Bridgestone : incompétence et impuissance ( ?)

Roland Lescure (député LREM) président de la commission des affaires économiques de l’Assemblée Nationale était interviewé au journal de 12 h 30 de France Culture, ce vendredi 13 novembre à propos de la décision définitive de Bridgestone d’arrêter les discussions et de fermer son usine de Béthune. Une décision qui met plus de huit cents personnes au chômage.

A la question de la journaliste relative à l’affirmation  « L’Etat ne peut pas tout » de Lionel Jospin ( c’était en 2000, il était alors premier ministre, et c’était deux ans avant la présidentielle de 2002 dont personne n’a oublié le résultat du premier tour), le député répond « contre l’incompétence on ne peut pas faire grand-chose » et explique que l’usine est « dépassée » à cause d’une « direction qui n’a pas su adapter un outil de production aux enjeux modernes ».

Autrement dit, à l’en croire, la direction de Bridgestone n’avait pas prévu de se séparer de cet outil de production, et c’est son incompétence (forcément de longue durée) qui la conduit à décider la fermeture. Ce qui implique, qu’elle n’avait évidemment pas du tout l’intention d’investir dans d’autres pays (quatre principalement sont à l’étude, selon la journaliste)* et que c’est bien sûr la mort dans l’âme (une âme d’incompétence) qu’elle s’y résout aujourd’hui.

La journaliste, têtue comme les faits qu’elle annonce, avait pris soin de préciser que ce député est économiste de formation. Ce qui rassure beaucoup.

Un auditeur ignorant et mal intentionné pourrait en effet s’imaginer que Bridgestone serait capable, pour des questions de profit, de laisser à dessein s’épuiser un outil de production pour en ouvrir un ou plusieurs autres, dans d’autres pays, dans des conditions plus rentables ! Le mauvais esprit est partout.

« L’Etat ne peut pas tout », c’est vrai (voyez le vent, la pluie, le soleil, par exemple), et c’est tout à fait audible dans la bouche d’un partisan du système capitaliste. Cohérent pour tout dire.

Ce fut beaucoup plus difficile à entendre et beaucoup moins cohérent dans la bouche de quelqu’un qui se réclamait du socialisme où le concept de commun a une certaine résonance, et qui était de surcroît professeur d’économie ; par un lapsus surprenant…  à moins qu’il ne soit pas du tout surprenant et qu’il ne s’agisse pas d’un lapsus, il affirmait, comme une vérité d’évidence, que l’Etat, une des représentations du commun, n’a qu’une seule définition possible, celle qu’en donne le capitalisme, à savoir tout faire pour ne pas tout pouvoir.

Le recours à l’incompétence et au « ne peut pas tout » est un procédé de prestidigitation qui invite à regarder le doigt qui montre la lune.

* voir le correctif apporté dans l’article du 14.11 

Instruction obligatoire à l’école (suite) : La maladie, le handicap et le statut

La loi qui doit interdire l’école à la maison contiendra des dérogations « strictement limitées aux impératifs de santé. »

Comme souvent, pour ne pas dire toujours, la question n’est abordée que dans les aspects pratiques d’une adaptation rendue nécessaire par une problématique  absente des discussions.

Elle est celle du statut ou plutôt des statuts de l’individu que définissent des catégories censées apporter des réponses à la question « qui suis-je ?» (sexe, profession, situation familiale, nationalité etc.), en l’occurrence, l’état de santé.

Est-ce qu’un enfant atteint d’une maladie ou d’un handicap qui lui interdit (ou est supposée lui interdire) d’aller (pour une période longue ou définitivement) à l’école perd le statut d’élève soumis à l’obligation d’instruction pour endosser celui de malade ou de handicapé qui l’en dispense ? Devient-il  réductible à sa maladie ou à son handicap ?

Comme la problématique n’est pas construite, les aspects pratiques – envoi ou non d’un professeur de l’EN à l’école ou à l’hôpital, appel au bénévolat éventuellement non qualifié, télé-enseignement, rapport école-médecine… – sont objets de discussions sans fin dont le résultat est déterminé par des questions budgétaires.

Ceux que cette problématique intéresse peuvent se reporter à l’essai L’enseignement en milieu hospitalier ou la leucémie et le complément d’objet direct – Editions L’Harmattan (cf. les publications de Jean-Pierre Peyrard > article 3 décembre 2019)

Maurice Genevoix, Emmanuel Macron, la guerre et l’idéologie

Cent ans après la première guerre mondiale, soixante-quinze ans après la deuxième, le discours du Président de la République qui accompagna l’entrée du cercueil de Maurice Genevoix au Panthéon ne fut pas qu’une une vaine tentative scolaire d’imitation du discours de Malraux, accompagnant celui de Jean Moulin, il y a cinquante-six ans. Il est celui d’une idéologie.

« A ce jeune homme de 23 ans qui voulait devenir professeur, la Grande Guerre allait assigner un autre destin. » (…) « Mais  à l’été 1914, comme des millions d’autres, l’histoire le rattrapa. »

La  Grande Guerre  n’a rien assigné à quiconque. Elle n’est personne. Elle fut le résultat de choix politiques.

L’histoire aussi est fabriquée par les hommes, elle n’est pas une entité métaphysique qui court après les individus.  

« Avec Maurice GENEVOIX entre au Panthéon un destin républicain, une existence française. »

Un destin  républicain ? En quoi la république contient-elle la guerre ? Et, pour quelqu’un qui est né et qui a vécu ou vit en France, que serait une existence qui ne serait pas française ? Que veut dire, exactement, ce concept d’existence française ?

«  Ceux de 14 furent d’abord les combattants de la joie et de l’innocence. »

Combattants de la joie… La joie comme facteur de guerre ! Ou comme résultat d’un discours de propagande ?

Et puis, ceux de 14, vraiment tous ?

Renseignez-vous, monsieur le Président. Lisez, par exemple, Roger Martin du Gard.

« Ecrire pour donner un nom, une voix à ces inconnus, morts en héros. »

Morts en héros… Vous voulez sans doute dire, héros pour ceux qui ont mis en route le processus de guerre.  Mais pour eux-mêmes ? Eux, juste avant leur mort, là, dans la boue des tranchées que décrit Genevoix ? Et qu’est-ce qui a fait de ces hommes qui avaient un prénom, un nom, des inconnus ?   

« L’histoire de femmes et d’hommes animés de courage. Du courage de ceux qui savent pourquoi ils se battent. Du courage français. »

Si ces femmes et ces hommes pouvaient vous entendre, s’ils pouvaient sortir des tombes et des fosses, ils vous applaudiraient, bien sûr, et vous remercieraient pour avoir su leur révéler ce dont ils n’avaient sans doute pas la pleine conscience.  Et c’est alors que vous leur expliqueriez quelle est la spécificité du courage français.

Le 19 décembre 1964, André Malraux dit, dans un discours dont la dramaturgie était en phase avec la guerre contre le nazisme, quel fut le courage de ceux qui n’acceptèrent pas de se soumettre à cette entreprise de mort et qui luttèrent, en sachant pourquoi ils se battaient.

Le 31 juillet 1914 Jean Jaurès qui luttait pour empêcher la guerre fut assassiné par un homme fragile et fragilisé par un discours de propagande nationaliste qui parlait, lui aussi, entre autres, du courage français.

Le discours prononcé ce 11 novembre 2020 par le Président de la République renvoie à des archétypes idéologiques dévastateurs. Il ne propose rien qui s’adresse à la pensée. Il est de l’ordre de l’irresponsabilité.

L’instruction obligatoire à l’école

Pour lutter contre les séparatismes, en particulier le séparatisme islamiste, E. Macron a annoncé, le 2 octobre, qu’une loi prochaine n’autorisera plus l’instruction à la maison mais la rendra obligatoire à l’école, et dès trois ans.

L’idée qui sous-tend la proposition est que, si l’instruction à l’école n’empêche pas le discours séparatiste qui peut être tenu à la maison, elle doit permettre aux enfants d’acquérir les moyens de le contester.

Autrement dit, le savoir dispensé dans l’école de la République laïque est un outil de liberté en ce sens qu’il permet à l’élève (tous les enfants sans distinction assis sur les mêmes bancs) de construire son autonomie de pensée.

Proposition intéressante à soutenir, à deux conditions :

– que soit précisé ce qui conduit au séparatisme

– que soit explicitée l’idée qui sous-tend la loi

Aucune des deux conditions n’est remplie : le président a fait cette proposition en faisant comme si l’analyse du séparatisme avait été faite, comme si le rapport entre savoir, émancipation et école laïque était non seulement clairement perçu par tous mais encore l’expression de l’école réelle, autrement dit comme si l’école réelle était la même pour tous.

Confronté au problème du « terrorisme » et aux réactions politiques de droite et d’extrême-droite qu’il suscite (cf. article « attentats immigration et religion » – 08/11/2020) le président de la République a choisi de donner des gages à ces expressions politiques en s’appuyant (sans le dire) sur le principe essentiel de la laïcité (qu’il ne précise pas) pour une décision censée traiter un problème qu’elle ne peut concerner qu’à la marge, compte tenu de la réalité scolaire.

Le principe de la laïcité, fondement de la loi d’application qui sépare l’Etat des églises, est celui de la distinction essentielle entre croire et savoir : croire appartient au domaine du privé, savoir à celui du commun qui doit rassembler les enfants dans l’école publique de la République laïque. Leur confusion est à la fois un catalyseur des causes sociales, économiques et idéologiques du séparatisme et une conséquence. Un cercle vicieux.

L’idée que tous les enfants acquièrent ce savoir dans l’endroit neutre qu’est l’école républicaine (aucun des critères de sélection des enseignants de l’Education Nationale n’a de rapport avec croire) est en effet constitutive de la philosophie laïque.

Dans la réalité,  il existe des écoles privées, dont des écoles confessionnelles, subventionnées ou pas par l’Etat laïque qui n’assume donc pas une responsabilité majeure. Et la loi à venir* n’interdira pas les écoles « hors contrat ».

Cette incohérence d’application scolaire de la laïcité rend impossible une explication de la proposition de loi qui apparaît donc à la fois comme tactique et arbitraire.

De quoi alimenter l’accusation d’atteinte aux libertés de l’école privée et l’amertume du séparatisme.                                           

* Elle autorisera l’instruction à la maison pour les enfants « qui ont des problèmes de santé ». Ce sera l’objet d’un article.

Philosophie… dialogue

« D’accord quant à l’exemple, je le suis un peu moins quant à la thèse. Votre conclusion, qui prône à juste titre l’héritage des Lumières est la preuve que la philo fait quand même quelque chose. Sinon, on serait encore sous l’absolutisme. Qu’avez-vous pensé de la tribune de Jacob Rogozinski dans Le Monde l’autre jour? » Robert Harvey (commentaire de l’article « essai sur ce que nous sommes » – 16)

Je commencerai par la question.

La tribune de J. Rogozinski, professeur de philosophie à la faculté de philosophie de Strasbourg,  (Le Monde 10/11) commence ainsi : « Solidarité avec toutes les victimes des crimes abjects commis par les djihadistes dans notre pays. Juifs, chrétiens et musulmans, journalistes, enseignant, militaires, policiers, simples passants : tous sont morts pour la France »

Ce préambule comporte deux non-sens :

–  « Solidarité » qui ne peut pas concerner des victimes décédées.

– « Tous sont morts pour la France » qui concerne des personnes qui n’ont pas choisi d’être assassinées à des fins patriotiques.

Le reste est un sermon.

La globalisation (Nous, les Français) d’une impuissance intellectuelle (ne comprenons pas, n’arrivons pas à concevoir, ne parvenons pas à comprendre) fait de nous des pauvres d’esprit, nous qui ne croyons plus ou pas assez (la plupart d’entre nous ont cessé de croire, ou du moins de partager ce mode particulier de croyance que l’on nomme une religion.)

Hors de la religion pas de salut… l’aveuglement… la misère de l’homme sans Dieu… la prétention humaine à vouloir savoir…

Ce n’est pas nouveau. Surprenant, quand même.

Où est le discours philosophique, dans ce simplisme lyrique de lieux communs : la foi qui a édifié les cathédrales vibre dans les cantates de Bach et les toiles de Raphaël ?

Une écoute précise, par exemple de La Passion selon Saint-Matthieu, permettrait peut-être de réviser ce jugement vibrant, de quitter les lunettes de la béatitude mystique pour envisager une analyse de ce qu’est la musique, en général, en particulier celle sur laquelle on colle l’étiquette  « sacrée » ou « religieuse ».

Où est-il dans ce point de vue évangélique : les révoltes contre l’injustice ont pris pendant longtemps une forme religieuse, portées par la croyance en un Dieu qui « renverse les puissants de leur trône et élève les humbles » [Evangile selon saint Luc] ?

L’histoire ancienne et récente ne comporterait-elle pas quelques épisodes dont la forme religieuse n’apparaît pas immédiatement comme émancipatrice ?

Ce professeur de philosophie qui déplore un abandon qui aggrave la crise de nos sociétés et nourrit notre aveuglement et notre nihilisme serait bien inspiré d’aller voir la définition que donne Nietzsche (philosophe, lui aussi) du nihilisme.

Pour finir, je lui poserai la question : en vous incluant humblement dans ce « nous », avez-vous voulu, par cette tribune, fournir un exemple de la misère intellectuelle dont nous serions affectés ?

                                                            *

J’en viens maintenant à la problématique de l’article.

Sa construction vient de la confrontation entre l’importance théorique de la philosophie et la place qui lui est donnée dans l’enseignement.

Pourquoi la société décide-t-elle de limiter l’accès à la philosophie, via une initiation sommaire,  à l’infime partie d’une classe d’âge ? A la fois dans le passé où cette minorité constituait la quasi-totalité de la population scolaire concernée, et aujourd’hui quand elle n’en est elle-même qu’une petite minorité.

Questionnement d’autant plus prégnant que la philosophie est un de mes investissements et que certains discours philosophiques (prononcés ou écrits) me paraissent, dans leur contenu ou par leur forme, abscons et/ou en contradiction avec la démarche d’analyse philosophique, telle que je pense l’avoir apprise et comprise. Cf. les deux exemples.

D’un côté, donc, l’interdit de la philosophie pour les enfants, de l’autre une production d’accès souvent difficile – l’abstraction renvoie à la double dimension de l’être –  peu accessible au plus grand nombre d’adultes.

Alors, l’interdit de l’enseignement de la philosophie est-il lié à sa difficulté d’accès, ou bien au contraire sa difficulté d’accès est-elle le signe d’un interdit d’une autre nature ?

Le questionnement de type philosophique se manifeste très tôt, vers trois ou quatre ans, au moment où l’enfant découvre qu’il est mortel.

Si le contenu du discours philosophique ne découlait pas de cette découverte corrélée d’angoisse et qui exige une réponse, quelle autre hypothèse  expliquerait cette spécificité humaine ?

La première réponse apportée par l’environnement au questionnement né de cette découverte traumatisante est un déni du réel qui recourt au support intellectuel du déni : croire. Croire que je ne meurs pas quand mon corps devient, pour un temps (christianisme), un cadavre, croire que j’ai une âme d’essence divine, immortelle.

La confrontation, chez l’individu et dans la collectivité, entre croire et savoir  produit par le biais de la philosophie, des concepts hérétiques, comme celui du deus sive natura de Spinoza.

Puisqu’il n’est pas possible de contenir le questionnement philosophique dans la sphère de transcendance, le pouvoir politique associé de près ou de loin à l’institution religieuse du « croire » dont il a besoin pour asseoir son autorité, met en place une stratégie pour le contrôler dans toutes les productions intellectuelles et sanctuariser son domaine de compétence : ce qui peut expliquer une tendance intrinsèque à l’ésotérisme et l’interdit extrinsèque d’enseignement, celui-là venant ensuite justifier celui-ci.

Si l’enfant scolarisé commence à apprendre à trois ou quatre ans que sa vie, comme toute vie individuelle, contient nécessairement sa mort, quel discours philosophique construira-t-il ?

Le vote des USA

Si J. Biden l’emporte globalement  d’environ quatre millions et demi de voix (75 millions contre 71, soit 2,6% – la participation, au-delà de 66%, est la plus élevée depuis 1900), il s’en est fallu de peu (Géorgie, Arizona, Wisconsin, Pennsylvanie…) qu’il n’obtienne pas le nombre suffisant de grands électeurs. [L’hypothèse selon laquelle un candidat républicain moins clivant que D. Trump aurait pu être élu est absurde, puisque c’est précisément ce caractère qui a contribué à son élection de 2016 et au résultat « remarquable » de 2020.]

Il est fort probable que ceux qui ont voté « négativement » (contre plutôt que pour) sont plus nombreux parmi les électeurs démocrates et que les voix républicaines ont exprimé dans une large majorité un vote d’adhésion.

Depuis sa première candidature, le cœur du discours de D. Trump est l’affirmation que les USA « se sont fait avoir » par le reste du monde en général, en particulier (après les deux premières années du mandat) par la Chine, à cause de la gestion détestable d’un détestable démocrate afro-américain.

Le corollaire « America first ! » qui a rencontré et rencontre toujours le succès que l’on sait, a été assimilé à « Make America great again ! », autrement dit à la fusion « pays = moi » et ce  moi = réussite selon les canons traditionnels, en l’occurrence = moi, Trump, mes milliards, ma tour, ma femme, ma blancheur, ma bible, ma toute-puissance antinomique de l’establishment démocrate citadin qui n’a rien fait pour les minorités et les plus défavorisés etc.

Ce cœur de discours repose sur le plus ou moins explicite complot qui présente comme victime le peuple américain, gentil, naïf, auréolé de la pure lumière de la création divine (connotation blanche) et les instigateurs comme des méchants, calculateurs, manœuvrant dans l’ombre (connotation noire).  

Cette névrose (elle peut prendre la forme d’une psychose délirante : cf. les accusations de satanisme et de pédophilie lancées par la mouvance QAnon) peut séduire la frange des diverses minorités qui ne se rend pas compte que la connotation peut devenir un jour la dénotation et transformer les dupes en complices ou boucs-émissaires.

Se pose alors la question de savoir ce qui rend possible, audible, la théorie du complot.

Si la vie est perçue menacée, ce n’est pas à cause d’événements contingents (Trump émerge avant la pandémie et la mutation climatique trouve facilement des motifs de déni), mais par un danger plus insidieux, un quelque chose qui fait vaciller ce qui donnait du sens à l’existence et que D. Trump vient réactiver en mettant en scène des signes réconfortant par la démesure de leur expression.

Jusqu’à la fin des années 1980, l’expérience communiste à l’est constituait un élément de contradiction du système capitaliste dont les USA tiraient avantage  en dénonçant le commun antinomique du rêve américain.

La contradiction a disparu avec l’implosion de l’URSS (la Chine est présentée comme une menace moins communiste qu’économique), mais elle hante suffisamment les esprits pour que D. Trump ait pu dire en sachant qu’il serait entendu qu’une victoire de J.Biden amènerait le communisme.

Si la peur du communisme peut toujours être un argument électoral alors que son idéologie et son expérimentation politique ont pratiquement disparu, c’est parce qu’il touche le commun de l’être (cf., entre autres, l’article du 6 novembre : le questionnement et la philosophie de l’entre soi)  que le capitalisme a de plus en plus de mal à exorciser par la démesure de l’avoir plus que D. Trump s’évertue à incarner jusqu’à la caricature.

Les deux mois de transition passés, après l’éviction du devant de la scène du soi-disant et prétendu (par 71 millions de votants) magicien prestidigitateur, le nouveau président va devoir substituer au discours de « victimisation » celui de la responsabilité que la (presque) moitié ces citoyens américains n’a pas la moindre envie d’entendre.

Attentats, immigration et religion

Toutes les citations proviennent du journal Le Monde daté du 3 novembre.

> Eric Ciotti, député LR  des Alpes-Maritimes,

– sur BFM-TV « Il faut arrêter ces pseudo-défenses des liberté individuelles qui ne font que défendre les terroristes, et protéger les terroristes. C’est la société qu’il faut protéger aujourd’hui »

– dans le Figaro « Aujourd’hui, nous combattons l’islamisme avec des boulets aux pieds et des entraves qui paralysent notre action ».

> Christian Estrosi, président de la métropole Nice-Côte d’Azur, maire LR de Nice,

– au journal Le Monde « Aucun droit pour les ennemis du droit. Trop c’est trop, il est temps de maintenant que la France s’exonère des lois de la paix pour anéantir définitivement l’islamo-fascisme de notre territoire. »

> Christian Jacob, député de Seine-et-Marne, président du parti LR,

– « Depuis trois semaines, trois attentats, une tentative stoppée de justesse hier à Lyon, quatre fois des étrangers. »

> Julien Aubert, député LR du Vaucluse,

– « C’est la réalité qui a simplement rattrapé les fantasmes du RN. Les diagnostics se rapprochent avec l’extrême-droite, l’immigration ne fait pas le terrorisme mais elle y contribue. »

> Marion Maréchal, ex-députée FN, petite-fille de J-M Le Pen et nièce de Marine Le Pen,

– sur twitter « Le constat est juste : il n’y aura pas de politique efficace en matière migratoire et de lutte contre le terrorisme sans la remise en cause du gouvernement des juges. Il faut notamment dénoncer la Convention européenne des droits de l’homme

> Marine Le Pen, présidente du RN,

– sur LCI : « Lorsque nous confrontons nos idées et nos positions sur ce qui se passe dans notre pays, nous nous apercevons que nous étions dans le juste et beaucoup dans la classe politique nous rejoignent sur nos propositions. »

> Stéphane Ravier, sénateur RN,

– dans une série de Tweet « Il faut traquer les islamistes jusque dans les chiottes si nécessaire ! Nous expulserons les islamistes, les fichés « S », les radicalisés ! Le sang français a assez coulé. »

                                                            *

Nous sommes d’accord : il faut trouver le ou les moyens de résoudre ce problème.

Tous ces élus ou ex-élue de la République établissent un lien causal d’évidence entre islamisme, immigration et le « terrorisme » qu’ils proposent d’éradiquer en substituant à l’état de droit des mesures de guerre.

Bref, ils proposent de frapper fort.

Frapper où, quand, qui, comment ? Telles sont les questions que posent cette stratégie.

Quand ils ne sont pas français (comme l’étaient ceux des attentats de 2015), les auteurs des attentats ne sont que quelques individus immigrés. Ils agissent pratiquement seuls. Leurs cibles sont nulle part et partout.  Ils crient « Allah Akbar ! », sont éventuellement et a posteriori  présentés comme des martyrs par l’Etat islamique qui n’a plus de territoire, et dénoncés par les représentants français de la religion musulmane.

Terroriste, terrorisme.

Du point de vue de leurs auteurs, quelle terreur escompter des attentats commis contre une nation ? Pour l’avoir constaté, et sans la moindre exception, ils savent même s’ils le dénient, qu’ils ne peuvent empêcher la nation de vivre, qu’ils ne peuvent pas la terroriser.

L’attentat n’est terroriste que contre l’occupant illégitime. Et la nation française contre laquelle sont commis de tels attentats occupe son propre territoire, elle n’est en rien l’occupante illégitime de ce qui serait le territoire de leurs auteurs.

S’ils sont mus par l’objectif de la terreur – c’est du moins ce que supposent ceux qui les appellent « terroristes » – c’est qu’ils ne savent pas ce qu’elle est, qu’ils se trompent, que cet objectif n’est qu’un leurre. Ce que produit l’attentat est la sidération, pas la terreur. Le moment de sidération passé, la vie ordinaire reprend son cours

Les appeler terroristes revient donc à leur donner un statut erroné qui ne peut que les valoriser et stimuler d’autres.

Ils ne sont pas des terroristes, mais des criminels qui ont prémédité leur acte, des assassins.

Dans l’hypothèse où ils sont des militants conscients de l’être, ce qui ne semble pas être toujours le cas, et même s’ils ne le sont pas, ils tuent pour  protester en invoquant la religion musulmane.

Tuer pour protester.

Quel est l’objet d’une protestation qui conduit à prendre des armes à feu, des armes blanches, pour aller tuer des journalistes, des juifs, une policière, un professeur d’histoire et d’autres, dans la rue, dans une église ?

Quel est peut-être l’équivalent du poids de cet objet de protestation mesuré en morts ?

Quel équivalent, sinon leur propre vie, devenue pour eux-mêmes, dans le lieu  où ils sont, une vie indifférente, et dont la religion reste la dernière référence de sens possible ?

Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 18 – (La philosophie – XI – questionnement et philosophie de l’entre soi)

Aucun système philosophique, quel que soit l’angle sous lequel il aborde les problèmes de l’existence, idéaliste, matérialiste, métaphysique etc., aucun ne change quoi que ce soit dans l’existence des hommes vivant en société.

Les rapports qu’établissent entre eux les hommes du 4ème siècle avant notre ère sont, toutes choses égales, identiques à ceux d’aujourd’hui. Même constat pour les sociétés. Même constat pour le rapport de l’homme avec lui-même.

D’un bout à l’autre de la planète, la violence, la guerre, les conflits, la concurrence, la compétition, la recherche du pouvoir, l’accumulation des richesses, les addictions de tous ordres…

Tels sont les comportements dominants contre lesquels les sociétés tentent d’établir des lois visant à les contrôler, à les encadrer, contre lesquels les hommes tentent de définir des « valeurs » d’altruisme, de générosité, de communauté, de liberté…

Est-ce à dire que la philosophie ne sert à rien pour la vie concrète, matérielle ? Qu’elle n’est qu’une occupation de l’intellect comparable à n’importe quelle autre activité, avec ses codes, son langage, ses spécialistes et ses salons où l’on cause entre soi ? Est-elle une petite musique que certains se plaisent à jouer et à écouter, comme d’autres se plaisent à jouer et à écouter l’autre, la grande ? Est-ce que l’objet qu’elle dit viser – la recherche du bien-être individuel et collectif – n’est en réalité qu’un prétexte qui lui sert de justification ?

Demeure cependant le problème de la permanence de la philosophie et des philosophes, de l’importance qui lui est donnée dans la société. Même s’ils sont objets de critique, les philosophes sont régulièrement appelés à donner un avis sur les questions de l’existence individuelle et collective.

 J’aborderai cet ensemble de questions en m’appuyant sur l’exemple, à fuir, de l’article d’Etienne Balibar, publié par Le Monde des livres du 30 octobre 2020, sur le thème « Etre humain ? » du 32ème Forum Philo… reporté pour cause de pandémie.

Il est en effet, pour moi, l’exemple type de la philosophie de salon, de l’entre soi, de la petite musique qui tourne sur elle-même en se regardant dans le miroir de sa propre contemplation satisfaite d’elle-même.

« Etre humain ? » pose la question multiple de ce qu’est le fait d’être, d’être un humain, de la spécificité de cet être… le point d’interrogation élargissant même le questionnement jusqu’à un éventuel « non-être humain ».

Quelle que soit la problématique choisie, elle contient une analyse comparative de l’humain et de ce qui ne l’est pas, à savoir les espèces animales, végétales, minérales, pour s’en tenir à notre planète.

Voici un extrait de cet article significatif de la démarche philosophique que je critique.

Les mises en relief (guillemets ou italique) sont celles de l’auteur.

«  Parmi toutes ces notions [humanité, genre humain, population, espèce] je vais privilégier celle d’espèce, qui me semble cristalliser aujourd’hui des interrogations fondamentales (1) Je voudrais réfléchir sur son sens, ses usages, sa « généalogie », car c’est ici précisément qu’un philosophe, en ayant recours à tous les savoirs disponibles, peut essayer d’instruire un problème (2). Elle est d’actualité, dans la mesure où la pandémie de Covid-19, dont nous faisons l’expérience difficile, sans fin prévisible, lui confère une fonction stratégique (3), au croisement de la biologie, de la médecine et de l’anthropologie. Elle rassemble des  questions qui sont aussi vieilles que la métaphysique et l’histoire naturelle en Occident, portant sur ce qui singularise (ou non) l’humanité en tant qu’espèce vivante (4), et sur ce que nous entendons par « espèce ». Quelle genre d’unité, quelle marge de variation ou de transformation désigne-t-elle ?  (…) Sous nos yeux, « en temps réel », espèce humaine désigne plus en effet seulement un type auquel, comme individus, nous serions conformes, voire une « essence » (un « propre de l’homme ») dont nous participerions (y compris sous la forme d’un pool génétique distribué entre nous). Elle renvoie à une interdépendance matérielle (5), d’une intensité et d’une universalité sans précédent. (…) Car le virus saute toutes les frontières et déjoue tous les confinements, faisant de chacun d’entre nous un risque et potentiellement un recours.(…)  Mais il y a plus. Le Covid-19 est une zoonose, une maladie transmise de l’animal à l’homme qui a, comme on dit « franchi la barrière d’espèce » – une expression naguère inconnue du grand public et largement diffusée aujourd’hui (6). Ce qu’elle signale, c’est que l’espèce humaine n’est pas une espèce parmi d’autres, mais une espèce avec d’autres, partageant (et disputant) avec elles un environnement commun. (7) » (…)

1 – En quoi la notion d’espèce appliquée à l’homme serait-elle un sujet nouveau (« aujourd’hui ») d’interrogation ? Le « me semble », est une coquetterie intellectuelle  (= je ne suis sûr de rien, n’est-ce pas ?) chargée de donner à une banalité l’air d’un questionnement.

Depuis son origine, la philosophie et toutes les « interrogations fondamentales » s’intéressent à la spécificité humaine.

2 – Autre coquetterie précieuse.

Quel philosophe n’aurait pas recours à « tous les savoirs disponibles » ?

3 – Le questionnement prend ici le virage du contournement : le Covid-19 est un virus, comme il en existe des millions,  la pandémie n’est pas la première que connaît l’humanité. L’expérience est « difficile »… Eh oui.  Quant à la « fonction stratégique »… Quel rapport avec la question de l’espèce ?

4 – Qu’apporte cette phrase, sinon un problème supposé déjà résolu et dont la solution n’est pas donnée ? Quelles sont exactement ces vieilles questions ? Pourquoi cette hypothèse, mise entre parenthèses, que l’humanité pourrait ne pas être singulière, et pourquoi la précision en tant qu’espèce vivante ? Sinon, en tant que quoi ?

5 – En quoi,  l’interdépendance matérielle exclurait un « propre de l’homme » ? Qu’apporte la formule faussement savante « pool génétique distribué entre nous » ? « Tous les savoirs disponibles » nous le disent depuis déjà longtemps. Est-ce que le Covid-19 est une manifestation de cette « interdépendance matérielle » (le soulignement de  matérielle voudrait-il faire observer que le problème n’est pas d’ordre spirituel ?) autre ou pire que les pandémies de peste, de choléra, de grippe espagnole ?

6 – La peste est également une zoonose. Le mot est-il vraiment répandu ? Et quand bien même,  en quoi cette connaissance aurait-elle une incidence sur la notion d’espèce ?

7 – Quelle différence, essentielle, entre espèce parmi et espèce avec dans le rapport avec l’environnement ?

Ce type de discours (la suite est de la même veine) – de ceux qui font se demander : mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? – permet de comprendre pourquoi la philosophie est l’apanage de spécialistes, et pourquoi elle peut générer l’excroissance que j’appelle la philosophie de l’entre soi.

Ce discours oblige à rappeler l’évidence d’un réel qu’il noie dans des circonvolutions fatigantes : ce qui constitue l’essence de l’être humain, qui le différencie des autres espèces, est la conscience – quel qu’en puisse être le degré –  qu’il a d’être mortel. Sinon ?

Ce réel n’est pas une construction intellectuelle, le produit d’une hypothèse ou d’une théorie : il apparaît dans notre conscience dès l’âge de trois ou quatre ans et ne nous lâche plus : à trois ou quatre ans,  nous découvrons, qu’un jour, nous mourrons.

Ce qui est objet de discussions, de dissensions, ce n’est pas ce réel, mais sa gestion. (cf. articles sur Montaigne et Spinoza). Autrement dit : qu’est-ce que je fais de ce réel ?

La première réponse historique dominante est la croyance. Croire ferme la porte à la raison, à la fois mère et fille du savoir, qui parvient  quand même à ouvrir celle du cabinet de questionnement inhérent à ce réel : avons-nous vraiment besoin d’une transcendance pour comprendre ce qu’est le monde et ce que nous sommes ? Ne sommes-nous pas tout simplement un élément de l’univers, un élément auquel la spécificité de notre espèce ne donne pas l’importance que veut lui attribuer la croyance ?

Pour contrer cette entreprise qui peut la ruiner, la croyance dispose d’une arme pernicieuse redoutable : lui conférer un statut de spécialité ésotérique forgeant des abstractions/concepts et dotée d’un outil/langage spécifique.

La philosophie devient ainsi une affaire de spécialistes, inaccessible au plus grand nombre, en particulier à ceux qui en ont d’abord besoin, les enfants.

Aujourd’hui, au début du troisième millénaire  de notre ère, en France que l’on dit pays des Lumières, la démarche philosophique qui caractérise précisément ces Lumières, n’est enseignée, et très succinctement, qu’à une infime minorité d’une classe d’âge.

Ce qui veut dire que l’immense majorité des Français ignore ce que contient cette référence brandie par le pouvoir politique comme l’étendard des « valeurs », comme on dit les valeurs boursières, qui ne peuvent résonner que comme des mots/slogans.

La philosophie, plus ou moins connectée au réel de la spécificité de notre espèce, demeure donc une activité de spécialistes qui fouillent sans fin le champ de l’intellect, plus ou moins dans le jeu narcissique de l’entre soi.

La fouille du champ de l’intellect est source d’une jouissance (Hegel, si l’on parvient à y entrer) qui s’apparente à celle de la spiritualité pure, désincarnée, comme le Miserere d’Allegri de la basilique de Rome ou le chant grégorien des voûtes monacales fermées au corps.

Avec le corollaire de la misère humaine ordinaire en proie à la peur et à l’angoisse, aux croyances qu’elles génèrent et qui les entretiennent, aux boucs-émissaires qu’elles sacrifient.

Je défends l’idée qu’il faut apprendre aux enfants, dès l’école maternelle de la République, à écouter le discours, biologique et de conscience, qui leur dit qu’ils mourront, c’est-à-dire leur donner les outils qui leur permettent peu à peu de connecter ce discours à la fois individuel et commun à celui de Montaigne, de Spinoza, de Diderot, entre autres, pour qu’ils découvrent qu’ils sont des éléments de la Nature et, comme elle, promis à l’éternité de la vie.

Trumpisme ? (suite)

Le commentaire de Pepou27 du premier article Trumpisme ? propose la problématique d’un paradoxe (para/doxa, deux mots grecs  = contre l’opinion commune, ce qui est attendu) : comment se fait-il que des électeurs dont il semble qu’ils aient objectivement sinon tout à perdre, du moins rien à gagner de la réélection de Trump (Pepou27 en précise les catégories sociales) aient pourtant voté pour lui ?

Résoudre le paradoxe conduit à chercher une explication non dans la parole de Trump (de l’ordre du « le plus fort gagne », du machisme, du racisme, de l’homophobie etc.) mais dans une représentation corporelle perçue « positive ».

La référence à John Wayne est intéressante : il est la représentation, et pas seulement sur l’écran, de la prééminence de la puissance du langage du corps. C’est aussi,  celle du personnage joué par Clint Eastwood dans la trilogie de Sergio Leone, dont le cigarillo omniprésent limite voire interdit la parole.

Autrement dit, la puissance de la pensée n’est qu’illusion.

Ransom Stoddard, l’avocat joué par James Stewart dans L’homme qui tua Liberty Valence (John Ford) qui représente la loi, qui enseigne à lire et à écrire,  ne survit que grâce au fusil de Tom Donniphon/John Wayne. La légende devient le réel, oui, mais un réel révélé comme une fiction, à savoir celle de la puissance victorieuse quand elle est celle de l’équilibre puissance esprit/puissance corps.

D. Trump – soutenu il y a quatre ans par Clint Eastwood – est la représentation de cette puissance prééminente du langage du corps. J. Biden dont la force d’esprit n’apparaît pas de manière évidente en est la représentation opposée.

En d’autres termes, D. Trump – dont personne n’imaginait, il y a cinq ans  qu’il avait la moindre chance non seulement d’être élu président, mais même d’être désigné par son parti – est une figure actuelle, contingente,  qui vient apporter une réponse illusoire à une angoisse réelle, transversale, accrue par la pandémie. Les paroles incohérentes de D. Trump sur cette question (comme sur d’autres) et les critiques qui lui ont été faites n’ont eu aucun effet : il est la représentation d’un « plus fort que la mort » dont a besoin un grand nombre d’Etatsuniens, et pas seulement eux.

Irresponsabilité

Une élève de troisième a été arrêtée, a passé une nuit en détention puis a été mise en examen (apologie du terrorisme) pour avoir déclaré, dans son collège, à la rentrée des vacances de la Toussaint, qu’elle était hostile à la publication des caricatures de Mahomet et que S. Paty « avait mérité ce qu’il lui était arrivé. »

Non, vous ne rêvez pas. Oui, vous êtes bien en France, le pays des Lumières, oui, vous êtes bien en 2020 : oui, un juge d’instruction peut mettre en examen pour apologie du terrorisme une jeune fille de quinze ans qui n’a rien fait d’autre qu’exprimer, essentiellement, une émotion.

Oui, nous sommes d’accord, il y a de quoi hurler.

Moins parce que cette procédure va aboutir au résultat exactement inverse de ce qu’elle est censée produire – exacerber les passions au lieu de les calmer – mais surtout parce qu’un juge, formé dans une école de la République, est capable de prendre une décision de type théocratique : sa mise en examen est l’équivalent de l’accusation de blasphème et elle contribue à dénaturer la laïcité.

L’irresponsabilité (= réponse inadéquate) dont elle témoigne n’est qu’une des formes de celle, plus générale, du pouvoir politique incapable de parler du commun autrement que sous les formes de l’injonction, de l’obéissance et de la punition.