Littérature 4 (Mallarmé)

Stéphane Mallarmé (1842-1898) fait partie de la génération postromantique.

Romantisme.

Sous la monarchie absolue des 17ème  et 18ème siècles, l’individu n’existe pas, noyé dans le groupe indistinct des sujets de Sa Majesté. Le « je » n’est pas possible. Avec la Révolution naît l’individu, sujet grammatical et social. Comme l’enfant qui bascule de l’âge épique (les réponses précèdent les questions) dans l’âge philosophique, l’homme de  la fin du 18ème siècle doit désormais construire les réponses aux questions que lui pose le nouveau rapport au monde.

Au 19ème siècle, le poète est le « moi » confronté au tragique de sa destinée (A. de Vigny, A. de Musset, G. de Nerval…) et l’inspiré visionnaire d’une fraternité de progrès (A. de Lamartine, M. Desbordes-Valmore, G. Sand, V. Hugo…).

Charles Baudelaire oppose l’esthétique du dandy,  de la modernité.

Sous son influence, Mallarmé, comme les poètes dits « parnassiens » (Th. Gautier, Th. De Banville, Ch. Leconte de Lisle, J-M de Heredia…) qui voulaient sortir l’art de la fonction sociale (le mont Parnasse était celui d’Apollon et des Muses),  et, dans un registre autre, P. Verlaine et A. Rimbaud, se veut d’abord compositeur de formes plastiques et musicales.

Ce poème dit « en –yx » en est un exemple célèbre qui suscite des explications plus ou moins convaincantes (voir sur Internet).

Le voici.

Ses purs ongles très-haut dédiant leur onyx,

L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,

Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix

Que ne recueille pas de cinéraire amphore 

Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,

Aboli bibelot d’inanité sonore,

(Car le maître est allé puiser des pleurs au Styx

Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)

Mais proche la croisée au nord vacante, un or

Agonise peut-être selon le décor

Des licornes ruant du feu contre une nixe,

Elle, défunte nue en le miroir, encor

Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe

De scintillations sitôt le septuor.

A première lecture, aucun sens évident : le vocabulaire, la construction syntaxique,  rien ne correspond au langage habituel. Ici et là, quelques mots du registre de la mort (Angoisse, cinéraire, agonise, défunte …) qui indiquent une tonalité, sans plus.

En contradiction avec cette nouveauté, la structure connue, ancienne, du poème :  le sonnet (2 quatrains, 2 tercets qui, par-delà les 17ème et 18ème siècles, renvoie au 16ème siècle de Ronsard), inspiré par la Renaissance italienne qui autorise le « je » que Richelieu interdira.

L’articulation « Mais » au début du vers 9 oppose les deux quatrains aux deux tercets.

Opposition entre quoi et quoi ?

La première forme est celle d’une main levée de teinte suggérée claire (purs, onyx) et féminine par la finesse et les ongles (très hauts, onyx).

La main levée d’une femme. Elle, vers 12.

Le participe (dédiant) qui évoque une destination, fait attendre le verbe conjugué principal – soutient – dont l’objet (maint rêve vespéral) est développé par une relative (que…) dans une phrase terminée par une parenthèse explicative (vers 7 et 8).

Le sujet (l’Angoisse – la personnification accentue la dimension tragique), le moment (minuit), le flambeau (lampadophore – deux mots grecs  = qui porte la lumière), les négations, le plus rien (brûlé, vide, nul, aboli) tout indique le funèbre, l’absence, la mort.

Le ptyx (néologisme) désigne un objet de décoration (certains expliquent qu’il s’agit d’un coquillage dont la vacuité peut évoquer le bruit de la mer… pourquoi pas… mais il n’est pas indispensable de lui donner une identité) que son inertie rend laid (le mot sonne mal à l’oreille) et vide de sa fonction (aboli bibelot d’inanité sonore) comme le mythe est vidé de sa fonction culturelle  (le Phénix ne renaît plus de ses cendres).  

La parenthèse (présentée comme telle dans une deuxième version) donne à l’explication (Car…) une importance secondaire : la mythologie grecque (le Styx est, dans les Enfers, le fleuve qui sépare le monde des vivants de celui des morts) résumée à ce seul objet n’est plus, comme le Phénix, d’un quelconque secours pour le maître, (le magister, celui qui a la connaissance ?) : Néant.

Sous la forme verticale de la main levée, deux blocs, l’un domestique (crédences, bibelot, salon), l’autre culturel (Phénix, amphore, Styx), deux mondes intérieurs désormais stériles, vains.

Mais… Une fenêtre s’ouvre (vacante) sur l’extérieur, la nuit.

Comme si la main levée montrait le ciel étoilé (or) où jouent des figures fantastiques (licornes, nixe = nymphe de la mythologie germanique)… avec une énigme de construction : Agonise, (agoniser est intransitif = il ne peut se construire avec un complément d’objet) pourrait signifier ici tuer (le décor)…, à moins que le décor ne précise or.

Le ciel étoilé sans les références culturelles grecques, classiques… celles du sonnet de la Renaissance qui redécouvrit l’antiquité grecque ?

Le second tercet fait apparaître l’image (en le miroir) de Elle dépouillée du suaire de la tombe (défunte nue), dans une représentation symboliste (cf. Odilon Redon)  peut-être dépassée – encor que, (la locution marque la réserve) – par une projection – dans l’oubli fermé par le cadre dessine la fenêtre ou le miroir ? – dans l’espace stellaire (le septuor pourrait être la grande-ourse) pour l’éternité lumineuse (fixe, scintillations).

Le poème dont l’esthétique rompt avec l’esprit du sonnet dont il emprunte la forme,  pourrait évoquer un tableau de Giogio de Chirico.

2 commentaires sur « Littérature 4 (Mallarmé) »

  1. Ce sonnet a fait effectivement couler beaucoup d’encre. Une version antérieure a pour titre; « sonnet allégorique de lui-même ». J’y vois pour ma part un mini art poétique : le ptyx est une pure succession de sons (ptx) sans sens, qui pourrait reprendre tout les mots se terminant en yx, souvent à référence antique. Or l’on sait que pour Mallarmé la poésie devait être musicale et non référentielle, d’où le champs sémantique du vide que tu relèves. Tous ces mots antiques sont « aboli bibelot d’inanité sonore », non musicaux et donc non intéressants. La poésie parnassienne et Théophile Gautier (« l’art pour l’art ») revendiquaient la suppression du sujet romantique et lyrique, le « je », comme tu le dis au début, pour que les mots parlent d’eux-mêmes dans leur musicalité,

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  2. Mon commentaire est incomplet, (mauvaise manipulation)voici la suite :

    musicalité, En ce sens, les allitérations de »aboli bibelot » en sont la démonstration éclatante. Les mots antiques, rares et précieux, ne sont que de l’or agonisant.

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