Gustave Flaubert (19)

« Je n’ai eu qu’une passion véritable, je te l’ai déjà dit. J’avais à peine quinze ans ; ça m’a duré jusqu’à dix-huit, et quand j’ai revu cette femme-là, après plusieurs années, j’ai eu du mal à la reconnaître. Je la vois encore quelquefois, mais rarement, et je la considère avec l’étonnement que les émigrés [ceux de 1789] ont dû avoir quand ils sont rentrés dans leur château délabré « Est-il possible que j’aie vécu là ? » Et on se dit que ces ruines n’ont pas été toujours des ruines et que vous vous êtes chauffé à ce foyer délabré où la pluie coule et la neige tombe. Il y aurait une histoire magnifique à faire mais ce n’est pas moi qui la ferai, ni personne ; ce serait trop beau. C’est l’histoire de l’homme moderne depuis sept ans jusqu’à quatre-vingt-dix. Celui qui accomplira cette tâche restera aussi éternel que le cœur humain lui-même. » (à Louise Colet, le 08.10.1846)

Elisa Schlésinger, l’objet de cette passion adolescente unilatérale, était une femme mariée rencontrée sur la plage de Trouville-sur-Mer.

Le couple Elisa/Maurice Schlésinger a inspiré le couple Marie/Jacques Arnoux, et Frédéric Moreau partage avec Flaubert une relation avec une mère veuve, une chambre d’étudiant à Paris, des études de droit abandonnées, une situation de rentier, le célibat, une complicité avec le mari (Maurice entraînait Gustave dans ses aventures galantes), l’éloignement (voyage pour Frédéric, Croisset pour Gustave) puis la dernière rencontre désolante avec la femme aimée, vieillie.

La non-histoire d’amour du roman commence par un coup de foudre « Ce fut comme une apparition » et s’achève par un « Et ce fut tout » qui met le point final à une relation réduite à quelques mots, sans actes, non vécue, bref, rien.

Le roman se termine comme il avait commencé, avec le couple des amis Frédéric Moreau/Deslauriers. Ils sont assis tous les deux au coin du feu et se rappellent l’épisode de leur déniaisement chez la Turque, une maison close où ils s’étaient présentés avec un bouquet de fleurs.

« On les vit sortir. Cela fit une histoire qui n’était pas oubliée tris ans après. Il se la contèrent prolixement, chacun complétant les souvenirs de l’autre ; et, quand ils eurent fini :

– C’est là ce que nous avons eu de meilleur, dit Frédéric.

– Oui, peut-être bien ? C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! dit Deslauriers. »

Ainsi, le roman s’ouvre sur l’impasse annoncée d’une construction sentimentale de type bovaryen [« Elle ressemblait aux femmes des livres romantiques. Il n’aurait voulu rien ajouter, rien retrancher à sa personne. L’univers venait tout à coup de s’élargir. »] et se clôt sur l’idéalisation de la première expérience sexuelle dans un bordel.

Le tout ça pour rien du récit [aucun scénario] pour le rien du discours [aucun sens].

Rien dans l’itinéraire des personnages [aucun ne réussit quelque chose et cette uniformité dans l’échec est un composant de la métaphore du rien du discours] ballottés dans les aléas d’une existence qui leur échappe, et rien dans l’histoire sociale secouée de convulsions hystériques et stériles.

Frédéric, embarqué dans la révolution de février 1848 à laquelle il ne comprend rien comme il ne comprend rien à ses sentiments pour Madame Arnoux, se laisse convaincre qu’il peut être désigné comme candidat à la députation. Il se rend au Club de l’Intelligence (!) où le débat qui rappelle l’épisode des comices de Madame Bovary annonce le monde à la fois absurde, dérisoire et pathétique de Bouvard et Pécuchet. En témoigne cette séquence du premier chapitre de la troisième partie ; elle se déroule le 25 février, le lendemain de la fusillade du boulevard des Capucines qui fit une centaine de morts. Un des orateurs improvisés, est « placeur d’alcool ».

« Il déclara qu’on ne serait jamais tranquille avec les prêtres, et, puisqu’on avait parlé tout à l’heure d’économies, c’en serait une fameuse que de supprimer ls églises, les saints ciboires, et finalement tous les cultes.

Quelqu’un lui objecta qu’il allait loin.

– Oui ! Je vais loin ! Mais quand un vaisseau est surpris par la tempête…

Sans attendre la fin de la comparaison, un autre lui répondit :

– D’accord ! mais c’est démolir d’un seul coup, comme un maçon sans discernement…

– Vous insultez les maçons ! hurla un citoyen couvert de plâtre. (…)

[Un des participants réclame le silence]

Il appuya sur la tribune ses deux mains rouges, pareilles à des moignons, se porta le corps en avant, et, clignant des yeux :

– Je crois qu’il faudrait donner une plus large extension à la tête de veau ;
Tous se taisaient, croyant avoir mal entendu.

– Oui ! la tête de veau ! (…) Comment ! vous ne connaissez pas la tête de veau ?

Ce fut un paroxysme, un délire. On se pressait les côtes. Quelques-uns même tombaient par terre, sous les bancs. »

Le comique provocateur de la scène placée à dessein le lendemain du massacre, rappelle le mépris de Flaubert pour le peuple en action et son hermétisme à toute analyse politique.

« Au reste, je ne comprends plus rien à rien. Pourquoi ce nouvel attentat contre l’empereur de Russie ? Dans quel but ? C’est idiot et horrible. Pourquoi l’élection Blanqui ? [Après de nombreuses condamnations et années de prison pour actes révolutionnaires, le militant venait d’être élu à Bordeaux] Pourquoi le retour des chambres à Paris ? mesures dont peuvent se réjouir les ennemis de la République. Le monde devient fou, décidément. » écrit-il à la princesse Mathilde,  le 6 avril 1879.

S’il fut défendu par George Sand, le roman fut plutôt mal reçu par la critique (celle de Barbey-d’Aurevilly – écrivain prolixe, dandy, catholique –  fut féroce : « C’est un homme à pensées rares, qui, quand il en a une, la cuit et la recuit, et non pas dans son jus, car elle n’en a pas. ») et mal apprécié : à la différence d’Emma, le personnage de Madame Arnoux était celui d’une épouse-mère dont l’attitude irréprochable (plus par défaut que par conviction) cochait toutes les cases de l’idéologie bourgeoise, et le récit d’une anti-intrigue amoureuse se combinait à un anti-récit politique.

« Votre vieux troubadour est trépigné et d’une façon inouïe. Les gens qui ont lu mon roman craignent de m’en parler, par peur de se compromettre ou par pitié pour moi. Les plus indulgents trouvent que je n’ai fait que des tableaux et que la composition, le dessin manquent absolument. » écrit-il à George Sand, le 7 décembre 1869.

S’il est devenu une œuvre majeure de la littérature, c’est essentiellement parce que l’Idée exprimée par le style (indissociables et constitutifs de l’Art défini par ce qu’il ne doit pas être, à savoir utile) se distingue radicalement des codes littéraires du roman, mais, à la différence du « nouveau roman », sans discours théorique autre que la référence au concept de l’Art pour l’art ; un concept inopérant en ce sens qu’il produit des œuvres (celles des poètes parnassiens pratiquement ignorés aujourd’hui) qui n’ont aucun rapport avec celle de Flaubert ; c’est sans doute ce qui explique sa revendication d’impersonnalité, son aversion pour les systèmes, et son reproche à Zola d’expliquer ses intentions dans la préface de son premier roman. Cette spécificité a suscité et suscite toujours des réticences de premier abord que j’explique par une approche inadéquate de l’objet d’écriture de Flaubert que lui-même ne sait pas définir autrement que par le style qu’il expérimente par la voix.

[Sur un autre plan de signification, je dirai la même chose pour l’œuvre de Racine qui est d’abord une partition musicale – d’où la grande difficulté de la mise en scène théâtrale – pour moi, et dans le sens habituel du terme, un jeu théâtral impossible.]

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :