La probabilité du diable

                                                        

D’abord, le décor.

Imaginez, dans une assez grande cuisine, un ilot central comprenant un évier et un lave-vaisselle encastré sous un plan de travail.

Imaginez encore, parallèle à cet ilot, une table/desserte de même longueur séparée de lui par un intervalle de quatre-vingts centimètres.

Vous y êtes ?

Imaginez toujours, posés au bout de cette table/desserte, à peu près en face du lave-vaisselle, une planche, une corbeille à pain et un couteau à lame dentelée d’une longueur d’environ 30 cm, dont le manche a une épaisseur de 2,5cm. Vous verrez que ces précisions sont importantes.

Vous suivez toujours ?

Maintenant, imaginez le passage à l’acte.

Vous vous trouvez dans cet espace, entre l’ilot et la table/desserte, vous vous apprêtez à couper du pain, et, par inadvertance, vous laissez choir le couteau. Par inadvertance, oui, parce que sinon… Ou alors… Mais bon… Vous allez voir.

Donc, le couteau choit.

A votre avis, quelle est la  probabilité pour qu’il aille de lui-même se loger sous le lave-vaisselle qui se trouve derrière vous (si vous avez bien suivi), dans l’espace étroit de quelques centimètres situé entre le bas de la cuve qui affleure le sol où il ne peut passer et le montant qui supporte le plan de travail ? Hum ? Quel pourcentage de chances ? Une sur… combien ?

Attendez.

J’en viens maintenant au passage à l’acte réel.

Il y a deux jours, j’étais là, entre l’ilot central et la table/desserte, tournant le dos au lave-vaisselle, m’apprêtant, comme tous les matins, à utiliser le couteau à pain pour couper du pain. Oui, il est toujours possible d’utiliser un outil pour un usage autre que celui pour lequel il a été pensé et fabriqué. Mais là, non.

C’est alors que le couteau, mû par une force intrinsèque insoupçonnée, s’échappa de mes mains… A moins que ce ne fût mes mains qui, dans un moment de faiblesse, n’eussent pas assuré la prise et eussent lâché le couteau qui n’aurait donc pas été mû par une force intrinsèque… Peut-être les deux ? Allez savoir.

Bref, le couteau chut. J’entendis le bruit composite (contact entre le métal de la lame, le bois du manche et le carrelage) qu’il fit en touchant le sol. Il était assez tôt, l’aurore aux doigts de rose n’illuminait pas encore l’appartement, seule, était allumée une applique tournée vers le plafond et dotée d’une ampoule de faible intensité, diffusant une lumière qui, si l’événement se fut déroulé le soir, eût pu faire penser à cet étrange moment que l’on nomme « entre chien et loup ». Mais, je l’ai dit,  il était environ 7 h 00 du matin. Alors… entre loup et chien ?

Bref, une sorte de pénombre.

Le couteau chu, je baissai les yeux vers mes pieds. L’objet en question – ce couteau-ci et le couteau en général, en tant que concept, si vous préférez –  n’ayant rien en lui qui lui permette de rouler, il ne pouvait tomber qu’à plat et j’allais donc le retrouver forcément à la verticale du point d’où il avait entrepris sa chute. Ou à quelques centimètres de cette verticale.

Je ne le vis pas. Il faut dire que la couleur du manche (marron tirant sur le rouge) se confondait avec celle du carrelage (rouge tirant sur le marron) et que la lame pouvait très bien ne pas briller dans la pénombre. En effet, l’applique étant, comme je l’ai précisé, tournée vers le plafond pour diffuser une lumière indirecte, elle ne pouvait envoyer aucune lumière directe vers le sol. Cela va sans dire.

Mais, me dis-je, in petto, me souvenant du cours de philosophie de terminale,  ce n’est pas parce que je ne vois pas le couteau qu’il ne s’y trouve pas.

Je me baissai illico. Rien. Me mis à genoux. Rien. J’élargis mon champ de recherche, passai même, mû par une démarche cartésienne, l’index sous le lave-vaisselle. Rien. Sinon un peu de poussière. J’allumai le plafonnier et fis le tour de la cuisine en me reprochant cette démarche qui, elle, n’avait absolument rien de cartésien. Rien. Je me replaçai à l’endroit d’où le couteau avait chu, repris ma recherche. Rien. Toujours rien. Le cartésianisme radical reprenant le dessus, je saisis une lampe torche, me mis à genoux derechef, m’aplatis et projetai en lumière rasante le faisceau de ladite torche.

Et que distinguai-je, entre les gris moutons de poussière amassée, tout là-bas, glissé sous le lave-vaisselle et hors de portée ?

Quelque chose dont la couleur (marron tirant sur le rouge) évoquait le manche du couteau  et dont la brillance relative provoquée par la forte lumière de la torche semblait me narguer.

Oui, comment saisir un objet de 2,5 cm d’épaisseur, en principe inerte, pour le retirer du fond d’un espace haut de 2,7 cm où il s’est faufilé ? Tout ce que j’entrepris gauchement avec le long manche d’une cuillère en bois n’aboutit qu’à le repousser encore plus loin dans ce qui me paraissait être les entrailles de la terre.

Tout en méditant la formule « il y a loin de la coupe aux lèvres » – quoiqu’il n’y eût à proprement parler ni coupe ni lèvres –, je me résolvais à devoir le laisser là jusqu’à la fin des temps et à en acheter une douzaine pour parer au pire, quand me vint l’idée d’enlever le  bandeau qui ceint l’ilot, de l’autre côté du lave-vaisselle.  Oh, oui, il faut parfois du temps aux idées les plus simples pour émerger tant l’impact des affects peut être fort !

Donc, m’aplatissant derechef et étirant le bras dans les gris moutons de poussière amassée, je pus, ô victoire ! me saisir du couteau qui gisait là, inerte, auquel j’adressai de pressantes questions qui restèrent sans réponse.

Alors, pour appréhender ce que je percevais confusément comme un  problème dont l’importance dépassait de beaucoup l’apparence anodine de l’événement,  je revins à l’endroit exact où il s’était produit et laissai tomber le couteau. Il chut, atterrit banalement à la verticale du point de départ et resta là, stupidement inerte. Je recommençai l’expérience,  recommençai encore, il chut et re-chut… Avec le même bruit composite et le même résultat dépourvu de tout intérêt philosophico-scientifique.

Je décidai donc de passer à l’étape supérieure.

J’attendis qu’il fût 9 h 00 et je téléphonai à l’Académie des sciences. Je racontai fébrilement et fut aussitôt mis en relation avec un mathématicien à qui je racontai à nouveau fébrilement et à qui je posai, comme à vous plus haut, la brûlante question de la probabilité.  Il fallut donner des mesures exactes, indiquer la marque du produit utilisé pour l’entretien du carrelage, la composition du couteau, ma position exacte, préciser l’absence de vent…

Il me communiqua le résultat en fin de soirée : la probabilité que le couteau ainsi lâché allât se glisser de lui-même sous le lave-vaisselle à l’endroit où je l’avais trouvé – le seul possible où il pût tenir –, était de 1 sur 26 milliards deux cent-cinquante-huit millions trois cents-soixante-deux mille sept cent-vingt-huit, virgule six, environ.

On dit que le diable se cache dans les détails.

Parfois aussi sous les lave-vaisselle.

Viol et compétition

                                                           

Le 19 février, une ancienne sportive « de haut niveau » (saut d’obstacles en équitation) expliquait dans la matinale de France Culture pourquoi elle avait attendu autant d’années pour dénoncer les viols que lui avait fait subir son entraîneur.

Les raisons du temps long qu’il faut souvent à une victime de viol pour pouvoir oser parler et porter plainte sont maintenant bien documentées, globalement comprises et admises.

Les précisions apportées au cours de l’émission sur la nature et la dimension de l’investissement personnel et social requis pour ceux qui s’adonnent au sport dit de  « haut niveau » donnent envie de poser la question : mais que diable vont-ils faire dans cette galère ? Autrement dit, un lieu clos dont les règles et les codes régissent des rapports entre enfants/adolescents et adultes à la marge, voire en-dehors du cadre de la loi commune, et dans lequel les abus/crimes sexuels ont été jusqu’ici couverts par une omerta.

L’objectif, pour l’enfant/adolescent, ses parents, le club, la fédération, la Nation et l’Etat, est de devenir ou d’avoir un « champion », d’obtenir la médaille ou le titre, pour soi, pour sa famille, pour son pays, pour monter sur la plus haute marche et faire résonner l’hymne national.

Le jour du concours est celui d’un résultat bon (pour l’infime minorité), insuffisant ou mauvais (pour la plupart), mais rien n’apparaît de ce qui l’a permis : de l’aveu même des athlètes, une somme de renoncements, d’abnégations, de sacrifices, de souffrances, de violences…

Alors, pourquoi ? et pour quoi ? ce besoin, et à un prix si chèrement payé, de compétition entre des individus, des équipes, des nations ?

« Dépasser ses limites » (étrange expression), « être le plus fort », « dominer », « triompher », « terrasser », « vaincre » étant considérés comme des critères d’épanouissement et de gloire, quelle différence essentielle entre la compétition sportive (entre autres) où s’affrontent des adversaires et la guerre où s’affrontent des ennemis ?   

Si, pour l’une et l’autre, existent des conventions nationales et internationales qui permettent d’éliminer l’autre « dans les règles », l’Histoire et les histoires du sport (et de la guerre) nous rappellent que tous les moyens, physiques, psychologiques, chimiques sont bons pour une fin dont les enjeux de domination et de suprématie touchent à des idéologies plus ou moins implicites et avouables :

– « Les races sont de valeur différente et à la race blanche, d’essence supérieure, toutes les autres doivent faire allégeance »

 – « Il y a deux races distinctes : celle au regard franc, aux muscles forts, à la démarche assurée et celle des maladifs, à la mine résignée et humble, à l’air vaincu. Eh bien !  c’est dans les collèges comme dans le monde : les faibles sont écartés, le bénéfice de cette éducation n’est appréciable qu’aux forts »

Ces deux assertions (extraites de sa biographie et citées dans Wikipédia) sont du baron Pierre de Coubertin, fondateur des Jeux Olympiques modernes. Même s’il faut les situer dans le contexte du début du 20ème siècle et même si Coubertin ne leur est pas réductible,  elles n’en expriment pas moins une idéologie élitiste qui est un composant majeur de la compétition, dans le sport ou les autres domaines de la vie sociale.  

Les Jeux de l’antiquité grecque, comme toutes les activités sociales et politiques, se déroulaient sous le regard des divinités de l’Olympe. Les vainqueurs (mâles) couronnés en donnaient une représentation qui permettait aux spectateurs (mâles) de les imaginer et de se croire eux-mêmes, pour un instant, de même essence.

L’arène romaine introduisit la mort dans le spectacle hystérisé du cirque à des fins politiques.

Aujourd’hui, la boxe traditionnelle, toujours pratiquée et qualifiée de « noble art » (comme si le mot pouvait faire oublier l’acte), vise à assommer l’adversaire sur une plateforme installée au centre d’une foule en quête de jouissance morbide. Je ne parle pas des variantes plus brutales de ce sport.

La corrida réunit des aficionados venus pour voir, par-delà la danse en « habit de lumière », donner la mort réelle. Celle, explicitement attendue, du taureau, ou celle, implicitement ambivalente, du toréador.

Ces « jeux de mort »  auraient-ils pour les adultes la même fonction d’exorcisme/catharsis que les jeux de guerre pour les enfants ? Mais, en tant qu’ils sont précisément la mise en scène d’actes réels d’adultes « qui ne font pas semblant », ne feraient-ils pas plutôt partie de la panoplie des stratégies du déni majeur* ?

Le sport de compétition s’y rattache par la violence multiforme qu’acceptent et subissent l’adolescent puis l’adulte devenu athlète, et par celle qu’il attise chez le spectateur en proie à des transferts de satisfaction ou de frustration : on vient principalement au stade non pour célébrer la participation (le discours officiel dit en guise de justification que l’important est de participer) mais pour soutenir le héros (individu ou équipe), l’applaudir s’il triomphe des adversaires pour un quart de seconde en moins, un centimètre, un but ou un point en plus, l’ignorer ou le siffler et le huer s’il est « battu », « vaincu », « dominé ».

Le besoin de créer des espaces clos (matériels ou symboliques) à l’intérieur des activités de compétition, ou plutôt de créer des activités de compétition qui permettent d’organiser ces espaces clos où règnent les lois d’une violence censée permettre à ceux qui y entrent de se « réaliser pleinement », autrement dit le besoin de disposer de zones de puissance et de domination en-dehors des normes communes, ce besoin deviendra peut-être un objet de questionnement quand les abus/crimes sexuels tus jusqu’ici seront reconnus non seulement comme ceux d’individus, mais comme la démesure liée à l’existence-même de ces espaces  inhérents à toute compétition.

* Ce déni est le refus de considérer la mort comme un objet de savoir et d’en faire un objet de croire sous le prétexte qu’on ignorerait ce qu’elle est. J’explicite cette thèse notamment dans l’article « L’homme la grenouille et la carotte » et dans la dixième question « l’équation non dite » de l’essai sur les gilets jaunes.

Voir aussi dans mes publications l’essai La note fondamentale et les harmoniques – essai sur la vie et la mort – Edilivre – 2010

Affaire Griveaux

L’article du journal Le Monde du 18 février qui raconte les détails de l’affaire – personnages, milieux et enjeux politiques… – pose, implicitement, la question de la responsabilité de B. Griveaux dans son processus.

Au moment – 2018 –  où il a envoyé à la femme (qui n’était pas son épouse) la vidéo récemment diffusée sur les réseaux, il était membre du gouvernement et connaissait évidemment le risque inhérent à ce mode de communication.

Comment a-t-il pu évacuer ce risque et envoyer dans un espace dont la confidentialité est loin d’être garantie – sans aller jusqu’à la diffusion publique, la destinataire de la vidéo pouvait la faire voir à d’autres personnes – des images dont il savait que l’impact serait dévastateur ?

Cette affaire concerne donc non le contenu (privé) des vidéos mais la nature du support  choisi (accessible à un certain public) qui conduit à faire de l’acteur un exhibitionniste.

Autrement dit, s’il avait accompli en privé avec cette personne – en supposant qu’elle soit consentante – les gestes qu’il a filmés puis envoyés, il n’y aurait pas d’affaire publique.

Ceux qui ont –  illégalement – diffusé la vidéo disent l’avoir fait pour des motifs de morale politique : ils ont voulu dénoncer l’hypocrisie de celui qui invoquait la valeur familiale (dont la fidélité conjugale) comme argument électoral.

Comme le contenu de la vidéo n’a rien d’illégal, pourquoi B. Griveaux a-t-il renoncé ?

Que n’a-t-il déclaré : Eh bien oui, c’est moi,  et alors ?

Alors…

Il aurait dû expliquer, non seulement à l’opinion publique mais encore chez lui,  qu’il n’y a pas d’antinomie de principe entre ce type d’aventure et la fidélité conjugale, familiale.

Mais, pour être comprise de l’opinion publique, cette explication  –  amorale, et sans contradiction avec le statut laïque de la République – supposerait qu’il n’ait pas invoqué la morale traditionnelle bourgeoise qui condamne ce type d’aventure.

Alors…

Ou bien le contenu et l’envoi de la vidéo sont en accord avec son éthique et celle de sa famille. Dans ce cas, il a renoncé parce qu’il n’a pas cru possible de résoudre par l’explication publique la contradiction entre cette éthique et la morale dont l’invocation serait clairement apparue comme un pur calcul électoraliste.  

Ou bien ils ne le sont pas, et il se trouve alors pris dans une contradiction plus grave, qui pourrait laisser penser que l’acte filmé et son envoi constituent les prémices inconscientes d’un renoncement/suicide politique.

Thuringe

                                                                    

Le mercredi 5 février, Thomas Kemmerich (parti libéral) a été élu président de Thuringe grâce aux voix accordées de la CDU – parti d’Angela Merkel – et de l’AfP, parti d’extrême-droite. Il a dû démissionner le lendemain après de nombreuses protestations, dont celle, claire et nette, de la chancelière. Et, ce 10 février, celle qui devait succéder à Angela Merkel au poste de chancelière, vient à son tour de démissionner de la présidence de la CDU.

Cette alliance électorale qui s’est produite en Allemagne et pour la première fois depuis la fin du nazisme est tout sauf un épiphénomène.

«  Une semaine après les régionales du 27 octobre 2019, dix-sept responsables du parti d’Angela Merkel en Thuringe avaient publié un appel réclamant des « discussions ouvertes » avec l’AfD, alors même que la CDU, lors de son dernier congrès, avait clairement interdit toute coopération avec l’extrême droite. « Il n’est pas concevable, dans une société libre, de ne pas discuter avec un quart de l’électorat », expliquaient les auteurs de l’appel, faisant référence aux 23,4 % obtenus par l’AfD dans ce Land de l’ex-Allemagne de l’Est, moins que le parti de gauche Die Linke (31 %), mais plus que la CDU (21,8 %). » (in « A la Une », journal numérique  – 7 février 2020 – du quotidien  Le Monde).

En 2002, Jacques Chirac avait refusé de débattre avec Jean-Marie Le Pen pour le deuxième tour : « Face à l’intolérance et à la haine, il n’y a pas de transaction possible, pas de compromission possible, pas de débat possible », avait-il expliqué.

En 2017, Emmanuel Macron accepta (rechercha ?) le débat avec Marine Le Pen, conférant ainsi au FN le statut de parti politique comme les autres. Et si la présidente du FN/RN a révélé, en tant qu’individu, qu’elle n’était pas à la hauteur de l’enjeu, cela n’a diminué en rien l’influence de son parti, comme on l’a constaté aux élections européennes d’octobre 2019 et comme l’indiquent encore les sondages actuels. Qu’en sera/serait-il la prochaine fois, si Emmanuel Macron est/était affaibli comme il l’est aujourd’hui ? Et quand quelqu’un de plus habile aura succédé à Marine Le Pen ?

L’argument de Jacques Chirac – quelles qu’aient pu être ses arrière-pensées – était pertinent : le débat est impossible parce que l’extrême-droite est, dans ce qui constitue son essence, l’expression – notamment électorale – des peurs individuelles et collectives. Pour compréhensibles et respectables qu’elles soient, les peurs ne sont pas des idées. Elles en sont l’antithèse. On ne débat pas avec les peurs. Ou on les épouse ou on les combat.

La question se pose alors du  respect de l’expression du suffrage électoral, donc de sa signification.

Si toutes les voix ont la même valeur (chacune compte pour 1), ont-elles la même signification ?

Si l’on répond oui, on s’exonère d’une analyse pour un simple décompte arithmétique.

Si on répond non, sur quels critères s’appuyer pour procéder à des distinctions ?

Le dilemme apparent vient du fait que le vote a une fonction politique déterminante (la majorité, simple ou relative, accède au gouvernement) alors qu’il peut-être le symptôme d’une pathologie.

Dans certaines conditions extrêmes (politiques, sociales, économiques…), la dimension « foule » prend le pas sur la dimension « peuple » et la panique produit dans le domaine politique l’équivalent de ce qu’elle produit dans un lieu de rassemblement.

Quand ces conditions sont réunies, les petites machines des peurs individuelles se connectent pour créer une machinerie dont l’intensité mécanique d’emballement peut atteindre le seuil critique à partir duquel elle cesse d’être contrôlable.

C’est, pour le corps social, l’équivalent du cancer pour le corps biologique.

Il ne s’agit donc pas de savoir si l’on doit « discuter avec un quart de l’électorat » (qu’est-ce que peut bien vouloir  dire « discuter avec un quart » ?) comme s’en justifient les dix-sept politiciens allemands, mais avec ceux qui, pour d’obscures raisons qui les regardent, ont besoin d’alimenter les peurs sans lesquelles cet électorat n’existerait pas.

Blasphème… suite

La question du blasphème posée par « l’affaire Mila » est enveloppée par le silence assourdissant de celui qui devrait parler.

Nous sommes dans une société de droit laïque qui fait la distinction entre le commun du savoir qui est enseigné à l’école et le privé du croire qui est affaire de chaque individu.

Le président de la République est le garant de la laïcité.

Dès lors qu’une question relative à la croyance religieuse prend une dimension nationale et met en cause la vie d’une non-croyante – comme, chez nous lorsque la croyance était obligatoire, chez d’autres quand elle l’est encore – il est de la responsabilité du chef de l’Etat laïque de rappeler que nous sommes libres de croire ou de ne pas croire, sans avoir à rendre des comptes à quiconque.

Il lui incombe de préciser que le blasphème ne concerne que les membres des diverses religions et qu’il n’a donc aucun sens pour la République laïque pour laquelle le blasphème vaut la prière.

Blasphème

                                                              

En octobre 1988, le cinéma parisien Saint-Michel où était projeté le film Les dernières paroles du Christ de Martin Scorsese fut incendié (quatorze personne y furent sérieusement blessées) par un groupe intégriste, pour cause de blasphème.

En 2011, une photographie  d’Andres Serrano représentant le Christ immergé dans un bocal d’urine (Piss Christ) fut vandalisée au musée d’Avignon, pour la même raison.

En janvier 2020, sur Internet, une adolescente française – Mila – « parle en noir » (tel est le sens étymologique du mot grec « blasphème »), autrement dit crûment, très crûment, mais vraiment très crûment, de son rapport avec la religion, avec dieu (autrement dit, elle n’aime ni l’une ni l’autre, ce qui est peu dire, vraiment peu dire, mais vraiment très peu dire),  elle reçoit des menaces de mort, et la ministre de la justice du gouvernement français, très en colère, lui rétorque que « l’insulte à la religion est une atteinte à la liberté de conscience ».

Rappel : en 399 avant notre ère, un septuagénaire fut condamné à mort et exécuté à Athènes au motif qu’il corrompait la jeunesse par ses paroles, qu’il ne respectait pas les dieux de la cité et qu’il en introduisait de nouvelles divinités.

Bon.

Quel rapport entre « l’insulte à la religion » (utilisé pour désigner une croyance) et « l’atteinte à la liberté de conscience » (qui concerne des individus) ? Surtout si l’insulte est proférée par une adolescente qui – j’ai lu attentivement ce qu’elle dit… crûment –  ne s’en prend pas aux individus mais à leur religion…

Est-ce que notre ministre dont les propos rappellent la teneur des accusations lancées contre Socrate aurait voté sa condamnation à mort ?

Hum…

Ceux qui menacent (de mort) pourraient peut-être se demander quelle est la solidité de leur foi pour être à ce point déstabilisés par quelques mots, même crus, d’une adolescente ?

Quant à celle que la colère conduit à confondre la croyance avec les croyants, elle pourrait peut-être, avant de parler,  prendre le temps de délibérer, comme le font les juges de la Justice dont elle a la charge.

Les limites de la lutte syndicale

       Quand elle concerne un problème aussi important que le système des retraites, la lutte syndicale, pour être efficace, doit être sous-tendue par un discours d’une nature autre que celui qui la déclenche et l’organise. Un discours de nature politique pour une alternative possible.                                     

La retraite concerne la fin de la vie professionnelle.

Elle concerne aussi la fin de vie.

Avoir travaillé si longtemps, et ne pas disposer d’une pension qui permette de vivre de manière décente, ne pose pas seulement la question du « pourquoi avoir travaillé ? » mais ravive la question « avoir travaillé pour quoi ? »

Pour ceux qui voulaient le retrait du projet et une vraie négociation, la lutte syndicale n’a pas abouti.

Parce que le discours dont je parle n’existe plus.

Tout le monde sait que la réforme conduira, dans un avenir plus ou moins lointain, à un système par capitalisation qui favorisera ceux qui ont le moins besoin de l’être.

Ce n’est ni original, ni nouveau, ni ignoré :  Oxfam, une organisation internationale fondée en 1942 pour lutter contre la pauvreté indique que les 80 milliardaires les plus riches de la planète possèdent autant que les 3,5 milliards d’humains les plus pauvres vivant avec 2 dollars par jour.

Donc, tout le monde  sait quel est l’enjeu de cette réforme, mais le discours qui donnerait du sens, de l’espoir donc de l’efficacité à la lutte syndicale, n’existe plus.

Il n’y a, aujourd’hui, pas d’autre système envisageable que le capitalisme.

Alain Badiou, invité à la Grande Table de France Culture  (lundi 20 janvier 13 h00 /13 h 30) expliquait une fois encore, en le dénonçant,  comment fonctionne ce système.

Il disait une fois encore sa conviction du communisme, sous une forme autre que celle qui fut expérimentée en URSS avec les résultats catastrophiques que l’on sait.

Il espère que les luttes éparses, non seulement en France mais partout dans le monde, finiront pas se joindre pour faire naître ce communisme.

Mais, à aucun moment, il ne pose la double question :

– quelle est la cause humaine du capitalisme ?

– pourquoi sommes-nous à ce point attirés et repoussés par le « commun » ?

L’affaire Matzneff

                                                           

                                                                Responsabilité

Le mot vient du latin (re-spondeo) qui signifie « engagement en retour ». [Sur la racine spond– est formé le mot qui désigne le fiancé, puis le mari – d’où le français épousailles.]

Etre responsable c’est donc donner en retour ce qui correspond à un engagement. C’est, par extension, apporter une réponse adéquate à une question particulière.

L’analyse qui suit est calée sur ce sens de responsabilité.

                                                                  Le problème

L’affaire vient d’être déclenchée par Vanessa Springora qui publie Le consentement. Le récit est celui de sa relation avec l’écrivain Gabriel Matzneff. Nous sommes dans les années 80. Elle a quatorze ans, lui cinquante.

Quelques années plus tôt, en 1977, une pétition (rédigée par G. Matzneff) demandant la libération de trois hommes condamnés pour avoir filmé des jeux sexuels d’enfants et y avoir participé, avait été signée par J-P Sartre, S.de Beauvoir, R. Barthes, J. Lang, B. Kouchner, G. Deleuze, Ph. Sollers… Le texte jugeait désuète la loi qui avait permis de condamner les trois hommes.

Gabriel Matzneff était alors un écrivain connu, il était invité à la télévision, notamment à l’émission de Bernard Pivot Apostrophes. Il ne faisait nul mystère de ses relations sexuelles avec des petites filles (« minettes », dit complaisamment B. Pivot dans un échange avec lui) et des petits garçons.

A cette époque, les relations sexuelles avec des mineur(e)s de moins de quinze ans étaient interdites et punies par la loi. Gabriel Matzneff fut interrogé par la police à la suite de dénonciations anonymes. Sans suite.

                                                       Les quatre responsabilités

– celle de Vanessa

– celle des parents de Vanessa

– celle de Gabriel Matzneff

– celle de la justice et de la société

– Vanessa a 14 ans. Son père est absent. Sa mère est très occupée par son travail d’attachée littéraire. Au cours d’un dîner elle est courtisée par G. Matzneff qui l’assure de ses purs sentiments amoureux et qui promet de ne pas lui faire de mal.

Il n’est pas très difficile de comprendre en quoi elle est une « proie » : comme tous les enfants, elle a besoin d’identification, le père n’est pas là, la mère est en étroite relation avec la littérature, et voici un homme qui a un âge de père (voire plus), qui est une célébrité littéraire et qui lui tient un discours d’amour « pur ».

Son acceptation d’une telle demande d’amour témoigne donc d’une réponse adéquate.

– L’absence du père, si elle permet de comprendre, ne peut pas être « retenue à charge » contre lui : il n’y a pas de lien mécanique entre absence de père et statut de proie. La mère a l’intuition que G. Matzneff est un pédophile*, elle le dit très vite à sa fille, mais  ne va pas plus loin. Elle le regrette aujourd’hui, sans doute une manière de dire que sa réponse ne fut pas adéquate.

– G. Matzneff ne dit pas à Vanessa qui il est et il la séduit par un discours qui dissimule ses intentions, un discours calculateur. Quand, un peu plus tard, elle commencera à comprendre qu’il joue avec elle, il lui interdira de lire ses livres dans lesquels il explique son attirance pour les petites filles et les petits garçons.

Il est donc un « chasseur » pour lequel la fin (acte sexuel) justifie les moyens (tromperie, tarification).

De ce point de vue – et compte tenu de la loi en vigueur à l’époque – il est alors justiciable.

– La justice n’intervient pas alors qu’elle a les preuves – il les fournit lui-même sans la moindre réticence et avec la compréhension souriante et complice du monde littéraire et intellectuel « parisien ».

Réponse donc inadéquate : s’il n’y a pas de plainte déposée, il n’y a pas non plus d’auto-saisine du parquet… Rien. Sinon, face à G. Matzneff sur le plateau d’Apostrophes, la protestation véhémente de l’écrivaine québécoise D. Bombardier qui devient aussitôt objet de moquerie, de dérision, de rejet de la part de ce monde littéraire.

                                                                  Le balancier

Jusqu’à mai 68, la sexualité est taboue. Ne pas parler, non seulement n’élimine pas les problèmes, mais aggrave la perversion qui les fait taire (cf. le puritanisme). Et l’enfant n’a pas alors de statut propre : il est un homme/femme en miniature, on le serre encore dans les langes, on lui donne des claques, des fessées, on dit qu’il ne peut pas comprendre… Alors, vous pensez, la sexualité de l’enfant !

La littérature, elle, se moque des tabous quand elle ne s’en nourrit pas, et la liste est longue des œuvres censurées, des auteurs poursuivis au nom de la morale. Mais rien ni personne ne peut empêcher un livre d’être lu.

Mai 68 fait voler en éclats l’hypocrisie bien-pensante.

Et le balancier libéré des interdits de la morale bourgeoise s’élance dans l’espace de l’interdit des interdits.

A une démesure répond une démesure, jusqu’au moment où le balancier trouve son point d’équilibre… qui peut devenir un jour signe de déséquilibre.

                                                               Irresponsabilité

Vanessa Springora ne porte pas plainte contre G. Matzneff. Son livre (je ne l’ai pas encore lu) dont elle explique dans ses interviews la lente et difficile écriture est, selon les critiques, une description clinique réussie de ce qu’elle a vécu précisément en tant que proie. Elle explique notamment que la mise en garde de sa mère fut sans effet parce qu’elle ne se percevait pas comme l’adolescente qu’elle était, mais comme l’adulte qu’elle voulait/croyait être. Une définition de « l’enfant-proie » ?

Ce qui paraît irresponsable, c’est que la justice envisage aujourd’hui une action contre celui qui a commis il y a plus de trente ans des actes légalement répréhensibles, qu’il revendiquait, qui étaient de notoriété publique et qu’il a perpétrés impunément.

Ne serait-il pas plus responsable qu’elle fasse comparaître l’institution qui n’est pas intervenue ? Avec, comme témoin – de la défense ou de l’accusation ? – la société. A moins qu’elle ne soit co-accusée.

* pédophilie désignant un comportement sexuel est un terme impropre. « Phile » qualifie une relation d’ « amitié » : philanthropie, bibliophilie…

Il est curieux qu’on ait eu besoin de créer de toutes pièces ce mot dénué de sens sexuel pour désigner un crime sexuel (ainsi que des pathologies sexuelles : coprophilie, zoophilie) alors qu’on dispose depuis longtemps de « pédérastie », qui désigne clairement une relation sexuelle avec des enfants.

E. Macron et « en même temps »

                                                      L’affirmation et les slogans

E. Macron, au meeting de Bercy, en avril 2017, huit jours avant le premier tour de la présidentielle :

« (…) Il y a dans cette expression (= en même temps) le refus de penser de manière grillagère dans des cases préétablies, mais surtout la prise de conscience que les problèmes à traiter ne se réduisent pas à un dilemme entre le blanc et le noir, à un manichéisme réducteur et appauvrissant. (…) Je choisis la liberté et l’égalité. Je choisis la croissance et la solidarité. Je choisis l’entreprise et les salariés. Je choisis, comme le général de Gaulle, le meilleur de la gauche, le meilleur de la droite et même le meilleur du centre… Je choisis l’amour de notre histoire et l’ambition du changement ; la France forte et l’Europe ambitieuse; les racines et les ailes. (…) Je veux que nous soyons un grand pays, un pays fort, mais en même temps, oui, en même temps, un pays solidaire (…)  » 

                                                    Compatibilité/incompatibilité

« En même temps » implique deux ou plusieurs actes compatibles simultanément.

Ex : je prépare le repas et en même temps j’écoute la radio : il n’y a pas d’incompatibilité dans la mesure où ni les mains ni les oreilles ne requièrent pour elles-mêmes l’exclusivité de mon activité cérébrale. Ces deux activités sont donc compatibles (avec des nuances) sauf si je suis un chef cuisinier en train d’expérimenter une recette compliquée : la préparation du repas demande alors une concentration telle qu’elle mobilise l’essentiel sinon la totalité de mon attention.

Le « en même temps » ne fonctionne donc pas si deux activités sont incompatibles dans ce même temps, plus ou moins long : je ne peux pas être en même temps « au four et au moulin », je n’ai pas le droit de  conduire d’une main  et en même temps d’utiliser de l’autre mon téléphone portable etc.

                                                                   Dialectique

A et B ne pouvant être réalisés ou combinés « en même temps » qu’à la condition d’être compatibles, le « en même temps » exclut la contradiction et sa résolution ; considéré sous cet angle, il est le contraire de la dialectique qui est précisément la résolution de contradictions.

Deux exemples.

– la combinaison d’un atome d’oxygène avec deux atomes d’hydrogène donne une molécule d’eau. L’atome d’oxygène d’une part et les deux atomes d’hydrogène d’autre part ne sauraient être en même temps une molécule d’eau. C’est leur disparition en tant qu’éléments distincts qui produit un élément nouveau.

– la représentation insupportable de la mort fait naître l’idée de l’immortalité, jusqu’au moment où leur combinaison les élimine pour produire l’idée d’éternité.

                                                                   Confusion

Le manichéisme (le bien, le mal en tant que principes séparés) n’a à voir ni avec le « en même temps » ni avec la dialectique : il s’agit d’une morale, arbitraire comme toutes les morales (cf. G.W. Bush décrétant « l’axe du mal » pour justifier son invasion de l’Irak).

E. Macron l’invoque sur le mode de l’ironie pour signifier que les oppositions/contradictions sont des constructions artificielles et qu’il suffit de décider qu’elles disparaissent pour qu’apparaisse un monde miraculeusement « un », lisse et harmonieux.

En politique par exemple.

Le « en même temps » de la droite, de la gauche et du centre dans ce qu’ils ont de « meilleur »  signifie que les trois sont compatibles, donc que les oppositions qu’ils recouvrent ne sont que des constructions idéologiques dépassées.  

Mais ce « meilleur », quel est-il exactement ?

Il n’est pas précisé, et pour cause : mis à part le constat banal que les gens de gauche, de droite et « même » ( ! ) du centre ont en commun de naître, de vivre et de mourir, de respirer, de se nourrir et d’aller chez le coiffeur… tout ce qu’on pourra  dire –  hors de la réalité historique de l’opposition philosophique/politique entre droite et gauche, dans la société et chez l’individu lui-même – sera des platitudes du même genre.

De ce point de vue, le  « en même temps » le plus intéressant et le plus éclairant des intentions d’un candidat qui se proclamait ni de gauche ni de droite ni (explicitement) du centre, bref, d’une essence autre – référence au héros mi-dieu mi-homme – est «  je choisis  l’entreprise et les salariés ».

L’implicite étant que les politiciens qui ne les choisissent pas « en même temps » mais les opposent sont archaïques, dépassés. Les choisir en même temps serait donc une position neuve, moderne.

Seulement, voilà : « l’entreprise » contient « les salariés ».

Que signifie donc cet étrange « en même temps » aussi tautologique que serait « je choisis en même temps la voiture et le moteur » ?

Il faut entendre  « je choisis l’entreprise privée et les salariés ». S’il ne prononce pas « privée » c’est pour évacuer la référence contraire « publique » et parce que « privé » contient « patronat ».  

Il ne « peut » pas le dire parce que l’histoire politique est nourrie du débat  privé/public et que l’histoire sociale ne cesse de rappeler que patronat et salariés représentent des intérêts différents sinon contradictoires, enjeux de luttes toujours d’actualité entre les organisations patronales et salariales, et qu’à moins de répéter les banalités du commun de l’existence au premier degré (voir plus haut), il n’est pas possible de les choisir « en même temps » sous peine d’avouer « en même temps » qu’un tel choix idéologique, historiquement de droite, n’a rien de nouveau.

Le message envoyé est double : l’entreprise ne peut être que privée et l’opposition entre patronat et salariés est une vue de l’esprit. En d’autres termes, il n’y a pas d’autre voie que le capitalisme.

                                                                     Artifice

Cet « en même temps » qui vise à faire croire qu’il résout une contradiction et qu’il est une nouveauté en politique est donc un artifice.

Et l’enjeu pour l’artificier était d’offrir à ses partisans réunis à Bercy un feu de mots d’artifice nourri de lyrisme : l’amour et l’ambition, les racines et les ailes…

Chaque « en même temps » fut donc chaque fois salué par l’expression hystérique d’un enthousiasme* général.

Si l’on écoute très attentivement l’enregistrement, il y eut quand même parfois un quart de seconde d’hésitation et une légère baisse d’intensité après l’énoncé des deux objets du « je choisis », comme si leur contradiction n’était pas aussi fictive que voulait le persuader l’orateur dont l’enthousiasme savamment étudié, lui, était à la mesure de l’artifice produit. Le temps, pour l’assistance, de se rappeler qu’elle était venue pour regarder le doigt qui montre la lune.

*Etre enthousiasmé, c’est littéralement être envahi, possédé par une force divine, autrement dit ne plus disposer de sa lucidité.

                                                         Derrière la provocation                                               

Dans sa justification du « en même temps », proclamant son  « refus de penser de manière  grillagère »  (= la cage, la prison), E. Macron revendique un mode de paraître, de parler, de raisonner radicalement nouveau  et se revendique « en même temps » du général de Gaulle.

C’est cette stature construite, voulue atypique, qui lui permettra de confier en un faux aparté,  un an plus tard, cette fois en tant que président « On met un pognon de dingue dans les minima sociaux et les gens ne s’en sortent pas » (juin 2018)

Il y a un « en même temps » implicite qui devrait « normalement » prouver la pertinence de l’octroi  des minimas sociaux : on donne des minima sociaux et en même temps les gens s’en sortent ;  là, ça marche. Comme ce n’est pas ce qui se produit, il s’agit non d’argent (noble) mais de pognon (dépréciation) de dingue (sommes folles jetées par les fenêtres par des fous).  

Seulement,  ce pognon – résultat de luttes sociales et politiques antérieures – est une aide financière qui vise à atténuer les difficultés de ceux qui sont dans la précarité ou la pauvreté. Il n’a aucune vocation à faire que ceux qui en bénéficient « s’en sortent », mais qu’ils soient un peu moins démunis. Pour un moindre mal.

Faire croire que l’aide financière de la collectivité est dingue (à mettre en regard avec « Je veux que nous soyons un grand pays, un pays fort, mais en même temps, oui, en même temps, un pays solidaire ») parce qu’elle ne permet pas à ceux qui la reçoivent de « s’en sortir », revient à dire que le pognon donné par  la sécurité sociale serait lui aussi de dingue  puisqu’il ne permet pas d’éviter la maladie.

La question de fond, importante, mais posée sur le mode de la provocation démagogique (avec sa réponse induite), est celle de la pertinence des minima sociaux : ne contribueraient-ils pas à nourrir la précarité et la pauvreté ? Ne seraient-ils donc pas non seulement inutiles mais pernicieux ? Donc, ne serions-nous pas dingues de donner autant d’argent pour un résultat nul ? Viser le moindre mal ne produirait-il pas le pire mal ?

Autrement dit : la cause de la précarité/pauvreté ne serait-elle pas à chercher chez les précaires/pauvres eux-mêmes ? N’en seraient-ils pas responsables ? Pour les inciter à « s’en sortir », ne faudrait-il pas cesser d’être « dingue » pour devenir raisonnable et supprimer purement et simplement les minima sociaux ?

A suivre.

Le populisme

Populisme est composé de deux éléments :

populus*, d’où vient peuple, désigne à l’origine l’ensemble des citoyens romains. Le nom a conservé ce sens d’unité politique.

isme est un suffixe gréco-latin qui sert à former des concepts : un nom désignant un objet concret devient ainsi un objet théorique.

Ainsi, le peuple est une entité, un « être  politique » défini par une idée, la citoyenneté, qui le constitue en tant que tel.

La citoyenneté, aujourd’hui comme hier, est donc l’essence du peuple.

                                                                     La foule

C’est elle qui le différencie  de la foule : qu’elle soit une simple addition d’individus (la foule des passants) ou structurée provisoirement par une activité contingente (la foule des supporters d’un match de foot qui redevient celle des passants au bout de quatre-vingt-dix minutes), la foule est nombre.

Dans le cas où un objet d’une nature différente vient se substituer à l’activité contingente qui l’a réunie, la foule (tout ou partie) prend alors des apparences de peuple : ainsi, quand les insultes visant des joueurs noirs sont lancées depuis les gradins du stade, l’objet contingent (match) laisse  la place à un ersatz d’essence (racisme).

                                                                Apprentissage

La citoyenneté est, en politique, l’idée qu’on se fait, en philosophie ordinaire, de l’individu ; c’est dire qu’elle évolue au fil du temps : aujourd’hui, elle est celle de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948).

L’idée de citoyenneté n’est donc pas de l’ordre de la connaissance immédiate mais de l’apprentissage. On tente de l’enseigner à l’école, mais en « oubliant » d’expliquer le « commun » qui lui permet d’exister, si bien que le discours du professeur d’instruction civique  est aussi peu audible et efficace que la Déclaration.

Rédigée et adoptée (avec des votes contre et des abstentions) au lendemain de la seconde guerre mondiale par les membres des Nations Unies « Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de l’homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité » (extrait du préambule), elle  veut être un enseignement dont l’objectif est précisément de prévenir les dérives du populisme qu’a commencé à produire le capitalisme industriel/commercial au début du 20ème siècle.

Si la guerre mondiale a disparu depuis 1945, la multiplicité des conflits meurtriers suffit à montrer les limites de la Déclaration que la représentante démocrate des USA comparait à la lettre au père Noël.

                                                                    Evolution          

Dans l’antiquité grecque, l’idée de citoyen était propre à une cité (Athènes, Sparte, Thèbes, Corinthe…), elle n’avait aucun rapport avec une quelconque universalité – s’il existait, plus ou moins, une « hellénité », il n’existait ni Nation ni Etat grecs.  Et chez nous, jusqu’à la révolution de 1789, l’idée de « citoyen » n’existait que dans les esprits révolutionnaires. Il n’y avait aucun espace disponible pour ce qu’on appelle populisme, terme contemporain recouvrant une réalité contemporaine.

L’idée de citoyenneté a donc évolué jusqu’à prendre une dimension planétaire, universelle.

Le préambule de la Déclaration dit encore « Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde », mais il ne précise pas la spécificité de  cette « famille humaine », simple concept idéaliste qui vole en éclats au gré des cours de la bourse et des crises.

                                                                   Régression

C’est précisément dans les moments de crise qu’intervient le discours populiste : puisque l’universel n’est qu’un leurre qui fait courir le risque d’une dilution, replions-nous sur nous-mêmes ! C’est ce que vient de décider une majorité d’Anglais.

Quand, de l’autre côté de l’Atantique, D. Trump s’écrie « America first ! » il change la référence nationale en préférence nationaliste (thème du FN/RN) qu’il adosse aux fantasmes d’une America originelle idéalisée (cf. le western et ses mythologies). Cette America est blanche, fermée à tous ceux qui ne sont pas dans les clous de l’ « American way of life » dont l’homme d’affaires élu président se proclame le modèle.

C’est alors que le peuple peut devenir la foule. Et, pour se persuader qu’il vit ce qu’il croit être un absolu (supériorité de la « race », du pays etc.) alors qu’il vit une contingence (moment de crise), il sacrifie ses boucs-émissaires. (Cf. le lynchage, qui le plus souvent s’est produit à l’échelle d’une  petite ville devenue  « cité autonome ».)

Tendant à substituer l’idée de citoyenneté antique (circonscrite à la cité) à celle de citoyenneté moderne (ouverte au monde), le populisme (qui utilise l’outil de la démagogie) est une régression de type retour in utero.

Une pathologie mortifère.

*A l’intérieur du populus,  plebs (la plèbe) désigne les citoyens qui ne sont pas nobles. Senatus (le sénat) désigne l’assemblée des anciens (< senex = le vieillard, censé disposer de la sagesse). SPQR  [Senatus Populus Que (= et) Romanus (= le sénat et le peuple romain)] était l’emblème, la signature de la république romaine.