Trumpisme ?

Les commentateurs sont unanimes pour dire que le trumpisme survivra à la défaite électorale de D. Trump.

Trumpisme est à mon sens un terme inadéquat.

Une des électrices de Trump déclarait, comme le pêcheur de Floride (article précédent) que les outrances de l’homme ne la préoccupaient pas. La seule chose qui comptait pour elle, c’était, « ses intérêts personnels » que la politique de Trump favorisait. « America first » = moi d’abord.

En d’autres termes, D. Trump, est, dans et par toutes ses démesures, l’expression exacerbée, paroxystique, du capitalisme et de son corollaire : la détestation du commun. Il vient de signer un décret qui facilite le licenciement des chercheurs qui travaillent pour le gouvernement.

Il n’est pas certain que la victoire électorale des démocrates puisse seulement calmer cette détestation. Le vote Trump a augmenté de plusieurs millions depuis 2016 et la pulsion vers l’abîme n’est pas propre aux USA.

Trumpisme n’est qu’une étiquette qui permet d’esquiver le problème essentiel.

Election américaine… fin

Dans un système démocratique, la déclaration de victoire d’un candidat avant que le décompte des voix n’ait été achevé est, stricto sensu, un impensable.

A plus forte raison si cette déclaration est accompagnée de l’accusation du « vol de l’élection » par le parti adverse.

C’est ce que vient de faire D. Trump à Washington sans, jusqu’ici, susciter la protestation d’élus ou de responsables de son parti. Ni celle d’une quelconque autorité juridique.

Ce qui veut dire que se mettent en place, et de manière plus qu’insidieuse, les conditions qui pourraient conduire à un affrontement physique, une guerre civile.

Cela nous concerne en Europe. Le président de Slovénie reconnaît, avec la même anticipation, la prétendue victoire électorale de D. Trump.

Les causes du malaise dont D. Trump est depuis quatre ans l’expression politique ne sont pas américaines, mais planétaires.

Même si J. Biden finit par obtenir plus de grands électeurs que lui, même si le nombre des voix démocrates est plus important, ce ne sera qu’une victoire comptable et  le pays n’en demeurera pas moins fracturé.

Le commentaire de pepou27 (article précédent) fait le même constat sombre.

Existe-t-il une hypothèse d’évitement du pire ?

Je ne m’avance pas trop si je dis qu’un grand nombre d’entre  nous, en France, est frappé de sidération devant ce risque de chaos.

Nous expérimentons dans le cadre d’une crise du système ce même risque, aggravé par la pandémie et l’absence d’une réponse politique responsable.

Election américaine… suite

Depuis Kennedy et jusqu’en 2016, le jeu politique télévisé oscillait entre tragédie et comédie. A l’exception de l’acteur professionnel Ronald Reagan, les acteurs politiques étaient des hommes d’une cinquantaine d’années. Ils évoluaient avec les masques tragiques ou comiques, selon les scènes qu’ils jouaient, avec un maquillage plus ou moins réussi, des slogans plus ou moins bien choisis. Les conventions républicaines et démocrates brillaient comme les lumières de Broadway.

Depuis 2016, le seul masque employé est celui de la dérision plaqué sur du déni.

Un déni signifié, en particulier, par l’incapacité du parti démocrate à pouvoir désigner d’autre candidat qu’un vieil homme, fragile, de 78 ans.

Le candidat républicain qui n’a que quatre ans de moins, a les cheveux teints, une femme très jeune, hiératique, parle avec une voix de fausset, esquisse sur scène des mouvements de boxe, de danse. Il est parvenu à faire croire à suffisamment d’Américains qui avaient besoin de le croire,  qu’il a réussi avec ses seules forces qui permettront d’être « great again ! ».

Ce matin, un électeur qui avait voté pour Trump en 2016 et encore hier disait que lui, Trump, à la différence des autres, faisait ce qu’il disait, qu’il était brut, pas gentil, violent même, mais un milliardaire qui s’intéressait aux petites gens. Le journaliste n’a pas pensé à lui faire remarquer qu’il ne pouvait vraiment le savoir en 2016 et que le motif de son premier vote était donc autre.

Le vote pour Trump (majoritairement celui de ceux qui n’ont pas fait d’études universitaires – environ 70% de la population – , des « petits blancs » des classes moyennes, des banlieues ouvrières) est l’expression de ce qu’on nomme habituellement « le pays profond ».

En réalité, le pays de la peur profondément enfouie qui a besoin d’une scène et d’un comédien pour se donner l’illusion qu’elle n’est pas une peur réelle.

Biden, sans fard, n’a pu être entendu que par ceux qui peuvent voir, derrière lui, Kamala Harris sans la réduire à une ombre.

Trump, valorisé par une femme-objet muette dont le rôle ne peut être que celui de l’ombre, auréolé de sa victoire sur le virus, joue le personnage de trompe-la-mort.

A cette heure – 12 h 30 en France  –  du mercredi 4 octobre, le résultat du jeu électoral n’est pas connu.

Le plus probable, selon que Trump ou Biden gagne selon la règle d’un processus électoral qui donne une résonance déterminante au « pays profond », c’est qu’il ouvrira une période de dépression ou de haine.

La librairie

Une pétition adressée au président de la République, signée par un collectif de 250 éditeurs, écrivains et libraires, dénonce la fermeture des librairies. (cf. Le Monde – 1er et 2 novembre 2020)

Les contraintes sanitaires étant respectées, l’argumentaire s’appuie sur  un « totalement incompréhensible »  [« Seul Internet est autorisé à vendre des livres ] relativement à l’essentiel de la librairie : « Comme vous le savez, ces librairies jouent un rôle que nul autre ne peut tenir dans l’animation de notre tissu social et de notre vie locale, pour la transmission de la culture et du savoir et le soutient à la création littéraire. »

Et, au cœur de l’explication de l’essentiel « Le retour en nombre des lecteurs en librairie, jeunes ou adultes, à l’issue du premier confinement, a illustré cette soif de lecture, porteuse de mille imaginaires(…) »

La question centrale concerne la nature de l’essentiel politique sur lequel s’appuie le gouvernement pour décider de la fermeture des magasins et le rapport avec cet essentiel de la librairie.

La définition de cet essentiel politique se trouve donc dans le contenu des magasins : ce sont les produits sur les rayonnages qui disent ce qu’est l’essentiel.

Essentiel de quoi ?

Les discours présidentiels indiquent de manière directe (guerre…) ou pas (mesures visant exclusivement le corps – survie, mouvement, arrêt) qu’il s’agit d’une vie minimale, de survie.  

L’essentiel politique est donc ce qui permet l’alimentation (survie), le bricolage et le jardinage (mouvement) à l’exclusion du reste (arrêt).

Autrement dit, l’essentiel politique, à côté de l’alimentation/survie, est l‘activité ou l’arrêt du corps, ce que confirme le discours gouvernemental qui décrète ce qui est permis et interdit, à la manière du parent parlant à l’enfant, limitant la responsabilité au respect de l’interdit, donc à l’obéissance, sans jamais s’adresser à l’activité de l’esprit.

Dans ces conditions, il est évident que l’essentiel de la librairie tel qu’il est présenté par la pétition n’est pas convainquant : on peut survivre, sans livre, sur une île déserte qui fournit la nourriture suffisante et des supports à l’imaginaire… si l’imaginaire a besoin de supports extérieurs.

Car cette réduction, par les auteurs de la pétition, de la lecture à  « mille imaginaires » ne permet pas d’expliquer en quoi le livre n’est pas, comme il est précisé dans le même texte, « un produit comme un autre. »

Le bricolage est aussi un support pour l’imaginaire.

Le seul réel qui confère au livre un  essentiel qui n’a rien à voir avec l’essentiel politique est le réel de l’esprit sans lequel être, réduit au mouvement/arrêt du corps, est bancal.

Ce qui inclut non seulement le livre, non seulement toute production de l’esprit (théâtre, cinéma, peinture, musique…) mais aussi, et contrairement à ce laisse entendre l’essentiel politique gouvernemental, ce qui est alimentation et mouvement ou arrêt du corps.

Autrement dit, le seul discours contestataire est celui qui refuse la dichotomie corps/esprit, telle qu’elle apparaît, en relief ou en creux, dans le discours politique.

Donc, si la pétition escamote la question du commerce (voulue ou pas, l’omission signifie un malaise) qu’est aussi la librairie (ceux qui la critiquent ne manquent évidemment pas de le rappeler), c’est que ses auteurs et ses signataires ne visent pas l’essentiel de la cible du système capitaliste dont ils ne contestent qu’un mode de fonctionnement.

Ne pouvant, ne voulant, mettre en cause le système (dont fait évidemment partie le commerce du livre) régi par l’équation être = avoir+, ils signifient, peut-être malgré eux, à la manière d’un lapsus, que l’essentiel de la librairie, tel qu’ils le définissent, n’est pas contradictoire avec l’essentiel politique qui ferme les librairies.

L’élection américaine

Ce matin (mardi 3 octobre), parmi les titres annoncés par la journaliste présentant le journal de 7 h 00 sur France Culture, celui de l’élection américaine, ainsi formulé : l’élection qui divise l’Amérique.

La formule est significative d’un mode de pensée, souvent souligné ici, qui refuse l’analyse, dans le sens où il considère l’événement comme étant sa propre cause.

L’élection ne divise pas, elle est le signe d’une division qui lui préexiste.

La formule focalise donc l’attention sur l’événement, de la même façon que les informations, depuis le début de la campagne, ont focalisé l’attention sur les candidats, leur personne et leurs petites phrases.

Le résultat de l’élection dira quel est l’état de santé des USA.

De quel genre de division s’agit-il ?

Sur la « question noire » par exemple.

Ainsi, deux réactions diffusées dans ce journal, de deux personnes afro-américaines, l’une du Wisconsin, qui votera Biden, l’autre, de Floride, qui votera Trump, un pêcheur de gambas.

Son explication : « Du temps d’Obama, je payais le carburant de mon bateau 1$ 25, avec Trump, moins de 50 cts et j’ai pu investir dans l’immobilier. Je n’ai pas envie de le payer à nouveau 1$ 25. Et puis les démocrates n’ont jamais rien fait pour les Noirs. »

La question « noire » arrive en seconde position, question à propos de laquelle Trump a déclaré, parlant de lui à la troisième personne « Personne n’a fait plus pour les Noirs, depuis Lincoln, que Donald Trump ».

S’il peut l’affirmer, ce n’est pas seulement parce que le pouvoir politique qui lui a été confié évacue les critères objectifs d’appréciation du réel – le Président, qui prête serment sur la Bible, est le critère de la vérité – mais parce qu’il n’y a sans doute pas de rapport de résolution entre le pouvoir politique et la question du racisme.

Les huit années de mandat d’Obama, président afro-américain, n’ont rien résolu de cette question.

L’explication est contenue dans la déclaration du pêcheur de gambas : le critère majeur n’est pas pouvoir vivre de son métier de pêcheur (ce que lui permet le carburant à 1$ 25) mais faire des placements, autrement dit, avoir plus.

Les démocrates tiennent aussi ce discours (voir l’enrichissement d’Obama) mais en tentant de réguler le plus, à la marge, par un commun qui ne peut être qu’à peine murmuré par hantise du communisme.

La lutte contre le racisme ne peut aboutir que par la revendication de la fraternité que j’appelle « de solitude » (cf. Etat des lieux : essai sur ce que nous sommes – 02/09/2020) antinomique du principe de capitalisme qui nous constitue, donc de l’équation être = avoir plus.

Quelle que soit notre couleur de peau.

Si Trump a été élu et si l’hypothèse qu’il puisse l’être à nouveau n’est pas exclue, si d’autres figures politiques tenant le même type de discours l’ont été partout sur la planète, c’est parce que la crise existentielle que traverse l’humanité, à des niveaux de réalité et de conscience différents, incite de manière quasi pathologique à avoir plus.

Les outrances de Trump ne sont qu’une illustration, pathétique, de ce plus. Elles témoignent de la profondeur d’un désarroi.

Si Trump l’alimente, il ne le crée pas. L’élection apparemment vraisemblable de Biden ne le fera pas disparaître.

La division ne concerne que des modes de fonctionnement.

Emmanuel Macron, Samuel Paty, Nice

Quelques précisions liminaires :

1° Emmanuel Macron, dans mes articles, n’est jamais l’individu, mais, l’expression politique majeure en France du système capitaliste.

Ce système, planétaire (ou peu s’en faut) depuis une trentaine d’années est, depuis la fin du 18ème  siècle et sous des modes économiques et sociaux variables dans l’espace et le temps, l’expression de ce que nous, êtres humains, sommes, sans exception. (cf. articles sur le capitalisme)

2° Une démarche pédagogique doit nécessairement être soumise à une critique qui l’approuve ou la conteste selon des critères qu’il faut préciser.

3° Vouloir comprendre un acte criminel n’a rien à voir avec une quelconque justification de cet acte. Assassiner est toujours et sans exception inacceptable. Ne pas s’en tenir à la condamnation morale et vouloir comprendre est, comme l’acte criminel lui-même, une démarche propre à notre espèce : en attestent l’Etat de droit et les tribunaux. Les animaux ne commettent pas de crimes, ils n’ont pas la faculté d’analyser le fonctionnement de leurs sociétés et des individus qui vivent sous des modes immuables.

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1° le discours d’E. Macron du mercredi 28 octobre, comme tous les discours précédents relatifs au même objet (pandémie), est un catalogue de mesures présentées comme imposées par la nécessité, en l’occurrence virale. Il est vide de toute analyse qui permettrait une compréhension du fait épidémique, pandémique, de ce que signifie « vivre avec » le virus. Tout est de l’ordre du faire, rien ne sollicite la pensée.

Il en va de même pour ce qui concerne la mutation climatique et, d’une manière générale tous les dysfonctionnements économiques et sociaux : ne sont et ne peuvent être pris en compte que des effets, sous peine de remettre en cause le système lui-même.

De ce point de vue, il n’y a aucune différence essentielle entre le discours d’Emmanuel Macron et celui, très médiatisé, de Thomas Piketty. Les seules différences concernent la manière d’évoluer dans la sphère du système.

2° Le rire est un élément essentiel de l’apprentissage scolaire parce qu’il est un des outils de distanciation et que la distanciation est une des garanties de l’acceptation de la différence qu’est nécessairement l’autre que soi.

La distanciation permet notamment la conscience que, pour ce qui concerne le domaine du croire, toutes les sphères de croyance sont équivalentes. C’est là un des piliers, sinon le pilier central de la laïcité pour qui l’école est le lieu de la distanciation subjective, autrement dit le lieu de l’objectif, du savoir.

Si ce « propre de l’homme » qu’est le rire est un objet d’apprentissage, c’est que, malgré sa spontanéité (relative), il est une démarche culturelle, aussi bien dans son expression que dans sa réception. Ainsi, rire d’un objet extérieur apparaît plus évident que rire de soi et nettement moins qu’être soi-même objet du rire de l’autre.

Il ne s’agit pas de refuser la spontanéité du rire (ou d’autre chose), mais de l’enrichir par l’intelligence du savoir ce qu’il signifie.

 « On peut rire de tout mais pas avec tout le monde » (P. Desproges), oui, à condition d’ajouter dans le même espace et dans le même temps.

Montrer à l’école ou ailleurs une caricature touchant à la croyance n’est efficient que si le public à qui elle est montrée à titre d’illustration, dans un espace et à un moment donnés, a d’abord compris et acquis ce qu’est la distanciation, surtout dans ce domaine particulier.  

La caricature de Mahomet est insupportable pour la religion musulmane, comme sont insupportables pour des chrétiens le film de Martin Scorsese (La dernière tentation du Christ) ou la photo d’Andrès Serrano (PissChrist). Les uns et les autres se réfèrent au « blasphème » qui, dans une société laïque, ne peut concerner que ceux qui sont dans une sphère de croyance, en l’occurrence religieuse. Ainsi, le « droit au blasphème » ou la « liberté de blasphème » revendiqué par certains défenseurs de la liberté d’expression est un double non-sens, et pour les non-croyants et pour les croyants, équivalent à ce que seraient « le droit à ne pas faire le signe de croix » pour les uns et une intervention de l’Etat dans la vie liturgique interne des églises pour les autres.

Ne pas pouvoir sortir de sa sphère de croyance pour la considérer, ne serait-ce qu’un instant, dans sa relativité d’équivalence, limite voire interdit le rire perçu dès lors comme un danger. (cf. Le nom de la rose – Umberto Ecco)

Dans quelle mesure l’école française peut-elle aider à une telle démarche de distanciation ?

3° Il importe de comprendre ce qui conduit un homme d’une vingtaine d’années, à quitter son pays, comme des dizaines de milliers d’autres, pour venir en Europe.

« L’assaillant est un Tunisien arrivé il y a très peu de temps par Lampedusa. Avec la crise sanitaire et sécuritaire, plus aucune entrée ne doit être tolérée ! » (Eric Ciotti – député des Alpes-Maritimes)

Les frères Kouachi et Amédy Coulibaly (attentats de janvier 2015) étaient des citoyens français nés en France.

« Treize jours après Samuel Paty, notre pays ne peut plus se contenter des lois de la paix pour anéantir l’islamofascisme. » (Christian Estrosi – maire de Nice)

Quelle lois de la guerre peuvent empêcher un individu de devenir fanatisé au point de prendre un couteau pour aller frapper des gens dans la rue, dans une église, ou ailleurs, au hasard ?

Ces déclarations d’élus de la République non seulement ne sont d’aucune aide pour tenter de résoudre les problèmes que posent de tels assassinats, mais elles contribuent à susciter les passions en se substituant à un discours de savoir.

 « Si nous sommes attaqués, une fois encore, c’est pour les valeurs qui sont les nôtres. Pour notre goût de la liberté. Pour cette possibilité sur notre sol de pouvoir croire librement et de ne céder à aucun esprit de terreur. Nous n’y céderons rien. » (E. Macron)

« Pouvoir croire librement » associé à « valeurs qui sont les nôtres » et à « notre goût de la liberté » a une étrange résonance dans la bouche du président de la République laïque.

Comme s’il ne s’autorisait pas à rappeler l’essentiel de la société laïque : la distinction entre croire et savoir.

Il ne le peut pas, parce qu’il existe, en France laïque, des écoles privées, dont des écoles confessionnelles.

Les confusions et les ambiguïtés dans les rapports entre l’Etat et les institutions religieuses, dans les discours tenus sur la laïcité, contribuent à nourrir le terreau, ô combien triste ! de l’obscurantisme et du fanatisme.

Dans ce manque de clarté qui perdure, quelle possibilité existe-t-il que les caricatures de Mahomet exposées publiquement par certaines collectivités ne soient pas vues comme l’illustration qu’elles sont censées être du rire de distanciation, mais comme une provocation ?  

Ces confusions et ces ambiguïtés, exprimées dans les pratiques et les discours des élus de la République, dans l’existence des écoles privées, confessionnelles ou pas, sont de notre responsabilité.

« On ne tue pas au nom de Dieu… »

Sollicité après l’agression dans la basilique de Nice (trois personnes tuées le 29/10/2020), le porte-parole adjoint de la Conférence des évêques fit sur France Info une déclaration reprise dans le journal du jeudi 29 octobre de France Culture (12 h 30).

«  (…) On le sait, les chrétiens, pour les terroristes qui nous attaquent, ce sont une représentation de l’occident (…) Je pense que nous sommes dans une sidération incroyable (…) On ne tue pas au nom de Dieu quelle que soit la foi que nous avons… »

1° les étudiants de l’école coranique tués le 27 octobre à Peshawar (Pakistan) dans l’explosion d’une bombe ne sont ni chrétiens ni occidentaux ;

2° Du point de vue du croyant, la sidération serait-elle un état produit par la pensée ? Surtout quand elle est « incroyable ».

3° Qui est ce « on » croyant qui « ne tue pas » ?  « Tue » est au mode indicatif (utilisé pour indiquer le réel) avec une valeur de vérité générale.

Le porte-parole de la Conférence des évêques (qui n’est pas sans relations avec « la manif pour tous ») serait bien inspiré, à tout le moins, d’ouvrir un livre d’histoire – celle des croisades, des guerres de religion, notamment – et de réviser l’utilisation des modes verbaux.

Question subsidiaire : pourquoi les chaînes de radio du service public d’une société laïque estiment-elles nécessaire d’aller demander un avis (ou de le reproduire sans commentaires) à une religion qui n’a aucune compétence pour analyser d’un point de vue objectif le fonctionnement des religions et ce qui leur permet d’exister ?

Récréation (3) : Procès du marquis de Sade, d’un point de vue internationaliste et prolétarien. Drame théâtral en 2 actes et 2 tableaux, sans entracte, ni Esquimau, ni Lapon, ni Inuit, ni cassoulet.

                                                Avertissement

Ce jeudi 29 octobre 2020, avant que le confinement ne referme les salles de théâtre,  avant de présenter cette seconde pièce du Théâtre de Peu, enfin, avant que ne soit sifflée la fin de la récré, je voudrais réparer un oubli fâcheux. J’ai en effet omis de mentionner, parmi les humoristes calembouristes, François Rabelais (1ère moitié du 16ème siècle), qui signa sous le pseudonyme d’Alcofribas Nasier (anagramme de son nom) ses deux premiers romans Pantagruel et Gargantua. Je citerai seulement la relation corrélative qu’il établit entre femme folle à la messe et molle à la fesse (la bigoterie et le plaisir du corps ne vont pas de pair… quoique, parfois… ) et la préférence de Frère Jean des Entommeures (moine à la sauce rabelaisienne) du service du vin au service divin.

Voilà qui est réparé.

                                                           *

Maintenant, ce rappel, sérieux et indispensable, pour bien comprendre le quand même très étonnant Procès du marquis de Sade. [Donatien Alphonse François de Sade passa près de la moitié de sa vie en prison ou en asile et il était encore emprisonné à la Bastille le 2 juillet 1789].

L’ Internationale fut composée par Eugène Pottier au mois de juin 1871, pendant la répression de la Commune de Paris à laquelle il parvint à échapper. Il se réfugia en Angleterre puis aux Etats-Unis avant de rentrer au moment de l’amnistie.

Le poème commença la carrière que l’on sait un an après la mort de son auteur (1887) : Pierre Degeyter, un ouvrier belge,  composa la musique qui en fera un hymne adopté par les révolutionnaires du monde entier.

                Voici le 1er couplet et le refrain :

  « Debout ! les damnés de la terre !

Debout ! les forçats de la faim !

La raison tonne en son cratère,

C’est l’éruption de la fin.

Du passé faisons table rase,

Foule esclave, debout ! debout !

Le monde va changer de base :

Nous ne sommes rien soyons tout !

C’est la lutte finale :

Groupons-nous, et demain,

L’Internationale

Sera le genre humain. »

                                                           *

Place au théâtre.

                                                  Personnages

– Jeude Heutien Parlay-Deubough, juge corpulent et fort, dont la famille descend très indirectement des Habsbourg et dont les hommes portent naturellement une barbe à deux pointes, a pour patronyme complet Deubough von Bach-Bychette. [Bach doit être prononcé à l’allemande].

– Larès, greffier à voix de stentor.

– Sade, marquis, accusé notamment par sa belle-mère d’avoir eu la main lourde sur la partie postérieure et néanmoins rebondie de son corps.

– Témoins (internationaux).

– Foule (nombreuse).

– Le directeur (de la prison).

– Le geôlier (compatissant).

– Une vache (angevine).

                                              ACTE PREMIER

Tribunal. La salle d’audience est pleine à craquer. La foule attend impatiemment l’ouverture du procès.

                                                      Scène 1

                                                        Larès

                                 (annonçant le juge avec sa voix de stentor)

Deubough !

Tout le monde se lève. Le juge entre, côté jardin, suivi de ses deux assesseurs. Quand tout le monde est assis, commence l’examen de la liste des jurés. Stupeur ! Deux manquent à l’appel ! Les dames Noëlle et Hylée Ney, deux sœurs jumelles, demeurant à Lattes, chef-lieu de canton de la région de Montpellier. Le juge demande au greffier d’aller voir si elles ne se sont pas perdues dans les couloirs du palais. Larès sort. La foule retient son souffle. Il revient en opinant et annonce avec sa voix de stentor :

Les dames Ney, de Lattes, errent !

Le juge, furieux et mécontent, donne un violent coup de marteau tandis que les deux sœurs prennent place et indiquent leur patronyme : Noëlle, Hylée, Ney-Ledivine-Emphan, et leur lieu de naissance, Les Estables.

                                                      La foule

                                       (impressionnée par le juge)

Deubough, l’est fort !

Le marquis de Sade est amené par des gardes. Tous regardent ses mains qui pendent lourdement au bout de ses bras. Effervescence.

                                                        Larès

                  (lui indiquant sa place dans le brouhaha grandissant)

Sade, là !

                                                      Le juge

           (tapant violemment du marteau pour calmer le public surexcité)

Fin !

Puis, montrant au greffier la liste des témoins internationaux, s’écrie :

Larès, entonne !

                                                        Larès

                    (appelant le premier témoin avec sa voix de stentor)

Han !

Un homme barbu approche. Il déclare être Islandais, fils de Wicq Thor et de Hu Ghôt.

Soncrate !

Lui, c’est un Grec, petit, ventru, pas très beau, et même assez laid, avec un vague air de philosophe.

Le dernier témoin est un Autrichien. Larès l’appelle d’une voix incertaine parce qu’il ne parle pas allemand.

Herr…euh… Sellerup ?

Le témoin opine et s’approche de la barre. Il déclare être Autrichien. Il est de taille moyenne, porte des lunettes et une barbe. Le juge lui demande sa profession.

                                            Le témoin autrichien

Psy.

                                                      La foule

                     (pleine d’idées préconçues comme il arrive parfois)

Honteux !

                                                      Le juge

(toujours furieux, tapant violemment du marteau à plusieurs reprises et s’apprêtant à réclamer le silence d’une manière très grossière)

La f…  (Il parvient à se contenirHein !

                                                      Scène 2

Après l’audition des témoins internationaux, les femmes qui ont porté plainte contre le marquis toujours pour une question de main lourde  sur la même partie du corps, s’approchent pour donner au juge des épices. (On dit aujourd’hui, dessous de table, mais à cette époque on dit épices). Donc, elles déposent leurs paquets sur le dessus de table du greffier au vu et au su de tous. Le greffier ouvre le premier paquet. C’est celui de la belle-mère du marquis. Elle a confectionné un pâté. Pour le goûter, il enfonce son doigt dedans et le suce.

                                                        Larès

                                                (se pourléchant)

De huppe !

La belle-mère opine avec un sourire enjôleur. Il s’apprête à goûter à nouveau.

                                                      Le juge

                                                   (sèchement)

 – Assez !

                                                        Larès

(ouvrant le paquet d’une autre plaignante qui est accompagné de son mari. C’est encore un pâté. Il le hume. 

Faisan ?

(Le mari opine en regardant fièrement sa femme les yeux modestement baissés. Mais tout en humant, le greffier a eu un doute. Alors il goûte en enfonçant l’index puis secoue la tête en pointant l’index encore imprégné de pâté, sur le mari)

Ttttt… ! Hâbleur !

(Il ouvre enfin un troisième paquet. Encore un pâté ! Il hume encore, goûte d’un doigt rapide et renseigne le juge qui fronçait ses sourcils.)

Hase.

La foule nombreuse qui conteste cette justice épicée (nous sommes à la veille de la révolution !) s’impatiente et devient presque menaçante. Le greffier veut se dresser pour réagir de sa voix de stentor.

                                                      Le juge

                        (inquiet pour le greffier et le mettant en garde)

Fou ! Laisse !

(Il s’apprête  à appeler la garde)

Que la…

(Mais il sent brusquement la fatigue l’envahir. Il consulte sa montre à gousset. C’est l’heure de sa sieste.)  

Veux...

Mais il estime dangereux d’annoncer qu’il va dormir. D’un coup de marteau il suspend l’audience sans rien dire et regagne ses appartements.

                                                      La foule

                                                  (mécontente)

Deubough ! Deubough !

       Ainsi s’achève le premier acte aux senteurs épicées (à cause des pâtés).

                                              ACTE  SECOND

                                                      Scène 1

Le juge Deubough, reposé, a rendu sa sentence. Le marquis de Sade est condamné à être placé dans une enceinte (fortifiée) dont il sortira au bout de neuf mois. On dresse alors la liste des aliments et des vêtements qu’il a le droit d’emporter. On l’interroge sur ce qu’il souhaite mettre dans sa grande malle en osier.

                                             Le marquis de Sade

                                    (pensant à ses petits déjeuners)

Lait.

                                                    Le greffier

                       (notant et voulant proposer une marque de lait)

Mont...

                                                      Le juge

(l’interrompant, lui rappelant l’interdiction de faire de la publicité au tribunal et indiquant le terme générique)

De vache !

Le greffier note et s’enquiert de l’origine de la vache.

Le juge consulte ses assesseurs Dube et Lhais.

Angers !

Le greffier note, toujours opinant.

                                             Le marquis de Sade

                               (continuant son énumération en vrac)

Deux bas… oeufs

A cet instant son secrétaire qui lui prépare son écritoire l’interroge sur le nombre de sceaux à cacheter qu’il veut attacher pour qu’ils ne se perdent pas pendant le trajet.

Le marquis procède à  un rapide calcul mental.

Noue neuf sceaux.

On entend arriver dans la cour du palais de justice la bétaillère qui vient d’Angers.

                                              La vache angevine

                                              (dans la bétaillère)

Meuh !

                                             Le marquis de Sade

                                              (au greffier hilare)

Ris, hein !

Puis il continue.

Soie

                                                      La foule

(outrée par tant de luxe et excitée par le juge qui veut faire oublier les épices)

Honte ! Ouh !

                                                      Scène 2

L’enceinte (fortifiée) où sera placé le marquis, est de mine sombre et lugubre parce qu’il s’agit d’une construction qui n’était pas destinée à l’être (enceinte) et qui s’est donc retrouvée ainsi malgré elle. Le marquis de Sade arrive, ses deux mains alourdies et cruellement entravées par une chaîne rougie de son sang. Il est plus ou moins inconscient à cause de la douleur causée par le métal qui pénètre profondément dans ses chairs vives. Le geôlier compatissant le précède dans le couloir. Ils passent devant les portes A et B.

                                                     Le geôlier  

               (que l’émotion paralyse, arrivant devant la troisième porte)

C. Là !

Il veut être certain que le marquis a compris.

– Lu ?

Le marquis ayant opiné du chef, il désigne ensuite du regard la chaîne sanglante.

Te fit mal ?

                                             Le marquis de Sade

                     (ne voulant pas répondre par fierté aristocratique)

Eh...

Mais il gronde en lui-même.

Grrrr...

Puis il s’évanouit. Le directeur de la prison décide alors de le conduire à l’hôpital local. Le geôlier compatissant a libéré les deux mains du marquis qui est enfin revenu à lui. Mais, pour accéder à l’hôpital, il faut franchir une rivière.

                                             Le marquis de Sade

                                (se demandant s’il faut passer à gué)

Où ?

                                                   Le directeur

                (préoccupé et pointant son index vers un lointain obscur)

Pont.

Comme il craint une évasion aquatique du marquis, il s’adresse alors au geôlier compatissant qui porte toujours la chaîne ensanglantée.

Noue !

Le geôlier ayant attaché une main hésite à attacher l’autre.

 – Hé, deux mains !

Ils franchissent le pont et arrivent à l’hôpital local.

                                                   Le directeur

                                  (s’adressant à l’hôtesse d’accueil)

L’interne ?

L’hôtesse répond que l’interne est à l’extérieur. Le directeur exprime alors son dépit.

Ah !

                                                     Le geôlier

                                       (ayant une idée lumineuse)

Si on all…

Le directeur de la prison l’interrompt brutalement car il a vu le regard de l’hôtesse apitoyée sur les chaînes que le geôlier compatissant a laissées lâches.

                                                   Le directeur

                                            (vivement au geôlier)

Hé, serre…

                                                     Le geôlier       

                                  (ne pouvant contenir son émotion)

Aaah...

                                                   Le directeur

                                              (impitoyablement)

– … le gendre aux mains !

Tous trois d’un pas pesant retournent vers l’enceinte (fortifiée) malgré elle, toujours aussi lugubre et sombre. Le jour et le rideau tombent, comme les mains enchaînées du marquis, lourdement.

                                          Fin du drame poignant.

                                                         ***

>> Dossier de presse concernant l’unique représentation des deux  pièces, Idylle et Procès.            

– «  Le rire de l’homme… c’est du propre ! » –  Libération (courrier provenant du C.H.I.E. : Club des Humoristes Ironistes Européens).

– « Quel coq ne rit ! » – Le Canard Enchaîné (dans le premier album de la Comtesse quand elle était en vacances à la ferme dans sa petite enfance).

– « Théâtreux de tous les villages, unissez-vous ! » – L’Humanité (page de distanciation humoristico-brechtienne).

– « Seul le silence est grand » – Le Magazine Littéraire (page réservée à la critique théâtrale et délibérément laissée en blanc par la rédaction très embêtée, se souvenant de la condamnation du Cid de Corneille par l’Académie Française).

« D’accord, ce n’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule, mais là, faut le faire (à repasser, bien sûr) ! » Pierre Dac (dans « À propos de mes cons temporains »).

– «  Merde à vos bancs ! » (sic !) Léo Ferré, ulcéré par l’animosité de la foule à l’égard du marquis de Sade. (Propos émis par le poète-chanteur pendant la représentation et répété avec cette orthographe par un menuisier qui se trouvait là).

–  « Où l’hippo ?  » Georges Perec, interviewé à la sortie de la représentation et  souhaitant vivement se rendre à Chantilly pour assister à une course de trot attelé avec handicap pour se remettre de ses émotions.

Récréation (2) :Idylle patriotique et campagnarde en 3 actes et 6 tableaux,sans entracte ni bonbons glacés ni chaud cola ni choucroute garnie.

            Sous-titre : La Marseillaise en calembour

                                     Personnages

– le comte Yvan, d’origine russe, communément appelé Yves, qui aime les tartines de beurre pour son goûter et qui parfois laisse échapper un mot russe.

– Alonse, son garde-chasse, familier, peu lettré, mais sachant compter.

– Le fermier, affligé d’une forte myopie et d’un mal de gorge chronique.

– Annie, sa fille, en permanence accablée de sommeil.

– Rougède, son promis, peu pourvu, qui la vouvoie par déférence.

– le maquignon, richement pourvu, spécialisé dans le commerce des gaurs, grands bœufs sauvages des forêts d’Inde et du Népal, et fier de lui.

                                         ACTE 1

                                         Scène 1

La cour du château. Le comte Yves se dispose à partir pour la chasse avec Alonse, son garde-chasse peu lettré mais sachant compter.

                                    Le comte Yves

–  Alonse ! 

Le garde-chasse arrive. Le comte lui demande de charger dans la carriole tirée par un âne le lourd matériel de chasse ainsi que l’appât, en vrac.

                                          Alonse

            (exécutant le travail de charge avec peine)

– Han ! 

Tous deux se dirigent ensuite vers la forêt giboyeuse. Soudain, Alonse tend le bras. Il a vu des bêtes au loin.                 

                                          Alonse

                                 (plissant les yeux)

– Faons ! 

Les deux hommes s’arrêtent. Alonse compte soigneusement les faons.

– Deux ! 

                                    Le comte Yves

       (désignant la carriole d’un geste aristocratique)

– L’appât, trie !

L’appât trié et déposé sur le sol, l’âne exprime son contentement.

Hi Heu !

Tous  reprennent leur marche.  

                                         Scène 2

La cour de la ferme du château. Le fermier et sa fille Annie. Le fermier, très myope et souffrant d’un mal de gorge chronique, nourrit une vive inquiétude à propos du joug normand qu’il vient de recevoir par la poste.

                                       Le fermier

(voulant demander à sa fille Annie d’où exactement vient le joug

– Le joug… 

Il s’interrompt à cause de  son mal de gorge chronique et se racle la gorge.

Reu…. 

                                           Annie

(devinant la question et regardant sur l’étiquette le nom de la ville)

–  D’Eu.

Accablée de sommeil, elle ferme les yeux et commence à marmonner son borborygme habituel d’endormissement

Gue… 

                                       Le fermier

(entendant le borborygme d’endormissement, lui manifeste sa réprobation par une vive apostrophe rurale)

Loir !  

Puis il la réveille sans ménagement pour savoir comment est assemblé le joug.

                                           Annie

                               (examinant le joug)

Est à rivets

Elle se rendort aussitôt.

Si le fermier s’interroge sur la solidité du joug, c’est parce que ses bêtes sont pleines d’énergie et qu’elles ont abîmé la palissade de l’enclos qui jouxte la cour. Il veut savoir combien de lattes ont été défaites.

                                       Le fermier

  (myope et réveillant Annie toujours sans ménagement)

– Compte ! 

Annie s’approche de l’enclos, compte à voix haute deux lattes et referme les yeux ; son père la secoue par l’épaule et lui tend des attaches à lattes.

– Renoue deux lattes ! 

Et comme elle lambine dans le maniement des attaches, il l’encourage d’une voix stimulante mais où pointe quand même un certain agacement.

Tire, Annie !

Survient alors Rougède de l’île située au centre de l’étang du château. C’est le promis d’Annie qu’il vouvoie par déférence. Il est très perturbé. Il tend le bras pour désigner l’endroit d’où il vient.

                                         Rougède

L’étang !  

Il raconte alors qu’il a été piqué et montre son bras enflé

Dard !

                                       Le fermier

(haussant les épaules, lui donnant d’autres attaches à lattes et désignant la palissade d’un index agité)

Sangle !

                                         Rougède

                                    (faisant effort)

Han !

                                       Le fermier     

  (s’adressant aux deux  et montrant la barrière à terre)

– Eh ! Levez !

 (Bizarrement, à chaque représentation, le public enthousiaste se lève et bisse ces cinq dernières répliques)

Annie demande ensuite son aide à Rougède pour atteler les bœufs au joug normand d’Eu.

                                         Rougède

                             (faisant encore effort)

Han !

Cependant, Annie, somnolente, est molle et relâchée. Rougède l’encourage en la vouvoyant par déférence

Tendez-vous !   

                                           Annie

(se ressaisissant et pensant qu’il aura peut-être besoin de quelque chose pour assurer l’attelage fait une suggestion)

D’anneaux ?

Il acquiesce et elle demande

Quand ?

                                         Rougède

(secouant la tête pour indiquer qu’il l’ignore)

Pas.  

Elle lui montre plusieurs modèles, mais il refuse et répète à chaque fois. 

Ni eux

     Et l’acte 1 s’achève sur cette angoissante incertitude

                                         ACTE 2

                                         Scène 1

Continuant sa marche cynégétique à travers prés, landes et forêts, le comte Yves remarque à terre une étrange chose, tubuleuse et écailleuse à la fois.

                                          Alonse

(peu lettré et reconnaissant une mue de serpent qui gît là)

– Mue ! Gire !

Le comte Yves lui explique alors qu’on ne dit pas gire mais gésir.

                                          Alonse

                                 (vexé, maugréant)

Sais faire ! 

Mais il aperçoit soudain de la terre violemment remuée par des sangliers.

                                          Alonse

                                      (tout excité)

Oh ! Ce sol !

                                    Le comte Yves

      (laissant échapper un mot qui trahit ses origines)

– Da !

Puis, ayant fait quelques pas dans le sous-bois, Alonse remarque des traces fraîches des bêtes sauvages récemment importées d’Afrique par le comte Yves.

                                                 Alonse

  (toujours excité et tirant familièrement le comte par la manche)

Yves ! Hyènes ! 

Le comte Yves dégage vivement sa manche, puis, constatant qu’il est fatigué et qu’il est quatre heures, décide de faire une halte pour manger les tartines de son goûter. Les deux hommes s’arrêtent. Le comte choisit une pierre plate pour s’asseoir tandis qu’Alonse sort de la carriole un panier duquel il extrait les tranches de pain, le beurre et le couteau à beurre du goûter. Le comte est manifestement irrité depuis longtemps par la manière dont Alonse racle les mottes de beurre et, sur un ton légèrement excédé, lui demande pourquoi il ne les coupe pas verticalement.         

                                                 Alonse

                                           (bougonnant)

J’use que d’en haut nos beurres (il souligne son propos d’un mouvement horizontal et nerveux de la main)…

Ras ! 

                                         Scène 2

Au cours du labour, Annie a eu maille à partir avec ses bêtes pleines d’énergie qui ont cassé le joug normand d’Eu à rivets. Avec Rougède, son promis, elle décide alors d’aller acheter des gaurs pour remplacer ses bêtes et elle se rend chez le maquignon. Elle lui demande s’il en a en stock.

                                    Le maquignon

     (fier de lui et regardant Annie avec concupiscence)

Eh, gaurs, j’ai ! 

Puis, il s’adresse à Rougède avec mépris :

Novice !

Il se rapproche d’Annie et, bombant le torse,  lui demande de l’épouser.

                                         Rougède

        (craignant qu’Annie n’oublie leurs fiançailles)

Et nos..

Mais le maquignon concupiscent l’interrompt brusquement d’un signe de la main parce qu’il est richement pourvu, surtout en veaux forts qu’il apportera en dot à Annie. Il s’adresse à Rougède, le promis peu pourvu.

                                    Le maquignon

                           (fier de lui et provocant)

Compte !

                                         Rougède

           (disposant quand même de quelques ovins)

Agneaux…

                                    Le maquignon

            (toujours fier de lui et toujours provocant)

Ares ?                                 

                                         Rougède

(dépourvu de terres et faisant une grimace bovine pour ridiculiser le maquignon)

Meuh ! 

                                    Le maquignon

                  (fier de son patrimoine immobilier)

Six toits ! 

                                         Rougède

(faisant cette fois une grimace asinienne pour ridiculiser encore plus le maquignon)

Hi hin !

Puis il se rend dans l’étable du maquignon pour examiner les veaux.   

                                         Rougède

        (revenant de l’étable avec un sourire ironique)

Forts, mais veaux bas ! 

Et l’acte 2 s’achève sur cette comptabilité qui témoigne de la confusion, hélas trop fréquente, entre être et avoir.

                                         ACTE 3

                                         Scène 1

Le comte Yves qui a mangé ses tartines beurrées arrive sur ces entrefaites, toujours accompagné d’Alonse. Rougède et le maquignon décident de le prendre pour arbitre. Le comte décide que c’est celui qui possède le plus de joncs qui épousera Annie. Comme c’est la saison de les couper, chacun taillera ses joncs, les marquera, et c’est Alonse, peu lettré mais sachant compter, qui les dénombrera.

                          Le maquignon et Rougède

                             (prenant leur serpette)

– Taillons ! 

                                          Alonse

(s’adressant successivement au maquignon et à Rougède) 

Marque, jonc !

Marque, jonc !

Quand la taille est finie, Alonse compte les joncs coupés qui jonchent.

                                          Alonse

(désignant les joncs de Rougède dont il lève le bras en signe de victoire)

Quinze cents !

                                    Le maquignon

                                (furieux et dépité

Hein ? 

                                         Rougède

(vainqueur, le bras gauche tendu en direction du tas de joncs qu’il a en plus de ceux du maquignon dépité et furieux, et entourant les épaules d’Annie de son bras droit viril et protecteur)

Pur rab !

                                         Scène 2       

Les noces ont eu lieu dans la chapelle gothique du château et elles ont duré très peu de temps parce qu’il y a cent stères de bois à scier sans attendre.

                                    Le maquignon

        (toujours dépité, avec un rictus teinté d’ironie)

Brèves noces !

                                 Annie et Rougède

(la scie à la main, ivres de bonheur et montrant les cent stères de bois)

Scions !

Et le rideau tombe sur cette exhortation menuisière.

Récréation (1) : le calembour

Victor Hugo, Pierre Dac, Francis Blanche, Bobby Lapointe, Pierre Desproges et  Raymond Devos aimaient et pratiquaient le calembour : jouer avec l’homophonie (identité de son : sot, sceau, seau…) et la polysémie (nombreux sens : table à manger, de la loi, d’harmonie, clé des songes, de sol, de l’énigme…) des mots.

Bref, exercer son esprit à faire des jeux de maux laids (celui-là, je l’ai piqué à Bobby Lapointe), tout en faisant ce qu’il faut pour avoir un corps beau, puisque mens sana in corpore sano (un esprit sain dans un corps sain) est la garantie d’une bonne (à tout faire) sans thé (elle ne boit que du café)…

Après cette mise en bouche, voici quelques plats que j’ai concoctés à la minute pour tenter de titiller vos papilles neuronales. Si le cœur vous endive, envoyez-moi vos choux gras sans me faire poireauter.

Allons-y !

La preuve que le calembour n’a rien à voir avec un moteur qui cale dans un bourg, c’est que dire des choses sûres avec des conneries est préférable à cirer ses chaussures dès qu’on ne rit.

Le rire est le propre de l’homme mais la larme n’est pas le sale de la femme. S’il arrive que des femmes rient aux larmes, les hommes, eux, ne pleurent jamais sauf quand ils voient des marins hollandais pisser sur les hamsters des dames.  (J. Brel me pardonnera)

Il est tout à fait possible de mourir de rire mais beaucoup plus difficile de rire de mourir. En revanche, si l’on peut mourir d’une indigestion d’eau-de-vie, avoir une indigestion de la mort est la garantie de se porter très bien, par exemple en jouant de la trompette tout en ramassant des champignons.

Sachant que la peur peut être bleue, le rire jaune, la colère noire, quelle sera la couleur de celui qui rit après s’être mis en colère pour une peur imaginaire ?

Si la fin de la vie n’est pas une rave, en revanche on peut très bien  dire que l’avare est l’avide sans fin.

Certains croient que les homosexuels sont des hommes amoureux des hommes, parce qu’ils confondent homo et homme, comme d’autres école et écologie.

Quand l’homme politique sacre et ment en mettant de fausses promesses sur la table, l’homme poli tique : Hé, tu mets trop ! ( Surtout aux heures de pointe).

 Un député dont l’élection a été invalidée pour fraude est un dépité qui peut légitimement être assimilé à un dé pipé.

 Plutôt que de donner son amour à Cléopâtre, César eût été mieux inspiré de donner sa clef au pâtre qui gardait ses moutons. Quand on part de chez soi, surtout pour aller en Egypte, il est prudent de laisser la clef à quelqu’un qui viendra vérifier si l’eau est bien fermée, le gaz  bien éteint, le téléphone bien raccroché etc. César n’avait ni eau courante, ni gaz, ni téléphone, mais vous, qui n’avez pas de pâtre, vous laissez bien votre clef à un voisin, même si vous n’allez pas en Egypte ! Alors, vous voyez bien !

(à suivre)