La fête interdite

2500 personnes se sont réunies à Lieuron (sud de Rennes) pour une fête.

En temps ordinaire, ce serait bien.

Sauf qu’en temps ordinaire, 2500 personnes réunies pour une fête, ça n’existe pas.

Nous sommes dans un temps extraordinaire dont une des caractéristiques est de resserrer les limites du permis.

Et franchir la limite fait partie du vivant.

Le jugement d’irresponsabilité, s’il est nécessaire et justifié,  ne suffit pas.

2500 venus de toute la France et de l’étranger, telle est la question.

J’ai noté cette déclaration d’un des participants :

« Le principe est celui de la donation libre. Chacun donne comme il peut. Des gens sont venus de partout en France et même de l’étranger. Vous trouvez normal, vous, que certains se paient des chambres d’hôtel de luxe à 20 000 € alors que d’autres font la manche pour avoir 2 € pour se payer une bière ? On en a assez de tout ce système« 

Le message du discours concerne les deux derniers termes de la devise républicaine : égalité et fraternité.

Manque le premier, la liberté : la société n’est pas une juxtaposition d’individus.

Les 2500 personnes sont, sans le savoir, les porte-parole de ceux qui pensent que sans l’égalité et la fraternité, la liberté n’est qu’un mot vide.

Comme la vie, disent-ils.

Vœu

C’est un nom d’origine latine du registre religieux qui désigne une promesse solennelle faite à une divinité pour une faveur. Tu me donnes ci, je te donne ça.

[On devrait apprendre le latin]

Curieux, cette appétence des dieux pour le troc.

Le sacrifice, par exemple.

Hé, Agamemnon, tu veux du vent pour voguer vers Troie ? Tue ta fille Iphigénie !

Dis, Abraham, tu m’aimes ? Tue ton fils Isaac !

Curieux, cette tendance des dieux à faire tuer les enfants.

Je forme le vœu…

La forme dans le sens, ça n’existe pas. Le mot a dû conserver quelque chose de l’ex-voto qu’on voit dans les églises.

Encore du troc ?

Mes meilleurs vœux…

Un pléonasme ?

Mes pires vœux ?

Ça pourrait ressembler au don grec dont il faut se méfier parce qu’il n’a rien de gratuit : « Timeo Danaos et dona ferentes » fait dire Virgile à Enée dans son Enéide « Je crains les Grecs (descendants de Danaos) même quand ils portent descadeaux ». Enée (celui qui porte son père Anchise sur ses épaules, en quatre lettres dans les mots croisés) est un Troyen qui n’a pas oublié le coup du cheval !

Tenez, par exemple, Pandore (= tous les dons) : elle a été envoyée par les dieux en « cadeau » aux hommes, après que Prométhée a volé le feu divin pour le leur donner. Elle porte avec elle une jarre qui doit rester fermée. Epiméthée, le frère du voleur de feu, l’épouse et il ne peut s’empêcher d’ouvrir la jarre qui contient tous les maux dont souffrent maintenant tous les hommes.

Curieux, cette mythologie qui fait dépendre le malheur humain d’une femme, rusée, maligne, séduisante…

Il y a quand même pas mal de choses à voir chez les Grecs.

[On devrait apprendre le grec]

2020 : bilan en demi-teinte et demi-bémol majeur

Commençons par le commencement : le bilan est une balance entre le plus et le moins. Pour un budget, le plus, c’est les recettes, le moins, les dépenses, jusque-là, c’est assez simple. Ça l’est moins pour une année dont certains événements sont un plus quand ils sont moindres et inversement. Tenez, un exemple, comme ça, au hasard, moins de contagion est un plus, et plus de malades est un moins. Seulement,  ça dépend du contenu de contagion et de malade. Parce que, autre exemple toujours pris au hasard, moins de contagion de bonne humeur (c’est quand on peut dire que tout va bien quand on sort de son lit, le matin, bien sûr) est bien un moins (et la bonne humeur est un bien plutôt rare par les temps qui courent) et plus de malades de rire (là, c’est quand on ne peut pas s’arrêter de s’esclaffer, du genre ah ! ah ! ah ! ou alors hi ! hi ! hi !  comme Nicole dans le Bourgeois Gentilhomme, mais je m’égare) est bien un plus (toujours aussi rare dans ces mêmes temps qui etc.). Vous voyez ? Sinon, reprenez depuis le début, lentement.

Comment on s’en sort ? Peut-être qu’on ne s’en sort pas. Non, je ne précise pas de quoi. A moins…qu’on se dise que plus et moins sont adossés (ils ne le savent pas forcément) à des critères qui ont comme dénominateur commun celui de La Vie (notez les majuscules). Ce qui l’augmente est plus, ce qui la diminue est moins. Voilà, c’est simple. Hum…  peut-être trop simple, parce que si l’on cherche à définir La Vie (notez toujours), on rencontre les paramètres de quantité et de qualité qui ne manqueront pas de vous faire remarquer que plus de (durée de) vie (notez cette fois les minuscules) peut, dans certains cas, être moins de (qualité de) vie (notez, notez toujours). Ce qui donne à penser…

Bref, comment faire le bilan d’une année ? Ou, si vous préférez, quelle idée de m’embarquer dans cette galère ! A moins de la transformer en pédalo, ce qui, d’un certain point de vue, pourrait être un plus, mais alors dans un second degré… Hum…  ?

D’où, notez-le, la bizarrerie du titre de l’article.

Après avoir commencé par le commencement, je choisis de continuer par le bilan des personnalités. Celles en moins (mortes) et celles en plus (nées).

Voyons, voyons, me dis-je (passé-simple, notez-le, on est maintenant dans le récit), en ouvrant d’un clic quand même un peu ému la page de Wikipédia.

Et là… la souris m’en tomba (toujours le récit, vous notez ?) quasiment des doigts ! Quelle ne fut pas en effet ma stupeur de constater l’incroyable disproportion entre le nombre cité des personnalités mortes (moins) et de celles qui sont nées (plus) !

Je vous fais juge (notez que là, avec le présent, je reviens au discours) : à la date du 28 décembre 2020, Wikipédia cite les noms de plus de 200 personnalités  mortes, et de… 2 seules nées ! Oui, vous avez bien lu, seulement 2 personnalités sont citées dans les naissances ! Incroyable, n’est-ce pas ? Les voici, telles qu’elles apparaissent sur la page (vous pouvez vérifier, je n’invente rien) :

le 20 janvier : Isaiah Tota, fils de M. Pokora et de Christina Milian. Il n’est rien dit concernant ces personnalités, sinon cet enfant qui semble être leur seule richesse. Sans doute des prolétaires, au sens premier du terme (latin proles = progéniture), en quelque sorte.

le 10 mai : le prince Charles Jean Philippe Joseph Marie Guillaume, naissance du fils de Guillaume de Luxembourg et Stéphanie de Lannoy. Le libellé n’est pas très clair… Je suppose que le prince doté de six prénoms est le fils de Guillaume et Stéphanie dont l’aristocratique particule « de » laisse entendre qu’eux, ont du bien, au moins des armoiries, peut-être plus… Que le père et la mère n’aient chacun qu’un seul prénom explique très certainement la débauche prénominale (oui, j’invente, notez bien) du fils : signe absolument incontestable d’un surinvestissement affectif problématique par sa démesure qui laisse présager d’autres surinvestissements tout aussi affectifs, tout aussi démesurés et tout aussi autrement plus lourds de conséquence…  Mais je m’égare et reprends tout aussitôt le chemin de mon initial propos.

J’avoue, oui, j’avoue être profondément désorienté, voire chamboulé dans mes intérieurs par cette discrimination à l’avantage des morts.

D’autant, à bien y réfléchir, que 2020 devrait  rester dans les mémoires pour avoir été, depuis quatre ans, oui, quatre ans ! la première année à avoir compté 29 jours au mois de février ! Mais qui en parle ? Hum ?

Alors, ne conviendrait-il pas de citer les noms de « cellezéceux », comme on dit aujourd’hui pour assurer à celles qu’elles sont égales à ceux, notamment pour les choses concrètes de la vie comme les salaires (mais je m’égare dans des trivialités…), qui, du point de vue bilanesque (notez que je viens de l’inventer, lui aussi… ah ben, oui, c’est ça la création) d’anniversaire vieillissent quatre fois moins vite que tous les autres ? Oui, bon, d’accord, ça se discute.

Après les personnalités, j’en viens aux événements de cette année 2020…  Je parcours, je parcours… Pas grand-chose… Ah si : Raymond  Domenech va entraîner l’équipe de foot de Nantes… Autrement… je parcours toujours… rien… Quelques vagues, de-ci, de-là… De la bricole.

Ah ! Aussi ceci mais qui n’est pas dans Wikipédia : ce matin, chez le boulanger, étaient proposés des gâteaux de Rois Mages… Curieux, cet attelage de la royauté (pas avec la magie, non, ça, ce n’est pas surprenant) et de la pâtisserie… Est-ce que « rouler dans la farine » viendrait de là ? Ou alors « c’est pas du gâteau !» comme antiphrase appliquée à la monarchie absolue du point de vue des sujets ?  Hum…  Etaient proposés, donc, des galettes à la frangipane et des « royaumes », comme on les fabrique et on les appelle par chez nous, ici, dans le sud… Avec une fève cachée pour désigner le roi… Curieux, cet attelage du roi et du hasard… Oui, parce qu’on naît roi, on ne le devient pas… Oui, c’est un peu plus compliqué quand le roi est une femme, parce que la femme…  Et aussi ce besoin de royauté…  Et puis, accompagnant la galette ou le royaume à la fève craquant dangereusement sous une dent distraite, la couronne que ceindra le ou la… Tiens… couronne… couronne… ça me dit quelque chose. Mais quoi ? Hum… Quelque chose de vague… Hum… Encore un curieux attelage… de deux mots… étrangers, dirais-je… Hum…  Je cherche… Je cherche… J’y perds mon latin…

*A propos du mi bémol majeur (entier) : c’est la tonalité de la 8ème symphonie de Mahler, dite des Mille (interprètes) et dont le thème est la scène finale du Faust de Goethe. Diable ! Oui, comme vous dites ! C’est aussi celle de l’ouverture de la Flûte Enchantée de Mozart. Divin Mozart, dites-vous ?

La pêche et le Brexit

Brexit : comment Boris Johnson a abandonné la City.  La pêche, qui représente moins de 0,1 % du PIB britannique et 12 000 emplois, a été un point de négociation crucial entre l’UE et le Royaume Uni. La finance (7 % du PIB et 1,1 million de postes) a été ignorée.

(A la UneLe Monde du 26 .12.2020)

> Contribution publiée

La lune et le doigt qui la montre. Il y a les intérêts matériels, de tous ordres – dans la forme économique néolibérale du capitalisme, ils sont régis par un durcissement de ce qu’on appelle la loi du marché, qui est celle du RU et de l’UE – et il y a le discours, plus ou moins confus, qui a conduit au vote populaire du Brexit. La question de la pêche est essentiellement idéologique et politicienne : celle de la domination maritime historique du RU. Menacer d’envoyer des navires de guerre pour contrôler l’accès aux eaux territoriales participait, à un niveau évidemment différent, mais à forte valeur au minimum symbolique, du même discours que celui de M. Thatcher à propos des Malouines. L’inconnu, ce sont les effets (économiques et idéologiques) induits à moyen et long termes par ce repli britannique, et pour le RU lui-même et pour l’UE.

Brexit

L’accord conclu le 24 décembre concerne le marché et ses intérêts à court terme. Il vient après une séparation décidée unilatéralement pour des motifs de repli à connotation nationaliste et certains de ceux qui se réjouissent présentent la voie choisie par le RU comme un modèle à suivre, ce qui veut dire la fin de l’Union, à terme. L’inconnu réside dans ce qui en sera induit dans les opinions publiques européennes. Il est probable que l’accord va être perçu comme un succès britannique – ce qu’il semble être si l’on en juge par les réactions unanimes des partis du RU.
Pour moi, cet accord qui vient sceller un échec est une bombe à retardement dont les 1200 pages sont un signe. Les questions posées dès ce jour par les pêcheurs sur la question des quotas laissent présager une multitude de contestations à venir. Nous entrons dans une ère de nouveaux rapports de forces et pas seulement avec les Britanniques.

Macron et l’identité nationale

Le Monde du 23.12 publie un éditorial relatif à l’interview d’E. Macron à l’Express, dans laquelle il aborde le thème de l’identité nationale et évoque Ch. Maurras et Ph. Pétain, entre autres.

>Ma contribution publiée

La question majeure me semble concerner non ce qu’il dit de Pétain et de Maurras, mais dans quel but il en parle en sachant que ce sont des sujets polémiques et clivants. Idem pour la référence élogieuse à N. Sarkozy. Le simple citoyen (et non citoyen simple) que je suis comprend qu’il s’agit d’une énième tentative  de susciter un débat sans fin sur un objet (identité nationale)  sans réponse puisque il est en construction permanente. Ce débat ressemble à celui que nous pourrions nous tenir avec nous-même puisque l’Administration, dans sa grande sagesse  (inconsciente ?) nous rappelle, qu’il faut régulièrement renouveler notre carte d’identité nationale. Sauf à être un nombriliste masochiste statique, je trouve préférable de marcher en regardant les autres, tous les autres, comme mes semblables. Un amical conseil à E. Macron, s’il me lisait : faites l’essai de lire ou relire Montaigne qui s’occupa, lui aussi, de politique. Pas tout à fait avec le même esprit. 

Combattre la théorie du complot ?

A la Une du Monde du 23.12.2020, un article ainsi annoncé :« Nos conseils pour identifier les discours complotistes et ne pas tomber dans leurs pièges. En 2020, les discours expliquant la pandémie de Covid-19 par des complots ont séduit des millions d’adeptes. Leur succès tient moins à leur véracité qu’à des ficelles rhétoriques éprouvées. Notre guide pour les débusquer. »

Suivent de nombreux injonctions/conseils introduits par « Il convient de… il faut s’imposer de… Il faut se plonger… La même prudence doit s’appliquer… Gare également à… »

Voici ma contribution publiée :

Ces injonctions/conseils sont inappropriés. Le complotisme n’existe que par/grâce à ceux qui en ont besoin, c’est-à-dire besoin du contraire de  ce qui sous-tend ces injonctions/conseils : la raison, la lucidité. C’est également ce qui explique la publicité. L’un et l’autre sont deux expressions d’une angoisse permanente qui trouve un apaisement dans un discours qui crée un ersatz quotidien de croyance religieuse. Croire que ce que l’on voit n’est pas le réel (complotisme) ou que ce que ce l’on voit est l’idéal (publicité), même si l’on sait que ce n’est pas vrai. Enfer dans un cas, paradis de pacotille dans l’autre.

La musique et la danse à l’hôpital et dans l’Ehpad

Claire Oppert est violoncelliste. Elle intervient notamment dans les hôpitaux auprès des malades, dans les Ehpad auprès des personnes âgées en difficulté. (cf. son livre  Le pansement Schubert).

Le 19/12/2020, elle était l’invitée de 28’, sur la chaîne Arte.

L’objet principal de l’entretien était donc le rapport entre la musique et le corps.

Il y eut deux illustrations majeures.

La première montra une femme âgée qui avait perdu ses fonctions cognitives. Elle était pianiste et il lui fut demandé de jouer le 2ème mouvement de la Sonate au clair de lune, de Beethoven. La femme, assise sur le tabouret, dit « je ne connais pas » avant de se tourner vers le clavier et d’interpréter le mouvement de manière brillante, sur le piano (désaccordé !) de l’Ehpad.

La seconde montra une autre femme âgée dans une situation de dégradation psychique identique, aggravée par une incapacité physique qui la contraignait au fauteuil roulant. Elle se nommait (elle est décédée depuis) Marta C. Gonzales, avait été ballerine et avait dansé, à New-York,  dans le Lac des cygnes, de Tchaïkovski.

Dès qu’elle entendit la musique du ballet, elle commença la chorégraphie de ses bras, de ses mains, de ses doigts et son visage disait qu’en cet instant, non qu’elle avait été une ballerine, mais qu’elle était ballerine.

Question d’une des animatrices à Claire Oppert : « Quand vous voyez ces images, ça prouve, ça démontre clairement que la mémoire de la pratique musicale, de la danse aussi, et de la musique, ça ne s’efface pas, ça reste jusqu’au bout ? »

La particularité de ce mode de questionnement – assez fréquent sur les antennes – est que la réponse est fournie et que cette réponse –  du point de vue de l’opinion émise  – est déjà fournie par les images. A la fois une réduction et une paraphrase.

La réponse de Claire Oppert : « Je pense que la musique et l’art en général s’adresse à une partie profonde, inaltérée ; on n’a pas besoin de comprendre la musique pour la sentir (…) la musique atteint la partie centrale, le noyau qui est souvent représenté par le plat de la main sur le cœur, parce que la musique ne passe pas par les circuits intellectuels ».

Ce que révèlent ces deux femmes, musicienne et danseuse, est en effet au-delà d’une « mémoire de la pratique », si l’on entend par « pratique », le travail, les exercices, les répétitions.

Il suffit de voir Angela Hewitt interpréter les Variations Goldberg (arte.tv – cf. article Monteverdi du 25.11) pour voir qu’il s’agit d’ un discours  produit par le corps et  qui s’adresse  au corps.  

Dans le droit fil de la pensée de Claire Oppert, nous voyons une illustration de ce que j’appellerais l’existence organique de la musique.

Autrement dit,  en tant qu’expression de ce que nous sommes – corps et esprit indissociablement imbriqués –   la musique n’a pas, essentiellement, de rapport avec une pratique : ce que nous sommes est à la fois tous les instruments (construits par l’homme) dans leur résonance et la pensée (organique et intellectuelle) de cette résonance.

Elle a ceci de particulier, qu’elle est d’essence matérielle, physique, et qu’elle révèle par son discours sensible, émotionnel,  la dimension immanente de ce que nous sommes en lui conférant une transcendance intrinsèque.

En ce sens elle participe de la philosophie.

C’est ce qui explique la quasi inexistence de son enseignement à l’école. Le piano désaccordé de l’Ehpad est l’illustration, ici choquante et obscène à bien des égards, du « ça n’est pas essentiel ».

L’émotion que créent ces deux vidéos est ambiguë : il y a, dans ce qui la suscite,  quelque chose qui touche au pathétique (des femmes en état de démence qui parviennent  quand même à produire l’image d’un « sensé ») et au « mystère/miracle » qui sous-tend plus ou moins la question de l’animatrice.

Que faudrait-il pour que ces images nous apparaissent non comme exceptionnelles mais comme « normales » ?

Que la musique cesse d’être considérée comme le problème d’une appétence mystérieuse, qu’elle soit débarrassée de la question du « don », du « chante faux ».

Autrement dit, que ce que nous sommes soit objet d’enseignement dès l’entrée à l’école maternelle et que la musique en soit le premier support matériel.

Deux sujets d’actualité

A la Une (Le Monde du 21.12.2020) propose entre autres un sujet sur la Grande-Bretagne et un sur l’influence du catholicisme dans le mouvement écologique.

J’ai publié ces deux contributions en réponse à un lecteur (1) et à un passage de l’article (2)

1 – Grande-Bretagne

« En GB, un homme politique a pris le pouvoir par surprise (…) En France un homme politique a pris le pouvoir par surprise« 

Vous remarquerez que les deux expressions répétées (= anaphore, en rhétorique) contiennent la même erreur. Aucun des deux hommes n’a pris le pouvoir. L’un et l’autre y ont accédé après une élection. Ce qui conduit à réorienter votre analyse et à tenter d’expliquer pourquoi les peuples britannique et français ont eu besoin de les élire disons à un instant T. Ce qui se produit ensuite est le passage de cet instant T à l’expérimentation, autrement dit le décalage entre le discours (demandé,  attendu, prononcé et applaudi) et le réel tel qu’il est vécu et perçu. Autrement dit encore, la confrontation entre deux passions : celle du désir et du rêve, exploitée dans l’instant T, et celle de la déception qui lui succède, exploitée par des analyses inadéquates. 

Manque sans doute, dans les deux moments, la sollicitation de la raison pour l’analyse des possibles.

2 – Catholicisme et écologie

« Pour François Mandil,  [passé par les organisations catholiques du Mouvement eucharistique des jeunes et des Scouts et guides de France, dont il a dirigé la communication, il a aussi été faucheur volontaire d’OGM, tête de liste écologiste aux municipales de Pontarlier (Doubs) en 2008 et membre du conseil fédéral d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), qui fixe les orientations du mouvement]  le lien s’est fait aussi avec la critique du matérialisme. « Dans ma famille, où certains étaient des catholiques plutôt traditionnels, il y a toujours eu cette idée que l’épanouissement ne passait pas par la consommation. »

Une précision : le matérialisme est une philosophie qui n’a rien à voir avec la société de consommation, encore moins avec l’appétence pour l’objet matériel. Elle est une immanence qui, comme son nom l’indique, n’a pas besoin de références « surnaturelles » pour comprendre le monde : la matière se suffit à elle-même. Il semble que la connaissance scientifique corrobore cette philosophie à laquelle tout individu est confronté et qui a souvent été combattue par la religion qu’elle invalide puisqu’elle nous confronte à la mort « telle qu’elle est ». C’est en quoi la confrontation peut être difficile.

>>> Une réponse :

« Le matérialisme qu’évoque F. Mandil n’est bien sûr pas le matérialisme philosophique auquel vous faites référence. Soyez de bonne foi, tout de même. »

>>> et ma réponse

Bien sûr », dites-vous. Bon. Mais sur quoi s’appuie cette certitude ? Est-ce que F. Mandil ignorerait ce que signifie « matérialisme » ? Le jeu de la confusion est un des outils des idéologies, religieuses ou pas. Et j’ai cru comprendre que M. Mandil fait partie d’une religion. « Matérialiste, matérialisme » ne sont jamais utilisés, tels quels, sans précision, de manière innocente par les croyants, je parle de ceux qui connaissent le sens des mots. Mais de bonne foi, bien sûr.

Conte de Noël (fin)

Le policier de garde l’informa que Champin
attendait dans la « marmite » n°1. Ils donnaient ce
nom aux salles destinées à faire « mijoter » ceux qui
allaient être interrogés. Un magnétophone dissimulé
dans le bureau était discrètement mis en
route quand un suspect y était introduit. Il arrivait que
certains se mettent à soliloquer.
Walkowski demanda au gardien de lui amener
l’aumônier dans une vingtaine de minutes.

Il laissa l’ascenseur et monta au quatrième par l’escalier.

Il poussa la porte du bureau des inspecteurs.
Duroc était installé devant son ordinateur. Il avait
défait sa cravate et ouvert le col de sa chemise. Un
gobelet de café était posé à côté du clavier.
– Champin est inconnu au fichier central, dit-il. Je
suis sur le site des faits-divers. – Les services de
police avaient commencé à constituer un fichier
informatique regroupant les fait-divers qui avaient
donné lieu à des poursuites – Je viens de regarder ce
qui s’est passé à Courrières pendant les deux
dernières années. Rien qui ait un rapport avec
lui. – Il prit à côté de l’ordinateur un dossier
qu’il tendit au commissaire – Ses délires.
– Je vais voir ça. Je te laisse continuer.
Il gagna son bureau. La bouteille d’eau minérale
laissée par le juge quelques heures plus tôt était là,
couchée sur la table, vide. Il la jeta dans la poubelle,
posa son manteau, sa veste et défit sa cravate en
passant dans le petit cabinet. Il avait en réserver dans son placard deux chemises blanches, une cravate noire en tricot – la seule qu’il mettait –,  un rasoir et de quoi faire une toilette sommaire.
Le café finissait de passer quand l’aumônier arriva,
précédé du gardien qui indiqua discrètement qu’il n’y
avait rien sur la bande magnétique.
Walkowski indiqua un siège en face de
lui, sans cesser d’examiner le dossier préparé par
Duroc. Délires n’était pas un terme excessif pour
qualifier les écrits de l’aumônier.

Champin, les traits tirés par le manque de sommeil, manifestement fatigué, eut le réflexe de remettre en place le crucifix avant de
croiser ses mains sur ses genoux.
– Si je vous comprends bien, monsieur Champin,
attaqua-t-il d’emblée en montrant la feuille du sermon
écrit pour la messe de minuit, le massacre ordonné
par Hérode fut une bonne chose ?
– Il y a toujours un prix à payer pour les fautes
commises, monsieur le commissaire.
– Quelles fautes avaient commises ces enfants ?
Champin esquissa un sourire ironique.
– Il s’agit de fautes collectives, celles de
l’humanité qui refuse d’écouter la parole de Dieu. De
toute façon…
Il haussait les épaules de manière convulsive.
– Oui ? – Toute naissance est sanglante !
– Toute naissance est sanglante… répéta
pensivement Walkowski sous le regard intrigué de
l’aumônier. – Il revit cette même phrase
manuscrite, soulignée et suivie d’un point
d’exclamation dans le journal de Jeanne Grand – Que
voulez-vous dire, exactement ? Qu’il y a du sang au
moment de la naissance ?
Champin déglutit difficilement.
– Il arrive aussi qu’un enfant tue sa mère en naissant… murmura-t-il en remettant en place une nouvelle fois le crucifix.
Walkowski enregistra ce qui pouvait être un début de confidence. Mais Champin, les mains à nouveau croisées sur les genoux, s’était refermé, comme s’il
se reprochait d’en avoir trop dit.
Walkowski jeta un coup d’œil derrière lui en direction de la cafetière.
– Voulez-vous un café ?
Champin eut un moment d’hésitation.
– Non, se reprit-il avec l’air de celui qui a triomphé de la tentation.
Walkowski alla se servir et revint avec une tasse qu’il posa à côté de lui.
– J’ai trouvé dans vos textes des expressions que j’ai déjà lues dans la lettre écrite par Josiane Reblot avant son suicide.
Champin avait baissé les paupières.
– J’ai aussi retrouvé les extraits du journal que vous envoyait Jeanne Grand. En particulier, ceux où elle se présente,  où elle écrit « je serai lui pour me punir de ma féminité », ainsi que la lettre qu’elle a envoyée au Progrès où elle annonce un « acte sanglant d’une extrême violence ».
Champin gardait les yeux fermés. Walkowski but un peu de café.
Duroc ouvrait la porte après deux coups frappés.

Il tenait à la main une feuille de papier et la tendit à Walkowski en hochant la tête.

–Vous avez trouvé ! dit Champin en le regardant avec un rire forcé.
Il était d’une pâleur inquiétante.
– Vous ne voulez vraiment pas de café ?
Il haussa les épaules. Walkowski se leva et
alla remplir deux tasses. Il les installa sur le plateau
avec la boîte de chocolats. En revenant, il fit un signe
à Duroc qui tira une chaise.
– Servez-vous, dit Walkowski en poussant le
plateau vers les deux hommes.
Champin sortit le chocolat de son emballage avec
une certaine fébrilité. Il le posa sur sa langue en
fermant les yeux avant de prendre une tasse.
Duroc l’observait pendant que Walkowski
prenait connaissance des renseignements.
– Voulez-vous nous raconter ce qui s’est passé le
25 mars 1996 à Courrières ?
Champin venait de reposer sa tasse et avait repris
sa position. Maintenant, il regardait fixement le
commissaire. Le moment clé de la décision. Soit il
continuait à jouer, soit il choisissait de dire la vérité, sa vérité, comme Grand. La première manifestation de ce choix était toujours d’ordre physique et c’est elle que guettait le commissaire dans l’attitude de l’aumônier, manifestement tiraillé par
des pulsions contradictoires.
– Vous êtes hostile à l’IVG… commença doucement Walkowski.
– La loi Veil de 1975 qui légalise l’avortement est un crime contre l’humanité ! riposta Champin, les yeux étincelants.
Walkowski et Duroc échangèrent un regard.
– Et qui décide de ce qui est crime contre l’humanité ?
Champin se pencha, les mains accrochées au rebord du bureau.
– La loi divine, commissaire ! Celle qui est au-dessus de toutes les lois humaines, la loi qui dit « Tu ne tueras point », la loi qui nous rappelle que la vie ne nous appartient pas, qu’elle est un don divin que nul n’a le droit de supprimer !
Walkowski attendit qu’il se soit calmé et appuyé à nouveau au dossier de la chaise.
– Vous avez la mémoire courte, monsieur Champin, mais je ne veux pas entrer avec vous dans un débat théologique. Je lis qu’il y a eu à
Courrières une intrusion dans une clinique qui pratiquait
l’IVG autorisée par la loi, qu’il y a eu des blessés, dont certains
gravement atteints, qu’une plainte a été déposée contre
l’association qui avait appelé à cette intrusion et dont
vous étiez ce qu’il est convenu d’appeler la tête
pensante. – Il leva la main pour arrêter une protestation
– J’ajoute que Josiane Reblot s’est tuée, persuadée
qu’elle était en état de souillure, pour reprendre votre
terme, et que Jeanne Grand se sent coupable d’être une
femme au point de s’identifier à vous… ou alors à
Jésus… comme elle l’écrit dans son journal.
Champin arborait un rictus et regardait Walkowski avec une arrogance non dissimulée. Il avait choisi la voie du déni.
– Ce n’est pas tout, continua Walkowski, mais sur
un autre ton. J’ai parlé à Jean-Marc Malhuc : il est
décidé à porter plainte pour le crime que vous avez commis contre lui et que votre hiérarchie a réussi à étouffer jusqu’ici. Quant au massacre des enfants, j’ai lu ce que vous racontez dans votre sermon de la messe de minuit, et j’imagine
aisément le contenu de ce que vous appelez vos
entretiens avec Joseph Legendre, un homme fragile, disiez-vous. L’aumônier haussa les épaules.
– Il appartiendra au juge d’instruction d’examiner
les chefs d’inculpation qu’il peut retenir contre vous.
Il existe une loi protégeant les personnes en état de
faiblesse psychique contre ceux qui tentent de les utiliser pour
satisfaire leurs fantasmes ou leurs perversions. C’est
une loi humaine, monsieur Champin, simplement
humaine, parce que c’est devant des hommes que
vous aurez à rendre compte de vos manipulations.
Pour l’instant, vous êtes en garde-à-vue en attendant
la comparution devant le juge d’instruction.
Champin avait refermé les yeux et serrait
fortement le crucifix qui pendait sur sa poitrine.
Walkowski décrocha le téléphone et appela le gardien.
                                             *
La neige tombait toujours. Les véhicules de
déneigement étaient à l’œuvre sur l’axe nord-sud
qu’il l’emprunta jusqu’à la montée de Caluire. Elle
venait d’être dégagée et il gagna le plateau sans trop
de difficulté. La route de la Dombes était à peine
visible, mais elle était pratiquement plane et il put se
concentrer à nouveau sur l’affaire.
Il se répéta la question de Legendre : « Dites,
monsieur le commissaire, vous êtes sûr que je pourrai
rentrer à la maison avec eux ? » Legendre ne
l’appelait jamais « monsieur le commissaire », mais
toujours « monsieur Walkowski »… En même temps,
il se rappela qu’il lui avait dit ignorer l’heure à
laquelle l’aumônier, croyait-il, avait ouvert la porte de
la chambre pendant la nuit. Il avait ajouté qu’il
n’avait pas regardé sa montre, mais qu’il devait être
près de minuit – ce que les indications fournies par
Champin avaient confirmé. Ce mensonge dérisoire
était celui d’un enfant, et s’il avait refoulé les
questions qu’il aurait dû lui poser à ce moment-là,
c’est parce qu’il n’avait pas eu le courage de regarder
la réalité que Legendre lui mettait naïvement sous les
yeux en lui demandant « Vous êtes sûr que je pourrai
rentrer à la maison ? ». Plus un étonnement qu’une
question. De toute façon, qu’est-ce que cela aurait
changé ? Et puis, il valait mieux qu’Anne-Marie
Legendre soit ramenée chez elle avec son fils par son
mari. Après…
Il se rendit compte trop tard qu’il abordait le virage
des Echets à une vitesse excessive. La voiture dérapa
et commença un tête-à-queue. Il eut beau contrebraquer, le volant s’emballa entre ses mains, la Safrane, folle, tourna deux fois sur elle-même et traversa la route avant de s’arrêter sèchement contre le talus, sur la gauche de la chaussée. Dans un premier temps, Walkowski réagit comme s’il se
trouvait dans une situation banale : il embraya sur la
seconde vitesse, remit doucement la voiture dans le
bon sens en opérant un demi-tour et reprit la direction
de la Dombes. Ce n’est qu’une centaine de mètres
plus loin, au moment où il croisa un énorme camion,
qu’il réalisa qu’à quelques secondes près… et il fut
pris d’un tremblement irrépressible.

Mionnay était à deux kilomètres.

Il parvint à se maîtriser et resta en
troisième sans dépasser les cinquante à l’heure. En
traversant le village, il aperçut une lueur dans le fond
de la boulangerie située en retrait de la route. Il y
avait acheté du pain quelquefois. Il actionna le
clignotant, vint s’arrêter devant la porte, coupa le
moteur, éteignit les phares, descendit et alla frapper à
la vitre. Une lumière s’alluma dans le magasin et un
homme qui portait un calot blanc, un tee-shirt et un
bermuda poudrés de farine vint ouvrir.
Walkowski se présenta et expliqua, sans pouvoir
contrôler les tremblements qui le secouaient. Le
boulanger le fit entrer, referma et le conduisit tout au
fond, dans le fournil. Les odeurs de farine, de pâte, la
chaleur du four à bois et les teintes mordorées du pain
cuit agirent sur lui comme un électrochoc.

Les tremblements cessèrent.
Il y avait dans un coin une petite table en bois
flanquée d’un banc et une desserte. Sur la table, un
bol blanc avec du café, une cafetière italienne, une
motte de beurre, une ficelle, un laguiole ouvert.
– J’allais prendre mon petit-déjeuner, vous allez
m’accompagner, dit le boulanger en tirant le banc.
Mettez-vous à l’aise, le porte-manteau est derrière vous.
Il sortit d’un placard encastré un second bol
pendant que Walkowski accrochait son manteau et sa
veste, dénouait sa cravate et ouvrait le col de sa
chemise. Ils s’assirent côte à côte. Le boulanger versa
du café et désigna le beurre.
– Il vient de la ferme, un peu plus haut, vous la
voyez de la route. – Il saisit la ficelle qui craqua sous
ses doigts – Elle sort du four.
Il la coupa en deux, ouvrit un des morceaux dans
le sens de la longueur et le tartina généreusement.
Walkowski regardait fixement les perles d’eau qui
brillaient sur la motte. Il revit sa mère, écrémant le
lait, battant elle-même la crème et sentit monter les larmes.
Le boulanger posa la tartine et prit sur la desserte
un linge blanc qu’il lui tendit.
– Le contrecoup, c’est normal, laissez venir, dit-il
en préparant l’autre moitié.
Il laissa venir. Le boulanger, la bouche pleine,
jetait des coups d’œil en coin. Walkowski finit par
mordre à son tour dans le pain beurré, tourna la tête et
opina lentement tout en mastiquant sa tartine. Le
boulanger répondit d’un simple battement des paupières.
Ils burent leur bol de café sans prononcer un mot.
A un moment, le boulanger s’interrompit pour sortir
une fournée. Ils écoutèrent le pain dans le même silence.
Walkowski songeait au poème de Rimbaud, Les Effarés. Il finit par se lever.
Pendant qu’il remettait sa veste et son pardessus, le
boulanger choisit une ficelle qu’il glissa dans un
sachet – pour le petit-déjeuner de votre femme, précisa-t-il.
Il le raccompagna. Ils se serrèrent longuement la main.
Les flocons de neige tourbillonnant dans la lumière
du lampadaire produisaient un spectacle féérique.
Walkowski eut dans les yeux des images de
bonhommes de neige au nez de carotte, de boules
glaçantes lancées dans des éclats de rire, de luges de
bois ferré dévalant les prés…
Avant de démarrer, il choisit parmi les CD de la boîte à gants, Les Vêpres de la Vierge de Claudio Monteverdi, dans l’interprétation de John-Eliot Gardiner.
                                           *
Sur la ligne droite, après Villars-les-Dombes, il
aperçut à travers le rideau des flocons des lumières
clignotantes des deux côtés de la route. En approchant
il reconnut les gyrophares bleus de la gendarmerie et
fut saisi d’un pressentiment.
Il s’arrêta derrière un fourgon garé sur la droite.
Un homme en uniforme s’approcha. Il se présenta. Le gendarme salua.
– Une camionnette qui allait trop vite et qui a
dérapé. Le type a traversé la route et est allé percuter
l’arbre, là. C’est le seul du coin, – il secoua la tête – à se demander s’il ne l’a pas fait exprès !
– Combien de personnes ?
– Un homme, une femme et un bébé. Morts sur le coup, tous les trois. C’était un menuisier de Chalamont. L’enfant n’avait que quelques jours. Ils ont été
emmenés à la morgue de Bourg, il y a une demi-heure.
– Legendre, c’est ça ?
Le gendarme le dévisageait avec des yeux ronds.
– Il faisait des travaux chez moi, précisa Walkowski, et son épouse venait d’accoucher à Lyon. Ils rentraient de la maternité.
Un pompier s’était approché. Il passa sa main sur la visière pour chasser la neige.
– Ils n’étaient pas de Chalamont même, mais du côté des Vernes. Je le connaissais. Il venait de l’assistance. Il avait tout de même réussi à monter son affaire. Quand on a la poisse…
– Vous pourrez passer à la gendarmerie, commissaire ?
– Qui dirige l’enquête ?
– Le commandant Masse. Il est là-bas.
– Je le connais. Je vais le voir.
Il traversa la route. La neige s’épaississait encore.
Il reconnut, quelques dizaines de mètres plus loin, la
camionnette de Legendre encastrée dans un hêtre. Le
moteur était entré dans la cabine sous la violence du choc.
Le commandant Masse finissait de noter les
derniers relevés. Il répéta ce qu’avait expliqué le
gendarme en insistant sur l’aspect insolite de
l’accident. La camionnette allait bien trop vite, le
compteur était bloqué à près de 90, et
rien n’indiquait l’implication d’un autre véhicule.
– Peut-être un malaise. L’autopsie nous le dira.
– Je peux jeter un œil ?
– Allez-y. Je finis de noter les mesures. Je vais faire enlever l’épave.
Dans ce qui avait été la partie arrière de la
camionnette, il trouva le sac, intact, à côté de la valise
qui avait explosé sous le choc. Il enfila des gants
d’examen dont il avait toujours une paire sur lui et
tira la fermeture à glissière. La combinaison verte
avait été fourrée n’importe comment. Il la déplia. Le
devant était maculé de taches rouges et une paire de
gants de caoutchouc noir portait des taches
identiques. Il trouva encore au fond du sac un grattoir
équipé d’une large lame de rasoir. Lui aussi portait
des marques rouges mêlées à la peinture bleue que le
menuisier avait dû enlever sur la pergola. Il enverrait
un message à Anselme qui allait être surpris de
trouver des traces bleues sur les poignets des
enfants. Il y avait aussi deux flacons de kirsch vides
et une boîte de griottes-alcoolisées, vide, elle aussi.
Il remit tout dans le sac et fit glisser la fermeture.
Masse s’approchait.
– Je vous demande de veiller tout particulièrement
à ce sac. C’est une pièce à conviction qui ne concerne
pas directement l’accident, mais une affaire dont je
m’occupe. Je vous appellerai en fin de matinée. J’ai
conservé le numéro de votre portable.
Les deux hommes avaient collaboré dans la
dernière enquête de Walkowski.
Il regagna sa voiture et appela le directeur de l’hôpital.
En s’engageant dans l’allée qui conduisait à sa
maison, il constata que la lumière brillait dans le
salon. Pauline ne s’était pas couchée. La montre du
tableau de bord indiquait cinq heures cinquante-cinq. Le
troisième millénaire commençait à peine. Il était
encore temps de se souhaiter une bonne année.
                                          *
                               Epilogue
Samedi 1er janvier 2000 – 9 heures – La Dombes
Walkowski s’était levé à sept heures. Pauline
dormait. Après un passage dans la salle de bain, il
était descendu en robe de chambre dans la cuisine se
préparer du café. Au passage, il avait pris le paquet
sur la table du salon.
Ses deux fils le lui avaient donné en début de
soirée, avant de partir rejoindre leurs
amis pour fêter le passage au troisième millénaire, et
ils lui avaient fait promettre de ne l’ouvrir que
le lendemain, lorsqu’il serait seul et disposerait de deux heures sans le risque d’être dérangé.
Il avait posé le paquet sur la table du salon non sans remarquer l’œil amusé de Pauline. D’accord, il attendrait le lendemain matin.
Ils avaient légèrement réveillonné après avoir
regardé Les Enfants du Paradis. Un rite auquel ils
sacrifiaient le soir du 31 décembre. Ils s’étaient
couchés un peu après minuit.
Il avait d’abord tâté le paquet pour tenter d’en
deviner le contenu ; le format semblait indiquer un
document épais, peut-être un magazine, mais
l’absence de rigidité excluait un livre. En ôtant le
papier cadeau, il avait été ébahi de découvrir un
roman écrit par ses fils – leurs prénoms et leur
patronyme figuraient en haut de la première page –
plus exactement un roman policier intitulé
Le massacre des innocents. Soixante-dix-neuf pages
dactylographiées et reliées. Il avait posé sur la table le
pot à café, une tasse, et avait lu d’une traite.

Il était près de neuf heures quand il termina la lecture.

Il savait bien que ce qu’il venait de lire était une fiction, mais, pour être tout à fait sûr, il tourna le bouton du poste de radio réglé sur une chaîne musicale qui diffusa un bref journal : la nuit de la Saint-Sylvestre avait connu ses incidents habituels
avec son lot de voitures brûlées ; la neige était tombée
un peu partout en abondance, il faisait froid et il était
conseillé d’être prudent si on prenait le volant.

Pas de massacre d’enfants, ni à Lyon, ni ailleurs.

La musique reprit après les informations.
Il y eut un bruit de porte à l’étage.

Il prépara à nouveau la cafetière et coupa des
tranches de pain qu’il glissa dans le toasteur. Pauline
descendait en robe de chambre, un sourire sibyllin sur
les lèvres. Ils s’embrassèrent en se souhaitant une
nouvelle fois une bonne année.
– Tu as fini de lire ?
Il lui fallut quelques secondes pour comprendre.
– Tu attendais, c’est ça ?
Elle répondit par le même sourire. Il éteignit le poste.
– On en parle pendant le petit-déjeuner ?
Ils disposèrent sur la table les bols, le pain, le
beurre et les confitures, et s’installèrent l’un en face
de l’autre, comme tous les matins.
– Au fond, ce qui m’étonne le plus, commença-t-il,
c’est la connaissance qu’ils ont de ceux avec lesquels
je travaille : les inspecteurs, le procureur, le juge, le légiste, le journaliste… Comme s’ils les côtoyaient quotidiennement !
– Tu en parles souvent.
– Je ne pensais pas à un tel investissement.
– C’est une réplique du tien. L’investissement, c’est surtout ça qui se transmet.   – La dent qu’ils ont contre la religion, c’est lié à ce que j’ai raconté de mon père ? – Oui, et à ce qui s’est passé quand ils étaient en terminale. – L’histoire du voile… – Et l’intrigue, tu en penses quoi ? – Je me doutais bien que la lettre était un leurre mais je n’ai soupçonné Legendre qu’à la fin. A propos de cette lettre, tu les as aidés pour la rédiger ? – Arnaud-Jan avait participé à un séminaire sur la psychopathie. J’ai seulement modifié quelques détails. – Pour les enfants, c’est son passage en obstétrique qui l’a beaucoup marqué. Et pour nos discussions ?
– Sur l’interprétation de la lettre ?
– Oui.
– Là, non, je ne suis pas intervenue. C’est eux, tout seuls.
– Ils nous connaissent bien… Qu’est-ce que tu en dis ?
– En général, les parents ignorent l’essentiel de ce que leurs enfants retiennent d’eux. C’est un sujet délicat à aborder. La fiction est un moyen.
Walkowski secouait la tête.
– Franchement, je ne les savais pas si observateurs, ni si inventifs.
– Avec toi, ils ne manquent pas de matière, c’est le moins que je puisse dire !
– Tous les enfants de flics n’ont pas une imagination aussi fertile, que je sache. Tu y es pour moitié. Cinquante, cinquante.
Il entreprit d’étaler du beurre sur une tranche de pain, avec une pensée amusée pour le boulanger fictif de Mionnay.
Elle le regardait, cherchant à deviner. Il leva les yeux.
– Je pensais à leur boulanger… Et Legendre… S’il lisait ça…
– Ils ne l’ont pas écrit pour le publier, tu t’en doutes.
– En tout cas, c’est un beau cadeau !
– Et je peux te dire qu’ils ont eu beaucoup de plaisir à l’écrire.
Le téléphone sonna. Ils jetèrent un coup d’œil à l’horloge. Trop tôt pour les parents de Pauline.
Il prit la communication.
– Oui ?
– Monsieur Walkowski ?
La voix, forte, était aisément reconnaissable. Il posa la main sur le combiné.
– Legendre ! Il ôta la main et activa le haut-parleur.   – Bonjour, monsieur Legendre. – Bonjour ! Je vous appelle pour vous annoncer que notre garçon est né ce matin, juste après minuit.  C’est un garçon, comme ils avaient dit !
Ils échangèrent un regard d’incrédulité, se retenant pour ne pas rire. – Allô ?
Walkowski se reprit.
– Oui, oui, je vous entends, monsieur Legendre… J’informais Pauline… Toutes nos félicitations… Comment va votre épouse ?
– Très bien !
– Où a-t-elle accouché ?
– A l’hôpital de Bourg.
– Et… tout s’est bien passé ?
– Parfait ! On est arrivé juste avant la neige.
– L’accouchement n’a pas été trop pénible ?
– Même pas, non. C’est rare que ça aille si vite la première fois, à ce qu’ils ont dit.
– Eh bien… vous saluerez votre épouse pour nous, et nous vous souhaitons une bonne année à tous les trois !
– Et nous de même !
– Au fait, quel prénom avez-vous choisi ?
Il regardait fixement Pauline.
– Jules ! Vous aimez ?
– Oui… C’est un beau prénom. Encore toutes nos félicitations ! Au revoir, monsieur Legendre !
– Je voulais vous dire aussi : pour la pergola, il faudra attendre, avec ce froid et cette neige. Et puis, il y a la couleur qu’il faudra choisir. Moi, je verrais bien du bleu. Hein, qu’est-ce que vous en dites ?
Ils se dévisageaient, les yeux ronds.
– Vous êtes toujours là ?
– Oui, oui, je suis là… Bleu… Euh…  Nous allons réfléchir… A bientôt, monsieur Legendre.
– C’est ça, à bientôt.
Walkowski reposa le combiné, songeur.
– Jules…  Est-ce qu’ils n’auraient pas dû choisir Pierre-Paul ?

                                           ***