Littérature 5 : La chanson du Mal-aimé (1)

Apollinaire en commença l’écriture en 1903 après qu’Annie Playden (jeune femme anglaise rencontrée en Allemagne – ils y vécurent une relation amoureuse d’une année) eut, à Londres où il l’avait rejointe, refusé sa proposition de mariage.  

Il publia le poème en 1913 dans le recueil Alcools.

Chanson est à comprendre dans le sens de « chanson de geste » (du latin gesta : ce qui est fait, accompli, en particulier les actes héroïques des épopées, comme l’Iliade et l’Odyssée – 8ème  siècle avant notre ère –, la Chanson de Roland –11ème siècle…).

L’épopée (deux mots grecs signifiant « fabriquer un poème »), ici, est intérieure, composée par l’amant éconduit qui construit une geste à la mesure de sa déconvenue. Un Don Quichotte dont les moulins à vent seraient le mal-amour imputé à Annie. Il reconnaîtra plus tard qu’il ne fut pas mal aimé mais mal aimant.

L’histoire commence à Londres où il se rendit deux fois pour tenter de la convaincre. Sans succès. Elle partit ensuite pour les Etats-Unis.

La scène initiale est une construction romancée du rejet. Mi-réaliste, mi-fantastique, cinématographique, dans les rues de Londres, en deux temps.

C’est après le premier que commence la geste.  

Apollinaire notait en permanence sur des carnets, sur des bouts de papier dont il bourrait ses poches, des références d’événements, des noms, des mots, des anecdotes. Curieux de tout : la Bible, les mythologies, l’Histoire, les petites histoires… tout l’intéresse, tout est prétexte et support d’imaginaire, de reconstruction.

Le refus d’Annie va ouvrir le champ d’une bataille entre les affects de la déconvenue et les héros de sa culture appelés à la rescousse.

300 octosyllabes. Un livret. Une partition. Un opéra.

Les cinq vers de la dédicace écrits dix ans après pourraient constituer l’ouverture.

                                                                                       à Paul Léautaud

                                                 Et je chantais cette romance

                                             En 1903 sans savoir

                                    Que mon amour à la semblance

                                  Du beau Phénix s’il meurt un soir

                                      Le matin voit sa renaissance.

Et

Avec l’imparfait, le présent revient dix ans en arrière : est im-parfait ce qui n’est (n’était) pas achevé, qui dure (durait). En l’occurrence la souffrance de celui qui se croit mal-aimé et dont le désamour s’aggrave d’une ignorance, donnée comme absolue (sans savoir) le temps bref du vers 2, avant que la précision de l’objet (Que…v.3) ne vienne la relativiser.

Une confidence faite de ruptures syntaxiques apparentes (savoir Que / semblance Du beau Phénix), et d’échos croisés (meurt/soirmatin/renaissance), propres au langage poétique, pour dire l’illusion-romance de la mort de l’amour.

Romance exclut le tragique, et, semblance, fragile et ténue comme un reflet, lie mon amour et beau Phénix pour la vie sans fin recommencée. Cf. « La joie venait toujours après la peine » (Le pont Mirabeau)

Et… peut avoir la résonance de « Et dire que ! ».

     

                                      Un soir de demi-brume à Londres

1                                     Un voyou qui ressemblait à

                                    Mon amour vint à ma rencontre

                                         Et le regard qu’il me jeta

                                     Me fit baisser les yeux de honte

  

                                     Je suivis ce mauvais garçon

                                 Qui sifflotait mains dans les poches

2                                 Nous semblions entre les maisons

                                     Onde ouverte de la Mer Rouge

                                     Lui les Hébreux Moi Pharaon

    

                              Que tombent ces vagues de briques

                                        Si tu ne fus pas bien aimée

3                                    Je suis le souverain d’Egypte

                                        Sa sœur-épouse son armée

                                      Si tu n’es pas l’amour unique

         

                              Au détour d’une rue brûlant

                                     De tous les feux de ses façades

4                                Plaies du brouillard sanguinolent

                                      Où se lamentaient les façades

                                        Une femme lui ressemblant

                                    C’était son regard d’inhumaine

                                         La cicatrice à son cou nu

5                                      Sortit saoule d’une taverne

                                        Au moment où je reconnus

                                      La fausseté de l’amour même

La métaphore qui ouvre la geste (maisons/Onde ouverte) est incluse dans une double comparaison (ressemblait / semblions) qui pervertit le discours du récit biblique : le voyou / Hébreux est un prostitué séducteur. A la différence du semblance de la dédicace, ressemblait – sans résonance – rapproche  deux termes (voyou/ Mon amour) dont le premier précipite le second dans le caniveau (…honte… Je suivis…).

Rouge (le seul mot sans écho de rime ou d’assonance : rouge <> poches) est le signe sonore du premier basculement dans le présent épique après le récit au passé (passé-simple et imparfait) : l’épopée biblique vidée de son sens se substitue à la rencontre elle aussi désacralisée (Mon amour <> sifflotait mains dans les poches).

Les deux imprécations d’anéantissement (mort physique violente « Que tombent ces vagues de briques » – dégénérescence « sœur-épouse » – impuissance « son armée ») sont à la mesure de l’investissement affectif (bien aimée /l’amour unique) dans le passé (fut) et dans présent sublimé de la narration (est).

Ce qui intéresse Apollinaire, ce n’est pas le discours du mythe (ici biblique), mais sa dimension plastique qu’il utilise comme un décor pour un opéra moderne. Cf : A la fin tu es las de ce monde ancien (…) C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs / Il détient le record du monde pour la hauteur (…) dans Zone, premier poème d’Alcools.

Les strophes 4 et 5 ramènent dans la rue avant et pour un nouveau basculement.

Le rouge (plaies, sanguinolent) est cette fois celui de l’incendie nocturne des lumières noyées de la ville. Il est aussi celui de la cicatrice obscène d’une nouvelle figure prostituée, maintenant féminine, à laquelle le participe (ressemblant) qui clôt la strophe donne l’impact d’une apparition (4 v.5). Il faut attendre deux touches de cruauté, commise (regard d’inhumaine) et subie (cicatrice), pour que l’image s’anime d’un mouvement pathétique (sortit saoule).

C’était sonne comme un cri. Celui de l’homme séduit plongé dans un état second (Je suivis ce mauvais garçon), brusquement dessillé, découvrant ce qu’est l’amour-même. Sa  fausseté – inhérente – qui « flashe-back » le voyou de la première scène explique pourquoi le prostitué puis la prostituée ne sont pas des métaphores de la femme qui aime mal (Annie n’est pas le voyou ni la femme saoule), seulement des ressemblances.

J’interromps ici l’explication de sens, au seuil de la paraphrase et de l’affaiblissement de l’essentiel : les associations-chocs de formes, les couleurs, le rythme et la musique, par exemple :

Un soir de demi-brume à Londres

Que tombent ces vagues de briques

La cicatrice à son  cou nu…

Avant l’apparition d’autres figures héroïques.

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