Le déni de V. Poutine (suite)

Le moi-seul s’érige en absolu et évacue tout ce qui pourrait renvoyer aux champs incontrôlés du ça et du surmoi. Le moi-conscient est donc conçu et vécu comme le seul champ de référence, mais c’est un conscient hypertrophié et perverti par le rejet des deux autres composants, d’une rationalité glacée, et auquel l’éradication du doute, entre autres, confère un faciès de robot : V. Poutine parle d’une voix sans intonation, son visage est impassible et il énonce le vrai et le faux avec la même conviction mécanique apprise depuis plus de trente ans par et pour la conquête et la pratique du pouvoir absolu. (cf. les articles : La question de l’Ukraine – 23.02 et Ukraine : 1991 –  26.02) La distance matérielle sidérante qu’il met entre lui et ses interlocuteurs, étrangers ou russes, est à mon sens une manifestation de ce moi-seul qui ne craint rien tant que l’expression visible des émotions.

S’il ne peut pas dire les mots invasion et guerre dont il interdit la prononciation dans les médias russes, alors qu’il fait une invasion et qu’il fait la guerre, c’est que l’une et l’autre (et surtout pour ce cas précis) renvoient, dans le champ des significations habituelles, à une démesure nécessairement contradictoire avec la rationalité prétendue du moi-seul. En d’autres termes, le vrai et le faux n’existent pas, seule la parole monocorde est en soi discours de vérité.

En descendant de plusieurs degrés, on retrouve ce moi-seul de référence dans la formule commune : « Il a tout pour être heureux », ce qui revient à dire qu’ il n’a aucune raison de se plaindre.

Le moi-seul utilise l’argument du catalogue : il a fait la liste des ingrédients dont la somme conduisent à « être heureux », ou, plus exactement, il cherche dans sa base de données ceux qui vont lui servir à construite une démonstration : maison, métier, rémunérations, voiture, femme, mari, enfants etc.

Autrement dit, le quantitatif objectif sert à justifier l’évacuation de tout ce qui n’est pas une prétendue rationalité pure et qui obligerait à dire, et à le dire pour soi, qu’ « être heureux » ne se définit pas par une addition, sans doute trop difficile à remettre en cause. D’où la logorrhée descriptive qui accompagne l’énumération du catalogue.

Ce discours est notamment celui des accusateurs dans le procès fait au mouvement qui a été étiqueté (par les accusateurs eux-mêmes) « wokisme ».

La question « noire » au USA, par exemple, qui n’est qu’une des composantes de la problématique : le moi-seul dressera le catalogue des faits/événements censée justifier la disparition des « raisons » pour les Noirs de se plaindre (lois, intégration, réussites individuelles…) et en conclura que le mouvement de protestation (en l’occurrence Black Lives Matter) n’est pas justifié, qu’il « exagère », bref qu’il instrumentalise le problème noir en vue d’une autre chose. D’où le déni de la problématique « afro-américain », entre autres.

 La « preuve » de l’infondé du mouvement est apportée par les démesures que le déni refuse de considérer comme des réponses à d’autres démesures, parce que l’accepter revient à réintégrer le ça et le surmoi dans le champ du comportement humain ; il en fait donc rationnellement un catalogue (négatif) qu’il oppose à celui (positif) qu’il a dressé pour évacuer les « raisons de se plaindre »

Catalogue qui a l’immense avantage de laisser croire que les problèmes posés aux hommes vivant en société sont essentiellement quantitatifs et mesurables par des statistiques.

Pour cet exemple, le catalogue permet d’évacuer le racisme ordinaire, les mots, les gestes, les regards qui ne sont pas comptabilisables en eux-mêmes, qui finissent par faire un total de discriminations non cataloguables, mais vécues par ceux qui n’ont pas la peau rose,  ne se prénomment pas Pierre ou Jean ou Marie mais Mohammed, Moussa ou Yasmine et cherchent un appartement, un emploi, ou simplement marchent dans la rue.

Il en va de même pour le féminisme, l’immigration, bref, tout ce qui signifie la complexité du vivant, individuel et collectif, déterminé par la confrontation permanente des désirs, des interdits et de leur arbitrage.

Si le moi-seul de V. Poutine est parvenu à ce degré d’intensité – jusqu’à quel niveau de démesure supportable par les communautés, russe et internationale ?  – c’est peut-être, pour lui et pour une partie de la population russe difficile à apprécier, parce que le « tout pour être heureux » russe trouve sa solution dans le catalogue des pays perdus.

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