Un legs pathologique

« Un informaticien français a transféré plus de 410 000 euros à divers groupes d’extrême droite américains en décembre 2020, avant de mettre fin à ses jours. » (Le Monde du 16/01/2021)

(extrait) « En tout, ce sont environ l’équivalent de 410 000 euros qui ont été transférés, au début de décembre 2020, à une quinzaine de groupes et militants oscillant entre la droite pro-Trump dure et le néonazisme, ainsi qu’à quelques services en ligne, dont le réseau social d’ultradroite Gab. Qu’est-ce qui a bien pu pousser un Français à verser de telles sommes à des militants d’extrême droite américains ? Laurent B. n’est plus là pour s’expliquer : il s’est suicidé le 9 décembre 2020, juste après avoir réalisé les virements. Avant sa mort (…) il avait programmé sur son blog personnel, inactif depuis deux ans, une note dans laquelle il explique les raisons de son geste. Dans ce long texte, on lit à la fois la souffrance d’une maladie qui semble le plonger dans d’atroces douleurs – on devine une lourde dépression ; et on perçoit, glissées comme autant d’indices, des références à des idées politiques à la droite de la droite. »

Deux réactions :

>> « Bof, on va pas perdre son temps à s’attendrir et gloser sur un taré ; il y en a des milliers pour le remplacer. Le plus simple est donc de ne pas en parler, ce qui ne donnera pas d’idées aux candidats. »

>>« Il a son heure de gloire. »

La mienne, en guise de réponse :

« Pourquoi en parler ? Parce qu’il est utile de comprendre ce qui conduit au besoin du déni du réel (complotisme, négationnisme, entre autres). Taré ? Une simple étiquette qui n’est que l’expression d’un déni équivalent. Il a son heure de gloire ? Il n’a rien, il est mort. »

Révolution tunisienne, dix ans après

Le bilan dressé le 14 janvier par les intervenants tunisiens (sur France Culture) est positif pour les libertés, négatif pour l’économie et l’emploi. Si la liberté d’expression, politique, sociale, artistique, intellectuelle, rencontre encore une certaine censure dans les réseaux sociaux, elle ne se heurte plus aux interdits radicaux du pouvoir précédent. En revanche, la pauvreté, la précarité sont toujours là, et  plus de 35% de jeunes sont au chômage soit deux fois plus qu’avant janvier 2011.

Dix ans après une révolution que ses acteurs ont nommée « pour la dignité »,  ce bilan  a une résonance triste et désespérante dans certains commentaires en Tunisie ou ailleurs.  En résumé, quelque chose comme « Tout ça (la révolution, avec ses violences et ses morts) pour ça (le droit de parler dans la pauvreté et la misère) ! »

La question est celle que pose le rapport entre « liberté formelle » et « liberté réelle » : à quoi me sert de pouvoir parler si je meurs de faim ? Ou, à l’envers, à qui profite la liberté du renard dans le poulailler ?

Dans l’enthousiasme révolutionnaire tunisien, il y a eu, apparemment pour un grand nombre, l’illusion que « dégage ! » englobait le problème dans sa totalité.

Mais l’homme chassé du pouvoir n’a jamais été qu’un mode d’expression du système économique dont les rouages ralentis, plus ou moins bloqués le temps de l’événement révolutionnaire, se sont remis à tourner après son départ.

Un sondage publié en septembre 2020 par l’institut One to One for Research and Polling indique que pour une large majorité de Tunisiens, la contrebande et la corruption n’ont pas diminué mais augmenté et qu’elles sont imputables aux hommes politiques.

En d’autres termes, le vendeur de légumes de 2021 n’est pas dans une situation économique différente de celle de Mohammed Bouazizi dont l’immolation par le feu en décembre 2010 à Sidi Bouzid fut le déclencheur de la révolution.

Alors ?

On ne s’en sort pas si les deux libertés sont dissociées, comme le signifie le « dégage ! » : dans sa forme lapidaire consensuelle il vise un « individu psychologique » (l’homme et son entourage) dont les abus sont confondus avec ce qui les rend possibles.

Le système capitaliste était celui de la Tunisie de Ben Ali, il est toujours celui de la Tunisie post Ben Ali et les effets socioéconomiques sont – en-deçà de ceux de l’épidémie – les mêmes.

La société, comme l’individu, est un corps et un esprit, indissociables. En regard des objectifs de la révolution, la protestation née de la misère du corps, pour être légitime, n’est pas adéquate.  Et l’esprit brimé qui proteste n’est pas souvent celui du corps qui souffre. De la jonction contingente des deux peut naître un mouvement que certains nomment révolution, d’autres, printemps arabe(s).

Pour que vienne l’été, il faut que la protestation soit une, homogène.

Point de vue sur le vaccin et la mort

Point de vue est à comprendre non dans le sens de « absence de vue », mais dans celui d’opinion. Quoique, parfois, on puisse avoir comme un doute. Voyez un peu plus bas.

« Plusieurs articles évoquant la mort de personnes peu après une injection alimentent la défiance envers la vaccination. Comment sont analysés ces décès et que peut-on en conclure ? » (Le Monde du 14/01/2021)

Le journaliste explique dans son article comment certains sites anti-vaccin établissent des relations entre vaccination et décès, et précise combien il est non seulement hasardeux mais infondé d’établir un lien de causalité, compte-tenu notamment des comorbidités de ceux qui meurent après avoir été vaccinés. D’où la réserve émise un peu plus haut.

Les contributions vont plutôt dans le sens de l’article, souvent avec humour. Par exemple :

« Il y a deux ans mon voisin est tombé raide mort immédiatement après avoir bu un verre d’eau. Et oui. Ne buvez plus d’eau, c’est mortel ! » (J’écrirais plutôt : Eh oui ! mais l’esprit prime parfois sur la lettre, surtout quand il s’agit d’esprit)

J’ai effectivement vérifié et de manière absolument scientifique (théorie + expérimentation) que c’était vrai : depuis un certain nombre d’années,  je bois du vin, régulièrement, du blanc et du rouge, et même du rosé quand il fait très chaud (jamais entre les repas, non,  parfois juste un peu avant, pour faciliter l’ouverture de l’appétit – ce qui est évident, sinon, pourquoi parlerait-on d’apéritif !), et je ne suis pas mort de la covid-19. Ce qui compte, c’est la cohérence. Et aussi la constance.  Deux caractéristiques de l’esprit, cette fois scientifique.

Voici ma contribution.

« Hum… Il y en a qui disent que tout le monde meurt un jour, vacciné ou pas (pas le jour, non, tout le monde). Qu’est-ce qu’ils en savent ? Jusqu’à présent, c’est vrai, mais pour les autres ! Sinon, ils ne seraient pas là pour le dire ! Non, je pense que tant qu’on n’est pas mort soi-même, on ne peut pas être sûr. Il y a toujours un doute. En tout cas, moi, ce que je sais, et sans le moindre doute,  c’est qu’on peut toujours diviser par deux, et, que, comme ça, on n’arrive jamais là où on est censé arriver. Bon, alors, supposons qu’on me dise que je vais mourir demain à 5 h 12, vacciné ou pas (moi, pas 5 h 12).  Qu’est-ce que je fais ? Je divise par deux le temps qui me reste, comme ça je suis sûr de ne pas y arriver ! Pourquoi je dis tout ça ? Je ne sais plus… Ah, si ! C’est à propos du doute. Je ne sais plus quel philosophe disait que c’est le sel de l’esprit. Oui… Mais le sel, c’est le risque de l’hypertension ! Il paraît qu’on peut en mourir. A demain, 5 h 13 »

Une figure sympathique du capitalisme

Elle a pour nom Anne-Laure Kiechel et elle est économiste. Après des années passées dans les banques Lehman Brothers et Rothschild, elle crée  en 2019 une structure indépendante (Global Sovereign Advisory) qui obtient en un an une vingtaine de mandats de différents gouvernements. Le Monde la nomme « La Française qui murmure à l’oreille des puissants ».

Le 12 janvier 2021, elle était l’invitée de La grande table des idées (13 h 00 > 13 h 30 sur France Culture), pour parler de la dette.

Elle est la personnification parfaite de l’évidence axiomatique qu’il n’y a pas d’autre système possible que le capitalisme : son discours critique vise des erreurs qu’elle présente de manière implicite comme extrinsèque du système que du reste elle ne nomme jamais.

Ce qui la rend sympathique, vraiment, c’est un langage simple, qui donne l’impression d’être inspiré par le bon sens, ici mobilisé pour les victimes du système – elle est considérée comme une économiste de gauche. L’image à la fois paisible et assurée qu’elle présente d’une femme émancipée, dirigeante, y contribue.

La cause des erreurs : « Les temps de raisonnement ne sont pas assez appropriés, c’est comme ça qu’on arrive à ne pas avoir assez de médecins, On n’a pas prévu tout ça vu que quand on imposait des quotas, quand on imposait des numerus clausus, ça pouvait ensuite poser des questions, on n’a pas vu que dans les campagnes ou dans des zones plus reculées on n’avait moins de médecins… »

« Le temps de raisonnement pas assez approprié » laisse supposer que ce « on » qui a décidé de limiter le nombre d’étudiants en médecine n’aurait pas vraiment réfléchi. Mais pourquoi ? Et pourquoi ce « on » n’a-t-il  pas « vu » l’évidence des conséquences que certains annonçaient déjà au moment de la décision ?

A-L Kiechel ne le dit pas, laissant ainsi entendre par défaut qu’il s’agit d’un déficit composite d’intelligence, de sens commun, bref que les raisons sont psychologiques ou bureaucratiques, comme vous voudrez selon l’incarnation de ce « on », mais en aucun cas, bien sûr, en rapport avec la logique du système.

Elle ajoute : « … en tous les cas c’est une expérience vécue rapportée par les citoyens mais qui n’est pas mesurée de manière forte  et suffisamment en amont pour qu’on puisse dire comment se réorganise-t-on puisque ce sont des situations inacceptables. »

Autrement dit, on n’écoute pas assez les citoyens, ce qui, une nouvelle fois, renvoie à la responsabilité d’un « on », qui comme « on » le sait est un pronom indéfini.

Et quand la journaliste lui demande : « Où est-ce que vous avez appris tout ça, est-ce que c’est sur le terrain, est-ce que c’est à HEC cette idée qu’il faut penser en plusieurs temps à plusieurs échelles… ? »

Elle répond : « Sur le terrain. Il n’y a pas d’apprentissage meilleur que sur le terrain ; on a bien sûr une connaissance théorique, et ensuite confronté à la réalité des choix, ce qui s’impose c’est la nécessité  de la cohérence. »

Son « terrain » est celui des états en difficulté financière et sa renommée internationale est due à sa capacité à gérer ce type de difficultés.  

Ainsi, elle a été conseillère du second gouvernement d’Alexis Tsipras, en Grèce.  Le résultat positif qu’elle annonce : une situation fiscale saine. Pour le reste : « des fragilités béantes, le départ de plus de 500 000 jeunes diplômés, un salaire minimum de 650€, une situation pas au niveau de ce qu’on peut souhaiter. » Elle ne précise toujours pas qui est ce « on » ni ce qu’est le niveau souhaitable ni les causes qui empêchent d’y parvenir.

Sa réussite tient dans sa capacité à actualiser les paramètres financiers du système. Ainsi critique-t-elle les critères qui, il y a quelques décennies, servaient à déterminer la dette publique, à savoir entre 60 et 80% du PIB (produit intérieur brut = richesses d’un pays en une année). Aujourd’hui, la dette dépasse les 100% voire les 120%.

Ce qu’elle ne dit pas, c’est que les critères anciens étaient déterminés par une macroéconomie et que cette macroéconomie a changé. Dans quelques décennies, de nouveaux économistes feront la critique du ratio de la dette actuelle en invoquant peut-être « un temps de raisonnement inapproprié »…

Le mot qui revient le plus souvent dans son discours est « intéressant ». Est intéressant ce qui suscite de l’intérêt. Un lapsus ?

La sympathie qu’elle suscite tient au fait que l’eau dans laquelle elle donne l’impression d’évoluer si bien n’est jamais présentée comme celle, possible après tout, d’un aquarium.

Covid- 19 : stratégies et discours

« Même s’il est de plus en plus mal vécu par la population, le confinement strict et précoce est la meilleure arme contre la propagation virale, défendent, dans une tribune les médecins et autres membres de l’association Pandémia. » (Le Monde  du 11.01.2021)  

Extrait d’une intervention :

« Fondamentalement, « l’homme est loup pour l’homme » et l’histoire contemporaine nous enseigne que le vernis superficiel de la civilisation peut très vite craquer si vous poussez les gens à bout pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Les gilets jaunes étaient à 100m de l’Elysée et les trumpistes ont envahi le Capitole… »

Ma réponse :

« L’homme est un loup pour l’homme qui ne le connaît pas« , telle est la réplique exacte dans la scène 4 de la pièce Asinaria de Plaute (3ème siècle avant notre ère). Cela dit, la comparaison entre les extrémistes (racistes, suprématistes et j’en passe…) du Capitole et les GJ est un peu rapide. D’un côté l’incitation par le président lui-même, de l’autre un mouvement de contestation du président, sans leader, sans organisation, atypique, expression dramatique sinon tragique d’un malaise à la fois diffus et profond, dans lequel le racisme, le suprématisme, disons la tendance fascisante n’est pas dominante, loin s’en faut. Il est donc préférable de connaître les hommes, en particulier pour ce qui nous est essentiellement commun.

Ma contribution

« L’inquiétude qui sous-tend le discours général concerne les capacités du virus à contourner les obstacles que nous lui opposons et instille cette question sournoise : et s’il était impossible de s’en débarrasser ? En témoigne la diversité des stratégies tâtonnantes, parfois accompagnées du « il n’y a qu’à » et qui ont jusqu’à présent échoué. Nous luttons donc encore avec des mots, c’est aussi le propre de l’homme, des raisonnements que nous voulons plus malins que la malignité du virus qui n’est pas cartésien, lui, sa méthode est purement empirique, attendant que la solution apparaisse sous la forme du vaccin… si elle apparaît. L’histoire est là pour nous rappeler que les hommes sont quand même plus rusés que les virus, même si le prix à payer est lourd sans qu’on sache toujours si la balance qu’on utilise est absolument fiable. Combien de ceux qui sont morts avec le virus seraient morts sans lui ? Mais ce n’est pas une raison. Tout au plus un petit poids dans l’autre plateau. »

Fascisme, la peur du mot

Ce matin  (11 janvier 2021) G. Erner recevait dans Les Matins de France-Culture Marc Lazar, professeur en histoire et sociologie politique  à Sciences Po et Marie-Cécile Naves, directrice à l’Iris (Institut de Relations Internationales et Stratégiques) pour parler de l’épisode insurrectionnel du Capitole et du rôle joué par D. Trump.

Le journaliste pose la question : «  Est-ce que ce n’est pas une forme de résurgence du fascisme ? » La forme interronégative et le ton employé indiquaient quelle était sa réponse personnelle.   

M-C Naves (intervenant à distance) explique qu’une des premières pierres du fascisme est le non-respect de la réalité des faits, dont le refus des résultats électoraux ; elle y ajoute le refus du conflit d’opinion, le rejet du corps électoral, et, pour les  blancs chrétiens d’origine européenne (les soutiens extrémistes de D. Trump) celui de voir d’autres populations qu’eux. Ce qui s’est passé et le comportement de D. Trump ressortissent donc au fascisme.

M. Lazar ( il est présent dans le studio et le journaliste indique que l’analyse de M-C Naves le fait tiquer) explique, lui,  que le fascisme a disparu et s’est reconverti dans une forme de populisme, que l’épisode du Capitole est différent de la marche sur Rome… et de la prise du Palais d’hiver par les bolcheviques, que l’événement n’a pas été organisé autour d’un parti, qu’il n’y a pas d’idéologie comme dans le cas de Hitler et, à partir de 1938, de Mussolini, donc qu’on est là dans ce qu’il appelle des « frontières poreuses ».

J’invite ceux que le problème intéresse à écouter l’émission.

Ils constateront comment M. Lazar se différencie de M-C Naves par une logorrhée que je comprends comme l’expression de la peur d’être conduit à prononcer le mot « fascisme ».

Au prix de comparaisons douteuses :

–  la marche sur Rome [qui ne fut possible que grâce au laisser faire de dernière minute du roi  alors que l’ordre avait été donné par le gouvernement d’arrêter les responsables fascistes (Mussolini était resté à Milan pour pouvoir plus facilement passer en Suisse dans le cas d’un échec et il se rendit à Rome en train)] n’a effectivement rien à voir avec la situation américaine, ne serait-ce que parce que l’initiateur est celui qui détient le pouvoir. *

– quant à la prise du Palais d’hiver (25 octobre 1917) [elle se situe dans le cadre de la révolution commencée en février et elle est dirigée contre le gouvernement de Kerenski partisan de continuer la guerre (aux effets désastreux) entreprise avec l’accord de tous les partis, sauf précisément les bolcheviques] elle n’a pas plus de rapport avec la situation politique italienne de 1922 que celle, états-unienne, de 2021.

Enfin, s’agissant d’un professeur d’histoire, il paraît curieux de refuser la qualification de « fasciste » à l’événement américain (plus généralement au comportement de D. Trump) au motif qu’il n’y a pas la dimension idéologique raciste, antisémite, du fascisme italien alors qu’il prend soin de préciser dans le même temps, sans peut-être se rendre compte de la contradiction, qu’elle n’exista qu’à partir de 1938  : la création du parti fasciste par Mussolini au lendemain de la guerre n’ayant en effet pas de support raciste et antisémite,  si on suit la logique de M. Lazar, ce que représente D. Trump et ses partisans extrémistes, néonazis, suprématistes, antisémites, a donc plus à voir avec le nazisme.

Si, depuis la fin de la guerre, « fascisme » et « nazisme » ont pu être employés, et à tort, de manière émotionnelle et métaphorique, il me semble quand même que ce qui vient de se dérouler à Washington devrait permettre à un professeur d’histoire de se débarrasser d’interdits manifestement dictés par une peur qui ne peut que servir ce qui la suscite.

Si sa forme et son nom sont datés, le fascisme désigne un invariant humain dont « populisme » ne rend pas exactement compte. Comme, à un degré autre, le nazisme. L’un et l’autre renvoient à des images qu’il importe de ne pas perdre de vue et de ne jamais renoncer à nommer quand elles réapparaissent, surtout dans des lieux inattendus.

* M l’enfant du siècle d’Antonio Scurati raconte à la manière d’un roman, documents à l’appui, la montée du fascisme italien dans le premier des trois tomes consacrés à Mussolini.

Le « zizi le plus long au monde »

(A la Une du Monde – 9.01.2021)

« S’il était question de l’aguiche d’un film porno, ça ne choquerait personne. Mais, quand il s’agit du héros d’un programme pour enfants âgés de 4 à 8 ans et diffusé par le service public au Danemark, il y a de quoi tiquer. Même dans un pays scandinave connu pour son progressisme.

John Dillermand – « John homme-zizi », pourrait-on traduire – est un programme humoristique d’animation diffusé depuis le 2 janvier 2020 sur Ramasjang, la chaîne pour enfants de l’organisme danois de radio-télévision publique, Danmarks Radio (DR), l’équivalent de France Télévisions. A l’instar de la série et des films britanniques Wallace et Gromit, John Dillermand a été réalisé en stop motion avec de la pâte à modeler. En l’espace de cinq jours, son générique totalise déjà près de 800 000 vues sur YouTube.

Les treize épisodes, de cinq minutes chacun, mettent en scène le quotidien d’un homme moustachu et maladroit, même s’il essaie de faire le bien autour de lui. A la manière d’Inspecteur Gadget et de son « go-go-gadget au bras », son sexe peut s’avérer bien pratique : il s’allonge pour allumer un barbecue, passer la tondeuse, ou se transformer en rotor d’hélicoptère afin de voler dans les airs.

Sa salopette rayée de rouge et de blanc s’adapte (bien heureusement) à sa morphologie encombrante, qui rappelle la queue du Marsupilami. Il lui arrive de se servir de ce « superpouvoir » pour réparer une de ses bêtises, faire la circulation ou encore sauver des enfants des griffes d’un lion. En gros, il n’y a « rien qu’il ne puisse pas faire » avec son pénis, peut-on même entendre dans la chanson du générique. »

L’article précise que les réactions sont très contrastées et que les critiques ont pris un tour politique, les plus virulentes venant de l’extrême droite et des féministes.

Ma contribution, publiée :

« Si « ça » fait parler autant, c’est que « ça » n’est évidemment pas anodin. Tout dépend quel discours (explicite ou implicite) sur la sexualité vient illustrer cette BD. Apparemment, il n’est pas le même pour tout le monde, au Danemark ou chez nous, et les aventures de cet organe de dimension variable en fonction de critères pas forcément connus des petits enfants et dont les réactions (celles de l’organe) ne sont maîtrisables que jusqu’à un certain seuil (là, l’expérimentation commence tôt) peuvent susciter de formes de rires qui ne sont pas plus anodins que la BD et les intentions (maîtrisées comme l’organe ?) qui la sous-tendent. Les commentaires, là-bas comme ici, sont un bon révélateur d’autre chose comme en général ce qui touche (oh!) à la sexualité. Faux-cul, tartufe, coincé, libéré(e) pour autant qu’on puisse l’être (salaud de corps !)… sans doute un peu tout à la fois avec des dominantes selon la conscience ou le calcul. »

Le luxe

« Malgré l’épidémie de covid-19, l e secteur du luxe recouvre la santé »

L’article (dans Le Monde du 8.01.2021) explique comment les grandes maisons (LVMH, Cartier, Dior, Hermès, Chanel etc.) connaissent un rebond d’activité, en particulier grâce au marché chinois.

La plupart des contributions, de tonalité ironique, sont une critique du luxe.

1 – Ma contribution :

« La question du luxe fait partie de la problématique du rapport à l’objet dans ce qu’il peut représenter de l’immortalité symbolique, par la matière précieuse ou le hors-norme dont le prix à payer est le corollaire.
Il me paraît inapproprié d’en faire une polémique socioéconomique. Le luxe s’échelonne à des degrés divers plus ou moins accessibles.
Il fait également partie de l’esthétique qui est, elle, hors commerce. »

2 – une contribution  positive (a) et une autre critique (b) suivie de ma réponse (c) :

(a)« Contrairement à d’autres, je me réjouis que le luxe, secteur important en France survive à la crise. En quoi la bonne santé de cette industrie serait une mauvaise nouvelle? Que voulons- nous, encore moins d’industries et moins d’emplois en France ?  En gros, que le livre et l’édition se portent bien est une excellente nouvelle mais pas le luxe? Est-ce parce que ces (très chers) produits ne peuvent pas être achetés  par tous les citoyens? Ah cet égalitarisme et jalousie bien de chez nous! »

(b) « Quelle surprise ! Savoir que le luxe se porte bien ! Les petits restent en difficulté ! 2 mondes qui s’ignorent, l’un champagne, l’autre eau. Voilà les injustices de la vie ! »

(c)« Si on le considère comme l’expression de ce qui n’est pas strictement utilitaire,  le luxe est-il vraiment  une injustice ou la cause d’une injustice ? Je le verrais plutôt comme le révélateur du rapport à l' »objet », c’est-à-dire ce qui n’est pas nous, et dans quoi nous investissons (pas seulement d’un point de vue financier) une part de nous-même. Si, par hypothèse d’école, vous décidez de supprimer le luxe, quel sera le seuil à partir duquel un objet sera considéré comme luxueux ? Et, si vous parvenez à résoudre cette difficulté et à supprimer le luxe, aurez-vous supprimé quelque chose des injustices ou seulement ce qui les révèle ? »

L’invasion du Capitole et la double victoire électorale en Géorgie

Le Monde du 6.01.202 publie une analyse de Musa-Al Gharbi, sociologue, chercheur à l’université Columbia de New-York.  

« Trump ne s’est pas rallié les Blancs avec sa rhétorique et sa politique racistes, il se les mis à dos. Et si le style a repoussé bon  nombre de sympathisants républicains blancs, il semble au contraire avoir séduit de nombreuses minorités. Cela ressort clairement des sondages de sortie des urnes et des résultats de votes des quatre dernières années. »

Il commente ainsi ce que J. Biden disait aux Africains-Américains hésitants [« Si vous avez un problème pour savoir si vous êtes pour moi ou pour Trump, alors vous n’êtes pas noir. »] : « Ainsi, il semblerait que pour une grande partie de l’élite,  on n’est une personne de couleur que si l’on sait voter « convenablement ».

Et il conclut : « Au lieu d’essayer d’analyser ce qui ne va pas dans le message ou le programme du parti – et de les ajuster en conséquence -, on cherche par tous les moyens à expliquer ce qui ne va pas chez les gens – dont un nombre croissant ne votent pas comme ils « devraient ».

La double victoire sénatoriale en Géorgie donne aux démocrates la possibilité de gouverner sans obstruction majeure. Ce qui permettra de voir plus clairement ce qui dans le malaise de la société états-unienne ressortit au commun politique (message ou programme) comme le pense le sociologue, et/ou au commun humain dont la question de la « race » n’est qu’un des symptômes.

Ce qui domine dans le discours des républicains extrémistes – expression aiguë du parti – ce sont des revendications de l’individu, seul, incarné par Trump, en résumé « plus fort que la mort ».

Ce n’est pas, à mon sens,  la défense d’un programme politique opposé à celui des démocrates qui a conduit une centaine de militants à envahir le Capitole, mais la peur d’un commun humain auquel D. Trump substitue le fantasme d’un commun communiste encore utilisé quelques jours plus tôt par la candidate républicaine de Géorgie.  

Que les électeurs de Géorgie aient rejeté, par une courte majorité, cette aberration,  ne signifie pas une conscience de l’enjeu existentiel dont je pense qu’il n’est pas d’abord d’ordre « programmatique » mais « messager ».  C’est en quoi « message ou programme » me semble contestable.

Le 20 janvier 1961,  dans son discours d’investiture, J.F. Kennedy posa la question restée fameuse : « Et donc vous, mes compatriotes américains, ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. Mes concitoyens du monde, ne vous demandez pas ce que les États-Unis feront pour vous, mais plutôt ce, qu’ensemble, nous pouvons faire pour la liberté de l’Homme. »

La suite a montré qu’elle ne s’inscrivait pas dans une problématique philosophique (ce qu’elle pouvait laisser supposer) mais qu’elle s’adressait plutôt à une conscience morale et religieuse.

Rien, dans les propos de J. Biden ou K. Harris, ne laisse penser que quelque chose ait changé dans la manière de poser les problèmes. Même si cela ne signifie pas que tout est cadenassé, il n’est pas inutile de rappeler que la séance au Capitole s’est conclue, dans la nuit, par une prière dite par l’aumônier des assemblées et que J. Biden qui, comme D. Trump, termine ses discours par « God bless America  » prêtera serment la main sur la Bible…

L’objet réel de l’envahissement n’est pas le pouvoir, celui de l’individu/président et matérialisé par  la Maison Blanche  (D. Trump aurait pu l’ouvrir aux militants qu’il excitait implicitement à un « coup de force »), mais  le lieu de la parole commune, incarnée par le Capitole.

L’agression contre le bâtiment,  signe aussi désespéré qu’infantile de fuite du commun humain sous le prétexte de la menace réactivée du commun politique, me semble faire partie de la problématique du lynchage.

« L’inceste, phénomène tabou à l’ampleur inconnue »

Tel est un des titres de la Une du Monde du 6.01.2021) à propos de l’affaire qui met en cause une personnalité (politique et médiatique), donc largement diffusée et objet de nombreux commentaires.

Court toujours dans l’opinion le mythe qu’une personnalité est (devrait être) différente du commun des mortels.

Ce qui a un effet catalyseur pour (re)lancer le débat sur la sexualité. Le contexte passionnel n’est peut-être pas celui qui convient le mieux, idéalement, mais l’importance accordée au fait divers est sans doute proportionnelle à celle du déni. Pour cette question comme pour d’autres.

Inceste vient du latin [in (valeur négative) castus (pur) = impur] et désigne, en droit, des « Relations sexuelles entre un homme et une femme liés par un degré de parenté entraînant la prohibition du mariage ; relations sexuelles entre parents très proches » (Larousse)

En France, la loi du 14 mars 2016 dénomme inceste uniquement les actes sexuels commis sur un mineur, dans le cadre familial. Ce qui implique l’autorisation de pratiques « incestueuses » entre personnes majeures (cf. le site The Conversation  « La loi qui interdit et légitime l’inceste en même temps »)

Si, d’une manière générale, la loi a bien pour objet  d’améliorer les conditions de la vie en société, où est la limite entre le privé (individus) et le social (collectivité) pour ce qui concerne les relations amoureuses/sexuelles ?

Dans la mythologie grecque, Phèdre, [« La fille de Minos et de Pasiphaé », rappelle Racine dans sa tragédie éponyme – le plus beau vers de cet auteur, disent certains…] est amoureuse de son beau-fils, Hippolyte, fils majeur de son époux Thésée. Cet amour est jugé incestueux (dans le sens étymologique) par la société antique et celle du 17ème siècle.  Qu’il ne le soit pas dans le droit français contemporain signifie sans doute qu’il ne l’est pas dans l’opinion.

Pourquoi, en effet, celle qu’on appelle une « belle-mère » n’aurait-elle pas le « droit » à une relation amoureuse avec celui qu’on appelle un « beau-fils » ? Ou l’inverse. A noter que le qualificatif « beau, belle », apparemment hérité du Moyen-Age courtois,  indique un choix affectif sans relation avec l’aspect physique.

Autrement dit, c’est une affaire privée qui concerne les trois personnes. Pas de quoi en faire un drame public. Encore moins une tragédie. A moins qu’il ne s’agisse plus simplement d’un opéra irreprésentable dont le livret serait le simple support d’une partition musicale au rythme particulier que permettent douze notes…

Ici, il s’agit d’un viol sur mineur (fellation, a dit celui qui est mis en cause) dans le cadre d’une relation familiale avec les effets sidérants que l’on sait.

Un crime, donc.

Deux pages du Monde (06.01.2021) décrivent le contexte des années 70 et la liberté, entre autre de mœurs, expérimentée dans la société post-68, en particulier dans un milieu qui sait comment fonctionne le langage.  

A  ce propos, un exemple dont il n’est pas impossible que je l’aie déjà cité dans un des articles. Bis repetita…

Pédophilie est un terme impropre (de création récente) pour désigner un rapport sexuel avec un enfant alors que nous disposons de pédérastie (ancien) qui est, lui, adéquat, mais dont la définition est curieusement erronée (« attirance sexuelle d’un homme pour les jeunes garçons », dit le dictionnaire) puisque « ped » désigne l’enfant, qu’il soit garçon ou fille. Ainsi, d’après les définitions, une femme pédophile (garçon et fille) ne peut pas être pédéraste (garçon) !

Est-il anodin que pédophilie ait été substitué à pédérastie et qu’aient été mis dans le même champ sémantique pédérastie et homosexualité ? Que « pédé » (=enfant) désigne de manière injurieuse l’homosexuel qui, lui, est attiré par une personne du même sexe que le sien, et pas plus par les enfants qu’un hétérosexuel ?

Il n’y a pas si longtemps, dans certains milieux, la pédérastie n’était pas considérée comme un crime, ni par ceux qui la pratiquaient, ni par la loi.

Une explication n’étant en aucune façon une justification, ceci et cela contribuent  peut-être à expliquer cela et ceci.