La gauche, aujourd’hui ?

J’écoutais sur France-Culture, ce dimanche 25 octobre, un débat sur l’islamisme, l’école et le mouvement de protestation contre l’assassinat de Samuel Paty.

Il fut notamment question de l’islamo-gauchisme (voir un peu plus bas) et de l’éparpillement des forces de gauche incapables de s’unir dans un même discours pour un tel événement.

Ce fut pour moi l’occasion d’examiner la question récurrente : quel est le contenu de gauche, aujourd’hui ?

Ce qui impliquait le questionnement de ce qu’il était, hier.

J’ai donc remonté le temps jusqu’aux années 1970 où la gauche, dans ce qu’elle avait de majoritaire, avait pu s’unir sur un programme de gouvernement.

Dès que j’eus ouvert et commencé à lire le livre de l’histoire, j’ai pensé au «  Je préfèrerais ne pas »  de Bartleby (Bartleby, the Scrivener – A Stroy of Wall Street – 1853 –Herman Melville) et je me suis dit que dans ce moment particulier où il est difficile d’apercevoir l’horizon, j’aurais dû ne pas.

Hum… Je n’avais jamais compris en quoi l’obligation de boire le vin quand il est tiré pouvait être une corvée, un pensum. Ce n’était pas faute d’avoir, dans un pur esprit scientifique, répété, multiplié les expérimentations, principalement rouges et blanches, calmes et pétillantes…  C’est que je n’avais pas imaginé qu’il pût si vite tourner en vinaigre… Et là…

Au congrès d’Epinay, en 1971, François Mitterrand déclara, avec force et conviction : « Celui qui n’accepte pas la rupture avec l’ordre établi, avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, ne peut pas être adhérent du Parti socialiste. »

Il fut applaudi avec la même force et la même conviction, élu dans la foulée premier secrétaire du PS, et, dix ans plus tard, président de la République.

Après moins de deux ans d’une tentative de politique de relance en accord avec le programme sur lequel il avait été élu en mai 1981, il décida, le 21 mars 1983, de prendre le virage de ce qui sera appelé politique de rigueur. La rigueur, faut-il le préciser, concernait principalement les salariés.

Le discours de rupture avec la société capitaliste venait d’éclater en morceaux sur le pavé d’une réalité contingente confondue, à dessein ou par faiblesse, avec un prétendu réel immuable et intangible.

Trente-deux ans plus tard, François Hollande fut élu sur la promesse du changement (Le changement, c’est maintenant !).

J’ai lu illico le fameux discours-programme qu’il prononça au Bourget le 22 janvier 2012… Le changement annoncé était impressionnant. Il y avait même la lettre de Camus à son instituteur…

Là, en cette fin d’après-midi dominicale plus tôt assombrie par le changement horaire, je me suis dit  que, vraiment, j’aurais dû ne pas.

L’abîme entre, non seulement les engagements, mais surtout la tonalité du discours, (s’il ne l’avait pas écrit, il le dit avec une telle force et une telle conviction qu’il semblait en être l’auteur) et le réel de son quinquennat, apparaît vertigineux, effarant.

Il n’y a rien qui corresponde entre les mots et les actes. Strictement rien.

Comme son prédécesseur socialiste, il prit, deux ans après son élection, un virage en tenant un discours qui plomba les quelques petits bouts de pensée de gauche qui pouvaient flotter encore, ici et là.

Un discours qu’il prononça avec la même force tranquille que s’il avait énoncé une loi naturelle gravée sur les tables de la révélation.

« Il faut produire plus. Il faut produire mieux. C’est donc sur l’offre qu’il nous faut agir. Ce n’est pas contradictoire avec la demande. L’offre crée même la demande. » (14 janvier 2014)

On sait la suite de la calamité.

J’ai arrêté la flagellation en me disant que la nuit porte conseil. On se rassure comme on peut.

 Ce matin, le changement d’horaire fait venir la lumière plus tôt. Il y a quand même une justice quelque part.

Bon. La gauche est en lambeaux.

Hum… Mais, s’il s’agit de celle d’hier, est-ce forcément si grave que ça ? Le douloureux, je parle pour moi qui ai connu l’ère de sa rhétorique triomphante, n’est pas la croyance que je n’ai jamais eue en des promesses, mais d’avoir alors mal analysé et mal compris la fraternité dont les harmoniques, qui furent ô combien puissantes… mais fausses, résonnent encore… dans mon corps et mon esprit. Les deux ensemble. Je n’avais qu’à pas lire Spinoza,  ça m’apprendra.

Le pavé du réel de ce que nous sommes, donc.

Le réel du capitalisme tel que je le comprends et dont j’essaie de montrer ici le rapport avec ce qui nous constitue, en tant qu’espèce. De petites bouteilles dans la mer d’une rhétorique de gauche maintenant surannée et qui cherche, comme l’acteur du théâtre antique, le masque tragi-comique d’identification et d’amplification.

Il ne s’agit évidemment pas faire le procès rétroactif du passé de la gauche d’hier, mais de tenter de voir, la chute accomplie, comment il est possible de construire le chemin de la fraternité objective qui est la nôtre (cf. essai sur ce que nous sommes – 13 – 27/09/2020)

L’élection de F. Mitterrand fut, essentiellement, la reconnaissance de la gauche comme autre chose que la voix critique de dénonciation condamnée à être dans l’opposition.

Se posa dès lors la question de son pouvoir : que pouvait le discours de gauche, fondé sur une analyse non spécifique, pour rompre avec le capitalisme réel, hors clivage patrons/ouvriers, riches/pauvres, autrement dit un type de comportement qui est propre à notre espèce et à elle seule ?

Ce qui surnage du néant de rupture avec le capitalisme des années Mitterrand, c’est l’abolition de la peine de mort. Sa limite (un sondage récent indique que la majorité des Français serait favorable à son rétablissement) touche précisément à ce que nous sommes et que le discours politique n’a pas abordé ni en amont ni en aval de celui de Robert Badinter à l’Assemblée Nationale. Un beau morceau de rhétorique.

Quant aux années Hollande, je préfère ne pas. Inutile de rajouter l’amertume au pitoyable.

Ce matin, donc, dans la lumière tôt établie, G. Erner recevait, sur France Culture Jean-Yves Pranchère, professeur de théorie politique à l’Université libre de Bruxelles, co-auteur avec Justine Lacroix de Les droits de l’homme rendent-ils idiots ? Je n’ai pas lu et je ne connais donc pas la réponse. Je souhaite que non. Encore faut-il s’entendre sur les mots…

Je conseille vivement d’aller écouter sur le site  de la chaîne son analyse, qui me semble très juste, du concept d’islamo-gauchisme.

Une étiquette, comme bien d’autres, qui révèle, comme toujours, la difficulté à ne pas se satisfaire du plaisir ambigu de l’écume.

A propos du conflit israélo-palestinien (un constituant de l’islamo-gauchisme), l’écrivain israélien Amos Oz, aujourd’hui disparu, avait publié en 2004 un manifeste intitulé Aidez-vous à divorcer ! Je l’avais lu et lui avait envoyé une réponse critique qui, entre autres, faisait remarquer que le divorce présuppose un mariage, et posait la question : quand, les Israéliens et les Palestiniens ont-ils été jamais mariés ?

Parallèlement, j’essayais de montrer la vanité du déroulé chronologique de l’histoire du conflit pour tenter de trouver la cause qui permettrait un consensus.

Je faisais et fais toujours l’hypothèse suivante : si l’une et l’autre partie continuent un conflit vieux de près de quatre-vingts ans, n’est-ce pas  parce qu’ils en tirent l’un et l’autre, un bénéfice ? Un bénéfice justifié par, dans ce qui les constituent l’un et l’autre, le non-droit à l’existence qui les conduit à une double stratégie mortifère sans fin ?

Tenter de comprendre – en devant aussitôt préciser, ce qui constitue un problème en soi, que comprendre n’a rien à voir avec justifier –  se heurte aujourd’hui à la brutalité des réponses toutes prêtes dictées par la violence des émotions.

La jonction de la crise politique née à la fin des années 80 de la mort d’une forme d’expérimentation du commun, conjuguée avec l’obsolescence des réponses religieuses qui explique en grande partie ce qu’on appelle le terrorisme islamiste, avec celles, vitales, du dérèglement climatique et de la Covid-19, est un formidable accélérateur d’angoisse.

Le seul discours de la gauche possible aujourd’hui, est celui qui conduit à refuser l’espoir-désespoir, l’illusion de la promesse et de l’indignation qui va avec, pour construire la problématique clinique de qui nous sommes.

Hommage à Samuel Paty : être entendu à l’école et à la Sorbonne

Le 21 octobre 2020, un hommage national fut rendu dans la cour de la Sorbonne à Samuel Paty, assassiné par un musulman fanatisé pour avoir montré à ses élèves les caricatures de Mahomet . Dans son discours, le président de la République déclara notamment : « Nous défendrons la liberté que vous enseigniez si bien et nous porterons haut la laïcité. Nous ne renoncerons pas aux caricatures, aux dessins, même si d’autres reculent. »

Pour être entendue afin de pouvoir être écoutée, la voix du professeur doit être perçue comme la voix d’un non-contestable adéquat du savoir enseigné.

Jusqu’aux dernières décennies,  disons une cinquantaine d’années, l’instituteur/ professeur contesté l’était non par les mots mais par le chahut. Une gesticulation pour dire : en tant que signifiant (= contenant, forme, ici manière d’être), vous ne correspondez pas au signifié (contenu) du savoir que vous êtes censé nous enseigner.

Ce savoir, énoncé et perçu comme un non-contestable, concernait alors, pour l’école élémentaire, la totalité d’une classe d’âge à laquelle il offrait avec l’alphabétisation la possibilité d’une promotion sociale, pour l’école secondaire, une petite minorité qui deviendrait l’élite de demain.

Le savoir était, au-delà du programme et de son contenu, un non-contestable adéquat en ce sens que personne, ou presque, ne mettait en cause la nécessité, pour tous, de savoir lire, écrire, compter, connaître les grands événements de l’histoire, la carte géographique et passer le certificat d’études (enseignement primaire), ni, à part quelques révolutionnaires marginaux, celle de la reproduction de l’élite par elle-même via un savoir « classique et moderne » (enseignement secondaire).

La blouse de l’instituteur et le costume du professeur, leurs traitements, leur place dans la société, en étaient les signes.

Le chahut était donc provoqué par la perception confuse d’un danger, il était l’équivalent du rire que provoque, dans la rue, la perte d’équilibre de l’individu. (cf. Le rire – Bergson)

A partir de 1959, l’homogénéité de la population scolaire a disparu, ainsi que la diversité des orientations à la fin du CM2 : les élèves de l’école primaire sont tous passés dans l’école secondaire quels que soient leurs acquis, d’abord dans des CEG et CES (1962) avant le collège unique (1975).

Mais si le second degré a été, et heureusement, ouvert à tous, c’est sans les accompagnements nécessaires*  pour les professeurs, les élèves et les parents. Le discours d’enseignement de l’institution – l’articulation entre le savoir et la population scolaire – est en effet resté celui de l’époque antérieure où le non-contestable était inhérent à l’école : si on pouvait chahuter certains membres, on ne contestait pas l’institution, du moins majoritairement, non plus que la discrimination du savoir entre l’élite et le plus grand nombre. On apprenait chez l’instituteur les chefs-lieux des départements, les déclinaisons latines chez le professeur.

Peu à peu, la voix du professeur – socialement déconsidéré en même temps que le discours d’enseignement devenait inaudible – est devenue celle qui prêche dans le désert et le chahut s’est transformé en obstruction de la parole-même du professeur, non plus seulement (éventuellement) contesté en tant qu’individu, mais en tant que représentant de l’institution perçue inadaptée.

« Le professeur a raison pour ce qui concerne son enseignement » est donc aussi devenu obsolète – comment quelqu’un de si mal considéré pourrait-il avoir raison ? –  au point que des parents se sont peu à peu sentis autorisés à protester contre les contenus de l’enseignement et les appréciations pédagogiques.

Quand S. Paty proposa de montrer les caricatures de Mahomet à ses élèves pour examiner le sens de ce mode d’expression, il n’était pas audible pour un certain nombre d’entre eux qui avaient franchi la porte du collège avec le discours contestataire de leurs familles, et que certains allaient alimenter ensuite en inventant ce qu’il fallait pour le corroborer.

Pour l’accompagnement funèbre, la Sorbonne et les deux discours de Jaurès et Camus ont durement révélé un monde qui n’est plus*.

Le poème dont l’objet était l’accoutumance était à la fois sensible… peut-être aussi décalé dans le seul « je » du narrateur.

Si les thèmes abordés par E. Macron étaient pertinents, si le ton était sans pathos, l’articulation du discours ne fut pas adéquate.

L’auditoire à atteindre n’était pas ceux qui étaient déjà convaincus, mais la frange, si ténue soit-elle, de ceux (de toutes les religions)qui ne tolèrent pas la caricature.

Sous cet angle, le thème, à mon sens principal, qui n’a été évoqué que très fugitivement à la fin, est le rire.

Construire le discours funèbre autour du rire, outre qu’il permettait d’aborder tous les autres thèmes, correspondait parfaitement au cours qui a provoqué l’assassinat de ce professeur.

* Les problèmes posés par cette ouverture de l’enseignement secondaire, en particulier l’hétérogénéité des élèves, ont été et sont toujours ceux des effectifs, de la dégradation des conditions d’enseignement, de la dévalorisation salariale des enseignants, du refus d’examiner la pertinence discours global d’enseignement hérité d’une époque où il y avait coïncidence entre la définition du savoir et la population scolaire concernée (notamment l’articulation études/emploi), enfin de la panacée prétendue des techniques pédagogiques qui ont conduit à des absurdités  et alimenté la spirale de la dévalorisation du statut d’enseignant.

Les professeurs se plaignent de ne pas être accompagnés et soutenus par l’institution : les difficultés qu’ils rencontrent et qu’ils gèrent plus ou moins bien selon leur solidité, touchent, en dernière analyse, au système capitaliste lui-même dont l’école révèle dans ses désarrois divers la vanité du « commun » qu’elle est censée valoriser, vanité révélée par les deux discours de Jaurès et Camus et le décalage entre la Sorbonne et la réalité scolaire – notamment celle des bâtiments –  d’aujourd’hui.

Les deux discours ont résonné, entre les statues de Hugo et Pasteur, comme le chant nostalgique d’une époque où existait un horizon invisible aujourd’hui.

Le pape et le droit civil

Dans un documentaire italien le pape déclare :

« Les personnes homosexuelles ont le droit d’être en famille. Ce sont des enfants de Dieu, elles ont le droit à une famille. Ce qu’il faut, c’est une loi d’union civile. De cette façon, les homosexuels bénéficieraient d’une couverture légale. J’ai défendu cela. »

Le journal italien La Repubblica précise que cette déclaration s’adresse non à l’Italie seule mais au monde.

 Dans un pays laïque, cette déclaration devrait susciter :

– la question des médias : « en quoi le représentant d’une religion est-il habilité à parler du droit civil ? A établir un lien entre « enfants de Dieu » et « loi d’union civile* »  » ?

– la réponse du pouvoir politique : « aucun responsable religieux n’est habilité à intervenir dans le domaine de la vie publique, en particulier celui de la loi. »

*La loi d’union civile n’est pas le mariage que l’église refuse toujours aux homosexuels alors que la loi civile française l’autorise.

Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 17 – (La philosophie – X – La question de l’éthique : éthique et morale – Montaigne et Spinoza : 3 –la question de la mort)

Montaigne : « Philosopher, c’est apprendre à mourir » (Livre I – 20)

Spinoza : «  L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie » (IV – Proposition 67)

Les deux positions paraissent antagonistes, du moins jusqu’à la question du rapport entre vie et mort : si la vie contient la mort, est-ce que penser à la vie n’est pas aussi penser à la mort ?  

On notera aussi que apprendre et penser ne sont pas synonymes et on rappellera que  mourir et mort ne désignent pas la même chose.

Apprendre vise un savoir alors que penser indique une réflexion.

Mourir est un moment de la vie, le dernier, alors que la mort est… ?

Là encore se pose une question : envisager la mort en tant que concept et envisager sa mort ne concernent pas le même objet.

Autrement dit, Montaigne parle d’un acte, Spinoza d’un état.

L’un et l’autre sont évidemment d’accord pour reconnaître son caractère inévitable.

Qu’est-elle, du point de vue du sujet confronté à ce réel inéluctable ?

Ce qui intéresse Spinoza, c’est comprendre les rapports que nous nouons avec l’extérieur (personnes, objets), les affects qu’ils produisent et les modifications qu’ils entraînent dans le maillage des interactions de notre structure personnelle qui nous constitue en tant qu’être vivant. Or, notre état futur de mort ne peut avoir le moindre rapport avec notre état présent de vivant. Toute connaissance de cet état est donc par définition impossible. Autrement dit, notre mort est un rien dont l’investissement réflexif ne peut que produire des affects négatifs, la tristesse, et, pour le sujet, sa mort ne peut pas être un objet de savoir.

Pour Montaigne, apprendre à mourir (Chapitre 20 du premier Livre des Essais qu’il commence à rédiger à trente-huit ans) passe par la pensée.

« Le but de notre carrière, c’est la mort, c’est l’objet nécessaire de notre visée : si elle nous effraie, comment est-il possible d’aller un pas avant sans fièvre ? Le remède de la foule, c’est de n’y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité lui peut venir un si grossier aveuglement ? (…) On fait peur à nos gens, seulement de nommer la mort, et la plupart s’en signent, comme du nom du diable. » (I -20)

C’est une position théorique initiale héritée notamment de la philosophie stoïcienne fondée sur un volontarisme : je décide de maîtriser cet inéluctable par un effort de ma pensée.

L’expérimentation de la vie va le conduire peu à peu à infléchir sa position, jusqu’à écrire ceci, quinze ans plus tard dans le Livre III :

« Elle [la mort] ne vous concerne ni mort ni vif ; vif, parce que vous êtes ; mort parce que vous n’êtes plus. Nul ne meurt avant son heure. (…) Où que votre vie finisse, elle y est toute. L’utilité du vivre n’est pas dans l’espace, elle est dans l’usage.  (…) Il gît en votre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu*.» (III- 12)

Si l’on excepte la dernière phrase (j’y reviendrai*), il n’y a plus beaucoup de différence entre les deux philosophes.

Montaigne a modifié son point de vue en expérimentant les guerres de religion, la politique, en observant le comportement des gens simples.

«  Notre religion est faite pour extirper les vices ; elle les  couvre, les nourrit, les incite » (II –XII : Apologie de Raimond Sebond)

«  Les lois se maintiennent en crédit, non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois. C’est le fondement mystique de leur autorité, elles n’en ont point d’autre. » (III- 13)

« Les mœurs et les propos des paysans, je les trouve communément plus ordonnés selon la prescription de la vraie philosophie que ne sont ceux de nos philosophes » ((II – 17)

La contingence des valeurs religieuses prétendument absolues (elles dictent alors la loi générale), les effets qu’elles produisent (intolérance, cruauté, guerre… et peur de la mort) le convainquent de chercher la sagesse en lui (en s’appuyant sur la philosophie grecque et romaine).

« Chacun regarde devant soi ; moi, je regarde dedans moi : je n’ai affaire qu’à moi, je me considère sans cesse, je me contrerolle [examine], je me goûte (…) je me roule en moi-même » (II- 17)

Il est en effet persuadé que « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition » (III – 2)

« Recueillez-vous ; vous trouverez en vous les arguments de la nature contre la mort, vrais, et propres à vous servir à la nécessité » (III – 12)

La Nature (la majuscule qu’il met à la toute fin du livre lui vaudra la condamnation de l’église) a, dans sa pensée (non dans sa pratique) remplacé Dieu.

Sa Nature (Deus sive Natura)est celle de Spinoza. (cf. article)

La substance qui la définit élimine le surnaturel de la conception du monde et de l’homme et l’Ethique propose une philosophie immanente de la vie. La vie mode d’emploi selon la Nature.

Ce qui est l’élément moteur de la Nature, donc de ses modes (dont l’homme), est une forme d’énergie qu’il nomme conatus (de conor : s’efforcer de). La vie consiste donc à persévérer dans son être.

Ainsi, la mort ne peut venir que de l’extérieur.

« Aucune chose ne contient en elle rien par quoi elle pourrait être détruite, autrement dit, qui nierait son existence ; mais elle s’oppose au contraire à tout ce qui pourrait la nier ; c’est pourquoi, autant qu’elle le peut et autant qu’il est en elle, elle s’efforce de persévérer dans son être. » (Partie III – Proposition 6 – Démonstration)

Là, est peut-être le problème.

« La mort du Corps [la majuscule pour indiquer qu’il s’agit de tous les modes participant de la Nature, les hommes comme tout le vivant], comme je l’entends, se produit lorsque ses parties sont ainsi disposées qu’un autre rapport de mouvement et de repos s’établit entre elles. » (Partie IV – Proposition 39 – Scolie)

Autrement dit : tout corps vit sous ses propres rapports et il entre en relation avec les objets extérieurs, cherchant ceux qui lui conviennent, c’est-à-dire ceux dont les rapports produisent une augmentation de sa puissance de vie, ou alors, s’ils ne conviennent pas, une diminution de cette puissance, jusqu’à la mort.

Ainsi, les aliments, matériels et spirituels.

La mort survient quand l’objet extérieur bouleverse les rapports intrinsèques, rendant ainsi non viable la structure qui nous constitue.

Ainsi, pour m’en tenir à l’aliment matériel, un plat de girolles convient, un plat d’amanites phalloïdes tue.

Pour autant qu’on puisse le savoir, l’amanite, qui n’est en soi ni bonne ni mauvaise, n’a rien, relativement à l’odorat et au goût, qui indique son effet de destruction pour notre corps. Sans quoi personne n’en aurait jamais mangé. C’est dire que, relativement au goût et à l’odorat, l’amanite convient puisqu’elle ne bouleverse pas les rapports sous lesquels vit le corps pour ce qui concerne ces deux sens. Ce qui les bouleverse et fait que la vie du corps est détruite, c’est autre chose, perceptible ni par le goût ou l’odorat, d’ordre chimique.

L’amanite est extérieure à moi, je la mange sans savoir qu’elle ne peut pas convenir pour l’essentiel, et je meurs.

On peut multiplier les exemples, de l’erreur du même type jusqu’à l’accident en passant par l’affrontement physique.

Mais qu’en est-il de la notion d’extérieur si je la rapporte par exemple à un réel dont  Spinoza ignorait évidemment tout, à savoir la mort programmée des cellules, l’apoptose, une stratégie de l’organisme en développement qui intervient par exemple pour la formation des doigts, du cerveau et l’établissement des connexions neuronales (synapses).

Les cellules sont programmées pour disparaître et elles meurent, phagocytées par les globules blancs.

De quel extérieur viendrait la mort nécessaire de ces corps ?

Qu’en dire encore, s’agissant de la fin, par affaiblissement progressif, d’une vie qui s’éteint doucement, sans accident ni pathologie, comme une bougie qui a brûlé toute sa cire ?

En d’autres termes, est-ce que la mort cellulaire qui se manifeste dès le tout début de notre vie et qui se poursuit durant toute sa durée ne produirait pas un discours biologique ?

Si l’on accepte cette hypothèse – la mort fait partie du discours que nous tient notre corps au quotidien – la notion d’extériorité de la cause de la mort disparaît.

Le problème qui se pose alors est celui de la conjonction de ce discours biologique du corps manifesté dès la conception, avec la conscience de la et sa mort, qui intervient vers trois ou quatre ans.

Les conséquences ne sont évidemment pas les mêmes.

Si la mort – hors accident, agression… – ne vient pas de causes extérieures (ce qui pose la question de la genèse de la maladie), alors, le rapport que nous entretenons avec elle change, en particulier pour ce qui est du suicide.

Pour Spinoza, c’est un contre-sens puisqu’il est antinomique du conatus, persévérer dans son être.

Pour Montaigne, c’est très différent : la dernière phrase de la citation (*) indique que nous pouvons décider de la fin de notre vie, ce qu’il confirme, dans le même passage «  Encore n’y-a-t-il chemin qui n’ait son issue » après avoir consacré au suicide le chapitre 3 du Livre II : (…) « La mort est la recette à tous maux. (…) La plus volontaire mort, c’est la plus belle. »

Alors ?

Pour moi, l’Ethique représente la lecture la plus pertinente de ce que nous sommes en tant qu’êtres participant de la Nature, sous le mode propre à notre espèce, et au même titre que tout ce qui existe. La liberté est d’abord une connaissance d’un « comment ça marche » déconnecté du discours de transcendance.

Le livre permet de voir (comme en surplomb) et de comprendre l’ensemble indissociable corps/esprit de l’individu dans son rapport avec le monde.

La démarche est d’ordre conceptuel : il s’agit de substituer à des idéologies, des croyances aliénantes (dans le sens de dépendance), une pensée cosmologique établie sur les données que fournit la raison.

La mort est un impensable. Si le corps meurt, l’esprit, dans ce qu’il a acquis d’adéquation avec la substance dont il est un mode d’existence, vit dans l’éternité de la Nature.

Les Essais sont un guide de voyage calé sur un récit questionnant. Le voyage d’une vie qui se termine par la mort.

« Toute mort doit être de même sa vie. Nous ne devenons pas autres pour mourir. J’interprète toujours la mort par la vie » (…) « De vrai, ou la raison se moque, ou elle ne doit viser qu’à notre contentement, et tout son travail, tendre en somme à nous faire  bien vivre et à notre aise, comme dit la Sainte Ecriture [réf. à l’Ecclésiaste] : « Et j’ai connu qu’il n’est rien de mieux que de se réjouir et de prendre du bon temps dans la vie » (Livre III- 12)

S’ils diffèrent dans l’approche de la mort, Montaigne et Spinoza s’accordent sur le but à atteindre dans la vie.

« La plus expresse marque de la sagesse, c’est une réjouissance constante » (Essais : I -26)

« Ainsi, outre le fait que cette doctrine procure une entière tranquillité d’âme, elle a l’avantage de nous enseigner en quoi consiste notre suprême félicité, c’est-à-dire notre béatitude. » (Ethique : proposition 49 – scolie)

Si Spinoza a donné son nom à une philosophie – le spinozisme – (je ne suis pas sûr qu’il aurait apprécié), il n’existe pas de « montaignisme ».

C’est que la philosophie dont Montaigne fait l’éloge [« On a grand tort de la [la philosophie] peindre inaccessible aux enfants (…) L’âme qui loge la philosophie doit, par sa santé, rendre sain encore le corps. Elle soit faire luire jusques au dehors son repos et son aise. (…)(III- 12)] se démarque de tous les dogmatismes et qu’elle est une perpétuelle remise en question d’elle-même.

Je terminerai par les toutes dernières lignes des Essais :

« Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance. Or la vieillesse a un peu besoin d’être traitée plus tendrement. Recommandons-la à ce Dieu [Phébus-Apollon], protecteur de santé et de sagesse, mais gaie et sociale :

« Permets que je jouisse, ô Latonien [Phébus-Apollon est fils de Zeus et de Latone],

De mes biens et d’un corps sain, de facultés

Saines, et que j’obtienne, avec bonne vieillesse,

Le pouvoir de toucher encore ma lyre »

(Horace, Odes I, 31 – vers 17-20)

Le camp de la peur et la radicalisation individuelle

1 – « La peur va changer de camp ! », telle est la nouvelle promesse d’E. Macron qui répond à l’injonction « La peur doit changer de camp ! » de Valérie Pécresse, il y a un mois, et fait écho au « Nous allons terroriser les terroristes ! » de Charles Pasqua, alors (1986) ministre de l’Intérieur.

La stérilité constatée, avérée, de ces formules – elles rappellent l’argument des opposants à l’abolition de la peine de mort censée faire peur aux futurs criminels et les dissuader de commettre leur crime – n’a d’égale que leur absurdité.

La peur est un imaginaire qui ne concerne que ceux qui sont pas concernés par la décision et le passage à l’acte du crime, sans quoi, la quasi-certitude d’être tué par les forces de l’ordre (ou par la guillotine) aurait depuis longtemps éradiqué le crime.

La certitude de mourir n’a pas empêché les jeunes japonais de monter dans leur avion pour aller percuter les navires des USA à Pearl-Harbor le 7 décembre 1941. Ni les militants d’Al-Qaïda de se préparer pendant des mois pour aller s’écraser contre les tours du World Trade Center, le 11 septembre 2001.

Je me doute bien que le président de la République ne parle pas sans avoir la conscience de l’inanité de cette formule destinée à rassurer des enfants apeurés,  en l’occurrence des adultes qui ne sont pas dupes du « vous allez voir ce que vous allez voir ! ».

En revanche, il n’est peut-être pas certain qu’il réalise tout à fait ce que  signifie le recours à ce type d’inanité.

Vouloir faire peur à celui qui est en-dehors du champ de la peur est, en même temps qu’une erreur de diagnostic, un signe manifeste de faiblesse.

Une faiblesse qui risque d’inciter les fanatiques à qui est promis un paradis de miel à côté d’un dieu, à répondre par le seul argument dont ils disposent pour montrer qu’ils n’ont pas peur : commettre de nouveaux crimes.

2 – Marlène Schiappa, ministre chargée de la citoyenneté expliquait, pour justifier le contrôle des réseaux sociaux (c’est un autre problème qui pose la question du statut et de la compétence des censeurs éventuels), qu’un jeune peut très bien aujourd’hui se « radicaliser » tout seul, chez lui en consultant certains sites ou réseaux.

Certes.

La question qu’elle ne pose pas en même temps : pourquoi un jeune peut-il éprouver le besoin de se « radicaliser » tout seul et d’aller sur les sites et les réseaux sociaux « radicaux » ?

Ne pas la poser en même temps, ne pas l’articuler avec l’action envisagée sur des moyens, revient à laisser entendre que les réseaux sont, en soi, une cause. Est-ce que ces sites et ces réseaux sont là par hasard ?

Poser les questions participerait de la recherche et de l’invention des solutions qu’E. Macron appelait de ses vœux dans son interview du mercredi 14 octobre.

Assassinat de Samuel Paty : nommer le crime de Conflans-Sainte-Honorine

Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’histoire, fut assassiné par un musulman tchétchène fanatisé, après une campagne de dénigrement sur les « réseaux sociaux » dénonçant l’utilisation, pendant un de ses cours, des caricatures de Mahomet.

Il s’agit d’un acte criminel dicté par le fanatisme.

« Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend ses songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un fanatique novice qui donne de grandes espérances ; il pourra bientôt tuer pour l’amour de Dieu. » (Voltaire – Dictionnaire philosophique – Article Fanatisme)

Une fois encore, les déclarations des politiques, le plus souvent réduites à l’émotionnel, sont des réactions. 

« Ils ne passeront pas ! », assure E. Macron qui se réclame ainsi, une fois encore, de la guerre. Celle, internationale, de 1914-18 (mot d’ordre pour Verdun) et celle, civile, que déclencha en 1936 le coup d’état fasciste de Franco contre la République qui lança le mot d’ordre No pasaràn !

« Ils sont déjà passés ! » lui rétorque Marion Maréchal-Le Pen.

A malin, malin et demi.

Il ne s’agit pas de Ils.

Il s’agit de ce qui produit Ils, autrement dit le fanatisme : l’obscurantisme.

La théorie de l’obscur nourrit la religion, quelle qu’elle soit, appuyée sur une intentionnalité divine par principe inconnaissable, indissolublement liée à l’a priori d’un inconnaissable humain. Comment la (misérable) créature pourrait-elle avoir accès aux intentions de son créateur ?

Le progrès de la connaissance, du savoir, fait reculer la nécessité d’une divinité qui se réduit comme une peau de chagrin. Il n’y a aucune intention, ni derrière un tsunami, ni derrière une pandémie, ni derrière l’existence humaine.

C’est pourquoi l’église qui n’existe que grâce ou à cause de cette intentionnalité utilise tous les moyens possibles pour contrarier l’accès au savoir. Au prix de toutes les adaptations.

Le savoir le plus dangereux est celui qui bouscule un des constituants les plus pernicieux de l’obscur à savoir le « naturel ».

L’homosexualité n’est pas « naturelle » puisque la procréation est une mission divine, la PMA non plus puisque le spermatozoïde doit pénétrer de lui-même dans l’ovule, etc.

C’est en invoquant ce type de « naturel » que l’église contemporaine, dont l’homosexualité et la pédérastie de ses membres désormais désacralisés sont de plus en plus difficilement occultées par la hiérarchie, a condamné l’accouchement prophylactique et la contraception.

L’obscurantisme ne se définit pas par son degré de fanatisme qui varie dans le temps et l’espace, mais par la permanence de la question eschatologique (les fins dernières) dont l’angoisse autorise toutes les dérives.

En France, il y a quelques jours, le 10 octobre, est passée la manifestation  à laquelle appelait « la manif pour tous » – dont est proche Marion Maréchal-Le Pen – pour protester contre le projet de bioéthique.

Le pouvoir politique, qui aime à rappeler que nous sommes les héritiers de l’esprit des Lumières, dispose des moyens de se faire entendre. Il lui arrive de les utiliser pour des objets qui n’apparaissent pas toujours essentiels.

Pour combattre l’obscurantisme autrement que par des postures de Matamore, que ne convoque-t-il les médias, à une heure de grande écoute,

–  d’abord pour rappeler que dans une société laïque héritée des Lumières, la croyance religieuse est affaire personnelle et que la religion, quelle qu’elle soit, n’a pas à se mêler des lois qui permettent de vivre ensemble. Que ni le pape, ni les imams, ni les rabbins ni aucune autorité religieuse n’ont à intervenir en-dehors de leur sphère.

– ensuite, se référant par exemple à Voltaire et à son Dictionnaire Philosophique, condamné par l’église et brûlé avec le corps du chevalier de La Barre (cf. article – 19/07/2020), ou encore à Diderot (lui aussi persécuté par l’église) et à l’Encyclopédie, pour annoncer que la philosophie sera désormais enseignée non plus à une infime minorité, mais dans toutes les classes de tous les établissements scolaires, et depuis la maternelle, afin que les enfants puissent dès le début de leur vie, commencer à apprendre à faire la différence entre croyance (dont l’obscurantisme est une expression) et savoir.

Mais cela suppose une conception politique fondée sur autre chose que sur le goût du pouvoir pour soi, et l’électoralisme.

La conclusion d’Emmanuel Macron

On peut discuter du détail des mesures annoncées mercredi 14 octobre par le Président. Pourquoi l’expression couvre-feu connotée de guerre ? Pourquoi fixer son commencement à 21 h 00 et non à 22 h 00, ce  qui aurait peut-être moins pénalisé les restaurants, les cinémas, les théâtres ?

Cette discussion des détails (qui n’en sont pas pour tout le monde) renvoie au problème de la décision.

Voici, telle qu’elle fut prononcée, la conclusion de l’intervention d’Emmanuel Macron.

« Il y a énormément de raisons d’espérer (1) si on est lucide, collectif, uni (1/7). La raison d’espérer, je vais vous le dire (2) : c’est que nous sommes en train d’apprendre à être pleinement une nation (3) ; c’est qu’on s’était progressivement habitués à  être une société d’individus libres ; nous sommes une nation de citoyens solidaires (4); nous ne pouvons pas nous en sortir si chacun ne joue pas son rôle, ne met pas sa part (5) ; voilà la clé (2)  ; et donc je le dis très clairement, le message que je suis venu passer ce soir (2), c’est que j’ai besoin de chacun d’entre vous (6) que nous avons besoin les uns des autres ; pour trouver des solutions, pour inventer (7) ; pour être citoyen en respectant les règles (7), pour nous-même et pour les autres, mais surtout pour inventer (7) et on sortira de ça en étant une nation plus résiliente ; on va (8)  continuer à surmonter nos défis, on va (8) continuer à régler la crise climatique et la transition climatique (7), on va aussi (8)et on est en train de le faire à apprendre à être une nation (3) plus résiliente qui va (8) produire de l’économie de la vie sur son territoire à nouveau, on va reproduire des médicaments, des matériaux nécessaires (4/9), qui réapprend à se protéger et à surmonter cette crise, comme les autres. On sortira plus fort parce qu’on sera plus uni. (10) Voilà… mon… Si j’avais un message à passer à mes concitoyens, c’est ça, nous avons besoin les uns des autres, on s’en sortira ensemble. »

1 L’espoir renvoie au désespoir. Impossible de prononcer l’un sans évoquer l’autre. Espérer et désespérer renvoient à l’incertitude, donc donnent à collectif,  uni une dimension d’attente quasi religieuse. Image d’un peuple rassemblé, la tête levée vers le ciel, angoissé par l’espoir/désespoir d’une réponse transcendante incertaine.

2 Je vais vous le dire renvoie au christique « En vérité je vous le dis ». Idem pour « voilà la clé », pour « je vous le dis très clairement… »

3 Nous sommes en train d’apprendre… Jusqu’ici, donc, et depuis 1789,  nous n’aurions pas été pleinement une nation.

4 Individu libre est présenté comme antinomique de citoyen solidaire. On s’était habitué (= une faute commise dans un moment de l’histoire, un moment d’égarement) s’oppose à nous sommes (= l’essence de ce que nous sommes) : même connotation religieuse dans la présentation du péché contre nature… qui renvoie à la faute, donc à la punition.

5 Jouer son rôle, langage du théâtre. Quel est ce rôle ?  Ne met pas sa part : part de quoi, exactement ? (voir 7)

6 J’ai besoin de chacun de vous : le Je, à la fois présidentiel et personnel, se substitue ou s’identifie à la Nation.  Le Nous arrive en seconde position.

7 Trouver, inventer, respecter les règles renvoie au lucide, collectif, uni de la première phrase. Les deux premiers verbes correspondent au premier adjectif, le troisième verbe au deux autres adjectifs : lui, le chef est lucide, il trouve et invente (actif), nous, le collectif uni, respectons ce qu’il a trouvé et inventé. Nous sommes dans l’obéissance. C’est peut-être la définition du rôle que chacun doit jouer (passivité).

8 Les quatre on va (futur imprécis) renvoient à l’espoir/désespoir du 1 d’autant que continuer à régler la crise climatique n’apparaît que comme une formule creuse. Ceux qui ont participé à la Convention sur le climat commencent à dire que l’accord d’E. Macron avec la quasi-totalité des propositions n’est qu’un mot non suivi d’effets, de la poudre aux yeux.

9 Que veut dire Produire de l’économie de la vie ? Sur son territoire à nouveau signifie qu’on a cessé de la produire, comme les médicaments qu’on va donc reproduire. Même connotation de faute (4) et promesse de renouveau avec la connotation patriotique régressive (cf. articles sur cette question).

10 Plus unis, par quoi, exactement sinon par l’obéissance aux décisions prises par le chef ? (cf.7)

Même si son discours n’était pas lu, nul doute qu’il était préparé et qu’il représente le fond de sa pensée.

Il n’y a rien qui non seulement dise, mais encore laisse seulement entendre que la nature des rapports que nous avons dans le cadre du système capitaliste pourrait être un problème, sinon le problème majeur.

E. Macron constate, sur l’air du fatalisme, que la Covid frappe davantage les plus défavorisés. Eh oui ! Que voulez-vous, ils vivent dans des conditions matérielles qui favorisent la contamination ! N’est-ce pas un peu leur faute ? (cf. Salauds de pauvres ! Autant-Lara – La traversée de Paris – 1956). Ou bien, après tout, n’est-ce pas une loi de la nature ? Hum ? La Covid, un agent de la sélection naturelle ? Ce n’est évidemment pas ce qu’il a dit, mais, ne pas dire et laisser entendre, n’est-ce pas le langage de l’hypocrisie ?

Et du déni.

Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 16 – (La philosophie – IX – La question de l’éthique : Ethique et morale – Montaigne et Spinoza : 2 – Spinoza)

Supposez un appareil capable de repérer et de vous faire voir tous les composants d’un Corps (physique, chimique, humain, peu importe) : de l’organe à la cellule en passant par les composants de la cellule, etc., et capable en même temps de mettre en évidence les relations de ces composants entre eux.

Pour le faire fonctionner, il y a là un biologiste qui est aussi physicien et chimiste.

Après avoir mis en route l’appareil qui vous permet donc de voir tous ces composants du Corps, il vous explique que chacun d’eux est lui-même non seulement  un corps visible (vous les avez tous devant les yeux), mais aussi un esprit, lui invisible, autrement dit que chaque composant est un corps/esprit ou esprit/corps. Exactement  comme le Corps dont ils partagent la nature.

Il vous montre ensuite comment chaque corps/esprit interagit avec les autres par des flux et comment chacun émet et reçoit ces flux. Chaque corps/esprit a en effet la capacité de choisir les flux qu’il émet et ce qu’il fait de ceux qu’il reçoit. Car chaque corps/esprit a un accès possible à la liberté.

Maintenant, supposez que ce Corps est l’Univers, le Monde, le Tout, et que chaque composant, dont l’homme, tient de la nature de ce qui constitue ce Tout : il en est une manière d’être, particulière, selon qu’il est un être humain, un être animal, un être végétal, un être minéral, chacun d’eux étant constitué de ce qui constitue ce Tout.

Alors…

Si cette approche très imparfaite fait vibrer en vous quelque chose,

Si vous vous sentez concerné(e) par cette représentation de vous (et de tout ce qui existe) dans votre rapport au Monde, à l’Univers, au Tout,

Si vous n’avez pas besoin d’un Dieu/Père tout puissant créateur,

Si vous pensez que la personne que vous êtes meurt dans l’éternité de la vie, 

Si vous pensez que bien et mal sont des notions insatisfaisantes pour guider vos choix,

Si vous vous interrogez sur ce que peut être le champ de votre liberté,

Alors, vous pouvez ouvrir l’Ethique de Spinoza.

Avec beaucoup de précautions.

C’est à la fois la lumière et l’aveuglement de la lumière.

Et puis, il y a le langage, le vocabulaire, les concepts.

Spinoza écrivait en latin qui était la langue utilisée encore au 17ème pour ce type d’ouvrage. Le livre que nous lisons en français est donc une traduction.

Un exemple : il commence par des Définitions.

Et la première est celle-ci :

« Par cause de soi, j’entends ce dont l’essence enveloppe l’existence, c’est-à-dire ce dont la nature ne peut être conçue que comme existante.» 

Cette définition, pour compliquée qu’elle puisse apparaître au premier abord, (que veut dire « cause de soi » et «  l’essence enveloppe l’existence » ?) n’est ni plus ni moins que l’expression exacte d’un questionnement qui préoccupe l’homme depuis qu’il existe : d’où vient le monde ? A-t-il été créé ? Par qui ? Sinon, a-t-il une origine, une fin ? Etc.

Les Grecs de l’antiquité ont commencé par y répondre non par le créationnisme, mais par une tentative d’explication, disons de type matérialiste. La mythologie grecque explique en effet l’origine par le Chaos (sans pouvoir évidemment dire autre chose que Chaos est Chaos) puis l’émergence de puissances : d’abord la Nuit (Erèbe), puis la Terre (Gaia) qui donne naissance au Ciel (Ouranos) qui vont engendrer tout le reste… dont les dieux de l’Olympe. Ce n’est que peu à peu, que Zeus (Jupiter latin) va changer de statut et devenir le père des dieux et des hommes.

La Bible, elle, propose d’emblée l’explication créationniste : c’est Dieu, disposant de la toute-puissance, Dieu le Père tout Puissant, qui crée le monde.

Ce qui conduit à reposer les questions : d’où vient Dieu ? A-t-il été créé ? Etc.

S’il a été créé, cela veut dire qu’il n’a pas la toute-puissance et la question recommence… sans fin.

Pour arrêter le questionnement, Dieu est donc défini comme un être existant de toute éternité, de lui-même, par lui-même.

Autrement dit, explique le catéchisme, il est sa propre cause, et son essence (ce qui le constitue) contient, enveloppe son existence (ce qu’il est en tant qu’être existant) : on ne peut donc pas concevoir Dieu autrement qu’existant par lui-même et de lui-même.

C’est exactement le sens de la première définition, citée plus haut, de l’Ethique.

Mais ce n’est évidemment pas un hasard si cette définition propose d’emblée des concepts (cause de soi, essence, nature) et si, d’emblée, elle ne fait aucune référence à Dieu.

Spinoza ne croit pas au créationnisme.

Il vit à une époque (17ème siècle), dans un lieu (Les Provinces-Unies, la Hollande actuelle) et appartient à la communauté religieuse juive (ses parents, sont des juifs marranes – convertis de manière formelle au catholicisme – qui ont quitté l’Espagne et le Portugal pour échapper à l’Inquisition) qui ne tolère pas qu’on puisse mettre en cause le discours de la Torah (les cinq premiers livres de la Bible, le Pentateuque)

La pensée dominante de l’époque voudrait entendre et lire : « Par cause de soi, j’entends Dieu… » et non « ce dont… » : ce dont n’est pas un être comme est censé l’être Dieu le Père créateur, mais, dans un premier temps, une abstraction, une idée.

Dieu arrive seulement dans la 6ème  définition : « Par Dieu, j’entends un être absolument infini, c’est-à-dire une substance constituée par une infinité d’attributs, chacun d’eux exprimant une essence éternelle et infinie. »

Autrement dit, Dieu est une substance que Spinoza précisera plus loin, dans la quatrième partie du livre : Deus sive Natura = Dieu, autrement dit la Nature.

Ce qui veut dire clairement que le Dieu Père Tout Puissant Créateur du Monde des religions juive et chrétienne est une créature des hommes, bref qu’il n’existe pas.

Spinoza sera exclu de la communauté juive et la seule œuvre qu’il publiera de son vivant le Traité Théologico-politique (lecture critique de la Bible) lui vaudra l’animosité sinon la haine des juifs, des catholiques, des protestants… en gros de tous ceux qui ont besoin d’une explication transcendantale.

Ce n’est pas tout.

Spinoza, à la manière d’un mathématicien utilisant des axiomes, procédant par déduction, démonstration, développe sa pensée dans une architecture géométrique.

Chaque étape de la pensée est articulée avec les autres, chacune renvoie à une ou à plusieurs étapes antérieures, la démonstration avance dans un schéma précis, rigoureux… qui pourrait s’apparenter à un vertige.

Dans son Spinoza Philosophie Pratique (Editions de Minuit – 1981), Gilles Deleuze (1925-1995) cite en exergue un extrait du roman de l’écrivain américain Bernard Malamud (1914-1986) The Fixer (L’homme de Kiev) dont l’histoire se déroule en Russie au début du 20ème siècle.

Un juif, Yakov Bok, dont le métier est d’être réparateur (en toutes choses), qui lit et relit l’Ethique de Spinoza, est accusé du meurtre d’un jeune chrétien. Après beaucoup d’acharnement contre lui, il sera finalement innocenté.

Là, il comparaît devant un juge qui lui demande :

«  Dites-moi ce qui vous a conduit à lire Spinoza. Le fait qu’il était juif ?

– Non, votre honneur, je ne savais même pas qu’il l’était quand je suis tombé sur son livre. Et d’ailleurs, si vous avez lu l’histoire de sa vie, vous avez pu voir qu’à la synagogue on ne l’aimait guère. J’ai trouvé le volume chez un brocanteur à la ville voisine ; je l’ai payé un kopek en m’en voulant sur le moment de gaspiller un argent si dur à gagner. Plus tard, j’en ai lu quelques pages, et puis j’ai continué comme si une rafale de vent me poussait dans le dos. Je n’ai pas tout compris, je vous l’ai dit, mais dès qu’on touche à des idées pareilles, c’est comme si on enfourchait un balai de sorcière. Je n’étais plus le même homme…(…) »

Le balai de sorcière…

Le livre n’a pas pour objet une pure spéculation intellectuelle mais la découverte des conditions qui permettent à l’homme d’être un être libre pour atteindre un état que Spinoza appelle béatitude, en réalité une manière d’être.

L’Ethique propose donc un mode de vie.

Cinq parties le composent : 1 – de* Dieu  / 2 – de la nature et de l’origine de l’Esprit / 3 – de la nature et de l’origine des Affects / 4 – de  la Servitude  humaine ou de la Force des Affects / 5 – de la puissance de l’Entendement ou de La Liberté Humaine.

* de = au sujet de.

Tout se joue donc en nous. C’est nous qui décidons. Non en fonction d’un libre-arbitre (nous sommes déterminés par des lois physiques, biologiques, entre autres) mais de la liberté qui est une conquête. L’Ethique en est un outil.

En tant que corps/esprit indissociable nous avons à expérimenter sans cesse, au quotidien, des situations qui se manifestent en nous par des affections, des affects ; ex : je suis en présence de quelque chose ou de quelqu’un : ce qui vient d’eux, est en même temps corps et esprit et me concerne en tant que corps et esprit (ex : l’émotion perçue + l’idée de cette émotion, sa conscience). Le résultat peut être mauvais, une diminution de ma force de vie (tristesse) ou bien bon, une augmentation de cette force (joie).

Donc : la Nature (substance), ses attributs (qualités) dont seules l’étendue (le corps) et la pensée (esprit) sont perceptibles par l’homme (ils le constituent) – ce qui veut dire qu’il y en a une infinité d’autres que nous ne connaissons pas –  qui n’est, au même titre que tout ce qui est vivant, qu’un mode, une manière d’être de la Nature.

C’est cette démarche de connaissance qui peut nous aider à acquérir la liberté pour aboutir, donc, à la béatitude qui n’a rien d’un « béat donné » mais tout de l’aboutissement à un état d’adéquation avec le vrai.

Le vrai…

« Parce que c’était lui, parce que c’était moi » disait Montaigne pour expliquer son amitié avec Etienne de La Boétie.

D’un point de vue spinoziste, cela voudrait dire que le corps/esprit Montaigne et le corps/esprit La Boétie entre mutuellement dans des rapports de convenance liée à ce qu’ils ressentent l’un en face de l’autre, à l’idée qu’ils ont de l’un et de l’autre et à l’idée qu’ils se font de l’un et de l’autre.

L’Ethique explique comment tout cela fonctionne.

A quoi bon, si ça fonctionne tout seul ?

C’est que ce qui émane de nous et des autres ne produit pas toujours une joie comparable à l’amitié de ces deux hommes, mais ce que Spinoza appelle des passions tristes qui induisent des actions mauvaises et pour nous et pour les autres.

Le ressort humain, selon Spinoza, c’est le désir, l’appétit de qui nous prend corps et esprit en même temps.

Il est constitué du corps et de la conscience du corps dans le fait d’être, d’exister, et dans le fait de persévérer dans son être (en latin conatus).

Autrement dit, une dynamique.

La morale du bien et du mal n’a rien à faire dans cette entreprise humaine. Seuls comptent ce qui convient ou ne convient pas,  autrement dit le bon et le mauvais.

Comment les distinguer ? Je ne choisis pas une chose parce qu’elle est bonne, dit Spinoza, mais c’est parce que je la choisis qu’elle est bonne. Que ce soit un objet (un aliment) ou une valeur (désintéressement).

Ce qui implique, bien sûr, une définition de ce qu’est choisir, de ce qu’est exactement l’objet que je choisis, finalement, un rejet de la spontanéité en tant que moyen de connaissance.

La visée de l’Ethique ?

Parvenir, en tant qu’essence (homme) à me reconnaître dans la Nature (substance), être en harmonie avec elle,  non de manière purement intellectuelle, mais en vivant cette harmonie par la connaissance de mes désirs, dans mon rapport avec moi-même et avec les autres.

Un dernier mot.

L’Ethique m’avait été conseillé par un ami professeur de philosophie avec qui je parlais de ma conception du Tout.

Je n’avais d’autre formation philosophique que celle – ratée  – de ma classe terminale littéraire.

J’ai acheté le livre.

D’abord, je n’ai pas compris grand-chose.

Et puis, peu à peu, lentement, j’ai commencé à sentir ce qu’explique Yakov Bok au juge qui l’interroge.

Je dirais que l’Ethique n’apporte pas la réponse, mais qu’il est l’outil de sa construction, sans fin, comme peut l’être la Nature dont nous sommes.

Je vous souhaite, à vous aussi, d’enfourcher le balai de sorcière.

Veolia, Suez, Engie et le discours politique

Engie est un groupe industriel énergétique français né en 2008 d’une fusion de Gaz de France et de Suez.

Veolia est une multinationale française, chef de file mondial des services collectifs. Elle commercialise des services de gestion du cycle de l’eau, gestion et valorisation des déchets et gestion de l’énergie.

Suez est un groupe français de gestion de l’eau et des déchets. L’Etat détient 22% du capital.

Veolia voulait acheter à Engie les 32% du capital du Suez qu’il détient.

Bruno Le Maire, le ministre de l’économie, essaya de la freiner : il voulait que l’offre de Veolia soit jugée « amicale » par Suez.

C’est le Conseil d’Administration d’entreprise qui juge amicale ou hostile une telle opération de rachat (ou d’achat global = OPA).

En l’occurrence, le CA de Suez estimait hostile le rachat envisagé par Veolia, et attendait une proposition d’un autre groupe, Ardian.

Malgré l’intervention du ministre, Engie a fait voter le rachat de ses parts de Suez par Veolia, malgré le vote-contre des trois représentants de l’Etat et de celui de la CGT. Les deux représentants de la CFDT avaient dit qu’ils voteraient pour. Le ministre est intervenu auprès de Laurent Berger (patron de la CFDT)… et les deux représentants ont quitté la salle au moment du vote.

Le but de l’opération pour Veolia : absorber Suez. Pour quoi ? Pour devenir plus gros, obtenir plus de marchés et augmenter les profits.

Le corollaire est connu : un plan social (licenciements) pour améliorer la productivité et les dividendes des actionnaires.

A ce propos…

La suppression, en 2018, par E. Macron de l’ISF (impôt sur la fortune) et l’instauration de la « flat tax » (prélèvement forfaitaire de 30% sur les revenus du capital) ont eu pour conséquence de faire augmenter les revenus des 0,1% des Français les plus fortunés tandis que les dividendes versés aux actionnaires ont explosé.

La justification apportée à l’époque par E. Macron : « favoriser la croissance de notre tissu d’entreprises, stimuler l’investissement et l’innovation. ».

Résultat : les dividendes ont augmenté de plus de 60% en 2018 (de 14,3 milliards en 2017 à 23,2 milliards). La hausse se poursuit en 2019. Et cette augmentation est de plus en plus concentrée dans la population : ce sont les plus riches qui s’enrichissent le plus. (Le Monde du 10 octobre 2020)

On sait depuis près de deux siècles comment fonctionne la machine capitaliste.

Bruno Le Maire ne voulait évidemment pas en arrêter un rouage.

Seulement le ralentir, en  déplaçant une courroie.

Pour ceux qui seront directement concernés, il sera difficile, très difficile de garder les poings serrés dans les poches. Surtout dans cette période de crise.

Difficile aussi pour ceux qui pensent qu’il est possible de tenir un autre discours que celui du capitalisme/fatalité.

Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 15 – (La philosophie – VIII – La question de l’éthique : éthique et morale – Montaigne et Spinoza : 1 – Montaigne)

                                       1 – Ethique et morale

Ethique (grec ethos) désigne littéralement ce qui est propre à soi (à partir du –e grec, équivalent du –se latin). De là viennent ethnologie (fonctionnement du groupe) et éthologie (rapport avec le milieu).

Morale (mos latin > mœurs) qui a originellement à peu près le même sens a fini par désigner un bien et un mal calés sur des valeurs religieuses et érigés en principes plus ou moins acceptés.

Aujourd’hui, éthique est plus employée que morale, pour l’individu et le groupe : le Comité National chargé d’éclairer sur les progrès de la science et les questions de la santé est d’Ethique et non de morale.

Ce n’est pas anodin.

Les deux mots appartiennent à deux champs opposés, celui de la transcendance (morale) et celui de l’immanence (éthique). Pour faire simple, l’une renvoie à Dieu, l’autre à l’Homme.

La confrontation entre les deux constitue sans doute l’objet essentiel de la philosophie.

Montaigne (1533-1592) et Spinoza (1632-1677) en sont deux illustrations majeures.

Il ne s’agit pas, ici, de redire ce qu’il est possible de lire via Internet dans les innombrables explications de la pensée l’un et de l’autre, mais de tenter d’expliquer le rapport que j’ai construit et continue de construire avec l’un et l’autre.

                                                 2 – Montaigne.

Je l’ai découvert en classe de première littéraire dont, à l’époque où j’étais lycéen, le champ d’étude variait selon les inclinations des professeurs. Celui que j’ai eu aimait Montaigne et les Essais ont occupé une bonne partie du premier trimestre.

Qu’ai-je compris et retenu sur le moment ?

La question touche à la problématique globale de l’enseignement, autrement dit le savoir du professeur et le rapport qu’il construit avec ce savoir.

Prendre des notes en cours, écrire ce que dit le professeur (à condition qu’il ait quelque chose à dire sur son rapport au savoir qu’il détient) c’est, dans un premier temps, imaginer qu’on note un savoir pour soi-même. La relecture des notes vient très vite révéler qu’il s’agit d’une illusion. Tout au plus, ou au pire, on acquiert en apprenant les notes prises en cours la restitution du savoir d’un autre, un savoir qui apparaît comme étranger à soi, en réalité un non-savoir.

J’ai fini par comprendre que le plus important n’était pas ce savoir-non-savoir, mais le rapport que construisait le professeur avec son savoir propre.

Autrement dit, en quoi et à quoi, une œuvre littéraire, peut-elle servir pour sa propre vie ?

J’ai et j’aurai toujours devant mes yeux ce professeur lisant et commentant certains passages des Essais.

Deux, en particulier, les seuls dont je me souvienne : « parce que c’était lui, parce que c’était moi» et « la tête plutôt bien faite que bien pleine ».

Le premier est « l’explication » que donne Montaigne de son amitié avec Etienne de La Boétie (mort au moment où il écrit ses Essais).

Le second est le conseil qu’il donne pour le choix d’un précepteur d’enfant.

« L’explication » de Montaigne – ma première réaction fut le sourire ironique de l’adolescent benêt qui attend la réponse définitive –  m’est apparue, par la suite, grâce à ce professeur, comme une fenêtre ouverte sur le monde. Je n’ai pourtant aucun souvenir de ce qu’il en a dit précisément.

Même chose pour la « tête » du précepteur qui venait contredire l’accumulation d’un type de savoir.

Ce qui m’est resté du cours, c’est l’envie de lire les Essais parce que le savoir qu’en avait ce professeur était l’homme qu’il était. Un homme qui, dans ce que j’en percevais depuis ma place dans la classe, signifiait par ce qu’il était, l’importance de la littérature.

J’ai lu à plusieurs reprises dans l’édition de La Péliade de 1962, tout ou partie du livre, à nouveau intégralement avant d’écrire cet article : texte non « traduit », à peu de choses près tel qu’il fut rédigé dans la langue du 16ème siècle. Il existe aujourd’hui des éditions qui transcrivent le texte en français contemporain.

Voici trois exemples de cette écriture qui traitent du même thème :

« Certes, c’est un subject merveilleusement vain, divers et ondoyant, que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme » (I, 1 – Par divers moyens on arrive à pareille fin)

« Nous flottons entre divers advis ; nous ne voulons rien librement, rien absolüment, rien constamment » (II, 1 – De l’inconstance de nos actions)

« Nous sommes tous de lopins [morceaux, cf. lopin de terre] et d’une contexture si informe et diverse, que chaque pièce, chaque momant, faict son jeu. » (II, 1 – idem)

Ou encore cet extrait de la préface  « Au lecteur »

 « C’est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t’advertit dés l’entrée que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée.  (… ) Je veus qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contantion et artifice : car c’est moy que je peins (…) Ainsi, lecteur, je suis moy-mesmes la matière de mon livre (…) A Dieu, donq ; de Montaignece premier de Mars mille cinq cens quatre ving ».

La préface dit exactement ce qu’est le livre.

A la différence des philosophes qui proposent  une réflexion à partir de concepts, Montaigne appuie la sienne sur ses lectures et son expérience de vie, les unes et les autres mêlées.

Une expérience qui le conduit, à 32 ans, à se retirer chez lui, à Montaigne (aujourd’hui dans le département de la Dordogne), plus précisément dans sa « librairie » (bibliothèque) située dans une des tours (elle subsiste encore) construites, pour agrandir et fortifier la maison, par son père Pierre Eyquem, alors maire de Bordeaux, devenu seigneur de Montaigne en 1519.

Montaigne qui a vendu sa charge de conseiller au Parlement de Bordeaux deux ans après la mort de son père, dispose de suffisamment de biens et de revenus pour vivre.

Il se retire pour lire et, surtout, écrire.

Il a gravé sur les poutres de sa librairie les sentences latines et grecques qui lui tiennent à cœur, à côté de celle-ci :

«  L’an du Christ 1571, âgé de trente-huit ans, la veille des calendes de mars, [28 février], anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, las depuis longtemps de sa servitude du Parlement et des charges publiques, en pleines forces encore, se retira dans le sein des doctes vierges [les Muses], où, en repos et sécurité, il passera les jours qui lui restent à vivre. Puisse le destin lui permettre de parfaire cette habitation de douces retraites de ses ancêtres qu’il a consacrées à sa liberté, à sa tranquillité, à ses loisirs ! »

Ce à quoi il fut confronté dès le début de sa vie furent la répression (en 1548, en Aquitaine et à Bordeaux, de la révolte dite des Pitauds contre l’extension de la gabelle – l’impôt sur le sel), la guerre civile (de religions), l’insécurité, le fanatisme, l’intolérance : en 1559, il avait 26 ans, il dut assister en tant que membre du Parlement de Bordeaux à l’exécution d’un marchand, Pierre Fougère, convaincu d’avoir mutilé les statues d’un calvaire du Faubourg Saint-Seurin et brûlé vif pour cela. Et la peste.

Sa retraite ne fut que relative : il fut élu, sans qu’il eût rien fait pour cela, deux fois maire de Bordeaux, il servit d’intermédiaire entre catholiques et protestants (il se rendit à Paris, reçût chez lui Henri de Navarre, le futur Henri IV), voyagea (à cheval) en France, Allemagne, Suisse, Italie, notamment dans les villes thermales pour tenter de soigner la « maladie de la pierre » (choliques néphrétiques) dont il souffrait…

Mais l’essentiel, fut l’écriture de ses Essais.

La substance – ce qui se tient (stance) sous (sub) l’apparence – du livre : l’immanence.

Les réponses ne sont à chercher nulle part qu’en nous-même. La religion (elle est alors religion d’Etat, obligatoire) est affaire de contingence (on est chrétien comme on est périgourdin ou allemand) et la référence majeure devient, de plus en plus, au fil d’une écriture de vingt ans, non plus Dieu (les références à la Bible sont pratiquement nulles), mais,  (ses lectures sont celles des historiens et philosophes grecs et latins)  la Nature (l’église ne s’y trompa pas qui mit le livre à l’Index).

Sa réponse à l’utilité de la philosophie serait sans doute qu’elle ne peut être que personnelle.

Une philosophie  pour soi, pour vivre et pour mourir dans la tolérance, la paix.

Une lecture limpide, calme.

Une éthique.

(à suivre : Spinoza)