La polémique avec le New York Times

Elle a son origine dans la laïcité, une spécificité française qui, d’une manière générale, n’est pas ou mal comprise.

E. Macron a récemment téléphoné à Ben Smith, chroniqueur du New York Times en France pour protester contre la manière dont son journal rendait compte de la politique française dans son rapport avec l’islamisme.

Ben Smith a longuement répondu (le 15 novembre) dans une tribune dont voici les premières lignes.

« Le président a quelques comptes à régler avec les médias américains : au sujet de notre “biais”, notre obsession du racisme, nos points de vue sur le terrorisme, et notre réticence à exprimer notre solidarité, même un instant, avec sa République assiégée. Le président français Emmanuel Macron m’a donc appelé jeudi après-midi de son bureau doré au palais de l’Élysée pour me soumettre une plainte. Il a fait valoir que la presse anglo-américaine, comme on l’appelle dans son pays, a préféré dénoncer le système d’intégration français plutôt que ceux qui ont commis une série d’attaques meurtrières qui a débuté le 16 octobre avec la décapitation de Samuel Paty, un enseignant qui, lors d’un cours sur la liberté d’expression, avait montré à ses élèves des caricatures, parues dans le journal satirique Charlie Hebdo, qui moquaient le prophète Mahomet. »

« De son bureau doré de l’Elysée » indique quel sera le ton de la réponse : l’ironie.

L’ironie consiste à présenter un idéal (quel qu’il soit) comme s’il était le réel qu’il n’est évidemment pas. En l’occurrence, du point de vue du journaliste : l’idéal serait la bonne foi du président français, mais cette bonne foi n’existe pas (cf. les erreurs politiques et les critiques contre la presse américaine), je fais donc comme si elle existait et le « doré » (qui rappelle le toc, la vanité du « brillant ») du bureau présidentiel vient en souligner le caractère illusoire.

Au passage, une remarque : si Ben Smith reconnaît un raté « Le New York Times s’est pris une volée de bois vert sur Twitter et dans les pages du Monde pour un titre — resté très peu de temps en ligne pendant le chaos qui a suivi l’attentat — “La police française tire sur un homme et le tue après une attaque meurtrière au couteau dans la rue”. Le titre du New York Times a été modifié dès que la police française a confirmé les détails de l’attentat, mais la capture d’écran est restée », il ne reconnaît pas le choc qu’il a pu provoquer… Et la connotation de « volée de bois vert » me suggère que l’explication par « le chaos qui a suivi l’attentat » n’est peut-être pas tout à fait l’expression d’une bonne foi…

Cela dit, le malentendu est dû pour l’essentiel au manque de clarté du pouvoir politique  quant au fondement et à la pratique de la laïcité (cf. les articles des 20,  23, 29 et 31 octobre).

C’est ce qui explique sans doute le contenu d’un article « La dangereuse religion française de la laïcité », cité par Ben Smith, paru dans la publication européenne de la revue Politico (siège à Washington), et écrit, à la demande de la revue, par Farhad Khosrokhavar, sociologue, directeur des études à l’EHHS (l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris).

« Pourquoi la France est-elle ciblée, encore et encore, par des extrémistes violents? L’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie et même le Danemark – où les caricatures controversées de Mohammed ont été publiées pour la première fois – n’ont pas connu une violence comparable. La raison est simple: la forme extrême de laïcité de la France et son adhésion au blasphème, qui a alimenté le radicalisme au sein d’une minorité marginalisée. (…) C’est un système de croyance qui a ses propres prêtres (ministres du gouvernement), pontife (le président de la république), acolytes (intellectuels) et hérétiques (quiconque appelle à une attitude moins antagoniste envers l’islam est rejeté et décrit comme « islamo-gauchiste »)L’une des caractéristiques déterminantes de cette nouvelle laïcité est la promotion du blasphème religieux – et, en particulier, son expression extrême sous la forme de caricatures comme celles de Muhammad. »

Le non-sens théorique de « adhésion au blasphème » et « promotion du blasphème religieux » peut s’expliquer en partie par la culture iranienne de l’auteur de l’article (il a fait ses études secondaires en Iran et y a enseigné dans les années 80), mais surtout par le manque de cohérence du pouvoir politique français.

Quoi qu’il en soit, cet article, assez vite retiré de la publication de Politico à la demande de la France, contribue à creuser le fossé d’incompréhension dans la mesure où il établit un rapport entre laïcité et blasphème.

Un rapport qui n’existe pas (d’où l’expression « forme extrême de la laïcité » justificative et la présentation caricaturale de la laïcité sous une forme ecclésiastique) mais dont le spectre est alimenté par le pouvoir politique lorsqu’il revendique le « droit au blasphème ».  

Les chaussons de Marie-Antoinette

A Paris,  se tient actuellement une vente aux enchères qui propose des objets ayant appartenu à la famille de Louis XVI, dont des chaussons de Marie-Antoinette.

Un commissaire-priseur indiquait ce matin (dimanche 15 novembre) à la radio (France Info où les informations tournent en boucle) que la mise à prix serait de 8 à 10000 euros. Des chaussures de la reine ont déjà été achetées pour 50000 euros (information trouvée sur Internet).

Le journaliste lui ayant fait remarquer que ces chaussons allaient vraisemblablement être acquis par un étranger et quitter la France, il ajouta que ce n’était pas un problème puisqu’ils demeureraient, où qu’ils soient, les témoins de notre patrimoine.

Il ajouta encore que les objets de la fin du 18ème étaient très rares puisque la révolution avait pratiquement tout détruit de cette époque. Le ton employé indiquait clairement qu’il ne prisait pas du tout le moment historique qu’il évoquait.

Dans le lot, précisa-t-il, il y avait une malle qui avait suivi la reine à la prison du Temple où elle avait été enfermée avant son exécution (le 16 octobre 1793). Il souligna l’importance émotionnelle de l’objet, en employant le même ton.

Donc, une interview d’une ou deux minutes, qui sera rediffusée et qui concerne :

–  une affaire commerciale mettant en jeu des dizaines de milliers d’euros en relation avec le problème du patrimoine,

– un moment très sensible de notre histoire.

Avant d’avoir été ni posés ni objet de la moindre discussion, les deux problèmes sont « résolus », en deux coups de cuillère à pot, expression qui met en scène soit (les étymologistes ne sont pas d’accord) une vraie cuillère (du genre grosse louche, ici un commissaire-priseur) et un vrai pot (au contenu indifférent, ici le patrimoine et la Révolution ), soit un sabre d’abordage (dont la coquille de protection a une allure de cuillère) qui, en deux coups (premier coup : les chaussures de Marie-Antoinette font partie du patrimoine et on peut les vendre sans la moindre hésitation – second coup : les révolutionnaires sont des barbares) permet de trancher définitivement une question, si l’on m’autorise cette métaphore aiguisée.

C’est ce qu’on appelle un fait-divers.

Le vaccin

La question que posent l’annonce et le contexte de l’annonce du vaccin de Pfizer/BioNTech, concerne le rapport entre la production médicale en général et le statut privé d’instituts/laboratoires de recherche.

Dans le cas particulier, l’opération boursière réalisée par le patron de Pfizer (les explications techniques visent à convaincre qu’il ne s’agit que d’une simple coïncidence…) ne peut que susciter des réactions de méfiance et de doute.

Dans quelle mesure les enjeux financiers, facteurs d’accélération de la compétition, peuvent-ils parasiter la recherche, et quelle est leur incidence sur les critères de sécurité et de contrôle ?

Le rapport entre recherche médicale (entre autres) et public/privé s’inscrit dans la problématique du commun construite principalement aux 18ème/19ème siècle et hystérisée au 20ème siècle par l’affrontement entre les deux mondes, capitaliste et communiste/soviétique.

L’échec de l’expérience soviétique a eu comme conséquence idéologique l’opinion plus ou moins explicitée qu’il n’y a pas d’alternative au système capitaliste, que l’intérêt financier est ce qui motive et dynamise l’homme (cf. la Start-up Nation prônée par E. Macron), notamment pour la recherche, et qu’il est utopique d’imaginer autre chose qu’une compétition d’entreprises privées fonctionnant selon la logique d’accumulation de capital.

Le décalage abyssal entre la dimension planétaire de la maladie et la structure privée de l’entreprise qui produit le vaccin – d’autres sont annoncés, la plupart produits dans des conditions analogues – ne peut qu’accentuer la dépression qui accompagne la pandémie.

Si les Nations ne sont pas capables de coopérer pour un commun aussi objectif, si elles favorisent le jeu de la compétition financière alors qu’il s’agit d’une mise en danger de la santé et de la vie socioéconomique mondiales, quel message envoient-elles aux peuples, sinon celui qui conforte le nationalisme et les thèses d’un complot aussi pervers que les critères financiers de la compétition elle-même ?

« (…) Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos démocraties. Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie. »

Cet extrait du discours  d’E. Macron annonçant, le 12 mars 2020, le premier confinement dit clairement que la loi du marché non seulement n’est pas la seule possible, mais qu’elle peut conduire à la folie.

Rien, depuis, dans les orientations politiques et les discours, ne vient reprendre ni confirmer ce touchant aveu de l’éveil d’une conscience à la pensée critique.

En réalité, une rhétorique ordinaire et banale, au décalage aussi grand quant à l’enjeu sanitaire que celui de l’entreprise privée quant à la pandémie.

Bridgestone : incompétence et impuissance ( ?)

Roland Lescure (député LREM) président de la commission des affaires économiques de l’Assemblée Nationale était interviewé au journal de 12 h 30 de France Culture, ce vendredi 13 novembre à propos de la décision définitive de Bridgestone d’arrêter les discussions et de fermer son usine de Béthune. Une décision qui met plus de huit cents personnes au chômage.

A la question de la journaliste relative à l’affirmation  « L’Etat ne peut pas tout » de Lionel Jospin ( c’était en 2000, il était alors premier ministre, et c’était deux ans avant la présidentielle de 2002 dont personne n’a oublié le résultat du premier tour), le député répond « contre l’incompétence on ne peut pas faire grand-chose » et explique que l’usine est « dépassée » à cause d’une « direction qui n’a pas su adapter un outil de production aux enjeux modernes ».

Autrement dit, à l’en croire, la direction de Bridgestone n’avait pas prévu de se séparer de cet outil de production, et c’est son incompétence (forcément de longue durée) qui la conduit à décider la fermeture. Ce qui implique, qu’elle n’avait évidemment pas du tout l’intention d’investir dans d’autres pays (quatre principalement sont à l’étude, selon la journaliste)* et que c’est bien sûr la mort dans l’âme (une âme d’incompétence) qu’elle s’y résout aujourd’hui.

La journaliste, têtue comme les faits qu’elle annonce, avait pris soin de préciser que ce député est économiste de formation. Ce qui rassure beaucoup.

Un auditeur ignorant et mal intentionné pourrait en effet s’imaginer que Bridgestone serait capable, pour des questions de profit, de laisser à dessein s’épuiser un outil de production pour en ouvrir un ou plusieurs autres, dans d’autres pays, dans des conditions plus rentables ! Le mauvais esprit est partout.

« L’Etat ne peut pas tout », c’est vrai (voyez le vent, la pluie, le soleil, par exemple), et c’est tout à fait audible dans la bouche d’un partisan du système capitaliste. Cohérent pour tout dire.

Ce fut beaucoup plus difficile à entendre et beaucoup moins cohérent dans la bouche de quelqu’un qui se réclamait du socialisme où le concept de commun a une certaine résonance, et qui était de surcroît professeur d’économie ; par un lapsus surprenant…  à moins qu’il ne soit pas du tout surprenant et qu’il ne s’agisse pas d’un lapsus, il affirmait, comme une vérité d’évidence, que l’Etat, une des représentations du commun, n’a qu’une seule définition possible, celle qu’en donne le capitalisme, à savoir tout faire pour ne pas tout pouvoir.

Le recours à l’incompétence et au « ne peut pas tout » est un procédé de prestidigitation qui invite à regarder le doigt qui montre la lune.

* voir le correctif apporté dans l’article du 14.11 

Instruction obligatoire à l’école (suite) : La maladie, le handicap et le statut

La loi qui doit interdire l’école à la maison contiendra des dérogations « strictement limitées aux impératifs de santé. »

Comme souvent, pour ne pas dire toujours, la question n’est abordée que dans les aspects pratiques d’une adaptation rendue nécessaire par une problématique  absente des discussions.

Elle est celle du statut ou plutôt des statuts de l’individu que définissent des catégories censées apporter des réponses à la question « qui suis-je ?» (sexe, profession, situation familiale, nationalité etc.), en l’occurrence, l’état de santé.

Est-ce qu’un enfant atteint d’une maladie ou d’un handicap qui lui interdit (ou est supposée lui interdire) d’aller (pour une période longue ou définitivement) à l’école perd le statut d’élève soumis à l’obligation d’instruction pour endosser celui de malade ou de handicapé qui l’en dispense ? Devient-il  réductible à sa maladie ou à son handicap ?

Comme la problématique n’est pas construite, les aspects pratiques – envoi ou non d’un professeur de l’EN à l’école ou à l’hôpital, appel au bénévolat éventuellement non qualifié, télé-enseignement, rapport école-médecine… – sont objets de discussions sans fin dont le résultat est déterminé par des questions budgétaires.

Ceux que cette problématique intéresse peuvent se reporter à l’essai L’enseignement en milieu hospitalier ou la leucémie et le complément d’objet direct – Editions L’Harmattan (cf. les publications de Jean-Pierre Peyrard > article 3 décembre 2019)

Maurice Genevoix, Emmanuel Macron, la guerre et l’idéologie

Cent ans après la première guerre mondiale, soixante-quinze ans après la deuxième, le discours du Président de la République qui accompagna l’entrée du cercueil de Maurice Genevoix au Panthéon ne fut pas qu’une une vaine tentative scolaire d’imitation du discours de Malraux, accompagnant celui de Jean Moulin, il y a cinquante-six ans. Il est celui d’une idéologie.

« A ce jeune homme de 23 ans qui voulait devenir professeur, la Grande Guerre allait assigner un autre destin. » (…) « Mais  à l’été 1914, comme des millions d’autres, l’histoire le rattrapa. »

La  Grande Guerre  n’a rien assigné à quiconque. Elle n’est personne. Elle fut le résultat de choix politiques.

L’histoire aussi est fabriquée par les hommes, elle n’est pas une entité métaphysique qui court après les individus.  

« Avec Maurice GENEVOIX entre au Panthéon un destin républicain, une existence française. »

Un destin  républicain ? En quoi la république contient-elle la guerre ? Et, pour quelqu’un qui est né et qui a vécu ou vit en France, que serait une existence qui ne serait pas française ? Que veut dire, exactement, ce concept d’existence française ?

«  Ceux de 14 furent d’abord les combattants de la joie et de l’innocence. »

Combattants de la joie… La joie comme facteur de guerre ! Ou comme résultat d’un discours de propagande ?

Et puis, ceux de 14, vraiment tous ?

Renseignez-vous, monsieur le Président. Lisez, par exemple, Roger Martin du Gard.

« Ecrire pour donner un nom, une voix à ces inconnus, morts en héros. »

Morts en héros… Vous voulez sans doute dire, héros pour ceux qui ont mis en route le processus de guerre.  Mais pour eux-mêmes ? Eux, juste avant leur mort, là, dans la boue des tranchées que décrit Genevoix ? Et qu’est-ce qui a fait de ces hommes qui avaient un prénom, un nom, des inconnus ?   

« L’histoire de femmes et d’hommes animés de courage. Du courage de ceux qui savent pourquoi ils se battent. Du courage français. »

Si ces femmes et ces hommes pouvaient vous entendre, s’ils pouvaient sortir des tombes et des fosses, ils vous applaudiraient, bien sûr, et vous remercieraient pour avoir su leur révéler ce dont ils n’avaient sans doute pas la pleine conscience.  Et c’est alors que vous leur expliqueriez quelle est la spécificité du courage français.

Le 19 décembre 1964, André Malraux dit, dans un discours dont la dramaturgie était en phase avec la guerre contre le nazisme, quel fut le courage de ceux qui n’acceptèrent pas de se soumettre à cette entreprise de mort et qui luttèrent, en sachant pourquoi ils se battaient.

Le 31 juillet 1914 Jean Jaurès qui luttait pour empêcher la guerre fut assassiné par un homme fragile et fragilisé par un discours de propagande nationaliste qui parlait, lui aussi, entre autres, du courage français.

Le discours prononcé ce 11 novembre 2020 par le Président de la République renvoie à des archétypes idéologiques dévastateurs. Il ne propose rien qui s’adresse à la pensée. Il est de l’ordre de l’irresponsabilité.

L’instruction obligatoire à l’école

Pour lutter contre les séparatismes, en particulier le séparatisme islamiste, E. Macron a annoncé, le 2 octobre, qu’une loi prochaine n’autorisera plus l’instruction à la maison mais la rendra obligatoire à l’école, et dès trois ans.

L’idée qui sous-tend la proposition est que, si l’instruction à l’école n’empêche pas le discours séparatiste qui peut être tenu à la maison, elle doit permettre aux enfants d’acquérir les moyens de le contester.

Autrement dit, le savoir dispensé dans l’école de la République laïque est un outil de liberté en ce sens qu’il permet à l’élève (tous les enfants sans distinction assis sur les mêmes bancs) de construire son autonomie de pensée.

Proposition intéressante à soutenir, à deux conditions :

– que soit précisé ce qui conduit au séparatisme

– que soit explicitée l’idée qui sous-tend la loi

Aucune des deux conditions n’est remplie : le président a fait cette proposition en faisant comme si l’analyse du séparatisme avait été faite, comme si le rapport entre savoir, émancipation et école laïque était non seulement clairement perçu par tous mais encore l’expression de l’école réelle, autrement dit comme si l’école réelle était la même pour tous.

Confronté au problème du « terrorisme » et aux réactions politiques de droite et d’extrême-droite qu’il suscite (cf. article « attentats immigration et religion » – 08/11/2020) le président de la République a choisi de donner des gages à ces expressions politiques en s’appuyant (sans le dire) sur le principe essentiel de la laïcité (qu’il ne précise pas) pour une décision censée traiter un problème qu’elle ne peut concerner qu’à la marge, compte tenu de la réalité scolaire.

Le principe de la laïcité, fondement de la loi d’application qui sépare l’Etat des églises, est celui de la distinction essentielle entre croire et savoir : croire appartient au domaine du privé, savoir à celui du commun qui doit rassembler les enfants dans l’école publique de la République laïque. Leur confusion est à la fois un catalyseur des causes sociales, économiques et idéologiques du séparatisme et une conséquence. Un cercle vicieux.

L’idée que tous les enfants acquièrent ce savoir dans l’endroit neutre qu’est l’école républicaine (aucun des critères de sélection des enseignants de l’Education Nationale n’a de rapport avec croire) est en effet constitutive de la philosophie laïque.

Dans la réalité,  il existe des écoles privées, dont des écoles confessionnelles, subventionnées ou pas par l’Etat laïque qui n’assume donc pas une responsabilité majeure. Et la loi à venir* n’interdira pas les écoles « hors contrat ».

Cette incohérence d’application scolaire de la laïcité rend impossible une explication de la proposition de loi qui apparaît donc à la fois comme tactique et arbitraire.

De quoi alimenter l’accusation d’atteinte aux libertés de l’école privée et l’amertume du séparatisme.                                           

* Elle autorisera l’instruction à la maison pour les enfants « qui ont des problèmes de santé ». Ce sera l’objet d’un article.

Philosophie… dialogue

« D’accord quant à l’exemple, je le suis un peu moins quant à la thèse. Votre conclusion, qui prône à juste titre l’héritage des Lumières est la preuve que la philo fait quand même quelque chose. Sinon, on serait encore sous l’absolutisme. Qu’avez-vous pensé de la tribune de Jacob Rogozinski dans Le Monde l’autre jour? » Robert Harvey (commentaire de l’article « essai sur ce que nous sommes » – 16)

Je commencerai par la question.

La tribune de J. Rogozinski, professeur de philosophie à la faculté de philosophie de Strasbourg,  (Le Monde 10/11) commence ainsi : « Solidarité avec toutes les victimes des crimes abjects commis par les djihadistes dans notre pays. Juifs, chrétiens et musulmans, journalistes, enseignant, militaires, policiers, simples passants : tous sont morts pour la France »

Ce préambule comporte deux non-sens :

–  « Solidarité » qui ne peut pas concerner des victimes décédées.

– « Tous sont morts pour la France » qui concerne des personnes qui n’ont pas choisi d’être assassinées à des fins patriotiques.

Le reste est un sermon.

La globalisation (Nous, les Français) d’une impuissance intellectuelle (ne comprenons pas, n’arrivons pas à concevoir, ne parvenons pas à comprendre) fait de nous des pauvres d’esprit, nous qui ne croyons plus ou pas assez (la plupart d’entre nous ont cessé de croire, ou du moins de partager ce mode particulier de croyance que l’on nomme une religion.)

Hors de la religion pas de salut… l’aveuglement… la misère de l’homme sans Dieu… la prétention humaine à vouloir savoir…

Ce n’est pas nouveau. Surprenant, quand même.

Où est le discours philosophique, dans ce simplisme lyrique de lieux communs : la foi qui a édifié les cathédrales vibre dans les cantates de Bach et les toiles de Raphaël ?

Une écoute précise, par exemple de La Passion selon Saint-Matthieu, permettrait peut-être de réviser ce jugement vibrant, de quitter les lunettes de la béatitude mystique pour envisager une analyse de ce qu’est la musique, en général, en particulier celle sur laquelle on colle l’étiquette  « sacrée » ou « religieuse ».

Où est-il dans ce point de vue évangélique : les révoltes contre l’injustice ont pris pendant longtemps une forme religieuse, portées par la croyance en un Dieu qui « renverse les puissants de leur trône et élève les humbles » [Evangile selon saint Luc] ?

L’histoire ancienne et récente ne comporterait-elle pas quelques épisodes dont la forme religieuse n’apparaît pas immédiatement comme émancipatrice ?

Ce professeur de philosophie qui déplore un abandon qui aggrave la crise de nos sociétés et nourrit notre aveuglement et notre nihilisme serait bien inspiré d’aller voir la définition que donne Nietzsche (philosophe, lui aussi) du nihilisme.

Pour finir, je lui poserai la question : en vous incluant humblement dans ce « nous », avez-vous voulu, par cette tribune, fournir un exemple de la misère intellectuelle dont nous serions affectés ?

                                                            *

J’en viens maintenant à la problématique de l’article.

Sa construction vient de la confrontation entre l’importance théorique de la philosophie et la place qui lui est donnée dans l’enseignement.

Pourquoi la société décide-t-elle de limiter l’accès à la philosophie, via une initiation sommaire,  à l’infime partie d’une classe d’âge ? A la fois dans le passé où cette minorité constituait la quasi-totalité de la population scolaire concernée, et aujourd’hui quand elle n’en est elle-même qu’une petite minorité.

Questionnement d’autant plus prégnant que la philosophie est un de mes investissements et que certains discours philosophiques (prononcés ou écrits) me paraissent, dans leur contenu ou par leur forme, abscons et/ou en contradiction avec la démarche d’analyse philosophique, telle que je pense l’avoir apprise et comprise. Cf. les deux exemples.

D’un côté, donc, l’interdit de la philosophie pour les enfants, de l’autre une production d’accès souvent difficile – l’abstraction renvoie à la double dimension de l’être –  peu accessible au plus grand nombre d’adultes.

Alors, l’interdit de l’enseignement de la philosophie est-il lié à sa difficulté d’accès, ou bien au contraire sa difficulté d’accès est-elle le signe d’un interdit d’une autre nature ?

Le questionnement de type philosophique se manifeste très tôt, vers trois ou quatre ans, au moment où l’enfant découvre qu’il est mortel.

Si le contenu du discours philosophique ne découlait pas de cette découverte corrélée d’angoisse et qui exige une réponse, quelle autre hypothèse  expliquerait cette spécificité humaine ?

La première réponse apportée par l’environnement au questionnement né de cette découverte traumatisante est un déni du réel qui recourt au support intellectuel du déni : croire. Croire que je ne meurs pas quand mon corps devient, pour un temps (christianisme), un cadavre, croire que j’ai une âme d’essence divine, immortelle.

La confrontation, chez l’individu et dans la collectivité, entre croire et savoir  produit par le biais de la philosophie, des concepts hérétiques, comme celui du deus sive natura de Spinoza.

Puisqu’il n’est pas possible de contenir le questionnement philosophique dans la sphère de transcendance, le pouvoir politique associé de près ou de loin à l’institution religieuse du « croire » dont il a besoin pour asseoir son autorité, met en place une stratégie pour le contrôler dans toutes les productions intellectuelles et sanctuariser son domaine de compétence : ce qui peut expliquer une tendance intrinsèque à l’ésotérisme et l’interdit extrinsèque d’enseignement, celui-là venant ensuite justifier celui-ci.

Si l’enfant scolarisé commence à apprendre à trois ou quatre ans que sa vie, comme toute vie individuelle, contient nécessairement sa mort, quel discours philosophique construira-t-il ?

Le vote des USA

Si J. Biden l’emporte globalement  d’environ quatre millions et demi de voix (75 millions contre 71, soit 2,6% – la participation, au-delà de 66%, est la plus élevée depuis 1900), il s’en est fallu de peu (Géorgie, Arizona, Wisconsin, Pennsylvanie…) qu’il n’obtienne pas le nombre suffisant de grands électeurs. [L’hypothèse selon laquelle un candidat républicain moins clivant que D. Trump aurait pu être élu est absurde, puisque c’est précisément ce caractère qui a contribué à son élection de 2016 et au résultat « remarquable » de 2020.]

Il est fort probable que ceux qui ont voté « négativement » (contre plutôt que pour) sont plus nombreux parmi les électeurs démocrates et que les voix républicaines ont exprimé dans une large majorité un vote d’adhésion.

Depuis sa première candidature, le cœur du discours de D. Trump est l’affirmation que les USA « se sont fait avoir » par le reste du monde en général, en particulier (après les deux premières années du mandat) par la Chine, à cause de la gestion détestable d’un détestable démocrate afro-américain.

Le corollaire « America first ! » qui a rencontré et rencontre toujours le succès que l’on sait, a été assimilé à « Make America great again ! », autrement dit à la fusion « pays = moi » et ce  moi = réussite selon les canons traditionnels, en l’occurrence = moi, Trump, mes milliards, ma tour, ma femme, ma blancheur, ma bible, ma toute-puissance antinomique de l’establishment démocrate citadin qui n’a rien fait pour les minorités et les plus défavorisés etc.

Ce cœur de discours repose sur le plus ou moins explicite complot qui présente comme victime le peuple américain, gentil, naïf, auréolé de la pure lumière de la création divine (connotation blanche) et les instigateurs comme des méchants, calculateurs, manœuvrant dans l’ombre (connotation noire).  

Cette névrose (elle peut prendre la forme d’une psychose délirante : cf. les accusations de satanisme et de pédophilie lancées par la mouvance QAnon) peut séduire la frange des diverses minorités qui ne se rend pas compte que la connotation peut devenir un jour la dénotation et transformer les dupes en complices ou boucs-émissaires.

Se pose alors la question de savoir ce qui rend possible, audible, la théorie du complot.

Si la vie est perçue menacée, ce n’est pas à cause d’événements contingents (Trump émerge avant la pandémie et la mutation climatique trouve facilement des motifs de déni), mais par un danger plus insidieux, un quelque chose qui fait vaciller ce qui donnait du sens à l’existence et que D. Trump vient réactiver en mettant en scène des signes réconfortant par la démesure de leur expression.

Jusqu’à la fin des années 1980, l’expérience communiste à l’est constituait un élément de contradiction du système capitaliste dont les USA tiraient avantage  en dénonçant le commun antinomique du rêve américain.

La contradiction a disparu avec l’implosion de l’URSS (la Chine est présentée comme une menace moins communiste qu’économique), mais elle hante suffisamment les esprits pour que D. Trump ait pu dire en sachant qu’il serait entendu qu’une victoire de J.Biden amènerait le communisme.

Si la peur du communisme peut toujours être un argument électoral alors que son idéologie et son expérimentation politique ont pratiquement disparu, c’est parce qu’il touche le commun de l’être (cf., entre autres, l’article du 6 novembre : le questionnement et la philosophie de l’entre soi)  que le capitalisme a de plus en plus de mal à exorciser par la démesure de l’avoir plus que D. Trump s’évertue à incarner jusqu’à la caricature.

Les deux mois de transition passés, après l’éviction du devant de la scène du soi-disant et prétendu (par 71 millions de votants) magicien prestidigitateur, le nouveau président va devoir substituer au discours de « victimisation » celui de la responsabilité que la (presque) moitié ces citoyens américains n’a pas la moindre envie d’entendre.

Attentats, immigration et religion

Toutes les citations proviennent du journal Le Monde daté du 3 novembre.

> Eric Ciotti, député LR  des Alpes-Maritimes,

– sur BFM-TV « Il faut arrêter ces pseudo-défenses des liberté individuelles qui ne font que défendre les terroristes, et protéger les terroristes. C’est la société qu’il faut protéger aujourd’hui »

– dans le Figaro « Aujourd’hui, nous combattons l’islamisme avec des boulets aux pieds et des entraves qui paralysent notre action ».

> Christian Estrosi, président de la métropole Nice-Côte d’Azur, maire LR de Nice,

– au journal Le Monde « Aucun droit pour les ennemis du droit. Trop c’est trop, il est temps de maintenant que la France s’exonère des lois de la paix pour anéantir définitivement l’islamo-fascisme de notre territoire. »

> Christian Jacob, député de Seine-et-Marne, président du parti LR,

– « Depuis trois semaines, trois attentats, une tentative stoppée de justesse hier à Lyon, quatre fois des étrangers. »

> Julien Aubert, député LR du Vaucluse,

– « C’est la réalité qui a simplement rattrapé les fantasmes du RN. Les diagnostics se rapprochent avec l’extrême-droite, l’immigration ne fait pas le terrorisme mais elle y contribue. »

> Marion Maréchal, ex-députée FN, petite-fille de J-M Le Pen et nièce de Marine Le Pen,

– sur twitter « Le constat est juste : il n’y aura pas de politique efficace en matière migratoire et de lutte contre le terrorisme sans la remise en cause du gouvernement des juges. Il faut notamment dénoncer la Convention européenne des droits de l’homme.»

> Marine Le Pen, présidente du RN,

– sur LCI : « Lorsque nous confrontons nos idées et nos positions sur ce qui se passe dans notre pays, nous nous apercevons que nous étions dans le juste et beaucoup dans la classe politique nous rejoignent sur nos propositions. »

> Stéphane Ravier, sénateur RN,

– dans une série de Tweet « Il faut traquer les islamistes jusque dans les chiottes si nécessaire ! Nous expulserons les islamistes, les fichés « S », les radicalisés ! Le sang français a assez coulé. »

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Nous sommes d’accord : il faut trouver le ou les moyens de résoudre ce problème.

Tous ces élus ou ex-élue de la République établissent un lien causal d’évidence entre islamisme, immigration et le « terrorisme » qu’ils proposent d’éradiquer en substituant à l’état de droit des mesures de guerre.

Bref, ils proposent de frapper fort.

Frapper où, quand, qui, comment ? Telles sont les questions que posent cette stratégie.

Quand ils ne sont pas français (comme l’étaient ceux des attentats de 2015), les auteurs des attentats ne sont que quelques individus immigrés. Ils agissent pratiquement seuls. Leurs cibles sont nulle part et partout.  Ils crient « Allah Akbar ! », sont éventuellement et a posteriori  présentés comme des martyrs par l’Etat islamique qui n’a plus de territoire, et dénoncés par les représentants français de la religion musulmane.

Terroriste, terrorisme.

Du point de vue de leurs auteurs, quelle terreur escompter des attentats commis contre une nation ? Pour l’avoir constaté, et sans la moindre exception, ils savent même s’ils le dénient, qu’ils ne peuvent empêcher la nation de vivre, qu’ils ne peuvent pas la terroriser.

L’attentat n’est terroriste que contre l’occupant illégitime. Et la nation française contre laquelle sont commis de tels attentats occupe son propre territoire, elle n’est en rien l’occupante illégitime de ce qui serait le territoire de leurs auteurs.

S’ils sont mus par l’objectif de la terreur – c’est du moins ce que supposent ceux qui les appellent « terroristes » – c’est qu’ils ne savent pas ce qu’elle est, qu’ils se trompent, que cet objectif n’est qu’un leurre. Ce que produit l’attentat est la sidération, pas la terreur. Le moment de sidération passé, la vie ordinaire reprend son cours

Les appeler terroristes revient donc à leur donner un statut erroné qui ne peut que les valoriser et stimuler d’autres.

Ils ne sont pas des terroristes, mais des criminels qui ont prémédité leur acte, des assassins.

Dans l’hypothèse où ils sont des militants conscients de l’être, ce qui ne semble pas être toujours le cas, et même s’ils ne le sont pas, ils tuent pour  protester en invoquant la religion musulmane.

Tuer pour protester.

Quel est l’objet d’une protestation qui conduit à prendre des armes à feu, des armes blanches, pour aller tuer des journalistes, des juifs, une policière, un professeur d’histoire et d’autres, dans la rue, dans une église ?

Quel est peut-être l’équivalent du poids de cet objet de protestation mesuré en morts ?

Quel équivalent, sinon leur propre vie, devenue pour eux-mêmes, dans le lieu  où ils sont, une vie indifférente, et dont la religion reste la dernière référence de sens possible ?