Emmanuel Macron, Samuel Paty, Nice

Quelques précisions liminaires :

1° Emmanuel Macron, dans mes articles, n’est jamais l’individu, mais, l’expression politique majeure en France du système capitaliste.

Ce système, planétaire (ou peu s’en faut) depuis une trentaine d’années est, depuis la fin du 18ème  siècle et sous des modes économiques et sociaux variables dans l’espace et le temps, l’expression de ce que nous, êtres humains, sommes, sans exception. (cf. articles sur le capitalisme)

2° Une démarche pédagogique doit nécessairement être soumise à une critique qui l’approuve ou la conteste selon des critères qu’il faut préciser.

3° Vouloir comprendre un acte criminel n’a rien à voir avec une quelconque justification de cet acte. Assassiner est toujours et sans exception inacceptable. Ne pas s’en tenir à la condamnation morale et vouloir comprendre est, comme l’acte criminel lui-même, une démarche propre à notre espèce : en attestent l’Etat de droit et les tribunaux. Les animaux ne commettent pas de crimes, ils n’ont pas la faculté d’analyser le fonctionnement de leurs sociétés et des individus qui vivent sous des modes immuables.

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1° le discours d’E. Macron du mercredi 28 octobre, comme tous les discours précédents relatifs au même objet (pandémie), est un catalogue de mesures présentées comme imposées par la nécessité, en l’occurrence virale. Il est vide de toute analyse qui permettrait une compréhension du fait épidémique, pandémique, de ce que signifie « vivre avec » le virus. Tout est de l’ordre du faire, rien ne sollicite la pensée.

Il en va de même pour ce qui concerne la mutation climatique et, d’une manière générale tous les dysfonctionnements économiques et sociaux : ne sont et ne peuvent être pris en compte que des effets, sous peine de remettre en cause le système lui-même.

De ce point de vue, il n’y a aucune différence essentielle entre le discours d’Emmanuel Macron et celui, très médiatisé, de Thomas Piketty. Les seules différences concernent la manière d’évoluer dans la sphère du système.

2° Le rire est un élément essentiel de l’apprentissage scolaire parce qu’il est un des outils de distanciation et que la distanciation est une des garanties de l’acceptation de la différence qu’est nécessairement l’autre que soi.

La distanciation permet notamment la conscience que, pour ce qui concerne le domaine du croire, toutes les sphères de croyance sont équivalentes. C’est là un des piliers, sinon le pilier central de la laïcité pour qui l’école est le lieu de la distanciation subjective, autrement dit le lieu de l’objectif, du savoir.

Si ce « propre de l’homme » qu’est le rire est un objet d’apprentissage, c’est que, malgré sa spontanéité (relative), il est une démarche culturelle, aussi bien dans son expression que dans sa réception. Ainsi, rire d’un objet extérieur apparaît plus évident que rire de soi et nettement moins qu’être soi-même objet du rire de l’autre.

Il ne s’agit pas de refuser la spontanéité du rire (ou d’autre chose), mais de l’enrichir par l’intelligence du savoir ce qu’il signifie.

 « On peut rire de tout mais pas avec tout le monde » (P. Desproges), oui, à condition d’ajouter dans le même espace et dans le même temps.

Montrer à l’école ou ailleurs une caricature touchant à la croyance n’est efficient que si le public à qui elle est montrée à titre d’illustration, dans un espace et à un moment donnés, a d’abord compris et acquis ce qu’est la distanciation, surtout dans ce domaine particulier.  

La caricature de Mahomet est insupportable pour la religion musulmane, comme sont insupportables pour des chrétiens le film de Martin Scorsese (La dernière tentation du Christ) ou la photo d’Andrès Serrano (PissChrist). Les uns et les autres se réfèrent au « blasphème » qui, dans une société laïque, ne peut concerner que ceux qui sont dans une sphère de croyance, en l’occurrence religieuse. Ainsi, le « droit au blasphème » ou la « liberté de blasphème » revendiqué par certains défenseurs de la liberté d’expression est un double non-sens, et pour les non-croyants et pour les croyants, équivalent à ce que seraient « le droit à ne pas faire le signe de croix » pour les uns et une intervention de l’Etat dans la vie liturgique interne des églises pour les autres.

Ne pas pouvoir sortir de sa sphère de croyance pour la considérer, ne serait-ce qu’un instant, dans sa relativité d’équivalence, limite voire interdit le rire perçu dès lors comme un danger. (cf. Le nom de la rose – Umberto Ecco)

Dans quelle mesure l’école française peut-elle aider à une telle démarche de distanciation ?

3° Il importe de comprendre ce qui conduit un homme d’une vingtaine d’années, à quitter son pays, comme des dizaines de milliers d’autres, pour venir en Europe.

« L’assaillant est un Tunisien arrivé il y a très peu de temps par Lampedusa. Avec la crise sanitaire et sécuritaire, plus aucune entrée ne doit être tolérée ! » (Eric Ciotti – député des Alpes-Maritimes)

Les frères Kouachi et Amédy Coulibaly (attentats de janvier 2015) étaient des citoyens français nés en France.

« Treize jours après Samuel Paty, notre pays ne peut plus se contenter des lois de la paix pour anéantir l’islamofascisme. » (Christian Estrosi – maire de Nice)

Quelle lois de la guerre peuvent empêcher un individu de devenir fanatisé au point de prendre un couteau pour aller frapper des gens dans la rue, dans une église, ou ailleurs, au hasard ?

Ces déclarations d’élus de la République non seulement ne sont d’aucune aide pour tenter de résoudre les problèmes que posent de tels assassinats, mais elles contribuent à susciter les passions en se substituant à un discours de savoir.

 « Si nous sommes attaqués, une fois encore, c’est pour les valeurs qui sont les nôtres. Pour notre goût de la liberté. Pour cette possibilité sur notre sol de pouvoir croire librement et de ne céder à aucun esprit de terreur. Nous n’y céderons rien. » (E. Macron)

« Pouvoir croire librement » associé à « valeurs qui sont les nôtres » et à « notre goût de la liberté » a une étrange résonance dans la bouche du président de la République laïque.

Comme s’il ne s’autorisait pas à rappeler l’essentiel de la société laïque : la distinction entre croire et savoir.

Il ne le peut pas, parce qu’il existe, en France laïque, des écoles privées, dont des écoles confessionnelles.

Les confusions et les ambiguïtés dans les rapports entre l’Etat et les institutions religieuses, dans les discours tenus sur la laïcité, contribuent à nourrir le terreau, ô combien triste ! de l’obscurantisme et du fanatisme.

Dans ce manque de clarté qui perdure, quelle possibilité existe-t-il que les caricatures de Mahomet exposées publiquement par certaines collectivités ne soient pas vues comme l’illustration qu’elles sont censées être du rire de distanciation, mais comme une provocation ?  

Ces confusions et ces ambiguïtés, exprimées dans les pratiques et les discours des élus de la République, dans l’existence des écoles privées, confessionnelles ou pas, sont de notre responsabilité.

« On ne tue pas au nom de Dieu… »

Sollicité après l’agression dans la basilique de Nice (trois personnes tuées le 29/10/2020), le porte-parole adjoint de la Conférence des évêques fit sur France Info une déclaration reprise dans le journal du jeudi 29 octobre de France Culture (12 h 30).

«  (…) On le sait, les chrétiens, pour les terroristes qui nous attaquent, ce sont une représentation de l’occident (…) Je pense que nous sommes dans une sidération incroyable (…) On ne tue pas au nom de Dieu quelle que soit la foi que nous avons… »

1° les étudiants de l’école coranique tués le 27 octobre à Peshawar (Pakistan) dans l’explosion d’une bombe ne sont ni chrétiens ni occidentaux ;

2° Du point de vue du croyant, la sidération serait-elle un état produit par la pensée ? Surtout quand elle est « incroyable ».

3° Qui est ce « on » croyant qui « ne tue pas » ?  « Tue » est au mode indicatif (utilisé pour indiquer le réel) avec une valeur de vérité générale.

Le porte-parole de la Conférence des évêques (qui n’est pas sans relations avec « la manif pour tous ») serait bien inspiré, à tout le moins, d’ouvrir un livre d’histoire – celle des croisades, des guerres de religion, notamment – et de réviser l’utilisation des modes verbaux.

Question subsidiaire : pourquoi les chaînes de radio du service public d’une société laïque estiment-elles nécessaire d’aller demander un avis (ou de le reproduire sans commentaires) à une religion qui n’a aucune compétence pour analyser d’un point de vue objectif le fonctionnement des religions et ce qui leur permet d’exister ?

Récréation (3) : Procès du marquis de Sade, d’un point de vue internationaliste et prolétarien. Drame théâtral en 2 actes et 2 tableaux, sans entracte, ni Esquimau, ni Lapon, ni Inuit, ni cassoulet.

                                                Avertissement

Ce jeudi 29 octobre 2020, avant que le confinement ne referme les salles de théâtre,  avant de présenter cette seconde pièce du Théâtre de Peu, enfin, avant que ne soit sifflée la fin de la récré, je voudrais réparer un oubli fâcheux. J’ai en effet omis de mentionner, parmi les humoristes calembouristes, François Rabelais (1ère moitié du 16ème siècle), qui signa sous le pseudonyme d’Alcofribas Nasier (anagramme de son nom) ses deux premiers romans Pantagruel et Gargantua. Je citerai seulement la relation corrélative qu’il établit entre femme folle à la messe et molle à la fesse (la bigoterie et le plaisir du corps ne vont pas de pair… quoique, parfois… ) et la préférence de Frère Jean des Entommeures (moine à la sauce rabelaisienne) du service du vin au service divin.

Voilà qui est réparé.

                                                           *

Maintenant, ce rappel, sérieux et indispensable, pour bien comprendre le quand même très étonnant Procès du marquis de Sade. [Donatien Alphonse François de Sade passa près de la moitié de sa vie en prison ou en asile et il était encore emprisonné à la Bastille le 2 juillet 1789].

L’ Internationale fut composée par Eugène Pottier au mois de juin 1871, pendant la répression de la Commune de Paris à laquelle il parvint à échapper. Il se réfugia en Angleterre puis aux Etats-Unis avant de rentrer au moment de l’amnistie.

Le poème commença la carrière que l’on sait un an après la mort de son auteur (1887) : Pierre Degeyter, un ouvrier belge,  composa la musique qui en fera un hymne adopté par les révolutionnaires du monde entier.

                Voici le 1er couplet et le refrain :

  « Debout ! les damnés de la terre !

Debout ! les forçats de la faim !

La raison tonne en son cratère,

C’est l’éruption de la fin.

Du passé faisons table rase,

Foule esclave, debout ! debout !

Le monde va changer de base :

Nous ne sommes rien soyons tout !

C’est la lutte finale :

Groupons-nous, et demain,

L’Internationale

Sera le genre humain. »

                                                           *

Place au théâtre.

                                                  Personnages

– Jeude Heutien Parlay-Deubough, juge corpulent et fort, dont la famille descend très indirectement des Habsbourg et dont les hommes portent naturellement une barbe à deux pointes, a pour patronyme complet Deubough von Bach-Bychette. [Bach doit être prononcé à l’allemande].

– Larès, greffier à voix de stentor.

– Sade, marquis, accusé notamment par sa belle-mère d’avoir eu la main lourde sur la partie postérieure et néanmoins rebondie de son corps.

– Témoins (internationaux).

– Foule (nombreuse).

– Le directeur (de la prison).

– Le geôlier (compatissant).

– Une vache (angevine).

                                              ACTE PREMIER

Tribunal. La salle d’audience est pleine à craquer. La foule attend impatiemment l’ouverture du procès.

                                                      Scène 1

                                                        Larès

                                 (annonçant le juge avec sa voix de stentor)

Deubough !

Tout le monde se lève. Le juge entre, côté jardin, suivi de ses deux assesseurs. Quand tout le monde est assis, commence l’examen de la liste des jurés. Stupeur ! Deux manquent à l’appel ! Les dames Noëlle et Hylée Ney, deux sœurs jumelles, demeurant à Lattes, chef-lieu de canton de la région de Montpellier. Le juge demande au greffier d’aller voir si elles ne se sont pas perdues dans les couloirs du palais. Larès sort. La foule retient son souffle. Il revient en opinant et annonce avec sa voix de stentor :

Les dames Ney, de Lattes, errent !

Le juge, furieux et mécontent, donne un violent coup de marteau tandis que les deux sœurs prennent place et indiquent leur patronyme : Noëlle, Hylée, Ney-Ledivine-Emphan, et leur lieu de naissance, Les Estables.

                                                      La foule

                                       (impressionnée par le juge)

Deubough, l’est fort !

Le marquis de Sade est amené par des gardes. Tous regardent ses mains qui pendent lourdement au bout de ses bras. Effervescence.

                                                        Larès

                  (lui indiquant sa place dans le brouhaha grandissant)

Sade, là !

                                                      Le juge

           (tapant violemment du marteau pour calmer le public surexcité)

Fin !

Puis, montrant au greffier la liste des témoins internationaux, s’écrie :

Larès, entonne !

                                                        Larès

                    (appelant le premier témoin avec sa voix de stentor)

Han !

Un homme barbu approche. Il déclare être Islandais, fils de Wicq Thor et de Hu Ghôt.

Soncrate !

Lui, c’est un Grec, petit, ventru, pas très beau, et même assez laid, avec un vague air de philosophe.

Le dernier témoin est un Autrichien. Larès l’appelle d’une voix incertaine parce qu’il ne parle pas allemand.

Herr…euh… Sellerup ?

Le témoin opine et s’approche de la barre. Il déclare être Autrichien. Il est de taille moyenne, porte des lunettes et une barbe. Le juge lui demande sa profession.

                                            Le témoin autrichien

Psy.

                                                      La foule

                     (pleine d’idées préconçues comme il arrive parfois)

Honteux !

                                                      Le juge

(toujours furieux, tapant violemment du marteau à plusieurs reprises et s’apprêtant à réclamer le silence d’une manière très grossière)

La f…  (Il parvient à se contenirHein !

                                                      Scène 2

Après l’audition des témoins internationaux, les femmes qui ont porté plainte contre le marquis toujours pour une question de main lourde  sur la même partie du corps, s’approchent pour donner au juge des épices. (On dit aujourd’hui, dessous de table, mais à cette époque on dit épices). Donc, elles déposent leurs paquets sur le dessus de table du greffier au vu et au su de tous. Le greffier ouvre le premier paquet. C’est celui de la belle-mère du marquis. Elle a confectionné un pâté. Pour le goûter, il enfonce son doigt dedans et le suce.

                                                        Larès

                                                (se pourléchant)

De huppe !

La belle-mère opine avec un sourire enjôleur. Il s’apprête à goûter à nouveau.

                                                      Le juge

                                                   (sèchement)

 – Assez !

                                                        Larès

(ouvrant le paquet d’une autre plaignante qui est accompagné de son mari. C’est encore un pâté. Il le hume. 

Faisan ?

(Le mari opine en regardant fièrement sa femme les yeux modestement baissés. Mais tout en humant, le greffier a eu un doute. Alors il goûte en enfonçant l’index puis secoue la tête en pointant l’index encore imprégné de pâté, sur le mari)

Ttttt… ! Hâbleur !

(Il ouvre enfin un troisième paquet. Encore un pâté ! Il hume encore, goûte d’un doigt rapide et renseigne le juge qui fronçait ses sourcils.)

Hase.

La foule nombreuse qui conteste cette justice épicée (nous sommes à la veille de la révolution !) s’impatiente et devient presque menaçante. Le greffier veut se dresser pour réagir de sa voix de stentor.

                                                      Le juge

                        (inquiet pour le greffier et le mettant en garde)

Fou ! Laisse !

(Il s’apprête  à appeler la garde)

Que la…

(Mais il sent brusquement la fatigue l’envahir. Il consulte sa montre à gousset. C’est l’heure de sa sieste.)  

Veux...

Mais il estime dangereux d’annoncer qu’il va dormir. D’un coup de marteau il suspend l’audience sans rien dire et regagne ses appartements.

                                                      La foule

                                                  (mécontente)

Deubough ! Deubough !

       Ainsi s’achève le premier acte aux senteurs épicées (à cause des pâtés).

                                              ACTE  SECOND

                                                      Scène 1

Le juge Deubough, reposé, a rendu sa sentence. Le marquis de Sade est condamné à être placé dans une enceinte (fortifiée) dont il sortira au bout de neuf mois. On dresse alors la liste des aliments et des vêtements qu’il a le droit d’emporter. On l’interroge sur ce qu’il souhaite mettre dans sa grande malle en osier.

                                             Le marquis de Sade

                                    (pensant à ses petits déjeuners)

Lait.

                                                    Le greffier

                       (notant et voulant proposer une marque de lait)

Mont...

                                                      Le juge

(l’interrompant, lui rappelant l’interdiction de faire de la publicité au tribunal et indiquant le terme générique)

De vache !

Le greffier note et s’enquiert de l’origine de la vache.

Le juge consulte ses assesseurs Dube et Lhais.

Angers !

Le greffier note, toujours opinant.

                                             Le marquis de Sade

                               (continuant son énumération en vrac)

Deux bas… oeufs

A cet instant son secrétaire qui lui prépare son écritoire l’interroge sur le nombre de sceaux à cacheter qu’il veut attacher pour qu’ils ne se perdent pas pendant le trajet.

Le marquis procède à  un rapide calcul mental.

Noue neuf sceaux.

On entend arriver dans la cour du palais de justice la bétaillère qui vient d’Angers.

                                              La vache angevine

                                              (dans la bétaillère)

Meuh !

                                             Le marquis de Sade

                                              (au greffier hilare)

Ris, hein !

Puis il continue.

Soie

                                                      La foule

(outrée par tant de luxe et excitée par le juge qui veut faire oublier les épices)

Honte ! Ouh !

                                                      Scène 2

L’enceinte (fortifiée) où sera placé le marquis, est de mine sombre et lugubre parce qu’il s’agit d’une construction qui n’était pas destinée à l’être (enceinte) et qui s’est donc retrouvée ainsi malgré elle. Le marquis de Sade arrive, ses deux mains alourdies et cruellement entravées par une chaîne rougie de son sang. Il est plus ou moins inconscient à cause de la douleur causée par le métal qui pénètre profondément dans ses chairs vives. Le geôlier compatissant le précède dans le couloir. Ils passent devant les portes A et B.

                                                     Le geôlier  

               (que l’émotion paralyse, arrivant devant la troisième porte)

C. Là !

Il veut être certain que le marquis a compris.

– Lu ?

Le marquis ayant opiné du chef, il désigne ensuite du regard la chaîne sanglante.

Te fit mal ?

                                             Le marquis de Sade

                     (ne voulant pas répondre par fierté aristocratique)

Eh...

Mais il gronde en lui-même.

Grrrr...

Puis il s’évanouit. Le directeur de la prison décide alors de le conduire à l’hôpital local. Le geôlier compatissant a libéré les deux mains du marquis qui est enfin revenu à lui. Mais, pour accéder à l’hôpital, il faut franchir une rivière.

                                             Le marquis de Sade

                                (se demandant s’il faut passer à gué)

Où ?

                                                   Le directeur

                (préoccupé et pointant son index vers un lointain obscur)

Pont.

Comme il craint une évasion aquatique du marquis, il s’adresse alors au geôlier compatissant qui porte toujours la chaîne ensanglantée.

Noue !

Le geôlier ayant attaché une main hésite à attacher l’autre.

 – Hé, deux mains !

Ils franchissent le pont et arrivent à l’hôpital local.

                                                   Le directeur

                                  (s’adressant à l’hôtesse d’accueil)

L’interne ?

L’hôtesse répond que l’interne est à l’extérieur. Le directeur exprime alors son dépit.

Ah !

                                                     Le geôlier

                                       (ayant une idée lumineuse)

Si on all…

Le directeur de la prison l’interrompt brutalement car il a vu le regard de l’hôtesse apitoyée sur les chaînes que le geôlier compatissant a laissées lâches.

                                                   Le directeur

                                            (vivement au geôlier)

Hé, serre…

                                                     Le geôlier       

                                  (ne pouvant contenir son émotion)

Aaah...

                                                   Le directeur

                                              (impitoyablement)

– … le gendre aux mains !

Tous trois d’un pas pesant retournent vers l’enceinte (fortifiée) malgré elle, toujours aussi lugubre et sombre. Le jour et le rideau tombent, comme les mains enchaînées du marquis, lourdement.

                                          Fin du drame poignant.

                                                         ***

>> Dossier de presse concernant l’unique représentation des deux  pièces, Idylle et Procès.            

– «  Le rire de l’homme… c’est du propre ! » –  Libération (courrier provenant du C.H.I.E. : Club des Humoristes Ironistes Européens).

– « Quel coq ne rit ! » – Le Canard Enchaîné (dans le premier album de la Comtesse quand elle était en vacances à la ferme dans sa petite enfance).

– « Théâtreux de tous les villages, unissez-vous ! » – L’Humanité (page de distanciation humoristico-brechtienne).

– « Seul le silence est grand » – Le Magazine Littéraire (page réservée à la critique théâtrale et délibérément laissée en blanc par la rédaction très embêtée, se souvenant de la condamnation du Cid de Corneille par l’Académie Française).

« D’accord, ce n’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule, mais là, faut le faire (à repasser, bien sûr) ! » Pierre Dac (dans « À propos de mes cons temporains »).

– «  Merde à vos bancs ! » (sic !) Léo Ferré, ulcéré par l’animosité de la foule à l’égard du marquis de Sade. (Propos émis par le poète-chanteur pendant la représentation et répété avec cette orthographe par un menuisier qui se trouvait là).

–  « Où l’hippo ?  » Georges Perec, interviewé à la sortie de la représentation et  souhaitant vivement se rendre à Chantilly pour assister à une course de trot attelé avec handicap pour se remettre de ses émotions.

Récréation (2) :Idylle patriotique et campagnarde en 3 actes et 6 tableaux,sans entracte ni bonbons glacés ni chaud cola ni choucroute garnie.

            Sous-titre : La Marseillaise en calembour

                                     Personnages

– le comte Yvan, d’origine russe, communément appelé Yves, qui aime les tartines de beurre pour son goûter et qui parfois laisse échapper un mot russe.

– Alonse, son garde-chasse, familier, peu lettré, mais sachant compter.

– Le fermier, affligé d’une forte myopie et d’un mal de gorge chronique.

– Annie, sa fille, en permanence accablée de sommeil.

– Rougède, son promis, peu pourvu, qui la vouvoie par déférence.

– le maquignon, richement pourvu, spécialisé dans le commerce des gaurs, grands bœufs sauvages des forêts d’Inde et du Népal, et fier de lui.

                                         ACTE 1

                                         Scène 1

La cour du château. Le comte Yves se dispose à partir pour la chasse avec Alonse, son garde-chasse peu lettré mais sachant compter.

                                    Le comte Yves

–  Alonse ! 

Le garde-chasse arrive. Le comte lui demande de charger dans la carriole tirée par un âne le lourd matériel de chasse ainsi que l’appât, en vrac.

                                          Alonse

            (exécutant le travail de charge avec peine)

– Han ! 

Tous deux se dirigent ensuite vers la forêt giboyeuse. Soudain, Alonse tend le bras. Il a vu des bêtes au loin.                 

                                          Alonse

                                 (plissant les yeux)

– Faons ! 

Les deux hommes s’arrêtent. Alonse compte soigneusement les faons.

– Deux ! 

                                    Le comte Yves

       (désignant la carriole d’un geste aristocratique)

– L’appât, trie !

L’appât trié et déposé sur le sol, l’âne exprime son contentement.

Hi Heu !

Tous  reprennent leur marche.  

                                         Scène 2

La cour de la ferme du château. Le fermier et sa fille Annie. Le fermier, très myope et souffrant d’un mal de gorge chronique, nourrit une vive inquiétude à propos du joug normand qu’il vient de recevoir par la poste.

                                       Le fermier

(voulant demander à sa fille Annie d’où exactement vient le joug

– Le joug… 

Il s’interrompt à cause de  son mal de gorge chronique et se racle la gorge.

Reu…. 

                                           Annie

(devinant la question et regardant sur l’étiquette le nom de la ville)

–  D’Eu.

Accablée de sommeil, elle ferme les yeux et commence à marmonner son borborygme habituel d’endormissement

Gue… 

                                       Le fermier

(entendant le borborygme d’endormissement, lui manifeste sa réprobation par une vive apostrophe rurale)

Loir !  

Puis il la réveille sans ménagement pour savoir comment est assemblé le joug.

                                           Annie

                               (examinant le joug)

Est à rivets

Elle se rendort aussitôt.

Si le fermier s’interroge sur la solidité du joug, c’est parce que ses bêtes sont pleines d’énergie et qu’elles ont abîmé la palissade de l’enclos qui jouxte la cour. Il veut savoir combien de lattes ont été défaites.

                                       Le fermier

  (myope et réveillant Annie toujours sans ménagement)

– Compte ! 

Annie s’approche de l’enclos, compte à voix haute deux lattes et referme les yeux ; son père la secoue par l’épaule et lui tend des attaches à lattes.

– Renoue deux lattes ! 

Et comme elle lambine dans le maniement des attaches, il l’encourage d’une voix stimulante mais où pointe quand même un certain agacement.

Tire, Annie !

Survient alors Rougède de l’île située au centre de l’étang du château. C’est le promis d’Annie qu’il vouvoie par déférence. Il est très perturbé. Il tend le bras pour désigner l’endroit d’où il vient.

                                         Rougède

L’étang !  

Il raconte alors qu’il a été piqué et montre son bras enflé

Dard !

                                       Le fermier

(haussant les épaules, lui donnant d’autres attaches à lattes et désignant la palissade d’un index agité)

Sangle !

                                         Rougède

                                    (faisant effort)

Han !

                                       Le fermier     

  (s’adressant aux deux  et montrant la barrière à terre)

– Eh ! Levez !

 (Bizarrement, à chaque représentation, le public enthousiaste se lève et bisse ces cinq dernières répliques)

Annie demande ensuite son aide à Rougède pour atteler les bœufs au joug normand d’Eu.

                                         Rougède

                             (faisant encore effort)

Han !

Cependant, Annie, somnolente, est molle et relâchée. Rougède l’encourage en la vouvoyant par déférence

Tendez-vous !   

                                           Annie

(se ressaisissant et pensant qu’il aura peut-être besoin de quelque chose pour assurer l’attelage fait une suggestion)

D’anneaux ?

Il acquiesce et elle demande

Quand ?

                                         Rougède

(secouant la tête pour indiquer qu’il l’ignore)

Pas.  

Elle lui montre plusieurs modèles, mais il refuse et répète à chaque fois. 

Ni eux

     Et l’acte 1 s’achève sur cette angoissante incertitude

                                         ACTE 2

                                         Scène 1

Continuant sa marche cynégétique à travers prés, landes et forêts, le comte Yves remarque à terre une étrange chose, tubuleuse et écailleuse à la fois.

                                          Alonse

(peu lettré et reconnaissant une mue de serpent qui gît là)

– Mue ! Gire !

Le comte Yves lui explique alors qu’on ne dit pas gire mais gésir.

                                          Alonse

                                 (vexé, maugréant)

Sais faire ! 

Mais il aperçoit soudain de la terre violemment remuée par des sangliers.

                                          Alonse

                                      (tout excité)

Oh ! Ce sol !

                                    Le comte Yves

      (laissant échapper un mot qui trahit ses origines)

– Da !

Puis, ayant fait quelques pas dans le sous-bois, Alonse remarque des traces fraîches des bêtes sauvages récemment importées d’Afrique par le comte Yves.

                                                 Alonse

  (toujours excité et tirant familièrement le comte par la manche)

Yves ! Hyènes ! 

Le comte Yves dégage vivement sa manche, puis, constatant qu’il est fatigué et qu’il est quatre heures, décide de faire une halte pour manger les tartines de son goûter. Les deux hommes s’arrêtent. Le comte choisit une pierre plate pour s’asseoir tandis qu’Alonse sort de la carriole un panier duquel il extrait les tranches de pain, le beurre et le couteau à beurre du goûter. Le comte est manifestement irrité depuis longtemps par la manière dont Alonse racle les mottes de beurre et, sur un ton légèrement excédé, lui demande pourquoi il ne les coupe pas verticalement.         

                                                 Alonse

                                           (bougonnant)

J’use que d’en haut nos beurres (il souligne son propos d’un mouvement horizontal et nerveux de la main)…

Ras ! 

                                         Scène 2

Au cours du labour, Annie a eu maille à partir avec ses bêtes pleines d’énergie qui ont cassé le joug normand d’Eu à rivets. Avec Rougède, son promis, elle décide alors d’aller acheter des gaurs pour remplacer ses bêtes et elle se rend chez le maquignon. Elle lui demande s’il en a en stock.

                                    Le maquignon

     (fier de lui et regardant Annie avec concupiscence)

Eh, gaurs, j’ai ! 

Puis, il s’adresse à Rougède avec mépris :

Novice !

Il se rapproche d’Annie et, bombant le torse,  lui demande de l’épouser.

                                         Rougède

        (craignant qu’Annie n’oublie leurs fiançailles)

Et nos..

Mais le maquignon concupiscent l’interrompt brusquement d’un signe de la main parce qu’il est richement pourvu, surtout en veaux forts qu’il apportera en dot à Annie. Il s’adresse à Rougède, le promis peu pourvu.

                                    Le maquignon

                           (fier de lui et provocant)

Compte !

                                         Rougède

           (disposant quand même de quelques ovins)

Agneaux…

                                    Le maquignon

            (toujours fier de lui et toujours provocant)

Ares ?                                 

                                         Rougède

(dépourvu de terres et faisant une grimace bovine pour ridiculiser le maquignon)

Meuh ! 

                                    Le maquignon

                  (fier de son patrimoine immobilier)

Six toits ! 

                                         Rougède

(faisant cette fois une grimace asinienne pour ridiculiser encore plus le maquignon)

Hi hin !

Puis il se rend dans l’étable du maquignon pour examiner les veaux.   

                                         Rougède

        (revenant de l’étable avec un sourire ironique)

Forts, mais veaux bas ! 

Et l’acte 2 s’achève sur cette comptabilité qui témoigne de la confusion, hélas trop fréquente, entre être et avoir.

                                         ACTE 3

                                         Scène 1

Le comte Yves qui a mangé ses tartines beurrées arrive sur ces entrefaites, toujours accompagné d’Alonse. Rougède et le maquignon décident de le prendre pour arbitre. Le comte décide que c’est celui qui possède le plus de joncs qui épousera Annie. Comme c’est la saison de les couper, chacun taillera ses joncs, les marquera, et c’est Alonse, peu lettré mais sachant compter, qui les dénombrera.

                          Le maquignon et Rougède

                             (prenant leur serpette)

– Taillons ! 

                                          Alonse

(s’adressant successivement au maquignon et à Rougède) 

Marque, jonc !

Marque, jonc !

Quand la taille est finie, Alonse compte les joncs coupés qui jonchent.

                                          Alonse

(désignant les joncs de Rougède dont il lève le bras en signe de victoire)

Quinze cents !

                                    Le maquignon

                                (furieux et dépité

Hein ? 

                                         Rougède

(vainqueur, le bras gauche tendu en direction du tas de joncs qu’il a en plus de ceux du maquignon dépité et furieux, et entourant les épaules d’Annie de son bras droit viril et protecteur)

Pur rab !

                                         Scène 2       

Les noces ont eu lieu dans la chapelle gothique du château et elles ont duré très peu de temps parce qu’il y a cent stères de bois à scier sans attendre.

                                    Le maquignon

        (toujours dépité, avec un rictus teinté d’ironie)

Brèves noces !

                                 Annie et Rougède

(la scie à la main, ivres de bonheur et montrant les cent stères de bois)

Scions !

Et le rideau tombe sur cette exhortation menuisière.

Récréation (1) : le calembour

Victor Hugo, Pierre Dac, Francis Blanche, Bobby Lapointe, Pierre Desproges et  Raymond Devos aimaient et pratiquaient le calembour : jouer avec l’homophonie (identité de son : sot, sceau, seau…) et la polysémie (nombreux sens : table à manger, de la loi, d’harmonie, clé des songes, de sol, de l’énigme…) des mots.

Bref, exercer son esprit à faire des jeux de maux laids (celui-là, je l’ai piqué à Bobby Lapointe), tout en faisant ce qu’il faut pour avoir un corps beau, puisque mens sana in corpore sano (un esprit sain dans un corps sain) est la garantie d’une bonne (à tout faire) sans thé (elle ne boit que du café)…

Après cette mise en bouche, voici quelques plats que j’ai concoctés à la minute pour tenter de titiller vos papilles neuronales. Si le cœur vous endive, envoyez-moi vos choux gras sans me faire poireauter.

Allons-y !

La preuve que le calembour n’a rien à voir avec un moteur qui cale dans un bourg, c’est que dire des choses sûres avec des conneries est préférable à cirer ses chaussures dès qu’on ne rit.

Le rire est le propre de l’homme mais la larme n’est pas le sale de la femme. S’il arrive que des femmes rient aux larmes, les hommes, eux, ne pleurent jamais sauf quand ils voient des marins hollandais pisser sur les hamsters des dames.  (J. Brel me pardonnera)

Il est tout à fait possible de mourir de rire mais beaucoup plus difficile de rire de mourir. En revanche, si l’on peut mourir d’une indigestion d’eau-de-vie, avoir une indigestion de la mort est la garantie de se porter très bien, par exemple en jouant de la trompette tout en ramassant des champignons.

Sachant que la peur peut être bleue, le rire jaune, la colère noire, quelle sera la couleur de celui qui rit après s’être mis en colère pour une peur imaginaire ?

Si la fin de la vie n’est pas une rave, en revanche on peut très bien  dire que l’avare est l’avide sans fin.

Certains croient que les homosexuels sont des hommes amoureux des hommes, parce qu’ils confondent homo et homme, comme d’autres école et écologie.

Quand l’homme politique sacre et ment en mettant de fausses promesses sur la table, l’homme poli tique : Hé, tu mets trop ! ( Surtout aux heures de pointe).

 Un député dont l’élection a été invalidée pour fraude est un dépité qui peut légitimement être assimilé à un dé pipé.

 Plutôt que de donner son amour à Cléopâtre, César eût été mieux inspiré de donner sa clef au pâtre qui gardait ses moutons. Quand on part de chez soi, surtout pour aller en Egypte, il est prudent de laisser la clef à quelqu’un qui viendra vérifier si l’eau est bien fermée, le gaz  bien éteint, le téléphone bien raccroché etc. César n’avait ni eau courante, ni gaz, ni téléphone, mais vous, qui n’avez pas de pâtre, vous laissez bien votre clef à un voisin, même si vous n’allez pas en Egypte ! Alors, vous voyez bien !

(à suivre)

La gauche, aujourd’hui ?

J’écoutais sur France-Culture, ce dimanche 25 octobre, un débat sur l’islamisme, l’école et le mouvement de protestation contre l’assassinat de Samuel Paty.

Il fut notamment question de l’islamo-gauchisme (voir un peu plus bas) et de l’éparpillement des forces de gauche incapables de s’unir dans un même discours pour un tel événement.

Ce fut pour moi l’occasion d’examiner la question récurrente : quel est le contenu de gauche, aujourd’hui ?

Ce qui impliquait le questionnement de ce qu’il était, hier.

J’ai donc remonté le temps jusqu’aux années 1970 où la gauche, dans ce qu’elle avait de majoritaire, avait pu s’unir sur un programme de gouvernement.

Dès que j’eus ouvert et commencé à lire le livre de l’histoire, j’ai pensé au «  Je préfèrerais ne pas »  de Bartleby (Bartleby, the Scrivener – A Stroy of Wall Street – 1853 –Herman Melville) et je me suis dit que dans ce moment particulier où il est difficile d’apercevoir l’horizon, j’aurais dû ne pas.

Hum… Je n’avais jamais compris en quoi l’obligation de boire le vin quand il est tiré pouvait être une corvée, un pensum. Ce n’était pas faute d’avoir, dans un pur esprit scientifique, répété, multiplié les expérimentations, principalement rouges et blanches, calmes et pétillantes…  C’est que je n’avais pas imaginé qu’il pût si vite tourner en vinaigre… Et là…

Au congrès d’Epinay, en 1971, François Mitterrand déclara, avec force et conviction : « Celui qui n’accepte pas la rupture avec l’ordre établi, avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, ne peut pas être adhérent du Parti socialiste. »

Il fut applaudi avec la même force et la même conviction, élu dans la foulée premier secrétaire du PS, et, dix ans plus tard, président de la République.

Après moins de deux ans d’une tentative de politique de relance en accord avec le programme sur lequel il avait été élu en mai 1981, il décida, le 21 mars 1983, de prendre le virage de ce qui sera appelé politique de rigueur. La rigueur, faut-il le préciser, concernait principalement les salariés.

Le discours de rupture avec la société capitaliste venait d’éclater en morceaux sur le pavé d’une réalité contingente confondue, à dessein ou par faiblesse, avec un prétendu réel immuable et intangible.

Trente-deux ans plus tard, François Hollande fut élu sur la promesse du changement (Le changement, c’est maintenant !).

J’ai lu illico le fameux discours-programme qu’il prononça au Bourget le 22 janvier 2012… Le changement annoncé était impressionnant. Il y avait même la lettre de Camus à son instituteur…

Là, en cette fin d’après-midi dominicale plus tôt assombrie par le changement horaire, je me suis dit  que, vraiment, j’aurais dû ne pas.

L’abîme entre, non seulement les engagements, mais surtout la tonalité du discours, (s’il ne l’avait pas écrit, il le dit avec une telle force et une telle conviction qu’il semblait en être l’auteur) et le réel de son quinquennat, apparaît vertigineux, effarant.

Il n’y a rien qui corresponde entre les mots et les actes. Strictement rien.

Comme son prédécesseur socialiste, il prit, deux ans après son élection, un virage en tenant un discours qui plomba les quelques petits bouts de pensée de gauche qui pouvaient flotter encore, ici et là.

Un discours qu’il prononça avec la même force tranquille que s’il avait énoncé une loi naturelle gravée sur les tables de la révélation.

« Il faut produire plus. Il faut produire mieux. C’est donc sur l’offre qu’il nous faut agir. Ce n’est pas contradictoire avec la demande. L’offre crée même la demande. » (14 janvier 2014)

On sait la suite de la calamité.

J’ai arrêté la flagellation en me disant que la nuit porte conseil. On se rassure comme on peut.

 Ce matin, le changement d’horaire fait venir la lumière plus tôt. Il y a quand même une justice quelque part.

Bon. La gauche est en lambeaux.

Hum… Mais, s’il s’agit de celle d’hier, est-ce forcément si grave que ça ? Le douloureux, je parle pour moi qui ai connu l’ère de sa rhétorique triomphante, n’est pas la croyance que je n’ai jamais eue en des promesses, mais d’avoir alors mal analysé et mal compris la fraternité dont les harmoniques, qui furent ô combien puissantes… mais fausses, résonnent encore… dans mon corps et mon esprit. Les deux ensemble. Je n’avais qu’à pas lire Spinoza,  ça m’apprendra.

Le pavé du réel de ce que nous sommes, donc.

Le réel du capitalisme tel que je le comprends et dont j’essaie de montrer ici le rapport avec ce qui nous constitue, en tant qu’espèce. De petites bouteilles dans la mer d’une rhétorique de gauche maintenant surannée et qui cherche, comme l’acteur du théâtre antique, le masque tragi-comique d’identification et d’amplification.

Il ne s’agit évidemment pas faire le procès rétroactif du passé de la gauche d’hier, mais de tenter de voir, la chute accomplie, comment il est possible de construire le chemin de la fraternité objective qui est la nôtre (cf. essai sur ce que nous sommes – 13 – 27/09/2020)

L’élection de F. Mitterrand fut, essentiellement, la reconnaissance de la gauche comme autre chose que la voix critique de dénonciation condamnée à être dans l’opposition.

Se posa dès lors la question de son pouvoir : que pouvait le discours de gauche, fondé sur une analyse non spécifique, pour rompre avec le capitalisme réel, hors clivage patrons/ouvriers, riches/pauvres, autrement dit un type de comportement qui est propre à notre espèce et à elle seule ?

Ce qui surnage du néant de rupture avec le capitalisme des années Mitterrand, c’est l’abolition de la peine de mort. Sa limite (un sondage récent indique que la majorité des Français serait favorable à son rétablissement) touche précisément à ce que nous sommes et que le discours politique n’a pas abordé ni en amont ni en aval de celui de Robert Badinter à l’Assemblée Nationale. Un beau morceau de rhétorique.

Quant aux années Hollande, je préfère ne pas. Inutile de rajouter l’amertume au pitoyable.

Ce matin, donc, dans la lumière tôt établie, G. Erner recevait, sur France Culture Jean-Yves Pranchère, professeur de théorie politique à l’Université libre de Bruxelles, co-auteur avec Justine Lacroix de Les droits de l’homme rendent-ils idiots ? Je n’ai pas lu et je ne connais donc pas la réponse. Je souhaite que non. Encore faut-il s’entendre sur les mots…

Je conseille vivement d’aller écouter sur le site  de la chaîne son analyse, qui me semble très juste, du concept d’islamo-gauchisme.

Une étiquette, comme bien d’autres, qui révèle, comme toujours, la difficulté à ne pas se satisfaire du plaisir ambigu de l’écume.

A propos du conflit israélo-palestinien (un constituant de l’islamo-gauchisme), l’écrivain israélien Amos Oz, aujourd’hui disparu, avait publié en 2004 un manifeste intitulé Aidez-vous à divorcer ! Je l’avais lu et lui avait envoyé une réponse critique qui, entre autres, faisait remarquer que le divorce présuppose un mariage, et posait la question : quand, les Israéliens et les Palestiniens ont-ils été jamais mariés ?

Parallèlement, j’essayais de montrer la vanité du déroulé chronologique de l’histoire du conflit pour tenter de trouver la cause qui permettrait un consensus.

Je faisais et fais toujours l’hypothèse suivante : si l’une et l’autre partie continuent un conflit vieux de près de quatre-vingts ans, n’est-ce pas  parce qu’ils en tirent l’un et l’autre, un bénéfice ? Un bénéfice justifié par, dans ce qui les constituent l’un et l’autre, le non-droit à l’existence qui les conduit à une double stratégie mortifère sans fin ?

Tenter de comprendre – en devant aussitôt préciser, ce qui constitue un problème en soi, que comprendre n’a rien à voir avec justifier –  se heurte aujourd’hui à la brutalité des réponses toutes prêtes dictées par la violence des émotions.

La jonction de la crise politique née à la fin des années 80 de la mort d’une forme d’expérimentation du commun, conjuguée avec l’obsolescence des réponses religieuses qui explique en grande partie ce qu’on appelle le terrorisme islamiste, avec celles, vitales, du dérèglement climatique et de la Covid-19, est un formidable accélérateur d’angoisse.

Le seul discours de la gauche possible aujourd’hui, est celui qui conduit à refuser l’espoir-désespoir, l’illusion de la promesse et de l’indignation qui va avec, pour construire la problématique clinique de qui nous sommes.

Hommage à Samuel Paty : être entendu à l’école et à la Sorbonne

Le 21 octobre 2020, un hommage national fut rendu dans la cour de la Sorbonne à Samuel Paty, assassiné par un musulman fanatisé pour avoir montré à ses élèves les caricatures de Mahomet . Dans son discours, le président de la République déclara notamment : « Nous défendrons la liberté que vous enseigniez si bien et nous porterons haut la laïcité. Nous ne renoncerons pas aux caricatures, aux dessins, même si d’autres reculent. »

Pour être entendue afin de pouvoir être écoutée, la voix du professeur doit être perçue comme la voix d’un non-contestable adéquat du savoir enseigné.

Jusqu’aux dernières décennies,  disons une cinquantaine d’années, l’instituteur/ professeur contesté l’était non par les mots mais par le chahut. Une gesticulation pour dire : en tant que signifiant (= contenant, forme, ici manière d’être), vous ne correspondez pas au signifié (contenu) du savoir que vous êtes censé nous enseigner.

Ce savoir, énoncé et perçu comme un non-contestable, concernait alors, pour l’école élémentaire, la totalité d’une classe d’âge à laquelle il offrait avec l’alphabétisation la possibilité d’une promotion sociale, pour l’école secondaire, une petite minorité qui deviendrait l’élite de demain.

Le savoir était, au-delà du programme et de son contenu, un non-contestable adéquat en ce sens que personne, ou presque, ne mettait en cause la nécessité, pour tous, de savoir lire, écrire, compter, connaître les grands événements de l’histoire, la carte géographique et passer le certificat d’études (enseignement primaire), ni, à part quelques révolutionnaires marginaux, celle de la reproduction de l’élite par elle-même via un savoir « classique et moderne » (enseignement secondaire).

La blouse de l’instituteur et le costume du professeur, leurs traitements, leur place dans la société, en étaient les signes.

Le chahut était donc provoqué par la perception confuse d’un danger, il était l’équivalent du rire que provoque, dans la rue, la perte d’équilibre de l’individu. (cf. Le rire – Bergson)

A partir de 1959, l’homogénéité de la population scolaire a disparu, ainsi que la diversité des orientations à la fin du CM2 : les élèves de l’école primaire sont tous passés dans l’école secondaire quels que soient leurs acquis, d’abord dans des CEG et CES (1962) avant le collège unique (1975).

Mais si le second degré a été, et heureusement, ouvert à tous, c’est sans les accompagnements nécessaires*  pour les professeurs, les élèves et les parents. Le discours d’enseignement de l’institution – l’articulation entre le savoir et la population scolaire – est en effet resté celui de l’époque antérieure où le non-contestable était inhérent à l’école : si on pouvait chahuter certains membres, on ne contestait pas l’institution, du moins majoritairement, non plus que la discrimination du savoir entre l’élite et le plus grand nombre. On apprenait chez l’instituteur les chefs-lieux des départements, les déclinaisons latines chez le professeur.

Peu à peu, la voix du professeur – socialement déconsidéré en même temps que le discours d’enseignement devenait inaudible – est devenue celle qui prêche dans le désert et le chahut s’est transformé en obstruction de la parole-même du professeur, non plus seulement (éventuellement) contesté en tant qu’individu, mais en tant que représentant de l’institution perçue inadaptée.

« Le professeur a raison pour ce qui concerne son enseignement » est donc aussi devenu obsolète – comment quelqu’un de si mal considéré pourrait-il avoir raison ? –  au point que des parents se sont peu à peu sentis autorisés à protester contre les contenus de l’enseignement et les appréciations pédagogiques.

Quand S. Paty proposa de montrer les caricatures de Mahomet à ses élèves pour examiner le sens de ce mode d’expression, il n’était pas audible pour un certain nombre d’entre eux qui avaient franchi la porte du collège avec le discours contestataire de leurs familles, et que certains allaient alimenter ensuite en inventant ce qu’il fallait pour le corroborer.

Pour l’accompagnement funèbre, la Sorbonne et les deux discours de Jaurès et Camus ont durement révélé un monde qui n’est plus*.

Le poème dont l’objet était l’accoutumance était à la fois sensible… peut-être aussi décalé dans le seul « je » du narrateur.

Si les thèmes abordés par E. Macron étaient pertinents, si le ton était sans pathos, l’articulation du discours ne fut pas adéquate.

L’auditoire à atteindre n’était pas ceux qui étaient déjà convaincus, mais la frange, si ténue soit-elle, de ceux (de toutes les religions)qui ne tolèrent pas la caricature.

Sous cet angle, le thème, à mon sens principal, qui n’a été évoqué que très fugitivement à la fin, est le rire.

Construire le discours funèbre autour du rire, outre qu’il permettait d’aborder tous les autres thèmes, correspondait parfaitement au cours qui a provoqué l’assassinat de ce professeur.

* Les problèmes posés par cette ouverture de l’enseignement secondaire, en particulier l’hétérogénéité des élèves, ont été et sont toujours ceux des effectifs, de la dégradation des conditions d’enseignement, de la dévalorisation salariale des enseignants, du refus d’examiner la pertinence discours global d’enseignement hérité d’une époque où il y avait coïncidence entre la définition du savoir et la population scolaire concernée (notamment l’articulation études/emploi), enfin de la panacée prétendue des techniques pédagogiques qui ont conduit à des absurdités  et alimenté la spirale de la dévalorisation du statut d’enseignant.

Les professeurs se plaignent de ne pas être accompagnés et soutenus par l’institution : les difficultés qu’ils rencontrent et qu’ils gèrent plus ou moins bien selon leur solidité, touchent, en dernière analyse, au système capitaliste lui-même dont l’école révèle dans ses désarrois divers la vanité du « commun » qu’elle est censée valoriser, vanité révélée par les deux discours de Jaurès et Camus et le décalage entre la Sorbonne et la réalité scolaire – notamment celle des bâtiments –  d’aujourd’hui.

Les deux discours ont résonné, entre les statues de Hugo et Pasteur, comme le chant nostalgique d’une époque où existait un horizon invisible aujourd’hui.

Le pape et le droit civil

Dans un documentaire italien le pape déclare :

« Les personnes homosexuelles ont le droit d’être en famille. Ce sont des enfants de Dieu, elles ont le droit à une famille. Ce qu’il faut, c’est une loi d’union civile. De cette façon, les homosexuels bénéficieraient d’une couverture légale. J’ai défendu cela. »

Le journal italien La Repubblica précise que cette déclaration s’adresse non à l’Italie seule mais au monde.

 Dans un pays laïque, cette déclaration devrait susciter :

– la question des médias : « en quoi le représentant d’une religion est-il habilité à parler du droit civil ? A établir un lien entre « enfants de Dieu » et « loi d’union civile* »  » ?

– la réponse du pouvoir politique : « aucun responsable religieux n’est habilité à intervenir dans le domaine de la vie publique, en particulier celui de la loi. »

*La loi d’union civile n’est pas le mariage que l’église refuse toujours aux homosexuels alors que la loi civile française l’autorise.

Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 17 – (La philosophie – X – La question de l’éthique : éthique et morale – Montaigne et Spinoza : 3 –la question de la mort)

Montaigne : « Philosopher, c’est apprendre à mourir » (Livre I – 20)

Spinoza : «  L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie » (IV – Proposition 67)

Les deux positions paraissent antagonistes, du moins jusqu’à la question du rapport entre vie et mort : si la vie contient la mort, est-ce que penser à la vie n’est pas aussi penser à la mort ?  

On notera aussi que apprendre et penser ne sont pas synonymes et on rappellera que  mourir et mort ne désignent pas la même chose.

Apprendre vise un savoir alors que penser indique une réflexion.

Mourir est un moment de la vie, le dernier, alors que la mort est… ?

Là encore se pose une question : envisager la mort en tant que concept et envisager sa mort ne concernent pas le même objet.

Autrement dit, Montaigne parle d’un acte, Spinoza d’un état.

L’un et l’autre sont évidemment d’accord pour reconnaître son caractère inévitable.

Qu’est-elle, du point de vue du sujet confronté à ce réel inéluctable ?

Ce qui intéresse Spinoza, c’est comprendre les rapports que nous nouons avec l’extérieur (personnes, objets), les affects qu’ils produisent et les modifications qu’ils entraînent dans le maillage des interactions de notre structure personnelle qui nous constitue en tant qu’être vivant. Or, notre état futur de mort ne peut avoir le moindre rapport avec notre état présent de vivant. Toute connaissance de cet état est donc par définition impossible. Autrement dit, notre mort est un rien dont l’investissement réflexif ne peut que produire des affects négatifs, la tristesse, et, pour le sujet, sa mort ne peut pas être un objet de savoir.

Pour Montaigne, apprendre à mourir (Chapitre 20 du premier Livre des Essais qu’il commence à rédiger à trente-huit ans) passe par la pensée.

« Le but de notre carrière, c’est la mort, c’est l’objet nécessaire de notre visée : si elle nous effraie, comment est-il possible d’aller un pas avant sans fièvre ? Le remède de la foule, c’est de n’y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité lui peut venir un si grossier aveuglement ? (…) On fait peur à nos gens, seulement de nommer la mort, et la plupart s’en signent, comme du nom du diable. » (I -20)

C’est une position théorique initiale héritée notamment de la philosophie stoïcienne fondée sur un volontarisme : je décide de maîtriser cet inéluctable par un effort de ma pensée.

L’expérimentation de la vie va le conduire peu à peu à infléchir sa position, jusqu’à écrire ceci, quinze ans plus tard dans le Livre III :

« Elle [la mort] ne vous concerne ni mort ni vif ; vif, parce que vous êtes ; mort parce que vous n’êtes plus. Nul ne meurt avant son heure. (…) Où que votre vie finisse, elle y est toute. L’utilité du vivre n’est pas dans l’espace, elle est dans l’usage.  (…) Il gît en votre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu*.» (III- 12)

Si l’on excepte la dernière phrase (j’y reviendrai*), il n’y a plus beaucoup de différence entre les deux philosophes.

Montaigne a modifié son point de vue en expérimentant les guerres de religion, la politique, en observant le comportement des gens simples.

«  Notre religion est faite pour extirper les vices ; elle les  couvre, les nourrit, les incite » (II –XII : Apologie de Raimond Sebond)

«  Les lois se maintiennent en crédit, non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois. C’est le fondement mystique de leur autorité, elles n’en ont point d’autre. » (III- 13)

« Les mœurs et les propos des paysans, je les trouve communément plus ordonnés selon la prescription de la vraie philosophie que ne sont ceux de nos philosophes » ((II – 17)

La contingence des valeurs religieuses prétendument absolues (elles dictent alors la loi générale), les effets qu’elles produisent (intolérance, cruauté, guerre… et peur de la mort) le convainquent de chercher la sagesse en lui (en s’appuyant sur la philosophie grecque et romaine).

« Chacun regarde devant soi ; moi, je regarde dedans moi : je n’ai affaire qu’à moi, je me considère sans cesse, je me contrerolle [examine], je me goûte (…) je me roule en moi-même » (II- 17)

Il est en effet persuadé que « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition » (III – 2)

« Recueillez-vous ; vous trouverez en vous les arguments de la nature contre la mort, vrais, et propres à vous servir à la nécessité » (III – 12)

La Nature (la majuscule qu’il met à la toute fin du livre lui vaudra la condamnation de l’église) a, dans sa pensée (non dans sa pratique) remplacé Dieu.

Sa Nature (Deus sive Natura)est celle de Spinoza. (cf. article)

La substance qui la définit élimine le surnaturel de la conception du monde et de l’homme et l’Ethique propose une philosophie immanente de la vie. La vie mode d’emploi selon la Nature.

Ce qui est l’élément moteur de la Nature, donc de ses modes (dont l’homme), est une forme d’énergie qu’il nomme conatus (de conor : s’efforcer de). La vie consiste donc à persévérer dans son être.

Ainsi, la mort ne peut venir que de l’extérieur.

« Aucune chose ne contient en elle rien par quoi elle pourrait être détruite, autrement dit, qui nierait son existence ; mais elle s’oppose au contraire à tout ce qui pourrait la nier ; c’est pourquoi, autant qu’elle le peut et autant qu’il est en elle, elle s’efforce de persévérer dans son être. » (Partie III – Proposition 6 – Démonstration)

Là, est peut-être le problème.

« La mort du Corps [la majuscule pour indiquer qu’il s’agit de tous les modes participant de la Nature, les hommes comme tout le vivant], comme je l’entends, se produit lorsque ses parties sont ainsi disposées qu’un autre rapport de mouvement et de repos s’établit entre elles. » (Partie IV – Proposition 39 – Scolie)

Autrement dit : tout corps vit sous ses propres rapports et il entre en relation avec les objets extérieurs, cherchant ceux qui lui conviennent, c’est-à-dire ceux dont les rapports produisent une augmentation de sa puissance de vie, ou alors, s’ils ne conviennent pas, une diminution de cette puissance, jusqu’à la mort.

Ainsi, les aliments, matériels et spirituels.

La mort survient quand l’objet extérieur bouleverse les rapports intrinsèques, rendant ainsi non viable la structure qui nous constitue.

Ainsi, pour m’en tenir à l’aliment matériel, un plat de girolles convient, un plat d’amanites phalloïdes tue.

Pour autant qu’on puisse le savoir, l’amanite, qui n’est en soi ni bonne ni mauvaise, n’a rien, relativement à l’odorat et au goût, qui indique son effet de destruction pour notre corps. Sans quoi personne n’en aurait jamais mangé. C’est dire que, relativement au goût et à l’odorat, l’amanite convient puisqu’elle ne bouleverse pas les rapports sous lesquels vit le corps pour ce qui concerne ces deux sens. Ce qui les bouleverse et fait que la vie du corps est détruite, c’est autre chose, perceptible ni par le goût ou l’odorat, d’ordre chimique.

L’amanite est extérieure à moi, je la mange sans savoir qu’elle ne peut pas convenir pour l’essentiel, et je meurs.

On peut multiplier les exemples, de l’erreur du même type jusqu’à l’accident en passant par l’affrontement physique.

Mais qu’en est-il de la notion d’extérieur si je la rapporte par exemple à un réel dont  Spinoza ignorait évidemment tout, à savoir la mort programmée des cellules, l’apoptose, une stratégie de l’organisme en développement qui intervient par exemple pour la formation des doigts, du cerveau et l’établissement des connexions neuronales (synapses).

Les cellules sont programmées pour disparaître et elles meurent, phagocytées par les globules blancs.

De quel extérieur viendrait la mort nécessaire de ces corps ?

Qu’en dire encore, s’agissant de la fin, par affaiblissement progressif, d’une vie qui s’éteint doucement, sans accident ni pathologie, comme une bougie qui a brûlé toute sa cire ?

En d’autres termes, est-ce que la mort cellulaire qui se manifeste dès le tout début de notre vie et qui se poursuit durant toute sa durée ne produirait pas un discours biologique ?

Si l’on accepte cette hypothèse – la mort fait partie du discours que nous tient notre corps au quotidien – la notion d’extériorité de la cause de la mort disparaît.

Le problème qui se pose alors est celui de la conjonction de ce discours biologique du corps manifesté dès la conception, avec la conscience de la et sa mort, qui intervient vers trois ou quatre ans.

Les conséquences ne sont évidemment pas les mêmes.

Si la mort – hors accident, agression… – ne vient pas de causes extérieures (ce qui pose la question de la genèse de la maladie), alors, le rapport que nous entretenons avec elle change, en particulier pour ce qui est du suicide.

Pour Spinoza, c’est un contre-sens puisqu’il est antinomique du conatus, persévérer dans son être.

Pour Montaigne, c’est très différent : la dernière phrase de la citation (*) indique que nous pouvons décider de la fin de notre vie, ce qu’il confirme, dans le même passage «  Encore n’y-a-t-il chemin qui n’ait son issue » après avoir consacré au suicide le chapitre 3 du Livre II : (…) « La mort est la recette à tous maux. (…) La plus volontaire mort, c’est la plus belle. »

Alors ?

Pour moi, l’Ethique représente la lecture la plus pertinente de ce que nous sommes en tant qu’êtres participant de la Nature, sous le mode propre à notre espèce, et au même titre que tout ce qui existe. La liberté est d’abord une connaissance d’un « comment ça marche » déconnecté du discours de transcendance.

Le livre permet de voir (comme en surplomb) et de comprendre l’ensemble indissociable corps/esprit de l’individu dans son rapport avec le monde.

La démarche est d’ordre conceptuel : il s’agit de substituer à des idéologies, des croyances aliénantes (dans le sens de dépendance), une pensée cosmologique établie sur les données que fournit la raison.

La mort est un impensable. Si le corps meurt, l’esprit, dans ce qu’il a acquis d’adéquation avec la substance dont il est un mode d’existence, vit dans l’éternité de la Nature.

Les Essais sont un guide de voyage calé sur un récit questionnant. Le voyage d’une vie qui se termine par la mort.

« Toute mort doit être de même sa vie. Nous ne devenons pas autres pour mourir. J’interprète toujours la mort par la vie » (…) « De vrai, ou la raison se moque, ou elle ne doit viser qu’à notre contentement, et tout son travail, tendre en somme à nous faire  bien vivre et à notre aise, comme dit la Sainte Ecriture [réf. à l’Ecclésiaste] : « Et j’ai connu qu’il n’est rien de mieux que de se réjouir et de prendre du bon temps dans la vie » (Livre III- 12)

S’ils diffèrent dans l’approche de la mort, Montaigne et Spinoza s’accordent sur le but à atteindre dans la vie.

« La plus expresse marque de la sagesse, c’est une réjouissance constante » (Essais : I -26)

« Ainsi, outre le fait que cette doctrine procure une entière tranquillité d’âme, elle a l’avantage de nous enseigner en quoi consiste notre suprême félicité, c’est-à-dire notre béatitude. » (Ethique : proposition 49 – scolie)

Si Spinoza a donné son nom à une philosophie – le spinozisme – (je ne suis pas sûr qu’il aurait apprécié), il n’existe pas de « montaignisme ».

C’est que la philosophie dont Montaigne fait l’éloge [« On a grand tort de la [la philosophie] peindre inaccessible aux enfants (…) L’âme qui loge la philosophie doit, par sa santé, rendre sain encore le corps. Elle soit faire luire jusques au dehors son repos et son aise. (…)(III- 12)] se démarque de tous les dogmatismes et qu’elle est une perpétuelle remise en question d’elle-même.

Je terminerai par les toutes dernières lignes des Essais :

« Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance. Or la vieillesse a un peu besoin d’être traitée plus tendrement. Recommandons-la à ce Dieu [Phébus-Apollon], protecteur de santé et de sagesse, mais gaie et sociale :

« Permets que je jouisse, ô Latonien [Phébus-Apollon est fils de Zeus et de Latone],

De mes biens et d’un corps sain, de facultés

Saines, et que j’obtienne, avec bonne vieillesse,

Le pouvoir de toucher encore ma lyre »

(Horace, Odes I, 31 – vers 17-20)

Le camp de la peur et la radicalisation individuelle

1 – « La peur va changer de camp ! », telle est la nouvelle promesse d’E. Macron qui répond à l’injonction « La peur doit changer de camp ! » de Valérie Pécresse, il y a un mois, et fait écho au « Nous allons terroriser les terroristes ! » de Charles Pasqua, alors (1986) ministre de l’Intérieur.

La stérilité constatée, avérée, de ces formules – elles rappellent l’argument des opposants à l’abolition de la peine de mort censée faire peur aux futurs criminels et les dissuader de commettre leur crime – n’a d’égale que leur absurdité.

La peur est un imaginaire qui ne concerne que ceux qui sont pas concernés par la décision et le passage à l’acte du crime, sans quoi, la quasi-certitude d’être tué par les forces de l’ordre (ou par la guillotine) aurait depuis longtemps éradiqué le crime.

La certitude de mourir n’a pas empêché les jeunes japonais de monter dans leur avion pour aller percuter les navires des USA à Pearl-Harbor le 7 décembre 1941. Ni les militants d’Al-Qaïda de se préparer pendant des mois pour aller s’écraser contre les tours du World Trade Center, le 11 septembre 2001.

Je me doute bien que le président de la République ne parle pas sans avoir la conscience de l’inanité de cette formule destinée à rassurer des enfants apeurés,  en l’occurrence des adultes qui ne sont pas dupes du « vous allez voir ce que vous allez voir ! ».

En revanche, il n’est peut-être pas certain qu’il réalise tout à fait ce que  signifie le recours à ce type d’inanité.

Vouloir faire peur à celui qui est en-dehors du champ de la peur est, en même temps qu’une erreur de diagnostic, un signe manifeste de faiblesse.

Une faiblesse qui risque d’inciter les fanatiques à qui est promis un paradis de miel à côté d’un dieu, à répondre par le seul argument dont ils disposent pour montrer qu’ils n’ont pas peur : commettre de nouveaux crimes.

2 – Marlène Schiappa, ministre chargée de la citoyenneté expliquait, pour justifier le contrôle des réseaux sociaux (c’est un autre problème qui pose la question du statut et de la compétence des censeurs éventuels), qu’un jeune peut très bien aujourd’hui se « radicaliser » tout seul, chez lui en consultant certains sites ou réseaux.

Certes.

La question qu’elle ne pose pas en même temps : pourquoi un jeune peut-il éprouver le besoin de se « radicaliser » tout seul et d’aller sur les sites et les réseaux sociaux « radicaux » ?

Ne pas la poser en même temps, ne pas l’articuler avec l’action envisagée sur des moyens, revient à laisser entendre que les réseaux sont, en soi, une cause. Est-ce que ces sites et ces réseaux sont là par hasard ?

Poser les questions participerait de la recherche et de l’invention des solutions qu’E. Macron appelait de ses vœux dans son interview du mercredi 14 octobre.