Récréation (3) : Procès du marquis de Sade, d’un point de vue internationaliste et prolétarien. Drame théâtral en 2 actes et 2 tableaux, sans entracte, ni Esquimau, ni Lapon, ni Inuit, ni cassoulet.

                                                Avertissement

Ce jeudi 29 octobre 2020, avant que le confinement ne referme les salles de théâtre,  avant de présenter cette seconde pièce du Théâtre de Peu, enfin, avant que ne soit sifflée la fin de la récré, je voudrais réparer un oubli fâcheux. J’ai en effet omis de mentionner, parmi les humoristes calembouristes, François Rabelais (1ère moitié du 16ème siècle), qui signa sous le pseudonyme d’Alcofribas Nasier (anagramme de son nom) ses deux premiers romans Pantagruel et Gargantua. Je citerai seulement la relation corrélative qu’il établit entre femme folle à la messe et molle à la fesse (la bigoterie et le plaisir du corps ne vont pas de pair… quoique, parfois… ) et la préférence de Frère Jean des Entommeures (moine à la sauce rabelaisienne) du service du vin au service divin.

Voilà qui est réparé.

                                                           *

Maintenant, ce rappel, sérieux et indispensable, pour bien comprendre le quand même très étonnant Procès du marquis de Sade. [Donatien Alphonse François de Sade passa près de la moitié de sa vie en prison ou en asile et il était encore emprisonné à la Bastille le 2 juillet 1789].

L’ Internationale fut composée par Eugène Pottier au mois de juin 1871, pendant la répression de la Commune de Paris à laquelle il parvint à échapper. Il se réfugia en Angleterre puis aux Etats-Unis avant de rentrer au moment de l’amnistie.

Le poème commença la carrière que l’on sait un an après la mort de son auteur (1887) : Pierre Degeyter, un ouvrier belge,  composa la musique qui en fera un hymne adopté par les révolutionnaires du monde entier.

                Voici le 1er couplet et le refrain :

                                 « Debout ! les damnés de la terre !

Debout ! les forçats de la faim !

La raison tonne en son cratère,

C’est l’éruption de la fin.

Du passé faisons table rase,

Foule esclave, debout ! debout !

Le monde va changer de base :

Nous ne sommes rien soyons tout !

C’est la lutte finale :

Groupons-nous, et demain,

L’Internationale

Sera le genre humain. »

                                                           *

Place au théâtre.

                                                  Personnages

– Jeude Heutien Parlay-Deubough, juge corpulent et fort, dont la famille descend très indirectement des Habsbourg et dont les hommes portent naturellement une barbe à deux pointes, a pour patronyme complet Deubough von Bach-Bychette. [Bach doit être prononcé à l’allemande].

– Larès, greffier à voix de stentor.

– Sade, marquis, accusé notamment par sa belle-mère d’avoir eu la main lourde sur la partie postérieure et néanmoins rebondie de son corps.

– Témoins (internationaux).

– Foule (nombreuse).

– Le directeur (de la prison).

– Le geôlier (compatissant).

– Une vache (angevine).

                                              ACTE PREMIER

Tribunal. La salle d’audience est pleine à craquer. La foule attend impatiemment l’ouverture du procès.

                                                      Scène 1

                                                        Larès

                                 (annonçant avec sa voix de stentor)

Deubough !

Tout le monde se lève. Le juge entre, côté jardin, suivi de ses deux assesseurs. Ils s’assoient. Tout le monde aussi. Puis commence l’examen de la liste des jurés. Stupeur ! Deux manquent à l’appel ! Les dames Noëlle et Hylée Ney, deux sœurs jumelles, demeurant à Lattes, chef-lieu de canton de la région de Montpellier. Le juge demande au greffier d’aller voir si elles ne se sont pas perdues dans les couloirs du palais. Larès sort. La foule retient son souffle. Il revient en opinant et annonce avec sa voix de stentor :

Les dames Ney, de Lattes, errent !

Le juge, furieux et mécontent, donne un violent coup de marteau tandis que les deux sœurs prennent place et indiquent leur patronyme : Noëlle, Hylée, Ney-Ledivine-Emphan, et leur lieu de naissance, Les Estables.

                                                      La foule

                                       (impressionnée par le juge)

Deubough, l’est fort !

Le marquis de Sade est amené par des gardes. Tous regardent ses mains qui pendent lourdement au bout de ses bras. Effervescence.

                                                        Larès

                  (lui indiquant sa place dans le brouhaha grandissant)

Sade, là !

                                                      Le juge

           (tapant violemment du marteau pour calmer le public surexcité)

Fin !

Puis, montrant au greffier la liste des témoins internationaux, s’écrie :

Larès, entonne !

                                                        Larès

                    (appelant le premier témoin avec sa voix de stentor)

Han !

Un homme barbu approche. Il déclare être Islandais, fils de Wicq Thor et de Hu Ghôt.

Soncrate !

Lui, c’est un Grec, petit, ventru, pas très beau, et même assez laid, avec un vague air de philosophe.

Le dernier témoin est un Autrichien. Larès l’appelle d’une voix incertaine parce qu’il ne parle pas allemand.

Herr…euh… Sellerup ?

Le témoin opine et s’approche de la barre. Il déclare être Autrichien. Il est de taille moyenne, porte des lunettes et une barbe. Le juge lui demande sa profession.

                                            Le témoin autrichien

Psy.

                                                      La foule

                     (pleine d’idées préconçues comme il arrive parfois)

Honteux !

                                                      Le juge

(toujours furieux, tapant violemment du marteau à plusieurs reprises et s’apprêtant à réclamer le silence d’une manière très grossière)

La f…  (Il parvient à se contenirHein !

                                                      Scène 2

Après l’audition des témoins internationaux, les femmes qui ont porté plainte contre le marquis toujours pour une question de main lourde  sur la même partie du corps, s’approchent pour donner au juge des épices. (On dit aujourd’hui, dessous de table, mais à cette époque on dit épices). Donc, elles déposent leurs paquets sur le dessus de table du greffier au vu et au su de tous. Le greffier ouvre le premier paquet. C’est celui de la belle-mère du marquis. Elle a confectionné un pâté. Pour le goûter, il enfonce son doigt dedans et le suce.

                                                        Larès

                                                (se pourléchant)

De huppe !

La belle-mère opine avec un sourire enjôleur. Il s’apprête à goûter à nouveau.

                                                      Le juge

                                                   (sèchement)

 – Assez !

                                                        Larès

(ouvrant le paquet d’une autre plaignante qui est accompagné de son mari. C’est encore un pâté. Il le hume. 

Faisan ?

(Le mari opine en regardant fièrement sa femme les yeux modestement baissés. Mais tout en humant, le greffier a eu un doute. Alors il goûte en enfonçant l’index puis secoue la tête en pointant l’index encore imprégné de pâté, sur le mari)

Ttttt… ! Hâbleur !

(Il ouvre enfin un troisième paquet. Encore un pâté ! Il hume encore, goûte d’un doigt rapide et renseigne le juge qui fronçait ses sourcils.)

Hase.

La foule nombreuse qui conteste cette justice épicée (nous sommes à la veille de la révolution !) s’impatiente et devient presque menaçante. Le greffier veut se dresser pour réagir de sa voix de stentor.

                                                      Le juge

                        (inquiet pour le greffier et le mettant en garde)

Fou ! Laisse !

(Il s’apprête  à appeler la garde)

Que la…

(Mais il sent brusquement la fatigue l’envahir. Il consulte sa montre à gousset. C’est l’heure de sa sieste.)  

Veux...

Mais il estime dangereux d’annoncer qu’il va dormir. D’un coup de marteau il suspend l’audience sans rien dire et regagne ses appartements.

                                                      La foule

                                                  (mécontente)

Deubough ! Deubough !

       Ainsi s’achève le premier acte aux senteurs épicées (à cause des pâtés).

                                              ACTE  SECOND

                                                      Scène 1

Le juge Deubough, reposé, a rendu sa sentence. Le marquis de Sade est condamné à être placé dans une enceinte (fortifiée) dont il sortira au bout de neuf mois. On dresse alors la liste des aliments et des vêtements qu’il a le droit d’emporter. On l’interroge sur ce qu’il souhaite mettre dans sa grande malle en osier.

                                             Le marquis de Sade

                                    (pensant à ses petits déjeuners)

Lait.

                                                    Le greffier

                       (notant et voulant proposer une marque de lait)

Mont...

                                                      Le juge

(l’interrompant, lui rappelant l’interdiction de faire de la publicité au tribunal et indiquant le terme générique)

De vache !

Le greffier note et s’enquiert de l’origine de la vache.

Le juge consulte ses assesseurs Dube et Lhais.

Angers !

Le greffier note, toujours opinant.

                                             Le marquis de Sade

                               (continuant son énumération en vrac)

Deux bas… oeufs

A cet instant son secrétaire qui lui prépare son écritoire l’interroge sur le nombre de sceaux à cacheter qu’il veut attacher pour qu’ils ne se perdent pas pendant le trajet.

Le marquis procède à  un rapide calcul mental.

Noue neuf sceaux.

On entend arriver dans la cour du palais de justice la bétaillère qui vient d’Angers.

                                              La vache angevine

                                              (dans la bétaillère)

Meuh !

                                             Le marquis de Sade

                                              (au greffier hilare)

Ris, hein !

Puis il continue.

Soie

                                                      La foule

(outrée par tant de luxe et excitée par le juge qui veut faire oublier les épices)

Honte ! Ouh !

                                                      Scène 2

L’enceinte (fortifiée) où sera placé le marquis, est de mine sombre et lugubre parce qu’il s’agit d’une construction qui n’était pas destinée à l’être (enceinte) et qui s’est donc retrouvée ainsi malgré elle. Le marquis de Sade arrive, ses deux mains alourdies et cruellement entravées par une chaîne rougie de son sang. Il est plus ou moins inconscient à cause de la douleur causée par le métal qui pénètre profondément dans ses chairs vives. Le geôlier compatissant le précède dans le couloir. Ils passent devant les portes A et B.

                                                     Le geôlier  

               (que l’émotion paralyse, arrivant devant la troisième porte)

C. Là !

Il veut être certain que le marquis a compris.

– Lu ?

Le marquis ayant opiné du chef, il désigne ensuite du regard la chaîne sanglante.

Te fit mal ?

                                             Le marquis de Sade

                     (ne voulant pas répondre par fierté aristocratique)

Eh...

Mais il gronde en lui-même.

Grrrr...

Puis il s’évanouit. Le directeur de la prison décide alors de le conduire à l’hôpital local. Le geôlier compatissant a libéré les deux mains du marquis qui est enfin revenu à lui. Mais, pour accéder à l’hôpital, il faut franchir une rivière.

                                             Le marquis de Sade

                                (se demandant s’il faut passer à gué)

Où ?

                                                   Le directeur

                (préoccupé et pointant son index vers un lointain obscur)

Pont.

Comme il craint une évasion aquatique du marquis, il s’adresse alors au geôlier compatissant qui porte toujours la chaîne ensanglantée.

Noue !

Le geôlier ayant attaché une main hésite à attacher l’autre.

 – Hé, deux mains !

Ils franchissent le pont et arrivent à l’hôpital local.

                                                   Le directeur

                                  (s’adressant à l’hôtesse d’accueil)

L’interne ?

L’hôtesse répond que l’interne est à l’extérieur. Le directeur exprime alors son dépit.

Ah !

                                                     Le geôlier

                                       (ayant une idée lumineuse)

Si on all…

Le directeur de la prison l’interrompt brutalement car il a vu le regard de l’hôtesse apitoyée sur les chaînes que le geôlier compatissant a laissées lâches.

                                                   Le directeur

                                            (vivement au geôlier)

Hé, serre…

                                                     Le geôlier       

                                  (ne pouvant contenir son émotion)

Aaah...

                                                   Le directeur

                                              (impitoyablement)

– … le gendre aux mains !

Tous trois d’un pas pesant retournent vers l’enceinte (fortifiée) malgré elle, toujours aussi lugubre et sombre. Le jour et le rideau tombent, comme les mains enchaînées du marquis, lourdement.

                                          Fin du drame poignant.

                                                         ***

>> Dossier de presse concernant l’unique représentation des deux  pièces, Idylle et Procès.            

– «  Le rire de l’homme… c’est du propre ! » –  Libération (courrier provenant du C.H.I.E. : Club des Humoristes Ironistes Européens).

– « Quel coq ne rit ! » – Le Canard Enchaîné (dans le premier album de la Comtesse quand elle était en vacances à la ferme dans sa petite enfance).

– « Théâtreux de tous les villages, unissez-vous ! » – L’Humanité (page de distanciation humoristico-brechtienne).

– « Seul le silence est grand » – Le Magazine Littéraire (page réservée à la critique théâtrale et délibérément laissée en blanc par la rédaction très embêtée, se souvenant de la condamnation du Cid de Corneille par l’Académie Française).

« D’accord, ce n’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule, mais là, faut le faire (à repasser, bien sûr) ! » Pierre Dac (dans « À propos de mes cons temporains »).

– «  Merde à vos bancs ! » (sic !) Léo Ferré, ulcéré par l’animosité de la foule à l’égard du marquis de Sade. (Propos émis par le poète-chanteur pendant la représentation et répété avec cette orthographe par un menuisier qui se trouvait là).

–  « Où l’hippo ?  » Georges Perec, interviewé à la sortie de la représentation et  souhaitant vivement se rendre à Chantilly pour assister à une course de trot attelé avec handicap pour se remettre de ses émotions.

Un avis sur « Récréation (3) : Procès du marquis de Sade, d’un point de vue internationaliste et prolétarien. Drame théâtral en 2 actes et 2 tableaux, sans entracte, ni Esquimau, ni Lapon, ni Inuit, ni cassoulet. »

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