La vieillesse, le naufrage et la mort

Deux extraits « bruts » de l’émission Les pieds sur terre du 8 mai. Cette émission de France Culture (13 h 30 – 14 h 00) présente des témoignages diffusés tels quels sur des sujets divers. Ils ne sont accompagnés d’aucun commentaire.

– Danielle 74 ans, dont le mari est hémiplégique.

« Je n’ai plus de vie sociale » « je n’ai plus ce demi-jour de liberté » (absence des aides de vie à cause de l’épidémie). « Il n’a plus de vision périphérique ; plus de facultés cognitives ; je n’arrête pas ; je bricole ; mains occupées, mauvaises pensées chassées ; mon seul moment tranquille c’est quand il est tranquille ; le monde est à moi ; mais je lui prépare son dîner ; (fabrication de masques artisanaux avec du Sopalin, des filtres à café) ; je pense à ces femmes dans les camps de concentration ; je n’ai pas de quoi me plaindre ; il y a toujours pire ; la vie n’épargne personne ; le naufrage de la vieillesse ; vivre comme si on devait mourir demain, on irait à l’essentiel, on serait moins bête ; je vais voir mon épou-vantable (elle précise qu’elle s’adresse ainsi à lui, sur le ton de l’humour) ; je prends des petits bonheurs… je regarde le rouge-gorge… » 

–  Rosine, 77 ans, vit avec son mari de 82 ans ; elle souffre d’une pathologie pulmonaire chronique et elle a déjà été hospitalisée en soins intensifs il y a trois ans, pendant trois semaines.

« Je voyais ma mort ; ce n’était pas un cauchemar ; un rêve ; des cloches, des sonneries de téléphone ; il y avait une familiarité avec la chose, ça ne me faisait pas peur ; il faut qu’on fasse ci, qu’on fasse ça, qu’on achète une concession… mais on ne fait rien… préparer ma mort, c’est une raison de vivre, une mainmise là-dessus, continuer à rester active , la mort ça fait partie de la vie, donc il ne faut pas en avoir peur ».

1 – « La vieillesse est un naufrage »

La formule se trouve dans les Mémoires du général de Gaule. Elle est illustrée par l’exemple du maréchal Pétain qui choisit de demander l’armistice puis de collaborer avec les nazis.

Les formules, comme les proverbes, donnent l’impression d’énoncer des vérités universelles. Elles sont le plus souvent des points de vue appuyés sur une idéologie, une croyance… (cf. l’article : dialogue sur les chemins de faire – 01/05/2020).

C’est le cas ici.

Le naufrage (association de deux mots latins qui indique une fracture) d’un navire est lié à des causes extérieures : il navigue, il ne souffre d’aucune avarie, quand souvient soit un iceberg soit un ouragan qui le brise et l’envoie par le fond.

La vieillesse n’a rien à voir avec ça : elle est une usure de la vie. Un navire usé ne navigue plus, sauf si son propriétaire a décidé d’outrepasser la limite de son autonomie, prenant ainsi la responsabilité d’une disparition dramatique en mer.

Ce qui revient à dire que nous sommes les « propriétaires » de notre vie et que, en-dehors de l’accident naufrageur qui arrive à tout âge, nous avons la possibilité de décider quand peut ou doit s’arrêter notre navigation.

La question est de savoir dans quelle mesure nous sommes libres ou pas de le faire.

2 – « Je n’ai pas de quoi me plaindre »

C’est un des éléments de réponse : non, nous ne sommes pas vraiment libres dans le rapport que nous construisons avec la souffrance et notre fin de vie.

Danielle relativise ses difficultés en les comparant avec celles qu’ont éprouvées les déportées des camps d’extermination nazie, dont Geneviève de Gaulle-Antonioz – nièce du général.

Mais que signifie cette démarche de relativisation qui conduit à « je n’ai pas de quoi me plaindre » ? Elle suppose qu’existe une échelle quantitative objective qui permettrait de nous indiquer quel est le degré des souffrances que nous rencontrons. Comme celle de Richter permet de mesurer l’amplitude des secousses sismiques.

Non seulement cette échelle n’existe pas, mais, aujourd’hui, l’hôpital indique clairement aux malades que c’est à eux d’évaluer le degré de leurs souffrances pour déterminer la quantité de sédatifs dont ils ont besoin.

La démarche de relativisation vient de la croyance que la vie est une vallée de larmes, que la femme doit enfanter dans la douleur et l’homme gagner son pain à la sueur de son front, bref  que nous sommes sur terre pour « en baver ». Tout est donc affaire de relativité par rapport à un mal nécessaire dont nous sommes responsables (cf. le péché originel).

Cet interdit de penser que la comparaison d’une souffrance n’a pas de sens, autre qu’une acceptation par injonction (la souffrance était considérée il n’y a pas si longtemps,  comme une épreuve divine, sainte et salutaire) touche à l’interdit de disposer de sa vie, donc d’y mettre fin, au motif qu’elle ne nous appartient pas, pas plus que la souffrance, et que la mort doit survenir au jour et à l’heure fixés.

 3 – La quiétude de la fin

«  Je voyais ma mort ; ce n’était pas un cauchemar ; un rêve ; des cloches, des sonneries de téléphone…ça ne me faisait pas peur… »

Rosine savait qu’elle était une candidate idéale au coronavirus et ses réflexions proviennent  de sa certitude d’être infectée et de mourir.

Ce qu’elle dit de son « rêve » pendant les soins intensifs antérieurs pourrait être une forme de discours de l’usure de la vie. Une expression du discours biologique du corps qui arrive au bout du chemin. Les cloches (celles de l’église), les sonneries du téléphone (les annonces du décès) apparaissent comme les expressions sociales normales, sinon banales, de la survenue de la mort… paisiblement abordée parce que « la mort ça fait partie de la vie ».

4 – le droit de disposer de sa vie et de se faire aider pour mourir

L’objection majeure est connue : cette reconnaissance accompagnée du droit d’assistance médicale serait une incitation à se débarrasser des personnes âgées dont l’état serait « gênant » pour des raisons diverses. Les autres concernent les procédures, pas la question elle-même.

Cette objection est analogue à celle qui était utilisée pour refuser l’abolition de la peine de mort (cf. l’article Prisons – 04/05/2020). Elle est en outre historiquement calée sur la croyance religieuse que la vie appartient à Dieu et qu’y « attenter »  est un péché mortel (il n’y pas si longtemps, l’église refusait les suicidés). Si cette dépendance divine n’apparaît plus explicitement dans les discours –  hors religions – elle se niche encore dans les recoins des interdits.

Cet interdit nourri de peur et d’hypocrisie – la pratique, dans les hôpitaux notamment, peut passer outre pour ceux qui sont en fin de vie – trouve un soulagement lâche dans l’existence, hors de nos frontières, d’officines qui, pour une somme non négligeable et sous certaines conditions, prend en compte votre choix et vous aide à mourir paisiblement.

Nous sommes donc dans une période intermédiaire (elle peut encore durer…) entre l’oukase et la demande de plus en plus pressante du droit de choisir le moment et les conditions de sa mort.

5 –préalable-corollaire de : « la mort ça fait partie de la vie, il ne faut pas en avoir peur. »

Un tel droit, qui n’est pas de l’ordre de la loi mais d’une « déclaration » (comme celle des droits de l’homme), a pour préalable la reconnaissance pour le sujet de la propriété de sa vie,  qui a pour corollaire l’apprentissage de la mort reconnue comme objet de savoir.

Ceux qui lisent mes articles sont au courant de l’analyse que je propose sur ce sujet.

28 juin 1919, 8 mai 1945, 11 mai 2020

La commémoration de la défaite nazie du 8 mai 1945 renvoie au 28 juin 1919.

Ce jour-là,  Clemenceau (France), Wilson (USA), Lloyd George (Grande-Bretagne) Orlando (Italie) imposaient à l’Allemagne un traité dont le caractère humiliant et provocant avait été dénoncé, notamment par un courant socialiste français. Le premier ministre britannique et le président américain avaient finalement accepté les conditions draconiennes imposées par Clemenceau : la guerre avec son cortège d’horreurs s’était principalement déroulée sur le territoire français, amputé depuis 1870 de l’Alsace et de la Lorraine.

L’Histoire a gardé de lui la figure de l’homme de guerre qu’on surnomma «  le Père la victoire » et gommé celle de l’homme politique de 1919, inflexible, animé de l’esprit de revanche et de  vengeance, bref, irresponsable.

Il imposa la signature du traité dans la galerie des glaces du château de Versailles où avait été proclamé l’empire allemand à la suite de la défaite française de 1870, et Hitler imposa la signature de l’armistice de juin 1940 dans le wagon de Rethondes où avait été signée celui de 1918…  

Des comportements qui prêteraient à sourire s’il s’agissait de jeux dans la cour de l’école.

E. Macron s’est, plus que référé, identifié au « Clemenceau dans les tranchées » quand il a invoqué, en mars, la guerre que nous aurait déclarée le virus. Sans doute pensait-il pouvoir se prévaloir un jour d’une victoire qui fasse oublier les failles d’une gestion sanitaire dictée par la pénurie d’outils et l’insuffisance programmée d’effectifs, ainsi que les conflits sociaux antérieurs à la pandémie, en particulier la réforme des retraites et l’utilisation, fortement contestée jusque dans les rangs de la majorité, du 49.3.

Les conditions difficiles de la mise en œuvre du déconfinement décidé pour le11 mai (transports en commun, écoles, relations sociales…) ont conduit le premier ministre à faire appel, le jeudi 7, au sens de la responsabilité des Français.

Après des semaines de discours infantilisants – la crise sanitaire ne fait qu’en souligner la pratique politique ordinaire –, cet appel ne peut être ressenti et compris que comme un procédé de dernier recours, un défaut de maîtrise, une faille.

Les reports, les refus, les interrogations, les incompréhensions, les décisions diverses prises par les maires, les présidents de régions, les responsables d’établissements scolaires etc., ces voix discordantes signifient une incertitude plombée par la menace d’un rebond de l’épidémie.

Les conditions sont réunies pour un risque majeur d’explosion de la peur suscitée par le virus et amplifiée en mars de manière irresponsable par le discours du chef d’une guerre sans ennemi.

L’annonce, non encore officielle à ce jour, d’une scission des députés de LREM – qu’elle devienne ou non effective n’est pas essentiel au regard du fait que la majorité parlementaire a été élue en référence non à une structure politique mais à un homme – est sans doute le premier signe d’une crise politique à venir.

Robert, Juliette, Cate… et les autres

Leurs noms de famille : de Niro, Binoche, Blanchett. Avec deux cents autres artistes et scientifiques, ils lancent dans Le Monde un appel intitulé « Non à la normale »

Extraits :

« La catastrophe écologique en cours relève d’une « méta-crise » : l’extinction massive de la vie sur Terre ne fait plus de doute et tous les indicateurs annoncent une menace existentielle directe. A la différence d’une pandémie, aussi grave soit-elle, il s’agit d’un effondrement global dont les conséquences seront sans commune mesure. »

« Le consumérisme nous a conduits à nier la vie en elle-même : celle des végétaux, celle des animaux et celle d’un grand nombre d’humains. La pollution, le réchauffement et la destruction des espaces naturels mènent le monde à un point de rupture. Pour ces raisons, jointes aux inégalités sociales toujours croissantes, il nous semble inenvisageable de « revenir à la normale ». La transformation radicale qui s’impose – à tous les niveaux – exige audace et courage. Elle n’aura pas lieu sans un engagement massif et déterminé. A quand les actes ? C’est une question de survie, autant que de dignité et de cohérence. »

– la première question que pose ce texte concerne ce qui est appelé « la normale ». Norma (latin) désigne l’équerre, puis la règle et la loi. La norme est définie selon des paramètres.  En l’occurrence des paramètres qui définissaient un ensemble de règles qui permettaient de vivre… et ne le permettent plus. Quels sont ces paramètres ?

– la seconde concerne la cause désignée : le consumérisme, pris ici non dans son sens originel de défense des consommateurs, mais dans celui de « société de consommation ». Qu’est-ce qui produit la société de consommation ?

– La troisième, la solution : pour cette « transformation radicale », qui  « exige audace et courage » soumise à « engagement massif et déterminé »  « Nous appelons donc solennellement les dirigeants et les citoyens à s’extraire de la logique intenable qui prévaut encore, pour travailler enfin à une refonte profonde des objectifs, des valeurs et des économies. » Quelle est cette « logique intenable », quels sont les moyens pour s’en « extraire », quels sont ces « objectifs », ces « valeurs » et ces « économies » qu’il faut refondre ?

« A quand les actes ? » Quels types d’actes ?

La tonalité de cet appel est sans aucun doute à la mesure de la gravité et de l’ampleur du problème : celle de l’urgence que réclame, si les diagnostics sont jutes, ce qui apparaît être une question de vie ou de mort, notamment pour l’humanité.

Mais que proposent concrètement ces personnalités ?

Rien, sinon des exhortations.

La « norme » évoquée est celle qui régit notre rapport à l’objet. L’objet, c’est ce qui n’est pas nous, qui est extérieur à ce que nous sommes. Ce rapport détermine à son tour le rapport production / consommation qui évolue au fil du temps et qui est réalisé aujourd’hui dans le système qu’on appelle le capitalisme : il faut produire pour consommer pour alimenter la production et ainsi de suite, pour la croissance, mesurée par le Produit Intérieur Brut

Si nous voulons changer la norme, il faut donc changer le rapport à l’objet, donc examiner pourquoi ce qui n’est pas nous est devenu un mode d’existence.

Autrement posé : s’il est nécessaire d’avoir (de l’oxygène, de la nourriture, un abri etc.), pourquoi avons-nous besoin, à des degrés divers, de confondre notre être avec l’avoir ?

 « S’extraire de la logique intenable qui prévaut encore » suppose qu’on affronte le réel, têtu, tenace, celui qui nous est spécifique (le discours obligé de la conscience, propre à notre espèce, de notre mort) dont la fuite nous conduit à nous entourer des protections illusoires que sont les objets quand ils deviennent des accumulations addictives.

Je développe cette analyse dans d’autres articles…

Est-ce ainsi que les hommes vivent…

Cette question est extraite d’un des poèmes du Roman inachevé que Louis Aragon écrivit dans les années 1950.  (Léo Ferré l’a mis en musique et chanté). Malgré la forme, elle n’est pas une question.  Trois fois reprise, non comme un refrain mais comme une déchirure, elle est l’expression d’une complainte née du regard d’effarement sur les drames de la première moitié du siècle.

La condition humaine…

J’ai pensé à ce poème en lisant, dans A la Une du journal numérique du Monde du  5 mai, un article sur la vie confinée des hommes et des femmes  dans le département de la Seine-Saint-Denis, en particulier à Clichy-sous-Bois. Un des départements les plus pauvres en temps  ordinaire, encore plus pauvre dans ce moment de crise. Des queues de centaines de mètres pour obtenir la nourriture donnée par des associations qui peinent à s’en procurer suffisamment. Qu’elles ou ils soient des immigrés, avec ou sans papier, qu’importe ? Ils n’ont parfois pas le moindre euro pour acheter de quoi manger, pour eux et leurs enfants. Ils meurent davantage, mais seulement juste un peu plus que ceux des Hauts-de-Seine qui sont parmi les plus riches. Le virus n’est le bras armé de personne.

Comme l’état des prisons, l’état des pauvres  résonne dans Est-ce ainsi que les hommes vivent

Et les invectives rampantes xénophobes et racistes d’exclusion  nationaliste qui exploitent la misère humaine pour nourrir la peur ajoutent à l’interrogation de la fraternité l’exclamation de la colère.

Prisons

Entre le 16 mars et le 23 avril, 11500 détenus ont été libérés pour cause de coronavirus. Le taux d’occupation des prisons est désormais inférieur à 100%. Il est encore de 110% (- 30%) dans les maisons d’arrêt. (Le Monde du 30 avril)

Déclaration de Yaël Braun-Pivet (LREM), présidente de la commission des lois de l’Assemblée nationale : « J’ai le sentiment d’une occasion historique. On a remis les compteurs à zéro  du point de vue de la population carcérale. C’est le moment idéal pour instaurer de bonnes pratiques afin que le nombre de détenus ne reparte pas brutalement à la hausse. » (id.)

D’abord, en quoi cet événement est-il une question de « sentiment », d’impression ? La libération anticipée d’autant de détenus pour des raisons autres que judiciaires est un fait d’une importance historique.

Une « occasion » ? Pourquoi pas une nécessité ?

Ensuite, la remise à zéro des compteurs n’est pas un choix, mais une mesure imposée : s’il n’y avait pas l’épidémie, les 11500 détenus seraient encore dans leurs cellules, en surpeuplement. Quatre mois plus tôt, juste avant la pandémie, l’improbable proposition saugrenue de libérer ceux qui le sont aujourd’hui (qu’est-ce que quatre mois ?) aurait-elle eu la moindre chance d’être entendue ?

Enfin l’objectif visé en ce « moment idéal » d’une « occasion historique » est d’« instaurer de bonnes pratiques ». C’est quoi, exactement, de bonnes pratiques ?

Serait-il excessif d’attendre d’une députée chargée d’une responsabilité importante, qu’elle mette à profit ce moment pour ouvrir enfin le dossier de la prison (souvent évoqué dans divers rapports, notamment parlementaires) de sorte que la mise à l’écart, quand elle est nécessaire, soit autre chose que l’enfermement que l’on sait, et dont il est établi depuis longtemps qu’il favorise la délinquance aggravée et la récidive ?

En d’autres termes, plutôt que de se focaliser sur les seuls éventuels aménagements matériels (évidemment nécessaires) du système carcéral et les délits susceptibles de valoir la prison (à supposer que  cela définisse les « bonnes pratiques »), ce moment historique ne nous fournit-il pas « l’occasion idéale » de réexaminer, outre les taux d’emprisonnement, la pertinence de la peine d’enfermement, non seulement  telle qu’elle  est pratiquée, mais en elle-même ?  N’est-il pas dit et répété à longueur de médias que « rien ne sera comme avant » ? Le rien de demain ne contient-il pas le système pénal et pénitentiaire d’hier et aujourd’hui ?

Ce type de questionnement est rejeté par une grande partie de l’opinion, comme le fut longtemps (cf. Victor Hugo) l’abolition de la peine de mort, au motif que  si on ne guillotinait pas de temps en temps, les crimes allaient inévitablement prospérer. Oui… Parce qu’il est absolument certain que la nature de l’homme le pousse irrésistiblement à vouloir tuer son semblable, à le voler ou à le violer. A se demander pourquoi, le 19 septembre 1981, le lendemain de l’abolition, vous, moi et quelques millions d’autres, nous ne nous sommes pas précipités chez nos voisins, armés d’un couteau de cuisine, pour les égorger… A moins que ce ne soit eux qui se soient précipités chez nous… Auquel cas nous nous serions rencontrés dans le couloir…

La difficulté est de faire comprendre que le rapport avec l’enfermement des délinquants et des criminels, comme celui du rapport avec la guillotine  (certains veulent la faire sortir du musée), est révélateur de celui que nous établissons avec nos peurs, et que se contenter de fermer la porte de la cellule sur ceux-là, c’est maintenir ouverte la porte des fantasmes pour celles-ci.

La traversée du poulet

Ce qui agite le monde intellectuel en ces temps de confinement est la problématique de la traversée du poulet. Oui, pourquoi un poulet traverse-t-il une route ? On ne pense pas spontanément à se poser la question. On n’a peut-être pas tout à fait raison. Des réponses ont déjà été données. En voici d’autres, fournies soit par les mêmes personnages quand ils ont estimé utile de préciser leur pensée, soit par d’autres.

Donc, que ce soit bien clair : pourquoi un poulet traverse-t-il la route ?

Zénon : parce qu’il ignore que la distance peut toujours être divisée par deux et qu’il ne pourra pas rejoindre l’autre côté. Il est en effet évident que la flèche ne peut jamais atteindre la cible. Si elle l’atteint quand même, c’est parce qu’elle va plus vite que la division par deux. Et le poulet va nettement moins vite que la flèche.

Socrate : parce qu’il croit savoir qu’il sait ce que représente aller d’un point A à un point B alors qu’il ne sait pas qu’il ne  sait pas. Bah… C’est une ignorance d’ignorance qui peut lui éviter quelques ennuis.

Platon : parce qu’il sait que l’Idée de poulet est toujours au-delà de l’ombre de son apparence. Nettement au-delà. Non, je n’ai pas dit dans l’au-delà. Attendez quelques siècles.

Rousseau : parce qu’il a aperçu une broche de l’autre côté et qu’il est naturellement bon.

Hegel : parce qu’il a besoin de s’éloigner de ses représentations pour que sa conscience de poulet existe pleinement en tant que conscience de poulet. Ça se joue dans sa tête.

Marx : Mais non, c’est le contraire. C’est la place qu’il occupe dans la chaîne de production qui détermine sa conscience de poulet et qui lui permet d’accéder à une conscience volaillère libératrice. C’est donc une traversée révolutionnaire visant à unir les poulets de tous les poulaillers du monde.

Sartre : parce que c’est dans le mouvement, non dans l’enracinement, qu’il découvrira qu’il n’est pas de trop dans le monde et que sa vie n’est pas absurde, même s’il est en situation d’être plumé.

S. de Beauvoir : pour devenir une poulette.

Hollande : je pourrais lui prêter mon scooter ?

Macron : parce qu’il pleut et que c’est le bon moment pour le ruissellement. Après, il trouve un job et il se paie un costard. Un vrai. Avec une Rolex… Mais non, pas un Solex, une Ro-lex !

Finkielkraut : parce que, précisément, le simple fait qu’il veuille traverser alors que l’avenir est derrière lui est, précisément, le signe de la défaite de sa pensée. Vive la corrida !

Le quatrième âge, bien sonné, mais vraiment sonné : Parce qu’il a vu une voiture qui arrive. Et il envisage de retraverser au cas où elle s’arrêterait pour l’éviter quand il est au milieu. On se donne les moyens qu’on peut, non ? Les moyens du bord.

L’ex-députée LREM et ses révélations

Il n’est pas inutile de rappeler le parcours de Frédérique Dumas.

Investie dans l’industrie cinématographique, puis conseillère technique dans le cabinet de F. Léotard (ministre de la culture dans le gouvernement de J. Chirac pendant la cohabitation avec F. Mitterrand), puis maire-adjointe d’Antony (le maire est P. Devédjian – UMP), puis, porte-parole de l’UDF (centre), puis membre de l’UDI (centre), puis du groupe RCDE (radical, citoyen, démocrate, écologiste), elle rejoint E. Macron, est désignée comme candidate EM (qui devient LREM) pour la 13ème circonscription des Hauts-de-Seine, et est élue députée. En 2018, elle quitte la LREM pour l’UDI qu’elle quitte pour le groupe hétéroclite Libertés et Territoires dont la moitié des membres vote la confiance à Edouard Philippe en 2019, l’autre s’abstenant.

Son intervention sur Youtube (elle est interviewée par le journaliste de Le Media Denis Robert) est annoncée sous le titre : une ex-députée LREM révèle les dessous de la macronie.

Pendant une heure elle explique le dysfonctionnement du pouvoir qui l’a conduite à se séparer d’E. Macron.

L’essentiel, en résumé : le pouvoir est exercé par quatre ou cinq personnes déconnectées du réel, peu responsables sinon irresponsables, et la démocratie ne fonctionne pas ou plus.

Le passage le plus intéressant se situe vers la 23ème minute, quand elle explique ce qui l’a convaincue de rejoindre E. Macron : la réserve qu’il a exprimée lors du débat sur la déchéance de nationalité, alors qu’il était ministre de F. Hollande. « J’ai, à titre personnel, un inconfort philosophique avec la place que ce débat à pris. Je pense qu’on ne traite pas le mal en l’expulsant de la communauté nationale. » « 

« Quand j’entends ça, dit-elle, je trouve incroyable de garder autant de liberté là où il est ! Quelqu’un qui est capable d’être libre ! A ce moment-là j’ai écrit : « E. Macron est libre et il nous rend libres !  » La manière dont elle le reconnaît signifie : faut-il que j’aie été aveugle ! Ce qu’elle confirme  immédiatement après : « Le jour où il est élu, il change radicalement de manière de faire ».

Pour moi, là est le problème.

F. Dumas n’est pas une néophyte en politique, elle a connu le cœur du pouvoir, elle sait comment fonctionne la 5ème république (du temps de De Gaulle les députés étaient appelés les godillots, les veaux).

 « E. Macron est libre et il nous rend libres ! » est de l’ordre de la révélation,  du mysticisme.

C’est donc cette conversion quasiment extatique qui est problématique : que signifie, notamment pour une personne qui a expérimenté le pouvoir et qui sait ce qu’est le système capitaliste, cette illusion qu’un homme, formé par la banque et qui ne remet rien en cause du système, serait le messie ?

La liberté qu’il affiche ? On est à l’époque de F. Hollande, l’incarnation de la faiblesse et de l’inconsistance politiques, c’est M. Valls – premier ministre qui joue du coup de menton – qui représente l’autorité… Quel risque politique prenait le ministre Macron,  « créature» de F. Hollande en exposant un état d’âme philosophique sur la question très controversée de la déchéance ?

Le réveil de F. Dumas est de l’ordre de la « naïveté » qui n’est pas seulement la sienne, mais celle d’un peu moins du quart des Français qui ont voté pour E. Macron au premier tour.

Naïveté n’est sans doute pas le terme approprié : il s’agit plus exactement du besoin de s’en remettre à.

Ce besoin, en dernière analyse, est celui de l’enfant.

Dialogue sur les chemins de faire

Les déplacements ferroviaires étant aléatoires depuis quelque temps, autant imaginer d’autres types de voyages. D’autant que le 1er mai est un jour férié. Entrons sans nous faire remarquer, subrepticement, dans ce compartiment où sont installés deux voyageurs. Nous les appellerons L’un et L’autre. Par discrétion. Toute ressemblance avec… Voilà, c’est ça.

L’un : Comme je le disais, avant que vous ne m’interrompissiez,  il n’y a pas beaucoup de verbes dont le champ sémantique soit aussi largement ouvert que celui du verbe faire et…

L’autre : Tout de suite les grands mots ! C’est quoi un champ sémantique ? Ç’a à voir avec l’agriculture ?

L’un : Hum… Sémantique vient du verbe grec sèmaïnein qui veut dire « faire un signe, signifier ». C’est l’étude du langage du point de vue du sens et…

L’autre : Sem… Sem… Sémaphore, ça viendrait de là ?

L’un : Oui,  c’est ce qui porte un signe et…

L’autre : Phore… phore…  Doryphore ?

L’un : Ah, lui, c’est un porteur de lance et…

L’autre : C’est la bestiole qui bouffe les feuilles des pommes de terre.  Mon grand-père avait un jardin et il y en avait de temps en temps. Je n’ai jamais vu de lances sur un doryphore.

L’un : Ben…

L’autre : Il y a des poètes partout…  Et phosphore ?

L’un : Là, c’est ce qui porte la lumière, mais…

L’autre : C’est for…midable !

L’un : Non, ça, c’est du latin, ça n’a rien à voir et…

L’autre : C’est bien de savoir le grec et le latin, mais savoir rire un peu de temps en temps, c’est pas mal non plus, hein ?

L’un : Hum… Oui… Bon.  Donc on « fait » beaucoup et dans tous les domaines, avec ou sans complément.

L’autre : Vous avez un exemple, sans complément, là, sous la main ?

L’un : Euh… Sous la main, au débotté, à l’improviste…. Euh…

L’autre : Moi, j’en ai un. Je suis de Lyon, alors, ne vous étonnez pas s’il y a une lyonnaiserie dedans : «  Souvent on croit de bien faire, et puis, quand on se retourne, on se rend compte qu’on a fait à côté ». C’est pas mignon ?

L’un : Ben…

L’autre : Hé ! Vous avez une idée de ce qu’on pourrait faire et après il faudrait se retourner pour voir si on n’a pas fait à côté ?

L’un : Ben… Euh…  Bon. Ecoutez, je vous propose d’examiner un exemple, cette fois avec un complément. Tenez, ce proverbe : « L’habit ne fait pas le moine ».

L’autre : Et alors ?

L’un : Eh bien, prenez quelqu’un, n’importe qui, et mettez-lui un habit de moine : est-ce qu’il devient moine pour autant ?

L’autre : Evidemment que oui !

L’un : Comment ça ?

L’autre : L’important c’est ce que croient ceux qui le voient, non ? Ils voient un habit de moine, donc celui qui est dedans est un moine. Point barre.

L’un : Attendez ! Je ne vous parle pas de l’apparence, mais de… de… de ce qui fait un moine… de…de  ce qui le constitue… intérieurement. Vous voyez ce que je veux dire ?

L’autre : Pas trop, non. Un moine, ou un évêque, ou un pape, vous leur enlevez leur habit, vous leur mettez des fringues comme vous et moi… Vous croyez qu’ils sont encore un moine ou un évêque ou un pape ?

L’un : Ben… oui !

Lui : Ah bon ? Alors pourquoi ils ont besoin de mettre un habit spécial ?

L’un : Ben…

L’autre : S’ils sont habillés comme vous et moi, vous ne croyez pas que ça va leur donner l’envie d’aller dans des endroits où ils ne pourraient pas aller avec leur costume !  Vous voulez des exemples ? Non ? Vous êtes sûr ?  Bon. Remarquez, ce n’est pas moi qui vais leur jeter la pierre ! Ils sont comme nous, non ?  Quand même, ils pourraient se demander pourquoi ils ont besoin de mettre ces robes, ces machins… Peut-être pour se planquer ? Vous ne croyez  pas qu’ils ont la trouille ?

L’un : Hum… Je ne sais pas…  Bon… Euh… Passons à « L’argent ne fait pas le bonheur ».

L’autre : C’est vite vu. C’est un attrape-couillon de riche, ça.  Parce que, vous croyez que c’est les pauvres qui auraient inventé ça pour plaindre les riches qui ne seraient pas heureux parce qu’ils ont du pognon ? Et eux, les pauvres, ils ne voudraient surtout pas en avoir pour continuer à être heureux ? C’te blague ! Hé, dites, à propos «  Faire l’amour », ça ne vous paraît pas bizarre ?

L’un : Ben…

L’autre : L’amour, c’est un sentiment, non ?

L’un : Ben… oui.

L’autre : Bon, alors, comment on peut faire un sentiment ? Faire l’amour…  J’sais pas moi… Vous, par exemple… Mais non ! Ho ! Cool !…  Non, je n’imagine rien…  Vous vous voyez faire la haine ? Faire l’amitié ?

L’un : Ben… non.

L’autre : C’est un truc de faux-cul. Enfin… Je m’entends.

L’un : Vous, vous diriez quoi ? Hum ? Attention, pas de vulgarité !

L’autre : Je vois ce que vous voulez que je ne dise pas… Alors je vais vous le dire autrement : faire l’amour, l’argent ne fait pas le bonheur, l’habit ne fait pas le moine, tous ces trucs, on veut faire croire que c’est du bon sens populaire. Eh bien,  pas du tout ! Ceux qui ont inventé ces… comment vous dites avec vos mots savants ?

L’un : Ben, en latin, proverbe, en grec, apophtegme, ou aphorisme.

L’autre : Voilà… Eh bien, ceux qui les inventent, c’est ceux qui veulent faire croire que l’amour et le sexe c’est la même chose, qui ont du pognon et qui veulent faire croire aux autres qu’ils ont tout intérêt à ne pas en avoir, et qui ont besoin d’un habit spécial pour faire croire qu’ils ne sont pas comme nous. Vous savez ce qu’ils veulent faire ?

L’un : Ben…

L’autre : Nous baiser.

Le non-dit du discours d’E. Philippe

La complexité des problèmes posés par la pandémie et le sérieux de l’homme incitent à la sympathie. Et puis, ce n’est pas lui qui prend les décisions majeures, il se trouve plutôt entre le marteau et l’enclume.

Alors ?

Rien à dire sur le principe de la nécessité de protéger, tester, isoler, sur les précautions à prendre pour le déconfinement.

Alors ?

La dramatisation du « risque d’écroulement » ? Employé comme ça, sans précision (écroulement de quoi ? général ?), il évoque une « fin du monde » qui ne paraît pas tout à fait à l’ordre du jour. Et il est appuyé sur un critère tout relatif « Je n’emploie pas ce terme au hasard. On me reproche plus souvent la litote que l’exagération » qui évoque sinon la suffisance du moins une information que sa gravité interdit de communiquer aux enfants que nous serions. (cf. les questions jamais ou si peu abordées des conditions d’utilisation du masque, du dépistage massif…)

Ce qui est nommé en premier, dans l’énumération de ce qui a été arrêté depuis le début du confinement et qu’il faut remettre en route, est : la production.

Produire.

Le questionnement suscité par le changement climatique et la pandémie touche au rapport production/consommation et, dans le même temps, le refrain le plus entendu dit que « rien ne pourra être comme avant ».

Dire qu’il faut relancer la production, sans évoquer le moindre questionnement, c’est forcément renvoyer à «  l’avant ».

On doit vivre avec le virus, dit-il, ce qui implique une relativité des conditions de vie qui seront donc différentes, mais il faut relancer la production présentée ainsi comme un absolu.

S’y ajoute cet « impensable » : outre le caractère facultatif inouï de la rentrée scolaire du 11 mai, une prise en charge des élèves les plus jeunes, notamment de maternelle, considérés comme prioritaires, qui relève de la quadrature du cercle.

S’ils le sont, c’est bien sûr pour que les parents puissent reprendre leur emploi.

Ce qui ramène à la production.

Qu’il soit nécessaire de faire redémarrer « la machine » n’est contesté par personne.

La question que posent à la fois les dangers du changement climatique et la soudaineté de la menace de mort du virus est celle, positive, du pour quoi ? Si elle n’est pas abordée, elle risque fort d’être remplacée par celle, désespérée, de l’à quoi bon ?

Elle n’est pas toujours explicite, pas toujours consciente, mais elle n’en est pas moins prégnante.

Et le premier ministre parle comme si elle n’existait pas.

Intonations

Les journalistes qui présentent les informations à France Inter ou France Info, mais pas ou nettement moins sur France Culture, (je ne sais pas pour les radios privés ou la télévision) ont tendance à accentuer systématiquement la première syllabe des mots : le président, la cision, la politique etc.

Cet accent tonique (hauteur, durée) mis sur la première syllabe, n’est pas celui de la langue française – comme il peut l’être par exemple, sur d’autres syllabes, pour l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol… – qui est plutôt plane, sans relief tonique caractéristique.

Accentuer ainsi est un donc un procédé qui consiste à attirer l’attention sur un mot.

Par exemple, si je vous demande : « Qui, aux USA, dites-vous, a émis l’hypothèse d’une injection de désinfectant dans les poumons des personnes infectées par le coronavirus ? Le président, vous êtes sûr ? »

Vous pourrez me répondre : « Le président, oui ! »

L’accentuation aura pour effet de confirmer la réalité d’un invraisemblable.

Mais quand le procédé devient systématique pour tout et n’importe quoi ?

Certaines études d’opinion montrent qu’une importante partie de la population n’accorde pas un grand crédit aux médias.

Est-ce que les journalistes de France Inter et France Info, stations « populaires », ont acquis, consciemment ou pas, ce procédé pour convaincre de l’importance de ce qu’ils disent ?

Ou bien, s’agit-il d’un signe dont la fréquence souligne le caractère dramatique de la période (« terrorisme », changement climatique, précarité, et depuis peu, pandémie virale ) que nous vivons ?

Peut-être les deux ?

En tout cas il ressemble fort à un message subliminal.