Gustave Flaubert (16)

Dans l’émission A voix nue (France Culture – 1988), – un peu plus de deux heures d’entretien avec l’historien Roger Chartier, disponible sur le net – Pierre Bourdieu explique qu’avant Flaubert, il n’y a pas d’artiste, dans le sens où il n’existe pas d’espace artistique/littéraire étranger à l’espace économique. Flaubert est donc le créateur pour la littérature de ce qu’il nomme un champ*, autrement dit un espace autonome où la production se situe en-dehors de la loi du marché. Si l’on accepte cette thèse, il faut préciser que la revendication par Flaubert de l’écriture pour elle-même, de l’art pour l’art, – donc à l’extérieur du champ habituel production/édition/argent – n’a pas de dimension militante, comme, un siècle plus tôt et pour des raisons économiques, la lutte de Beaumarchais pour la reconnaissance du droit de rémunération pour les auteurs (à l’origine de la SACEM). S’il exprime à plusieurs reprises son aversion pour le statut d’écrivain tel qu’il existe alors, c’est d’abord de l’ordre du ressenti, du viscéral. L’identification de l’esprit bourgeois qui suscite sa haine et la « théorisation » de l’Art pur (il n’a pas écrit d’ouvrage spécifique sur cette question) viendront plus tard.

Ce qui est premier, c’est l’impossibilité de l’écriture, acte redoutable en ce sens que loin d’être une occupation, il est la vie elle-même. J’ai déjà cité une partie de cette lettre de résignation qu’il adresse à son ami Ernest Chevalier, le 22 juillet 1839 – il a 18 ans : « Quant à écrire, j’y ai totalement renoncé, et je suis sûr que jamais on ne verra mon nom imprimé ; je n’en ai plus la force, je ne m’en sens plus capable, cela est malheureusement ou heureusement vrai. Je me serais rendu malheureux, j’aurais chagriné tous ceux qui m’entourent. En voulant monter si haut, je me serais déchiré les pieds aux cailloux de la route. Il me reste encore les grands chemins, les voies toutes faites, les habits à vendre, les places, les mille trous qu’on bouche avec des imbéciles. Je serai donc bouche-trou dans la société, j’y remplira ma place, je serai un homme honnête, rangé, et tout le reste si tu veux ; je serai comme un autre, comme il faut, comme tous, un avocat, un médecin, un sous-préfet, un notaire, un avoué, un juge tel quel, une stupidité comme toutes les stupidités, un homme du monde ou de cabinet, ce qui encore plus bête, car il faudra bien être quelque chose de tout cela et il n’y a pas de milieu. » (…)

Le rien qui en est le corollaire est celui, bien connu, de la vanité de la situation sociale installée : « Eh bien, j’ai choisi, je suis décidé : j’irai faire mon droit, ce qui au lieu de conduire à tout ne conduit à rien. Je resterai trois ans à Paris, à gagner des véroles, et ensuite ? Je ne désire plus qu’une chose, c’est d’aller passer toute ma vie dans un vieux château en ruine, au bord de la mer. »

On remarquera que ce choix du droit le conduira en effet « tout droit » (après la crise nerveuse de 1844) à l’abandon des études et des professions de résignation qui y sont associées.

Et si la nécessité d’écrire est à ce point irrépressible qu’elle conduit à prendre la plume, ce sera seulement pour soi : « Ma répugnance à la publication n’est, au fond, que l’instinct que l’on a de cacher [son cul, qui, lui aussi, vous fait tant jouir] ; vouloir plaire, c’est déroger. Du moment que l’on publie, on descend de son œuvre. La pensée de rester toute sa vie complètement inconnu n’a rien qui m’attriste. » (à Louise Colet, le 3 avril 1852)

Publier, c’est en effet sacrifier à l’utilité et être utile revient à avoir une situation, autrement dit se retrouver là où conduisent les études, en l’occurrence de droit, honnies et abandonnées.

Le « discours » qui constitue Gustave à travers le prisme de la famille lui-même façonné par celui de la société bourgeoise dont elle fait partie (cf. articles précédents) est un exemple de ce que P. Bourdieu nomme l’habitus* [participe passé du verbe latin habere (avoir) = (ce qui est) eu]. Autrement dit, le message subliminal envoyé au jeune Gustave lui enjoignant de choisir la voie qui, si j’ose dire, lui garantisse de réussir à échouer, ce que Sartre explicite de son côté par la psychanalyse : Gustave est pour lui L’idiot de la famille, dans le sens où idiot désigne une singularité (cf. idiotisme).

L’autre rien, le rien positif qui nous intéresse, est ainsi décrit dans la lettre, déjà citée, du 16 janvier 1852 à Louise Colet : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrai de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. »

Identifier ce rien, se demander ce qu’est le rien en tant qu’objet littéraire revient à chercher de quel réel il est la métaphore.

Pour le sujet (celui qui dit moi, je), il n’y a qu’un réel qui soit le rien : sa mort. Il peut parler de tout sauf de ça. Il peut parler de la mort – celle de l’autre –, il peut concevoir mourir comme objet de discours (je meurs) mais le je suis mort est impossible. « Sa mort » lui est pourtant un objet majeur de questionnement et d’angoisse, particulièrement en ce début du 19ème siècle : la génération née après le renversement de l’ancien régime découvre les abîmes existentiels du « je » dont l’emploi était jusque-là réservé au roi. Si Flaubert vit son adolescence collégienne dans un temps préoccupé par ce qu’on a appelé le « mal du siècle » qui a alimenté la veine romantique, son attirance pour le style, l’Idée, l’Art pour l’art, l’en éloigne et le rapproche de Rabelais, Montaigne, Shakespeare, Voltaire pour les siècles passés, pour son siècle, de Byron, Edgar Quinet, Goethe, dont les œuvres ont une dimension épique.

La métaphore de la mort du sujet – en d’autres termes, le dit de l’indicible – pourrait donc constituer la singularité de l’œuvre dont chaque composant / roman serait une variation.

La mort du sujet, donc ta mort, lecteur, nous dit le roman flaubertien, tel est le rien scandaleux de mes récits : si tu veux savoir ce qu’est le rien de ta mort, lis.

En d’autres termes, ce rien qu’est la métaphore de la mort du sujet se définit par l’opposition frontale aux discours de déni et de contournement inventés par l’homme. Le contenu du rien n’est pas le récit, par définition impossible, de la mort du sujet, mais le récit du refus des divers exutoires construits au fil du temps.

Ce récit du refus du déni du rien que contournent les croyances et thèses de toutes sortes, n’est pas un objet de construction théorique par Flaubert : il n’est pas philosophe dans le sens où il n’aime pas les concepts, mais essentiellement un écrivain-plasticien que réjouit et qui recherche la beauté de la forme.

Ce qu’il aime dans l’Ethique de Spinoza que lui a fait connaître Alfred Le Poittevin et qu’il a lu plusieurs fois, c’est principalement l’architecture de la construction de la pensée (cf. les articles du 11 au 24 novembre 2021) et non ce qui constitue l’essentiel du discours, à savoir le désir en tant que moteur du vivant, qu’il ignore – d’où l’importance apportée à la volonté (cf. article Flaubert 14) que rejette Spinoza. Et s’il aime tant son Traité théologico-politique, c’est parce qu’il est une démolition des lectures bibliques traditionnelles.

Le rapport esthétique original qu’il construit avec ce composant de la problématique de la mort permet de comprendre son investissement permanent dans La Tentation de Saint-Antoine, puis l’articulation entre des romans qui peuvent sembler si différents.

Ce sera l’objet de ce qui devrait bien être, cette fois, le dernier article. La précaution du devrait s’explique par ce que j’ai déjà révélé – je ne sais plus où –  de mon incapacité à construire un plan à l’avance.

* Pour illustrer ce que je comprends des concepts champ et habitus, je prendrai l’exemple du jeu de Monopoly. Ce qui constitue son champ, c’est l’ensemble des outils que sont les capitaux (dans le sens « ce qui est le plus important, capital »), à la fois des billets et ce qu’ils permettent d’acquérir : des terrains, des maisons et des hôtels, dans la ville de Paris, la qualité des rues les plus chères étant notamment soulignées par les couleurs – les gares, populaires, sont incolores. Celui qui gagne est celui qui est devenu le plus riche, et il l’est devenu en ruinant les autres. Le champ est donc constitué par ces outils / capitaux et par chacun des joueurs qui va agir selon son habitus (sa conception de l’intérêt personnel, des moyens pour arriver, son altruisme, sa morale, ses scrupules, etc.) qui va déterminer sa stratégie.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :