La catastrophe et la Une des médias

Le train qui arrive à l’heure n’est jamais à la Une des médias parce qu’un voyage « sans histoires » délivre le message de fin heureuse et qu’il est la métaphore du voyage personnel, celui de notre vie, dont nous connaissons la fin qui n’est pas perçue précisément comme heureuse.

Nous vivons depuis l’âge de trois ou quatre ans sur le volcan en activité de la tragédie individuelle et commune à notre espèce.

Le fait-divers dramatique, plus généralement le « ce qui ne va/marche pas » constituent l’essentiel des informations médiatiques qui nous sont données à lire et à entendre parce qu’ils sont, outre leur fréquence, la dimension tragique de notre existence.

Le degré d’ambivalence de leur intérêt est en rapport avec notre corps. Ils sont d’autant plus attirants qu’ils en sont plus proches sans le mettre en jeu.

Le corps engagé dans l’événement dramatique est celui de l’autre et le fait divers où il évolue nous sert d’exorcisme.

 C’est ainsi, qu’à l’opposé du fait-divers dramatique, le train heureux qui arrive à l’heure où ni nous ni nos proches ne sont montés ne suscite pas d’intérêt.

« Le malheur des uns fait le bonheur des autres » est, comme le sont en général les proverbes censés exprimer une sorte de sagesse populaire, un leurre idéologique, ici à visée réconfortante : non, je ne suis pas heureux du malheur de l’autre, mais éventuellement soulagé, seulement soulagé et provisoirement, de ma peur.

L’épicurisme, qui invite à limiter les risques, est la forme la plus élaborée de ce « bonheur ». La félicité épicurienne réside dans l’absence de mal : quand, du haut de la falaise où je suis à l’abri, je vois le navire pris dans la tempête, je ne me réjouis pas de la souffrance des marins, mais du bonheur de ne pas être sur le bateau, dit l’épicurien.

La jalousie est l’expression du même problème mais à l’envers : le bonheur de l’autre, s’il ne fait pas le malheur de l’un (le proverbe ne pousse pas le cynisme jusque-là), peut quand même être source de souffrance pour celui dont l’appétence pour le drame est proportionnelle à sa difficulté à accepter le tragique de sa condition.

Autrement dit, le drame que vit l’autre en tant qu’inconnu de la même espèce, est un ersatz de la tragédie humaine, en l’occurrence la mienne, et s’il occupe prioritairement la Une des médias, c’est peut-être parce qu’il joue un rôle comparable à la catharsis aristotélicienne de la tragédie jouée sur la scène du théâtre.

Ce qui implique que les médias « sérieux » existeraient pour cette catharsis.

Les autres, ceux qui privilégient le choc des photos, comme la presse-people et  celle dite à « sensations », exploitent la confusion assez répandue du réel tragique de l’existence avec la tristesse, en proposant, dans un univers dépourvu de mouvement, des instantanés de joie factice et figée sur papier glacé.

Ils jouent, à un degré différent et sur le mode de l’information, un rôle comparable à celui de l’histoire/ blague : comme le burlesque, mais à un tout autre niveau, elle présente un récit qui se rit du tragique dans ce qui pourrait  être une parodie de l’épopée où l’on ne rit jamais parce qu’elle est affaire de dieux et que le rire est le propre de l’homme.

Par-delà Maduro et Trump

« Ce qui se passe aujourd’hui au Venezuela est une imposture et une mascarade, pas une élection.  Les résultats annoncés par le régime illégitime de Nicolas Maduro ne refléteront pas la volonté du peuple vénézuélien », a écrit dimanche le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, sur Twitter. (Le Monde du 7/12/2020)

L’élection vénézuélienne (près de 70% d’abstention) et la réaction des USA sont deux nouvelles et tristes expressions du déni de deux échecs : celui d’une conception communiste du rapport individu/commun et celui de son refus par le capitalisme, en particulier sous la forme actuelle du néolibéralisme.

Autrement dit, Maduro et Trump, entre autres, représentent sous les traits de la caricature, l’impasse dans laquelle se trouve l’humanité confrontée à une crise existentielle aiguë depuis que l’implosion de l’expérience soviétique, à la fin des années 80,  a révélé que ce communisme ne constituait pas une alternative possible.

Si elles pointent des obstacles concrets indiscutables (revendiqués par ceux qui les ont dressés), les explications de l’échec du Venezuela par l’embargo US ne sont pas pertinentes, pas plus que pour Cuba, dans le sens où elles laissent entendre que la réussite du rapport apaisé commun/individu dépendrait des seuls critères économiques, (= l’infrastructure de Marx), ce qui a conduit au fiasco soviétique.

En-deçà des intentions politiques affichées, l’embargo capitaliste signifie de manière objective, que le rapport communiste « classique » individu/commun est erroné.

L’échec de ces expériences (quelles que soient les intentions de ceux qui les ont initiées – Lénine, Castro, Chavez… qu’il serait absurde de réduire à des calculateurs égoïstes) tient dans le déni de ce qui constitue notre spécificité et son corollaire, à savoir l’établissement d’une transcendance de type religieux qui ne dit pas son nom, incarnée non par l’homme providentiel (il peut être démis, accusé, éliminé par ses camarades) mais par Le Parti infaillible en tant qu’expression objective d’une loi historique.

Autrement dit, la contradiction entre communisme et capitalisme (la confrontation Maduro / Trump n’en est que l’illustration dérisoire) est l‘expression, sous deux formes opposées, du même déni.

Celui du communisme, accompagné d’un discours social fortement émotionnel, repose sur la résolution prétendue du rapport individu/commun par la modification de l’infrastructure considérée comme essentielle, alors que celui du capitalisme, accompagné d’un discours appuyé sur une implicite loi de nature, repose sur la prééminence de l’individu opposé au commun réduit à la représentation qu’en donne le communisme.

Un cercle vicieux.

Le communisme transfère l’individu (dont est ignorée la solitude) dans la masse populaire en rejetant le concept de propriété capitaliste.

Le capitalisme donne la prééminence à l’individu dont il exorcise la solitude par le substitut de propriété/accumulation d’objets : cette propriété étant à la portée toute relative de chacun, il crée ainsi l’illusion qu’il est la meilleure sinon la seule forme d’existence individuelle et sociale possible

L’un et l’autre nourris de transcendance [implicite (le Parti) ou explicite (Dieu)], constituent le premier élément d’une dialectique non encore reconnue comme telle dont le second est la spécificité humaine (conscience de sa fin et discours de cette conscience).

Révélée et explicitée par la philosophie souvent réduite à un ésotérisme, cette spécificité suscite toujours et encore la peur qui nourrit les deux dénis.

On peut cependant percevoir aujourd’hui les signes de sa prise en compte dans l’importance croissante des publications d’initiation à la philosophie pour les enfants. (cf. les sites sur Internet)

Il faudra sans doute encore du temps pour que cette spécificité soit considérée et admise comme le second élément d’une dialectique.

Quand elle le sera, elle signifiera alors la négation des deux dénis, communiste et capitaliste.

S’il est impossible de savoir ce qui résultera de cette contradiction, il est difficile d’en imaginer une autre.

Le monopole du cœur

Le débat qui eut lieu entre Valéry Giscard d’Estaing qui vient de mourir à 94 ans et François Mitterrand (1916-1996) avant le second tour de l’élection présidentielle de 1974 reste marqué par cette réplique :

 « Je trouve blessant et choquant de s’arroger le monopole du cœur. Vous n’avez pas, monsieur Mitterrand, le monopole du cœur. Non, vous ne l’avez pas. J’ai un cœur comme le vôtre et qui bat à sa cadence comme le vôtre (…) »

Giscard gagna l’élection de 424 599 voix (1,62% des 26 367 907 suffrages exprimés) et certains analystes dirent que le « vous n’avez pas le monopole du cœur » en fut sans doute la raison.

Au-delà de l’anecdote, cette réplique est une illustration d’une propriété du langage : celle de révélateur de cohérence.

On a aujourd’hui connaissance des fiches qui ont aidé Giscard à préparer ce débat. Brillant ministre de l’économie et des finances, il était perçu comme le candidat des riches, et un de ses  conseillers en communication mit l’accent sur le « cœur ». Il était important, suggérait-il et de manière explicite, qu’il tente de corriger l’impression de froideur qu’il créait en recourant au cœur.

Restait à en attendre l’occasion.

Mitterrand la lui fournit par un couplet généreux sur les pauvres pour qui il revendiquait le droit de vivre qu’interdisait, disait-il, la politique de droite, en particulier les avantages fiscaux consentis aux riches précisément par son adversaire.

L’habileté de l’un à saisir l’occasion pour lancer sa petite phrase – elle aurait pu se retourner contre lui –  fut le révélateur du défaut de cohérence de l’autre.  

L’habileté réside dans le vous (n’avez pas le monopole…) dont, le Monsieur Mitterrand qui suit, précise l’identité : le cœur dont il est question est celui de l’homme, le cœur « qui bat à sa cadence » dont la dimension biologique  est la métaphore de la générosité qu’une implicite pudeur associée à la modestie interdit de nommer. En clair : je suis altruiste et généreux, comme vous, mais par pudeur, je me contente d’évoquer l’organe où sont censés résider les sentiments. Tout le monde comprendra  que  j’ai moi aussi, autant que vous, le souci des autres.

Et l’on entend, en off, Mitterrand murmurer un bien sûr qui le trahit : c’est ce « bien sûr », en d’autres termes la réponse qu’il ne donne pas qui est révélatrice d’un défaut de cohérence et, peut-être, la cause de sa défaite.

Par sa formule,  Giscard se présentait comme une personne dont la valeur était mise en cause par un personnage prétentieux, vaniteux, « blessant ».  Voyez, dit-il en substance, la méchanceté de mon adversaire qui dénie son humanité à l’homme privé que je suis.

La seule réponse pertinente du candidat socialiste représentant la gauche à l’époque unie sur un Programme commun de gouvernement, aurait été d’affirmer hautement qu’il avait ce monopole du cœur, non évidemment en tant qu’individu, mais en tant que porte-parole de ces pauvres dont il venait d’évoquer les difficultés de vie et pour lesquels il proposait une autre politique. Bref, que son adversaire jouait avec le mot pour ne pas avoir à reconnaître le réel : la contradiction essentielle entre capitalisme dont lui, Giscard, et quel que fût son rythme cardiaque, était le serviteur, et altruisme dont lui, Mitterrand, était le garant, non parce que son cœur battait sur un rythme différent, mais parce qu’il était socialiste.

L’absence de cette réponse politique, la seule qui fût cohérente avec le problème du « cœur » signifia, en ce printemps 1974, un hiatus entre la conviction affichée et la conviction profonde du candidat socialiste de l’union de la gauche.

V. Giscard fut donc élu.

Ses invitations à dîner chez les simples particuliers, celle des éboueurs conviés à manger un croissant à l’Elysée, ses prestations d’accordéoniste, de skieur et de footballeur, ses causeries devant la cheminée, en compagnie de son épouse et de son chien, sa connivence ahurissante avec l’empereur Bokassa 1er… révélèrent soit que la pudeur affichée lors du débat n’était qu’un exercice de style, soit qu’elle devait être transgressée par un opportunisme démagogique, soit les deux.

Ces paradoxes non résolus entachèrent les réformes qu’il fit voter – le droit à l’IVG, le divorce par consentement mutuel, la majorité à 18 ans… – d’un soupçon inaltérable.

Peut-être avait-il besoin pour se croire aimé, de signes émis par le public dont Barbara chantait, dans et pour son malheur, qu’il était sa « plus belle histoire d’amour » ?

La réponse, dont il ne se remit pas et qu’il essaya vainement d’annuler, arriva en 1981.

L’ange et la bête

[Les voisins d’un appartement de Bruxelles qui, vendredi 27 novembre, appelaient la police pour se plaindre d’un tapage nocturne, ignoraient qu’ils allaient causer une déflagration au sein du Fidesz, le parti ultraconservateur du premier ministre hongrois, Viktor Orban. Les policiers, arrivés sur place pour constater une infraction aux mesures de confinement en vigueur dans la capitale belge, troublaient alors une partie de débauche sexuelle, avec alcool et stupéfiants à la clé. Parmi la vingtaine de personnes présentes, essentiellement des hommes, deux diplomates ont rapidement invoqué leur immunité.

Un troisième individu, qui avait tenté de s’échapper en dégringolant, à moitié dénudé, le long d’une gouttière, était retrouvé les mains ensanglantées. Démuni de tout papier d’identité, il invoquait, lui aussi, son statut diplomatique et dévoilait qu’il était Jozsef Szajer, eurodéputé et pilier du Fidesz, une formation pour laquelle il a siégé sans discontinuer depuis l’adhésion de son pays à l’Union européenne (UE), en 2004.

Interrogé mercredi 2 décembre par le quotidien Het Laatste Nieuws, le propriétaire de l’appartement et organisateur de la soirée affirmait « ne pas comprendre où est le problème ». « Nous étions tous très prudents, nous avions déjà tous eu le coronavirus », expliquait-il. « Ma salle de séjour s’est soudain remplie d’agents réclamant nos papiers d’identité. Mais comment pouvions-nous les produire? Nous ne portions même pas un slip ».] (Le Monde du 2/12/2020)

J. Szajer (qui déclare que la drogue trouvée dans son sac a été mise à son insu) a démissionné.

Le fait-divers qui oscille entre le burlesque et le pathétique ne mériterait qu’un vague sourire s’il n’était l’illustration d’une réalité humaine mise en évidence au moins depuis le 17ème siècle par Pascal  [« L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête »] et si elle ne concernait non un individu mais le pouvoir politique en Hongrie.

Le puritanisme est la valeur refuge des (soi-disant) anges. Certains disent qu’ils n’ont pas de sexe. Leur obsession à vouloir en limiter l’usage et les effets pourrait laisser penser que cette absence n’est qu’un leurre agité pour s’autoriser des licences qu’ils interdisent aux autres.

Tartuffe n’est pas loin.

Il y a dans la formule de Pascal le « malheur ».

Le jansénisme n’est pas loin.

(cf. article Pascal du 6 août)

Les procès de N. Sarkozy

 La mise sur écoute des téléphones portables de Nicolas Sarkozy / alias Paul Bismuth et de son avocat / ami Thierry Herzog a permis de révéler, entre autres, cet extrait d’une conversation entre les deux hommes. Elle concerne Gilbert Azibert, un magistrat (lui aussi mis en examen) avec lequel M. Herzog vient d’avoir un entretien et qui est sollicité pour obtenir des informations sur une autre affaire concernant N. Sarkozy :

« Je lui ai dit qu’après tu le recevrais…, commence Thierry Herzog
— Moi, je le fais monter…
— Il m’a parlé d’un truc sur Monaco…
— Ben t’inquiète pas, dis-lui. Je m’en occuperai parce que moi je vais à Monaco et je verrai le prince »
, répond l’ex-chef de l’Etat. (Le Monde du 1/12/2020)

Les avocats des prévenus ont tenté (en vain, jusqu’ici) de faire annuler ces écoutes au motif qu’elles n’étaient pas conformes à la procédure et l’avocate de N. Sarkozy tente actuellement la même chose devant le tribunal.

La focalisation sur la forme, détachée du fond, n’est pas nouvelle et elle est souvent un des ressorts de l’indignation utilisés au cinéma (cf : Les 7 de Chicago).

On verra ce que diront les juges confrontés, en même temps que l’opinion publique – ils le savent – ,  à ces indices dont l’importance est proportionnelle à l’acharnement des avocats à les faire annuler.

Le problème posé par les procès de N. Sarkozy et, à un autre niveau, par les affaires policières actuelles, est celui de la tolérance commune  de l’ « en-deçà / au-delà du droit » dont a bénéficié et bénéficie encore le monde  politique, le monde de l’ « entre soi » du pouvoir.   

Les téléphones/caméra et l’Internet des réseaux sociaux contribuent, par le réel qu’ils montrent, à révéler, comme malgré eux, le danger que fait courir le « tous pourris » idéologique du FN/RN : jusqu’à l’émergence de ces technologies, le « tous pourris » pouvait prendre des proportions fantasmatiques parce qu’il était alimenté par l’obscurité et le silence. La réalité crue qu’elles donnent à voir oblige le pouvoir à parler de ce qu’il niait jusqu’ici, ce qui conduit, par effet de dialectique, à l’émergence d’ un réel désormais autre que celui qui constituait le terreau idéologique d’extrême-droite.

La mise en examen d’un ancien chef d’état dit à la fois que la loi s’applique à tout le monde et que N. Sarkozy est un individu, pas une fonction.

Une relaxe n’annulera pas le processus en cours.

Se prévaloir de son statut d’ancien président pour rejeter une accusation est analogue à se prévaloir de  La République  pour s’opposer à une perquisition. L’inacceptable pour J-L Mélenchon vaut pour N. Sarkozy.

Proust à la Comédie Française

La Comédie Française  propose actuellement des lectures de A la recherche du temps perdu, de Proust. Le confinement lié à la pandémie est à l’origine de cette décision (un acteur ou une actrice lit pendant une heure), mais, quel que puisse être le talent des uns et des autres, je pense qu’il s’agit d’un « spectacle » inadapté, sinon un contresens de la démarche que propose l’auteur.

Le « perdu » dont s’il s’agit est celui de l’objet dont on découvre après l’avoir retrouvé qu’il était perdu.

L’événement déclencheur est connu : l’auteur/narrateur est chez sa mère. Elle lui offre une tasse de thé et une madeleine.

« Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. »

Ce qui sort de la tasse de thé et de la madeleine (et dont l’identification n’est pas immédiate), est le signe que le temps que l’on pensait perdu ne l’est pas, qu’il est donc possible, non de le retrouver tel quel, ni même de le reconstruire, mais, par le moyen de  la littérature, de vivre ce que Proust appelle la vraie vie.

L’expérience de la tasse de thé est de l’ordre du banal. Ce qui l’est moins, c’est ce qu’on peut en faire.

Ainsi.

Une sensation – peu importent sa nature et ce qui la provoque – fait surgir dans le moment où vous l’éprouvez un « autre chose » que ce que vous vivez dans le présent, ou, si vous ne parvenez pas à l’identifier dans l’instant, la certitude qu’a existé cet « autre chose ».

Par exemple : vous êtes dans votre salle de bains. Vous prenez machinalement comme tous les jours le tube de dentifrice et votre brosse à dents. Mais ce jour-là et à cet instant, ce geste vous transporte dans une autre salle de bains, celle d’une chambre d’hôtel ou d’une location ou d’une maison d’amis, peu importe.

Comment expliquer ce « déjà vécu » ? Ce geste, banal d’apparence, que vous avez accompli dans cette autre chambre, il y a huit jours, six mois ou trois ans, avait une importance, une signification dont vous n’aviez pas conscience : il était lui-même  en relation avec un investissement dans ce lieu, ce voyage, ces amis…

Ce qu’il fait surgir signifie, en même temps que l’investissement lui-même, l’existence en vous d’un matériau disponible, en attente, un matériau de mémoire, si ce que dit la mémoire est bien le signe imprimé d’un investissement apporté dans un lieu, un événement, une personne.

Autrement dit, ce que vous venez d’expérimenter, là, dans votre salle de bains peut se reproduire ailleurs, avec d’autres objets, d’autres gestes.

Vous avez alors le choix : ou bien vous vous contentez de noter ce signe dans ce qu’il a de narratif – tiens, ça me rappelle… – et vous « oubliez », ou bien vous vous arrêtez pour tenter de repérer quelle a pu être, plus que l’investissement lui-même, sa signification : s’il s’est imprimé dans votre mémoire, c’est qu’il n’est pas anodin.

En d’autres termes : ou bien vous continuez dans le mouvement horizontal qui est souvent perçu comme le plus important sinon le seul (allez ! allez ! on avance !) ou bien vous prenez le temps de trouver – plus que de retrouver – non le temps lui-même, mais ce que dit de la vie, de votre vie, cette coïncidence sensible.

Le narrateur raconte donc comment il est conduit à écrire ce qu’il est en train d’écrire et que l’auteur va nommer A la recherche du temps perdu

On sait que l’accueil des éditeurs auxquels Marcel Proust envoya la première partie (Du côté de chez Swann) ne fut pas ce qu’il en escomptait.

« Je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil. » (Ollendorf)

Gallimard refusa, lui aussi, notamment sur les conseils de Gide, qui faisait partie du comité de lecture et qui avait été rebuté, dit-on, par ce passage : « [Tante Léonie] tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire […]  » *

Grasset accepta le manuscrit sans le lire, parce que Proust lui proposa de l’éditer à compte d’auteur.

Le livre (2400 pages  – Edition Quarto chez Gallimard) est aujourd’hui une référence dont on sait qu’elle est souvent limitée à la tasse de thé et à la madeleine. Beaucoup ont commencé à lire et se sont arrêtés en cours de lecture.

Le problème n’est pas dans le nombre de pages mais dans la démarche qui est tout sauf celle de la narration, du récit linéaire de l’horizontalité.

Il s’agit non de prendre le temps de la lecture d’un objet extérieur qui raconte une histoire, mais celui de comprendre la nécessité de l’investissement (qui imprime la mémoire) dans les lieux, les personnes, et ce que signifie cette nécessité, pour nous ; autrement dit, l’arrêt est celui d’une verticalité de forme non philosophique, réflexive, mais celle d’une esthétique qui emprunte les traits du récit romanesque qui a pour support un monde en train de mourir (avant et début de la guerre de 14) qu’a fréquenté et bien connu l’auteur dont l’homosexualité, qui ne peut pas alors dire son nom, et la fragilité de santé qui lui fait côtoyer la mort depuis sa naissance, lui permettent la distanciation.

La vraie vie que vit Marcel Proust n’est donc pas celle des lieux, des événements et des personnes de son roman, mais celle qu’il vit, le stylo à la main ou dans la dictée, pendant quinze ans, dans une chambre tapissé de liège, écrivant la nuit, dormant le jour, souffrant d’asthme et rescapé deux fois de la mort, à sa naissance et à sept ans.

Autrement dit, la lecture de A la recherche du temps perdu est difficile en ce sens qu’elle présente l’aspect d’une horizontalité qu’elle n’est pas.

Lire l’œuvre comme un roman de récit équivaut à vouloir parcourir le musée du Louvre dans la même journée avec l’ambition de saisir et retenir le contenu de toutes les salles.

Il s’agit d’un discours intérieur dont la forme d’écriture est la plus signifiante : la phrase n’est pas l’équivalent de,  elle est une musique dont la tonalité et le mode sont ceux de l’investissement individuel apporté par le lecteur dans les gestes (apparemment) banals de sa vie quotidienne en tant qu’ils peuvent être les outils d’impression de mémoire.

Voilà pourquoi la lecture par des comédiens de l’œuvre est sans objet autre que le plaisir illusoire de donner à entendre à d’autres une musique qui n’est déchiffrable et audible que par celui qui lit et à son rythme.

*Les vertèbres seraient dues à une erreur de la dactylographe qui avait travaillé à partir d’une sténographie du texte dicté par Proust. En réalité, c’est  » véritables  » qu’il fallait lire, ce qui restitue un sens limpide à la phrase :  » Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, où les véritables transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines…« 

Il n’empêche que, erreur ou pas, (Proust resta sans réponse) vertèbres s’accorde très bien avec pâle et fade et que l’image est intéressante.

Le casseur

Le casseur (« vrai » ou pas, manipulé ou pas, peu importe) signifie du fait de son existence même qu’il n’y a pas d’autre « ordre » de vie sociale envisageable en-dehors de celui qui est contesté par « la manifestation » de ces dernières années.

Il est un symptôme analogue, d’un degré de violence évidemment tout autre, à celui du chahut de la contestation dans l’école : le « discours scolaire » ne convient pas ou plus, aucun autre n’est perçu comme envisageable, d’où le chaos, relatif et limité à la salle de classe, du rejet brut.

Les manifestations syndicales sont faiblement suivies et elles ne sont plus unitaires. Les manifestations des partis politiques ont disparu.

La contestation majeure, aujourd’hui, transversale  et non structurée (cf. articles : gilets jaunes – 13/11/2019 / L’article 24 – 19/11/2020), vise, plus ou moins confusément,  un mode de société perçu sans solution alternative. L’écologie en tant qu’elle est constituée en partis n’en est pas une.

Le casseur – il est là pour nous rappeler l’absence de perspective, autrement dit l’impasse – n’existait pas dans les manifestations syndicales et politiques (avant la fin des années 80) dont le service de l’ « ordre » – assuré par les organisateurs –  était aussi la métaphore d’un nouvel « ordre » possible.

Son message de chaos s’apparente au nihilisme d’une forme de l’anarchie du 19ème/début 20èmesiècles qui produisait, à la marge, un extrémisme meurtrier plus ou moins aveugle, et à celui d’aujourd’hui (fin 20ème/début 21ème siècles) dont le recours antinomique avec la religion encore associée au pouvoir (islam) peut être compris comme le signe de  l’obsolescence de la réponse religieuse.

L’inacceptable, la honte et l’exemplarité d’E. Macron

« Les images que nous avons tous vues de l’agression de Michel Zecler sont inacceptables. Elles nous font honte. La France ne doit jamais se résoudre à la violence ou la brutalité, d’où qu’elles viennent. La France ne doit jamais laisser prospérer la haine ou le racisme », a écrit Emmanuel Macron, vendredi 27 novembre, sur Facebook. Le président de la République réclame « une police exemplaire avec les Français, des Français exemplaires avec les forces de l’ordre comme avec tous les représentants de l’autorité publique ». (Le Monde du 28 novembre)

1- L’inacceptable 

Pour moi, simple citoyen, ce ne sont pas les images de l’agression qui sont inacceptables, mais l’agression qu’elles montrent.

Parce que, dit le lapsus, si ce sont les images qui sont inacceptables, il suffit de les supprimer, autrement dit d’interdire la caméra, bref, d’écrire un article 24.

2- La honte

C’est un sentiment commode qui transforme la faute en petit nuage éthéré.

Nous ? Un pluriel de majesté ? La collectivité ?

Dans ses discours  E. Macron n’emploie pas ce pluriel de majesté, il dit « Je veux ».

Quelle « faute » avons-nous donc commise ? demande encore le lapsus.

3 – La France ne doit jamais…

Qui est La France ?

Quel est le principe moral sur lequel s’appuie cette injonction ?

Quelle est la pulsion à laquelle est-elle censée s’opposer ?

Là, c’est la République qui pose les questions.

4 – Exemplarité

Pour la France, ses citoyens, les dépositaires de l’autorité, je n’ai pas d’autres critères que « Liberté, Egalité, Fraternité », dit encore la République qui ne se reconnaît pas dans la morale de l’accommodement.

Ce que ne montre pas la vidéo

1 – Très peu sérieusement… encore que… :

Michel Zecler, un producteur de musique, a donc été interpellé il y a quelques jours à Paris par trois policiers. L’événement a été filmé par une caméra de surveillance installée dans l’entrée de son studio. La vidéo est visible sur Internet. Une bonne dizaine de minutes d’images très nettes.

On voit en effet très nettement :

– qu’il s’agit d’un homme à la peau noire – mais, comme je ne cesse de  le rappeler chaque fois que des policiers tapent, ici, comme ailleurs,  sur un homme à la peau noire, ça n’a aucun rapport,

– que les trois policiers ont avec lui une relation qui témoigne en même temps d’une grande proximité et d’une grande énergie.

Ces trois policiers (il paraît qu’il y en a un quatrième, qui ne serait pas entré, peut-être un timide) ont très bien expliqué et avec une belle unanimité quelle avait été l’attitude agressive de cet homme qui les a attirés malgré eux dans son studio, les a frappés et a tenté de prendre leurs armes à lui tout seul parce qu’il est très fort.

J’ai donc très attentivement regardé la vidéo.

Eh bien, je pense qu’est évidente l‘intentionnalité de nuire de la vidéo, puisqu’elle ne montre pas, non seulement la violence toute bestiale de Michel Zecler, mais surtout qu’il tire la langue aux policiers ! En ne révélant pas ce geste d’agression linguale qu’on ne voit absolument pas, la vidéo porte atteinte à leur intégrité physique et psychique, ce qui permet de comprendre leurs tentatives, certes un peu brouillonnes, de prendre appui, certes de manière un peu appuyée, là où  ils peuvent – mais quelle idée aussi d’avoir une entrée de studio aussi exiguë qui ne permet même pas la distanciation sanitaire ! –  pour récupérer cette intégrité mise à mal par ce coup de langue invisible, donc sciemment dissimulé par la caméra.

Cette situation de grave mise en danger de gardiens de la paix* (mais non, on ne rit pas) n’aurait pas existé si l’article 24 de la loi dite de sécurité globale avait été voté, ce qui aurait conduit à débrancher la caméra pour éviter toute atteinte à une intégrité psychique et physique policière.

* Ce qui prouve qu’ils le sont, c’est qu’ils n’ont même pas pensé à lever la tête pour repérer une éventuelle caméra ! Vous voyez bien que c’est le signe de l’angélisme le plus pur. Ah ? Ça pourrait signifier aussi un sentiment d’impunité ? Ah, bon ?  Quelle idée !

2- Nettement plus sérieusement :

Le problème, aigu aujourd’hui, relatif aux libertés et au maintien de l’ordre, en principe républicain, est abordé par le président sous l’angle de la stratégie électorale avec le procédé bien connu de la dualité bon, gentil/brute, méchant.  

 L’humanisme sensible affiché d’E. Macron, la brutalité provocante de G. Darmanin (il disait, il n’y  pas si longtemps je m’étouffe quand j’entends parler de violences policières),  – peu importe le degré de sincérité de l’un et l’autre – vise à présenter le premier comme le bon qui hélas doit supporter le méchant pour la raison de grand bon sens qu’on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, qu’il faut mettre les mains dans le cambouis, aller au charbon…

C’est lui qui a choisi cet adepte de N. Sarkozy, comme Dieu choisit le diable pour se faire valoir. G. Darmanin n’a peut-être pas connu Paul Ricœur.

Les électeurs de droite et d’extrême-droite que le président  cherche à capter en donnant des gages à certains syndicats de police (la majorité des policiers vote pour le RN/FN) sont sensibles, plus ou moins confusément, à une idéologie, profonde et latente,  qui sous-tend les  slogans réducteurs et populistes que l’on connaît.

La stratégie, elle, joue non sur les idées mais sur l’écume émotionnelle des opinions à l’emporte-pièce, et elle  peut  être efficace par météo (relativement) calme.

C’est ce qu’a réussi N. Sarkozy en 2007. Seulement, lui, revendiquait une idéologie de droite disons musclée (cf. la racaille et le Kärcher) de sorte que le pas à franchir pour l’électorat encore plus à droite n’était pas grand et ne demandait pas de reniement.

La frange électorale de droite et un peu d’extrême-droite que vise E. Macron est aux antipodes du discours des Lumières qui émaille ses discours destinés à rappeler sa culture humaniste surtout à ceux qui sont aux deux centres, droit et gauche.

L’électorat que doit fixer le ministre de l’intérieur peut très bien se laisser aller à « préférer l’original à la copie », comme disait quelqu’un qui connaît, lui aussi, la rhétorique.

A l’opposé, il est possible que certains de ceux qui ont voté par défaut pour E. Macron en 2017 éprouvent de la lassitude à continuer à faire semblant de ne pas écouter ce qu’il veut leur faire entendre.  

Et puis, il est difficile de prévoir la météo deux ans à l’avance.

3- Maintenant, la question.

L’humour du 1 n’est pas vraiment une nouveauté, le sérieux du 2 constituerait, si j’ai bien entendu le journal de France Culture, pendant la pause de midi, le fond de l’éditorial du Financial Times de ce jour, en d’autres termes, l’objet de cet article ne peut pas ne pas être une préoccupation du Président et de ses conseillers qui, s’ils sont très occupés par l’électoralisme, pensent, et lisent forcément la presse, même étrangère.

Alors ?

De deux choses, l’une : soit la stratégie va fonctionner et mon article est vain, soit, compte tenu de la contradiction sans résolution apparente entre le discours présidentiel humaniste d’une part, ce que signifient les agressions policières et le projet de loi dit de « sécurité globale » qui, entre autres, tend à en évacuer les preuves d’autre part, nous arrivons au terme d’un processus politique.

En entassant, pour ceux qui le peuvent et selon les moyens dont ils disposent, les petites pierres de laïcité, de République, de démocratie, de liberté, d’égalité et de fraternité les unes sur les autres, peut-être parviendrons-nous à temps à construire une digue de conscience politique suffisante pour empêcher un tsunami ?

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Le football et Maradona

La dérision de nombreux commentaires dans les réseaux sociaux est une arme à manier avec prudence. Surtout quand elle vise, à travers l’itinéraire du héros, le seul jeu collectif qui connaisse un engouement planétaire.

Qu’on l’apprécie ou pas, il est le signe d’un enjeu important.

Sinon ?

D’abord, la question de l’engouement planétaire pour le football et les passions qu’il suscite sur le terrain et dans les tribunes. Nul autre sport collectif n’atteint de telles dimensions.

Ensuite, le besoin, vieux comme l’humanité, du héros (celui qui s’approche des dieux) et ce qui le rend possible. Ici, le jeu du football, qui peut paraître dérisoire comme est dérisoire toute manifestation dès lors qu’on s’en distancie, mais qui est l’expression – sur le mode ludique – d’un enjeu évidemment tout autre.

Sinon ?

Enfin, il y a la vie de l’homme qui n’est le demi-dieu que dans les représentations de ceux qui en ont besoin. Au quotidien, il n’est que comme nous.

Ici, la dérision a ceci de commode qu’elle évite le questionnement. Une manière de… botter en touche. Mais ça, c’est plutôt le rugby. Un sport collectif qui propose une autre facette de la problématique illustrée, sur le mode qui lui est propre, par le jeu du football qui consiste à propulser un objet dans un réceptacle.

Une catharsis ?

* Le football oppose deux équipes dont la masculinité ou la féminité (symbolique) n’est déterminée que par le résultat. Historiquement, la problématique (la part de « masculin » et de « féminin » dans tout être) concerne plus les hommes que les femmes.