Antigone quitte définitivement la scène et Créon rentre dans le palais. Le Chœur va donc chanter et danser son commentaire.
Le commentaire du Chœur est un nouvel exemple de la manière dont Sophocle met en évidence des contradictions. Il lui fait prononcer le même discours problématique d’insensible « relativité » distanciée : ce que disent les corps par la danse et le chant est donc en décalage avec ce que dit le discours, en d’autres termes le spectateur est heurté par deux blocs émotifs immédiats de nature différente [ celui, dramatique, de la jeune fille qui va mourir, et celui, esthétique, du chœur évoluant] et confronté au problème que constitue la distorsion qu’il ne peut pas résoudre dans le temps du spectacle.
Le Chœur qui a expliqué dans une séquence précédente qu’Antigone devrait se réjouir de ne pas mourir de maladie ni d’un coup de glaive, récidive en expliquant cette fois qu’elle n’est pas la première à devoir mourir enfermée. Ainsi, il rappelle trois personnages mythologiques (la mythologie tenait une grande place dans l’enseignement et le public connaissait les trois récits) qui ont connu la même fin (Danaé – le fils de Dryas – les deux fils de Phinée) et, à propos de la mère des deux derniers « une enfant des dieux », il conclut : « Les Moires (= déesses qui filent et coupent le destin = les Parques latines) immortelles l’ont attaquée, elle aussi, ma fille ! *».
Cette interpellation d’Antigone, qui n’est plus là, cherche de toute évidence une approbation complice du public, sa connivence : vous êtes d’accord, hein ? elle n’est pas la seule à être morte enfermée, on ne va pas en faire une histoire !
Difficile de penser que Sophocle n’a pas imaginé ce discours pour susciter une réaction hostile. (cf. le problème que j’évoquais plus haut)
* « ô paï » (littéralement « ô enfant ») a la résonance du « ma fille ! » ironique. C’est ainsi que traduit, à juste titre, P. Mazon qui doit être gêné par le discours du Chœur. Dans sa note explicative sur les trois personnages mythologiques, il ne dit pas un mot de ce décalage émotionnel, mais il précise à propos de Danaé : « Acrisios, roi de Larissa, avait emprisonné sa fille Danaé dans un cachot fermé d’une porte de bronze (ou tapissé de plaques de bronze ?) (p. 108). Je trouve que ce genre de questionnement – sans le moindre intérêt – est significatif du syndrome de la » tête bien pleine » qui fuit les problématiques et se réfugie dans la « science sans conscience ».
Entre alors Tirésias – le devin aveugle – guidé par un enfant et Créon sort du palais.
Tirésias lui demande de lui témoigner la même confiance que celle qui lui a permis de bien gouverner jusqu’ici. Créon acquiesce et le devin [le devin grec ne prédit pas, mais décrypte le sens caché] précise :
« Mets-toi maintenant dans l’esprit que tu es sur le fil du rasoir. » (996)
Il raconte alors qu’il a constaté une réaction inconnue des oiseaux qu’il consulte habituellement – un écho aux oiseaux auxquels est livré le corps de Polynice ? – qu’ « Héphaistos [dieu de la forge] ne resplendit pas à partir des victimes sacrifiées [la flamme ne jaillit pas = mauvais augure »] (1007) et il explique : « Ces choses-là, je les ai apprises de cet enfant [qui lui sert de guide], à savoir des réponses d’oracles s’évanouissant [à partir de] de cérémonies confuses ; il est mon guide et moi je suis le guide pour d’autres. Et ce dont souffre la cité, c’est à cause de ce que tu as dans la tête. » (1012 >1015)
Il conclut en rappelant que le corps du fils d’Œdipe (Polynice) est livré aux oiseaux et aux chiens.