Gustave Flaubert (18)

Les œuvres de Sand et Hugo proposent un monde peuplé d’êtres animés d’intentions, bonnes ou mauvaises, centrés sur eux-mêmes ou altruistes, des êtres contradictoires, comme la société et les classes qui la composent ; le discours qui sous-tend les récits a pour objet essentiel la problématique du sens de la vie. C’est à cette réalité humaine que je pensais quand, relisant dans les parenthèses de ce travail la trilogie balzacienne [Le père Goriot, Illusions perdues, Splendeurs et misères des courtisanes], j’évoquais dans un article précédent, et, me semble-t-il, avec un soupir de bien-être, la rencontre d’une « humanité entière ». Les sentiments disons embarrassés de Flaubert pour Balzac (qu’il n’a pas connu) et son œuvre témoignent de la même ambivalence (fin article 17). « Pourquoi la mort de Balzac m’a-t-elle vivement affecté ? Quand meurt un homme que l’on admire on est toujours triste. On espérait le connaître plus tard et s’en faire aimer. Oui, c’était un homme fort et qui avait crânement compris son temps. » (à Louis Bouilhet le 14.11.1850) – « Ce grand homme n’était ni un poète, ni un écrivain, ce qui ne l’empêchait pas d’être un grand homme. Je l’admire maintenant beaucoup moins qu’autrefois, étant de plus en plus affamé de la perfection, mais c’est peut-être moi qui ai tort. » ( à Guy de Maupassant, fin novembre 1876).

Les personnages de Madame Bovary sont soit des êtres ballottés par les aléas de la vie sur laquelle ils n’ont pas de prise (Charles, Hippolyte le garçon au pied bot), soit animés par le calcul et l’intérêt personnels (Lheureux, Rodolphe, Léon, la nourrice) soit par la perversion et la bêtise de l’esprit bourgeois (Homais) ou encore le fonctionnarisme de la religion (le curé Bournisien). Aucun d’entre eux ne suscite la sympathie du lecteur (comme les Valjean Marius, Gavroche, Cosette etc. de Les Misérables ou encore les David et Eve Séchard, D’Arthez et ses amis du Cénacle de Illusions perdues) et ne constitue un composant de la problématique de sens que j’évoquais.

Il en va de même pour Salammbô, avec la différence que le rien résulte de la déconnexion avec les références non plus sociales du 19ème siècle [l’histoire se passe au 3ème siècle avant J-C et elle se situe à Carthage, ce qui exclut encore tout lien avec la culture européenne, en l’occurrence romaine] mais littéraires.

Le succès relatif du roman au moment de sa publication (1862) – les 2000 exemplaires du premier tirage furent vendus en deux mois et demi – s’explique en grande partie par la réputation sulfureuse qu’avait value à Flaubert le procès de Madame Bovary. La réception par le monde littéraire fut plus que réservée.

Les deux principales critiques, l’une d’un archéologue (Guillaume Froener), l’autre de Sainte-Beuve (qui était un ami de Flaubert) témoignent assez bien de cette déconnexion.

L’archéologue dresse l’inventaire de toutes les erreurs, topographiques et plus généralement historiques, commises par Flaubert. L’ironie sous-jacente indique bien que le véritable objet n’est pas là. Flaubert avait commencé l’écriture du roman en s’appuyant sur une documentation considérable avant un voyage de deux mois sur le site qui l’avait conduit à tout recommencer : « « Et maintenant, tout ce que j’avais fait de mon roman est à refaire ; je m’étais complètement trompé. » (à Mlle Leroyer de Chantepie, le 18 juillet 1858). Sa réponse, puis la réponse de l’archéologue, puis la dernière réponse de Flaubert – l’ironie est de plus en plus forte – confirment que le problème est ailleurs.

C’est ce que signifie la critique, à la fois courtoise et sévère, de Sainte-Beuve qui exprime une sorte de désarroi devant une œuvre dont il dit en quelque sorte qu’elle ne ressemble à rien. Pourra nettement mieux faire la prochaine fois, note-t-il donc en quelque sort sur la copie.

L’histoire se déroule pendant la guerre des mercenaires (241-238) qui suivit la défaite (relative) des Carthaginois dans la première guerre punique (264-241) qui opposa Rome à Carthage (Punique vient de Poeni, le nom latin des Carthaginois). Les mercenaires, européens, africains, se révoltèrent contre la cité qui refusait de payer ce qui avait été convenu.

Le titre qu’avait d’abord donné Flaubert, Carthage, indiquait un roman historique, alors que Salammbô (comme Madame Bovary) focalise l’attention sur un personnage.

La spécificité de ce roman est qu’il n’est pas un roman mais une succession de tableaux et que le personnage indiqué comme principal est dépourvu de toute réalité non seulement psychologique mais romanesque. Un ectoplasme. De même Mathô et Spendius, les seconds rôles.

Ce qu’il demande c’est une lecture que je dirais de second degré littéraire ; elle est difficile (je parle de l’intérêt) en ce sens qu’il manque la dimension romanesque à une histoire très ancienne et lointaine qui nous est culturellement étrangère. Tout se passe comme si Flaubert avait choisi un cadre historique pour y fixer ses toiles avant de s’en débarrasser. Les toiles, sans armature, représentent essentiellement des scènes d’orgie, de massacres et de crucifixions (celle des lions notamment) et elles sont peintes dans des couleurs vives où domine le sang. «  Sais-tu ce que je cherche par-dessus tout ?  – des supplices. Le bourgeois aura le tempérament robuste s’il avale tout ce que je lui verse de sang, de tripes, de lèpre, de bêtes féroces – et de religion ; c’est un livre d’un dessein farouche et extravagant. » (à Jules Duplan le 17 octobre 1859)

La lettre à Marie-Sophie de Chantepie se poursuivait ainsi : « Ainsi, voilà un peu plus d’un an que cette idée m’a pris. J’y ai travaillé depuis presque sans relâche et j’en suis encore au début. C’est quelque chose de lourd à exécuter, je vous en réponds ! pour moi du moins. Il est vrai que mes prétentions ne sont pas médiocres ! Je suis las des choses laides et des vilains milieux. La Bovary m’a dégoûté pour longtemps des mœurs bourgeoises. Je vais, pendant quelques années peut-être, vivre dans un sujet splendide et loin du monde moderne dont j’ai plein le dos. Ce que j’entreprends est insensé et n’aura aucun succès dans le public. N’importe ! il faut écrire pour soi avant tout. C’est la seule chance de faire beau. »

« Faire beau » avec la mort en-dehors des cadres du roman (historique, d’aventures) habituel, en-dehors aussi de la problématique de l’épopée d’où est absente la lumière des dieux ( Moloch n’est qu’une machine avaleuse d’enfants).

Salammbô achevé, Flaubert revient dans le décor de son époque, avec L’Education sentimentale et Bouvard et Pécuchet… qui seront la matière du prochain et, je ne me souviens pas si je l’ai déjà annoncé,  dernier article. C’est du moins ce qu’il me semble.

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