer la missive, on te le réveille, et hop, le tour est joué !

– Gé-ni-al ! s’écrie GE en reposant son verre vide. Mais, à propos de tour, si on veut finir avant l’aube, il faut se remettre à tourner illico presto, andante con moto et aussi allegretto. Nous reprendrons notre colloque relatif à l’endroit que devra survoler notre pigeon voyageur lors du prochain casse-croûte.

Sitôt dit, sitôt fait. Nous reposons nos capes puisque nous n’avons plus besoin de rire dessous, et, entonnant derechef la comptine du pain au levain moisi qui n’a pas réussi, nous reprenons notre ronde de briquetiers ponctué de quelques atémis portés par FRA sur les briques pour ne pas perdre la main.

(à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (9) 

              Chapitre 3 : le messager

J’ai mal dormi avec des rêves toujours aussi étranges et pénétrants. Cette fois, c’était des objets qui voltigeaient dans l’air et qui ressemblaient quand même (c’est de plus en plus compulsif, il va falloir que je me décide à consulter un addictologue !) à ces avions en papier plié de forme triangulaire que les petits enfants facétieux s’envoient dès que le maître a tourné le dos pour effacer le tableau à grands coups d’éponge humide avant d’écrire à la craie en attaché et avec les pleins et les déliés « Leçon de grammaire » ou « Leçon de choses », ça dépend.

J’en ai parlé à FRA tandis que nous tartinions de conserve (nous aussi, nous faisons beaucoup de conserve) et de beurre le pain d’épeautre que j’avais pris la précaution de sortir la veille au soir du congélateur – nous sommes dimanche et je rappelle que le boulanger ne cuit pas d’épeautre ce jour-là.

– Peut-être voudrais-tu envoyer quelque chose à quelqu’un ? suggère-t-elle en détachant de la motte du bout arrondi du couteau beurrier de Laguiole une fine pellicule de beurre doux, et, la précision a son importance, alors qu’elle ignore la teneur postale, si j’ose dire, de mon échange téléphonique avec GE et MA – elle était à sa séance quotidienne de Takatapé, un art martial où l’on s’entraîne à casser les briques d’un coup de main –  dont je ne lui ai révélé que la crise émotionnelle et sanglotante.

Je finis mon petit-déjeuner en laissant mijoter dans mon tréfonds cette question-suggestion, persuadé qu’il en sortira quelque chose.

Et le fait est qu’une heure plus tard, j’empoigne à nouveau le combiné que je lève pour taper sur les touches.

GE me répond avec son téléphone satellitaire vert caca d’oie – j’ai oublié de préciser qu’il a préféré cette nuance au vert caca de canard qui tire un peu trop sur le jaune et qui dissimule moins sous le vert des frondaisons.

– M’entends-tu ? Où es-tu ? Que fais-tu ?

– Rien que de très ordinaire. Je coupe au coupe-coupe incurvé les repousses des micocouliers qui ont la fâcheuse tendance à envahir la piste. Ceux-là, si je les laissais faire !

– Voici la solution que j’ai trouvée pour résoudre le problème de l’envoi de la missive à LJJ dont nous ignorons l’adresse et que nous répugnons à tenter de joindre au Complexe Belge du Cinéma à cause des incertitudes du dépouillement dans une entreprise pleine de secrétaires. Dans ta forêt profonde, as-tu de quoi écrire ?

– J’ai toujours sur moi un cahier d’écolier de deux cents pages à petits carreaux et un petit crayon que je taille avec mon coupe-coupe incurvé avant de mouiller le bout de la mine avec ma langue. C’est le savoir-faire belge.

– Chez nous, on n’utilise pas l’expression pouvoir-faire.

– J’ai dit savoir-faire !

– Oui, mais le savoir belge, c’est aussi le pouvoir. Il y a comme une ambiguïté.

– Pour vous, oui. Nous autres Belges avons une grande plasticité intellectuelle. Sans parler de notre dextérité au coupe-coupe incurvé : c’est pour te dire que  mon crayon est taillé et que… [j’entends un léger bruit de succion]… voilà, je viens de mouiller le bout de la mine.

– Alors je me lance, continué-je tout en me disant in petto que je me lançais beaucoup ces derniers temps. Or donc, voici : nous sommes d’accord pour ne pas envoyer la missive par la poste à l’adresse de LJJ puisque nous ne la connaissons pas. Et puis, si nous le faisions quand m…

Je ne parviens pas à étouffer tout à fait un méchant juron.

– Tu as un souci, JE ?

– Rien de grave, enfin je suppose : je n’arrête pas de dire quand même ou tout de même, je ne sais pas si tu as remarqué ?

– Bien sûr. On en parlait encore hier matin avec MA. Je pense que tu crains de ne pas être aimé. Ou alors de ne pas aimer assez. Je te dis ça pour t’aider.

– C’est pas idiot… Où tu as trouvé ça ?

– Oh, dans le soixante-dix-huitième séminaire de Lacan. Je viens de le terminer.

– Faudra que j’essaie. Bon. Je disais que le facteur dont nous avons la preuve indubitable qu’il ignore l’adresse puisqu’elle n’est pas dans le Bottin, ne pourrait pas distribuer la lettre.

– Une seconde… Voilà… Je remouille la mine… Voilà, c’est noté… Ah, merde !

– Elle s’est cassée ?

– Non, c’est pas ça… C’est juste qu’une branche de micocoulier s’est faufilée pendant que je notais. Attends voir que je te lui donne un coup de coupe-coupe incurvé…

J’entends nettement le bruit que fait l’instrument tranchant quand il fend l’air avant de fendre la branche. 

– Je continue ?

– Oui. Je note de la main droite en tenant le coupe-coupe incurvé de la main gauche, en coinçant le téléphone satellitaire entre mon épaule et mon oreille droite et en surveillant tout ce qui bouge autour de moi à 380°. Toujours le savoir-faire belge. Je t’écoute, JE.

– Compte-tenu de ces conditions extrêmes, tu ne t’étonneras pas que je parle d’un débit lent.

– Non, d’autant que le débit lent, ici, nous connaissons ! Ah, ah, ah !

GE pouffe, comme avait pouffé MA, en évoquant le débit lent de l’eau de la source, parfois chichiteuse, qui alimente les lavabos, éviers, douches et baignoires des cases en dur de la propriété.

– Donc, reprends-je, nous éliminons l’envoi postal. M ais, sachant, d’une part, que le pneumatique n’existe plus, non plus que, d’autre part, le sémaphore et que, dans une troisième part, le tam-tam ou les signaux de fumée n’autorisent pas les nuances de la missive, que nous reste-t-il ?

Je laisse passer quelques longues secondes pour donner plus de piment à la réponse qui va jaillir comme la source d’eau pure au milieu du désert quand on croit que tout est perdu.

– Il nous reste le pigeon !

J’entends un cri à l’autre bout du fil.

– Une autre branche de micocoulier, GE ?

– Non, je surveille. Là, c’est seulement la mine qui a cassé. J’ai trop appuyé.

– L’émotion ?

Je perçois comme un reniflement.

– Oui. Le pigeon voyageur me renvoie à la guerre de 14-18. Des poilus Van AA combattirent dans des tranchées belges… Je pense que ton idée les ravirait, s’ils t’entendaient.

– Peut-être qu’ils entendent… Qui sait ? On ne sait jamais savoir, même si on sait. J’espère être clair. Enfin bon. Maintenant il nous faut un pigeon. En as-tu dans ta propriété ?

– Hélas, non !

– Ah… Bigre…

– Attends… Je connais quelqu’une qui… dont le beau-frère connaît la cousine de l’oncle de la belle-sœur d’une nièce lointaine… ou plutôt d’un neveu.

– On ne dispose de pas beaucoup de temps !

– Lointaine dans le degré de parenté, du côté de chez MA. Pour ce qui est de la distance matérielle, elle habite juste de l’autre côté de la montagne, dans une hutte. Attention ! une hutte maçonnée avec l’eau sur l’évier et tout et tout ! On y descend en rappel.

– L’accès n’est donc pas sans danger…

– Oh, non, elle change les cordes tous les trois ans. Il suffit de se laisser glisser. C’est la remontée qui est un peu plus longue, mais elle a mis une corde à nœuds. Il semble me rappeler qu’il y a un pigeonnier. Je te mets en stand-by et je l’appelle pour être sûr. Tu veux un peu de musique d’ambiance pour attendre ?

– Qu’est-ce que tu as ?

– Actuellement, l’air pour biniou et guimbarde composé pour les noces de Louis XII et d’Anne de Bretagne.

– J’aime bien la musique royale, surtout avec du biniou.

– J’envoie. Je te reprends tout de suite après.

En écoutant cette musique quand même très différente de l’air de Lohengrin qu’on joue habituellement dans les mariages anglo-saxons quand la future mariée entre au bras de son père tandis que le futur marié la regarde approcher avec un œil gourmand, je me laisse aller à imaginer les figures d’une danse actualisée aujourd’hui dans ce qu’on appelle le hip-hop syncopé, et la guimbarde m’évoque un film de… de… Ah ! la mémoire ! Et le titre du film… c’est… c’est…

La musique s’arrête tout soudain.

– JE ?

– Oui.

– Elle a des pigeons. Elle veut bien nous en prêter un, mais il faut un pigeonnier !

– Et tu n’en as pas…

– Eh oui… à moins que ce ne soit eh non ! Je ne sais jamais bien ce qu’il faut dire dans ce cas-là.

– Tout dépend à quoi on répond exactement…Mais trêve de dispute langagière… J’ai une idée. Vous faites quoi ce soir ?

– Rien que de très habituel. Je coupe mes micocouliers et MA balaie ses toits. Pourquoi ?

– Je monte avec FRA et on se construit un pigeonnier pendant la nuit. C’est la pleine lune, on n’aura pas besoin de torches. Il te reste quelques briques, il me semble ?

– Deux tonnes, soixante-douze kilos et trente-cinq grammes.

– C’est précis, dis donc !

– Le week-end dernier, on ne savait pas trop bien quoi faire pour se donner un peu d’exercice. L’ordi, c’est bien, mais ça ne fait bouger que les doigts et juste un peu les avant-bras. Comme le sécateur et le balai. Alors, MA et moi, on s’est dit qu’on pourrait peser les tuiles et les ranger bien comme il faut. On voulait le faire depuis longtemps, elles étaient en vrac, ça faisait désordre. On a donc sorti la balance à pâtisserie et on l’a fait. Ça été un peu long, parce qu’elle ne supporte pas plus que neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf grammes virgule quatre-vingt-dix-neuf, oui, elle ne va pas jusqu’au kilo, un problème de ressort fatigué, tu penses depuis le temps ! Il fallait donc enlever un millième de gramme à chaque fois, mais j’avais mon crayon finement taillé au coupe-coupe incurvé, ma calculette électronique à calcul intégral, et on s’était bien installés : moi, j’avais trente-six litres de menthe et de Perrier, MA cinquante dosettes de déca, un bidon d’eau chaude, trois kilos de sucre en morceaux et du lait en poudre pour allonger le tout.  Tu vois qu’on a fait ça pépères, dans le confort, à l’aise. On s’y est mis à quatre heures le matin et à minuit moins trois pétantes, c’était fini.

– Alors, si ça vous convient, je monte avec FRA et on se construit le pigeonnier vite fait bien fait. Pas besoin d’outillage, FRA pratique le Takatapé et elle te taille les briques d’un coup de paume, il faut voir comme ! On apporte des moules et du vin blanc de Moselle.

– MA saura faire une bachole de frites et une autre de mortier et on saura manger avec les doigts.

– Parfait. Le temps que j’enregistre tout ça sur l’ordi, que je le sauvegarde sur mes treize disquettes et mes huit disques durs, que je te l’envoie, que FRA prépare son kimono, qu’elle gratte les moules, et on arrive aussi sec. A propos de sec, pour le mortier, vous avez suffisamment d’eau ?

– Oui, ça va ! La source coule gros comme mon pouce.

La Source, le film d’Ingmar Bergman ! m’exclamé-je.

– Tu dis ?

– Je cherchais le titre d’un film où un personnage joue de la guimbarde. C’est à cause de ta musique.

– La guimbarde, c’est un peu sommaire, mais je crains pas. Et puis, le biniou, ah ça !

– J’aime bien aussi. Et la cornemuse, je te dis pas !

(à suivre)