Sophocle : Antigone (20)

Cet échange a ceci de particulier que Créon et Antigone ne s’adressent pas la parole – signe que n’ont pas vu ou voulu voir les autres traducteurs qui ne respectent pas le texte (voir plus loin).

Sortant du palais, Créon s’adresse aux gardes qui entourent Antigone : « Ne savez-vous pas qu’il n’en est pas un qui malgré les interdits ne cesserait de se plaindre et de gémir avant de mourir ? Est-ce que vous n’allez pas la conduire le plus vite possible, et, l’ayant enfermée dans le tombeau voûté, comme je l’ai dit, la laisser toute seule, soit qu’elle doive mourir, soit qu’elle doive rester allongée vivant dans une telle chambre ! Ainsi donc, nous sommes exempts de souillure quant à à cette jeune fille. Mais à la suite de cela, elle sera privée d’une habitation sur terre. » (883 > 890)

Le spectateur s’attend à voir les gardes obéir et emmener la jeune fille. Or, c’est le contraire qui se passe : ils ne bougent pas et Antigone va tenir un long discours (37 vers). Que dit Sophocle par cette absence d’un mouvement ordonné et attendu ?

Elle est à mon sens le signe du rejet de ce qui va de soi, à savoir la justification de Créon qu’il n’a cessé de déprécier en lui faisant tenir des propos à la fois violents et insensés. Si, pour les Grecs, il n’y a pas de souillure lorsque le sang n’a pas été répandu – il en constitue une en tant que tel, qu’il soit celui des menstruations, de l’accouchement ou du meurtre – reste que l’insistance sur les conditions de la mort à venir d’Antigone et la précision de la dernière phrase – une redondance de connotation méchante – ne sont pas de l’ordre de l’information mais de l’affect : quel spectateur a envie d’applaudir Créon ?

Le discours d’Antigone – en soi, donc, un coup d’arrêt – va rencontrer des cœurs et des esprits prêts à l’écouter. Elle a quinze ou seize ans, elle va mourir et elle parle ainsi :

« Ô tombeau, ô chambre nuptiale, ô souterrain, demeure qui m’enferme pour toujours ! Je vais vers vous rejoindre les miens au sort funeste dont Perséphone [épouse d’Hadès] a reçu un grand nombre chez les morts, et dont moi, je suis la dernière et de beaucoup, donc, la plus mauvaise*, à descendre [aux enfers], avant d’avoir accompli jusqu’au bout la part de vie qui m’était assignée. M’en étant allée, au moins je nourris fort l’espoir d’arriver chère à mon père, chérie de toi, mère, et chérie de toi, visage de mon frère.  Puisque quand vous êtes morts, c’est moi qui de mes mains vous ai tenus et honorés et vous ai donné la terre du tombeau (…) » (891 > 902)

> *mauvaise représente le point de vue de Créon.

La dimension émotionnelle du discours rejoint la dimension contradictoire puisque le respect du rituel de la mort est cause de mort.  

« (…) Mais maintenant, Polynice, après avoir pris soin de ton corps, c’est cela que j’obtiens. Certes, je t’ai honoré pour ceux qui ont de bonnes pensées.  Car jamais, si j’avais été mère d’enfants, et si mon époux mort pourrissait, je ne me serais chargée de cette peine contre l’avis des concitoyens. À cause de quel principe je dis cela ? Mon mari mort, un autre était possible, et un enfant d’un autre homme, si je l’avais perdu ; mais de ma mère et de mon père tous deux enfermés au tombeau, il n’est pas de frère qui pourrait naître un jour. C’est pour ce principe que je t’ai honoré par-dessus tout, et c’est en quoi il a semblé à Créon que j’étais fautive et qu’était épouvantable l’acte que j’ai eu la hardiesse de commettre, ô frère chéri* (…) » (902 > 915)

La partie explicative de la philia est évidemment surprenante pour nous. Je reproduis dans les articles mentionnés au début de cette série, le passage où Hérodote (historien des guerres médiques, contemporain de Sophocle dont il était un ami) raconte qu’une femme préfère sauver son frère plutôt que son mari (condamnés à mort pour avoir comploté contre le roi Darius) pour la même raison qu’Antigone. * « Ô frère chéri (kara) » ajoute la dimension affective qui n’était pas déterminante dans le choix qu’elle a fait : Sophocle lui donne une épaisseur humaine qu’il refuse – jusqu’ici – à Créon.

« Maintenant qu’il me tient entre ses mains, sans hymen, sans chant nuptial, je n’aurai pas obtenu ma part des noces, ni nourri un enfant, mais c’est seule, abandonnée de mes amis, vivante, que je vais vers la fosse des morts, ayant transgressé quel principe des démons [= divinités] ? Mais pourquoi, malheureuse que je suis, faut-il que je me tourne vers les dieux ? Lequel invoquer pour qu’il m’assiste ? Puisque, ayant été pieuse, j’ai acquis le nom d’impie. Eh bien, si c’est cela qui est beau chez les dieux, après avoir souffert, reconnaîtrions-nous avoir été fautifs ? Mais si ce sont eux qui sont fautifs [Créon], qu’ils ne souffrent pas de maux pires que ceux qu’ils m’infligent injustement. (915 > 928)

Le pluriel (nous / eux) et l’éventualité (reconnaîtrions-nous ?) est à mon sens un moyen de signifier l’éloignement d’un réel qui ne convient pas.

Le rapport avec les dieux, aussi problématique que dans Œdipe Roi, va être « expliqué » par l’hystérie alors que la dernière phrase, pleine de mesure et d’humanité vient de dire exactement le contraire :

 Le Coryphée : Et ce sont encore les mêmes impulsions passionnelles des mêmes agitations qui la possèdent.

Créon : Oui et pour ceux qui la conduisent vont commencer les larmes pour leur lenteur.

Antigone : Hélas, cette parole arrive très près de [= annonce] la mort.

Créon : Je ne conseille en rien de croire que cela ne lui* soit confirmé. (929 > 936)

*Bien qu’elle la concerne, cette réplique [ = inutile de croire au miracle] n’est pas adressée à Antigone, mais au Chœur, au Coryphée, aux Gardes… au public. Les traducteurs, dont P. Mazon,   traduisent le démonstratif « lui » (= à elle) comme s’il était le pronom personnel de la deuxième personne [« Je ne t’engage pas à reprendre assurance et à t’imaginer un autre dénouement. » ] ce qui supprime à la fois l’incommunicabilité manifestée par les deux et le mépris manifesté par Créon (en contradiction avec la sensibilité de la dernière phrase d’Antigone) que signifie ainsi Sophocle.

Antigone : Ô ville de mes ancêtres, de la terre de Thèbes, et dieux anciens, on me conduit et je ne diffère plus. Regardez, fils des rois de Thèbes, la dernière fille restant des rois, ce qu’il m’arrive, et [à cause] de quels hommes, pour avoir témoigné de mon respect pour les dieux. » (937 > 943)

La dernière phrase est énigmatique puisque les fils des rois de Thèbes sont morts et qu’Antigone n’est pas la dernière étant donné qu’Ismène est vivante.

Je comprends qu’avec l’émotion, Sophocle envoie une nouvelle fois l’idée que « ça ne marche pas », que le système de références d’Antigone n’est plus compatible avec le réel, non plus, pour d’autres raisons, que celui de Créon (valeur dépréciative de « quels hommes », pluriel de même signification qu’un peu plus haut).

C’est en tout cas ce que va confirmer la fin de la pièce.

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