Nathalie Iannetta et la question du sport

Nathalie Iannetta, directrice du service des sports à Radio France, était invitée des Matins de France Culture, ce mercredi 15.12.2021, émission à laquelle participait aussi Carole Gomez, directrice de recherche en géopolitique du sport à l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques).

La 1ère partie de l’émission concernait la question des abus sexuels/viols dans le monde du sport de compétition – tennis, patinage, natation etc.

N. Iannetta – elle intervint le plus dans cette première partie –  propose une explication très claire des raisons pour lesquelles le monde du sport, « comme celui du cinéma », dit-elle, peut être un « monde malsain » en ce sens qu’il met les corps à nu dans des situations de contact étroit,  et dans le cadre d’une démarche de performances qui s’accompagne de souffrances et de violences : «  Comment je motive un enfant si je ne lui crie pas dessus ? ». Un enfant qui, précise-t-elle, a très bien intégré le paramètre de la souffrance dans le travail de préparation.

 Se pose donc la question de la frontière (et de sa solidité) entre cette violence, donc inhérente à la préparation,  et l’abus, dont le viol.

> Ce qui pose cette autre question :  qui décide du seuil de souffrance et de violence ? (voir plus loin).

Elle explique aussi très bien la part de responsabilité des parents (« complicité », dit-elle, même) qui veulent que leur enfant devienne un champion et qui le « laissent entre les mains de quelqu’un sont vous avez assez peu de garantie de moralité » et qui devraient donc « demander des gages ».

L’analyse rencontre ici sa limite, par des formules conclusives au contenu incertain : « Les valeurs du sport, performance et dépassement de soi,  peuvent se transformer et devenir des vecteurs de dérives et d’abus » et « C’est ce système qu’il faut remettre à plat, ce sera long et douloureux. »

Comment une valeur peut-elle se transformer en vecteur de dérive et sous l’effet de quoi exactement, et que signifie concrètement remettre à plat ?

Autrement dit, il manque à l’analyse descriptive du monde du sport de compétition, la problématique du rapport entre sport et compétition, l’un et l’autre étant implicitement confondus dans son discours et celui de C. Gomez (voir plus loin).

Elle aborde pourtant cette problématique en qualifiant le monde du sport de malsain  et elle indique un début de réponse avec cette comparaison: « Des mondes (sport et cinéma) qui cochent toutes les cases de risque pour ce genre de situation c’est-à-dire la domination : l’outil c’est votre corps donc un petit peu comme dans l’histoire de l’église catholique. »

Comparaison qui peut sembler surprenante et inadéquate à première vue, mais qui est pourtant pertinente, à condition de préciser que le rapport avec le corps, pour le sport et pour l’église, souffre de la même perversion systémique dans des dimensions transcendantes opposées : le sport de compétition porte aux nues une certaine idée du corps, comme la religion catholique le voue aux gémonies.

Quant à savoir si N. Iannetta veut explicitement dire cela… la nuance gênée « un petit peu comme » laisse planer un doute.

Même doute à propos de l’idée de C Gomez à propos des J.O. de Paris selon laquelle ils permettent « une vraie intellectualisation du sport dans la société ». Les J.O étant, essentiellement, une compétition qui associe exploit et nationalité, je ne sais si l’intellectualisation ne concerne pas plutôt la compétition que le sport.

La confusion (au sens de « fondre l’un en l’autre ») sport/compétition, ou la réduction de celui-là à celle-ci,  est en effet, ce qui constitue le dénominateur commun des deux discours.

Cette confusion conduit à esquiver certaines questions comme celle du seuil de la souffrance : dire, par exemple, comme on l’entend souvent, que le sport permet de « dépasser ses limites » qu’il est un « dépassement de soi » est en soi un non-sens qui risque de contribuer à nuancer ou à relativiser les abus et les viols.

En effet, lorsqu’on attribue à quelqu’un le droit de décider pour un autre où sont les limites de sa souffrance (cf. mais si tu peux !), on procède ainsi à un transfert de responsabilité qui ouvre le champ des abus en anesthésiant la possibilité pour l’apprenti de dire « non » à des violences inadéquates : si l’entraîneur est reconnu disposer des critères de seuil de ma souffrance, celle qu’il m’inflige n’est-elle pas « normale » malgré ce que je sens et ce que je pense ? C’est en cela qu’il y a, dans le rapport inversé que j’ai précisé, une comparaison pertinente entre l’entraîneur de compétition et le prêtre catholique.

Je rappellerai pour terminer la déclaration de N. Iannetta à propos de l’affaire Pierre Ménès (printemps 2021) déclenchée par un documentaire qui mettait en cause le comportement de ce journaliste de Canal+.

Une déclaration remarquable en ce sens qu’elle démolit l’argument de la relativité historique derrière laquelle se cachait celui qui était mis en cause : « Les hommes visés par ce documentaire […] ne sont nullement victimes d’une époque qui aurait changé. Ils sont au contraire coupables de vouloir coûte que coûte rester ce qu’ils sont, au nom d’un passé qu’ils invoquent pour se couvrir, mais qui en réalité, dysfonctionnait déjà. Est-ce plus clair ? On ne veut détruire personne. On veut juste déconstruire un système. »( Libération  – juillet 2021 – dans un article sur sa nomination à Radio France)

Il suffit, si j’ose dire, de commencer un travail qui permette de déconstruire le rapport entre compétition et sport.

L’Ardèche et la vaccination

A la Une du Monde – 13.12.2021 :

« La dynamique épidémique a repris plus tôt qu’ailleurs et la population est moins protégée », explique Thierry Devimeux, préfet de l’Ardèche. Selon lui, 35 000 Ardéchois, sur quelque 330 000 habitants, en dehors des enfants, n’ont pas encore entamé leur parcours vaccinal. « Il existe ici une tradition de contestation du pouvoir central, de défiance envers la règle », analyse-t-il. Pour la directrice départementale de l’agence régionale de santé (ARS) Emmanuelle Soriano, les taux d’incidence et de vaccination sont également liés : « Les deux tiers des hospitalisations sont en zone de moindre vaccination, et les deux tiers des hospitalisés étaient non vaccinés. »

Ma contribution :

Si la vaccination n’est pas obligatoire, cela n’implique-t-il pas que j’ai le droit de ne pas me faire vacciner ? Oui, mais sans vaccination, pas de passe sanitaire, donc restrictions sociales,  risque augmenté de formes graves et  de contamination des autres !… Dans ces conditions, pourquoi la vaccination n’est-elle pas obligatoire ?… Eh bien, parce que… Ah, oui ! Responsabiliser ! … Et en quoi est-ce différent pour les vaccins obligatoires pour les enfants ?… Ah… parce que… Ah oui ! Ce sont des vaccins traditionnels, alors que l’ARN messager est nouveau, lui !… Mais vous êtes sûr qu’il n’est pas dangereux ?…  Bien sûr ! … Vous avez sollicité des scientifiques, organisé une grande campagne d’information pour expliquer en quoi réside sa nouveauté et sa différence avec l’ADN ?… Eh bien, à vrai dire, non, parce que, voyez-vous, c’est compliqué,  et puis,  en politique,  donner les instruments du savoir ! … C’est bien vous qui parlez de responsabiliser ?

Deux réponses :

« A qui ferez-vous croire que c’est par manque d’information que certains sont antivax? L’information est partout et quotidienne depuis 1 an. On est là en réalité devant des individus et des groupes qui vivent constamment dans le déni, dans un repli sectaire, et un refus de toute approche rationnelle de la réalité. »

« Quand on le veut, on peut être parfaitement informé sur les vaccins (en particulier à ARN) sur les risques, sur les effets, sur la nécessité de la troisième dose). Il suffit de lire la presse, et de chercher un peu. Sauf bien sûr quand on ne croit que les complotistes et les trolls opposants au gouvernement, et en particulier à Macron. On n’ emmène pas boire un âne qui n’a pas soif. »

> aux deux : Je voulais attirer l’attention sur la distorsion entre l’importance accordée aux décisions politiques (les nombreuses déclarations solennelles, souvent dramatisées, d’E. Macron) et celle (non) accordée à l’information (je ne parle pas de la presse, mais d’une information scientifique apportée au même moment que les décisions politiques et dans le même cadre) susceptible de réduire les peurs. Vous assurez l’un et l’autre que quand on veut (s’informer) on peut. Je vous objecterai qu’on ne veut que ce qu’on peut, et que ce qu’on peut est, au moins, étroitement lié à l’acquisition d’un savoir, dans des conditions adéquates et pertinentes. Ce qui n’a pas été le cas pour la pandémie et qui ne l’est pas, de manière générale, pour la vie et la gouvernance politiques. Je parle ici de l’infantilisation. Hum… Pourquoi ne répondez-vous pas au paradoxe relatif à l’obligation vaccinale ?

Une troisième survenue plus tard :

« L’Arn messager est connu et utilisé depuis 60 ans. »

Ma réponse :

Vous êtes arrivée après ma réponse. Oui, bien sûr, mais qui en est vraiment informé et de manière précise ? Autrement dit, d’une manière générale, qu’en est-il de l’incitation à la culture de l’information, du savoir ?

E. Zemmour et une histoire de cochon

La Une du Monde (12.12.2021) publie une tribune de la romancière Nathalie Azoulai. Quelques extraits ;

« Le pire n’étant pas toujours sûr, j’invente peut-être la catastrophe, mais je suis écrivaine, j’ai le droit. Je bénéficie d’un coefficient d’imaginaire qui peut rendre mes conjectures certes fausses, mais pas pour autant dénuées de sens. Donc oui, Eric Zemmour endosse les habits de Jeanne d’Arc et veut sauver la France.Il fourbit sa croisade, appelle à combattre les ennemis jurés du pays, lance sa reconquête. (…) A moi comme à d’autres, on a pourtant toujours dit que, dans un pays, les juifs devaient se tenir à l’écart de toute agitation politique, se garder de vouloir mener quelque révolution que ce soit, qui plus est de vouloir sauver la nation en montant au plus haut sommet de l’Etat, sous peine de tragiquement chuter. (…)C’est une antienne connue qu’Eric Zemmour lui-même a dû entendre. Dans sa famille, avec ses amis, je suis même prête à parier que certains lui serinent des : « Eric, tu devrais arrêter », « Eric, tu vas trop loin », « Eric, tu te mets en danger », quand ce n’est pas : « Eric, tu nous mets en danger ». Qu’importe, Eric n’entend pas et considère que ce sont là des mises en garde de trouillards, rien que des couards qui n’ont pas conscience de sa mission. (…)Avec le Covid-19 et le vaccin, Zemmour devient le nouveau générateur de conflits pendant leurs repas de famille. (…)Eric Zemmour a grandi dans une famille juive. Il a appris l’hébreu, fréquenté longtemps une école juive et la synagogue. De ce fait, il a sans doute connu voire respecté quelques interdits alimentaires mais, en tant que candidat officiel, il devra se rendre au prochain Salon de l’agriculture(…)J’ai vu qu’au salon Made in France, qui, en véritable répétition générale, s’est aussi tenu porte de Versailles il y a quelques semaines, on lui avait justement préparé des rondelles de saucisson en forme de Z, sauf qu’in extremis la dame du stand a précisé que c’était du bœuf. Mais au Salon de l’agriculture, que nenni, ce sera du cochon, ce doit être du cochon, pour que la France éternelle ne devienne ni veggie, ni flexitarienne, ni halal, ni casher et qu’elle déclare que toutes ces castrations alimentaires n’auront jamais raison de sa bonne chère. Car tout est bon dans le cochon. (…) Il est contrarié, il n’en dort plus la nuit, pas de saucisson, pas de salon, il compte les cochons, pas de saucisson, pas de salon, finit par s’endormir… Dans ses bons rêves, la rondelle roule, coule comme l’eau de son baptême, devient le jeton de son courage et la monnaie de sa liberté, l’hostie de son identité, le fait plus français que les Français. Dans ses pires cauchemars, elle se coince dans le fond de la gorge, il s’étrangle, il suffoque et tombe raide mort au milieu des cochons. »

Ma contribution :

C’est un angle d’analyse intéressant. Il propose une lecture de l’individu Zemmour confronté, par le biais littéraire du discours de la communauté juive, à son rapport à la judéité. Comme une tentative de revendication, à la manière de la négritude de Senghor ou Césaire, avec la différence radicale que si la démarche des deux écrivains se voulait être un arrêt pour une identification assumée, celle du personnage est une fuite en avant mortifère. S’il meurt, ce n’est pas à cause du cochon, mais du mépris du cochon.

Cela dit, les problèmes personnels – perceptibles dans la démesure – de l’individu ne suffisent pas à expliquer le fait-Zemmour, ce que du reste ne prétend pas Nathalie Azoulai.

Si le bouc-émissaire historique endossant l’habit du chasseur-imprécateur est un paradoxe qui se retournera un jour contre lui, il est le signe d’un désarroi prêt à toutes les violences pour combler un vide qu’il a peur d’identifier.

Gustave Flaubert (1) 

Par où commencer ? Tout a (presque) été dit sur Madame Bovary, L’Education sentimentale (première et deuxième versions), Salammbô, Bouvard et Pécuchet… un peu moins sur La tentation de Saint-Antoine (première et deuxième versions), Trois contes… et encore moins sur les autres écrits, le théâtre, les carnets de voyages… et  la correspondance.

C’est par elle que je commencerai, sans savoir jusqu’où j’irai. Je l’ai découverte récemment – il y a quelques mois –  après avoir relu L’Education sentimentale un jour où, après des lectures contemporaines décevantes, j’avais besoin de solide. Plus récemment, Le Père Goriot, mais Balzac n’est pas Flaubert, et c’est donc une autre histoire.

J’ai découvert Flaubert, comme beaucoup de ceux qui le lisent, par Madame Bovary qui m’a profondément ennuyé. J’étais adolescent, je comprenais bien que cette dame s’ennuyait, mais il n’y avait aucune raison pour que le récit d’un ennui soit ennuyeux. C’est en tout cas ce que je me disais. S’il est vrai qu’ « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » (Rimbaud) on peut aussi être bête. Bref, on a l’intelligence qu’on peut à cet âge et dans une situation donnée.

Un peu plus tard, j’ai été sérieusement accroché par L’Education sentimentale dans une période où j’étais pourtant politiquement très loin de l’indifférence de Frédéric Moreau, le personnage principal. Il y avait dans ce roman quelque chose qui dépassait les contingences, qui touchait à un socle que je sentais inébranlable, en dépit de ce qui pouvait m’énerver dans le comportement de ce personnage. Je sentais que le quelque chose en question n’avait rien à voir avec la psychologie.  

Encore plus tard, je me suis confronté au problème théorique de l’art, de son rapport à l’engagement, ou, au contraire, de son non-rapport, autrement dit de la question de l’art pour l’art, via la poésie dite parnassienne (Leconte de Lisle, Théodore de Banville, José Maria de Hérédia, entre autres) et, surtout, pour franchir ledit Parnasse, Baudelaire.

Le roman refermé, j’ai glissé le volume entre les seize autres de l’édition complète (publiée par le Club de l’Honnête Homme – 1974) et mon regard est tombé sur le volume 12, le premier de la correspondance.

Je l’ai ouvert… et je ne l’ai plus lâché. J’en suis au deuxième.

Des centaines de lettres dont l’écriture s’échelonne entre 1930 (il a 9 ans) et l880, l’année de sa mort.

J’ai découvert un homme dont je connaissais la biographie dans ses grandes lignes, mais que je ne connaissais pas.

La lecture de sa correspondance permet de comprendre de manière pour ainsi dire physique ce que peut être la littérature.

Physique – il est connu que Flaubert gueulait littéralement ses phrases avant de les estimer achevées – dans le sens où sans elle – et avec le sens qu’il lui donne –  vivre ne lui était réellement pas possible.

C’est ce que je voudrais partager avec ceux que cela intéresse.

(à suivre)

La proposition négative d’Anne Hidalgo

Après avoir déclaré qu’elle était hostile à une primaire pour désigner un candidat commun de gauche, A. Hidalgo en propose une aujourd’hui. Le motif est évident : comme elle réalise qu’elle n’a aucune possibilité de participer au second tour, elle trouve cette porte de sortie, immédiatement refermée par ceux qu’elle invite à la franchir avec elle.

L’impasse où elle se trouve (et les autres candidats de gauche avec elle) ne s’explique pas par des problèmes de personnes, de stratégie ou de tactique, mais par l’obsolescence du discours fondé sur les critères qui ont défini l’existence de la gauche historique (cf. articles  des 13.07, 27.08 et15.10.2021).

Un signe de cette impasse vient d’en être fourni, bien malgré lui, par F. Hollande apparemment inconscient du malentendu de son élection par rejet du président sortant et par défaut de celui qui était annoncé comme grand favori : pour qu’il y ait un candidat commun de la gauche, explique-t-il, il faut un programme commun.  

Outre le fait que lui a été élu sans programme commun, il ne lui vient pas à l’idée de poser la question de ce qui permet ou ne permet pas l’élaboration d’un tel programme. Ce n’est pas une surprise : les cinq années de son mandat ont été l’expression remarquable du vide de la pensée politique d’une gauche sclérosée.

A la Une du Monde daté du 9 décembre et sur toute la largeur, ce titre  « Comment les inégalités rongent la planète ». Les chiffres, juste en dessous, sont très parlants : 10% des plus riches perçoivent 52% des revenus, détiennent 76% des richesses, émettent 48% du CO2 mondial etc.

Or, ce tableau, qui n’est pas nouveau dans ce qu’il révèle, ne suscite, à gauche, aucun discours nouveau qui permette de comprendre « comment et pourquoi ça marche comme ça ».

L’indignation ne fonctionne plus comme, en 2010, le « Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel contre les inégalités, traduit en 34 langues et vendu à 4 millions d’exemplaires.

Elle est un des manteaux dont le capitalisme se protège par gros temps, à l’insu, sans doute, des bonnes intentions de ceux qui la brandissent comme un ersatz de révolte.

« Comment et pourquoi ça marche comme ça ? » – après toutes les explications plus ou moins anciennes, qui n’ont porté que sur les formes d’expression modernes du capitalisme et  non sur sa cause – tel est l’enjeu du nouveau discours de gauche qui n’émerge pas encore.

D’où, pour l’essentiel, le repli et la fuite en avant identitaires qui jouent le rôle d’exutoire du vide de la pensée en temps de crises. Ceux qui disent que Christine Taubira pourrait être le salut de la gauche en tant que figure antithétique de l’exclusion font l’erreur de croire qu’on peut faire reculer l’extrême-droite en se battant sur son terrain.

Le discours de gauche, aujourd’hui, ne peut plus viser que l’absence plus ou moins confusément perçue d’alternative au système capitaliste et l’équation qui le fonde.

Bilan sans concession de deux années de blog 

Pour commencer, quelques données brutes, épaisses, à la date du 5 décembre 2021, fournies par WordPress, le site hébergeur du blog :

– 443 articles

– 146 commentaires

– 7434 vues

– 24 abonnés

– 3560 visiteurs plus ou moins réguliers (non dans le sens de « non séculiers » mais de constants, là, c’est moi qui précise) et  demeurant en : France (hexagone, Guyane française, Martinique, Guadeloupe, La Réunion,), Afrique du Sud, Algérie, Allemagne, Belgique, Bénin, Canada, Chine, Congo Kinshasa, Corée du Sud, Côte d’Ivoire, Egypte, Espagne, Etats-Unis, Finlande, Grande-Bretagne, Grèce, Hongrie, Inde, Indonésie, Irlande, Italie, Japon, Kenya, Liban, Lituanie, Madagascar, Malaisie, Maroc, Moldavie, Monaco, Pays-Bas, Porto-Rico, République Tchèque, Russie, Serbie, Suisse, Tunisie.

Commentaire en quatre temps :

1° réaction épidermique et à fleur de peau :

Comme je n’avais communiqué l’adresse du blog qu’à mes connaissances proches, la découverte progressive que mes articles étaient lus dans tous ces pays m’a beaucoup surpris puisque je n’y connais personne, à une ou deux exceptions près. Bref, le concept « moteur de recherche » a pris soudain une autre dimension. Si j’ose une comparaison cavalière pour bien faire comprendre ce qu’apporte l’expérimentation,  mon regard sur les chevauchées des cow-boys de westerns n’est plus de tout le même depuis ma première expérience, à la fois récente (dans le temps) et tardive (relativement à mon âge) sur le dos d’un cheval. Un problème fondamental. J’ai donc fait comme si je ne me connaissais pas (se connait-on jamais, hum ?), tenté le coup à partir d’un ou deux thèmes de mes articles et constaté qu’il faut faire défiler les pages pour trouver, perdue au milieu de la multitude, la référence du blog… Mais, surtout, comment et pourquoi quelqu’un qui ne me/le connaît pas se risque à cliquer sur la référence pour l’ouvrir ? Une dizaine, je veux bien, mais plus de 3000… ?

2° analyse fine :

L’effet produit par ce genre de situation particulière est déstabilisant parce que, là, sur le coup, un esprit simple qui a conservé tout ou partie de son âme d’enfant pourrait s’imaginer que c’est le pays tout entier qui lit l’article.  D’autant plus que le drapeau national figure à côté du nom du pays qui est lui-même coloré en rouge sur la mappemonde. On a beau dire, le drapeau… Par exemple, l’idée que Monaco où je ne connais personne, pas même le prince, lit mon blog… Et la Russie ! Sans parler de la Moldavie (non Tintin, c’est la Syldavie) !

Vous comprendrez que c’est donc à la fois très impressionnant et très troublant. Donc. Sous le coup de l’émotion créée par cette impression et ce trouble, et sans prendre le temps de procéder à une introspection quant à la simplicité de mon esprit et à la survivance, tout ou partie, de mon âme d’enfant, je suis allé voir sur Internet si des bouleversements sensibles se produisaient dans ces pays, si des manifestations étaient organisées avec des brandissements de banderoles portant le nom et l’adresse du blog, peut-être même des révolutions… Mais non, rien. La vie globale de ces pays continuait comme avant le blog, bref, comme s’il n’existait pas. Je m’apprêtais à me désespérer profondément du très peu d’influence de mes écrits sur le sens et le déroulement de l’Histoire, quand j’ai brusquement réalisé que j’écrivais en français, donc que les seuls lecteurs possibles de ces pays étrangers ne pouvaient être que des Français émigrés ou des autochtones francophones ! Oui… Mais ce qui aurait dû me consoler d’une petitesse relative m’a plongé dans une petitesse plus grande, si j’ose dire, et le champ de l’importance de mes articles s’est alors réduit, si j’ose encore une comparaison cette fois de lotissement, à la dimension des quelques mètres carrés d’une pelouse de pavillon de banlieue. Non seulement ce n’était pas le pays qui lisait, mais seulement quelques individus parlant français, peut-être même un seul !

3° le « j’aime » et le « cool » :

Et là, secoué par l’amère pensée que génère la lumière crue du regard lucide porté sur la relativité de l’importance individuelle, surtout quand il s’agit de la sienne, j’eus conscience d’entrer dans le dur du problème, comme on dit pour signifier qu’on était jusque-là dans le mou, d’autant que (notez que la locution conjonctive indique ici le passage du mou au dur) la quasi-totalité des lecteurs se cachaient (je mets au pluriel parce qu’une quasi-totalité qui se cache, hum…) derrière un pseudo et qu’ils ne réagissaient, lorsqu’ils réagissaient, et sauf quelques exceptions qui commentaient, que par la mention « j’aime »* proposée par le site hébergeur, d’autant que (là, on entre dans de l’encore plus dur) ledit pseudo était indiqué avoir trouvé l’article « cool »**. Quand on sait que cool signifie frais, paisible, tranquillisant, et que mes articles n’ont pas du tout pour objet le cool, mais non mais non, avouez qu’il y a de quoi perturber un ego (= moi, en latin) en général, et le mien en particulier.

* Pourquoi la mention « je déteste » n’est-elle pas proposée au lecteur ** non plus que l’onglet « stressant » ?

4° conclusion définitive :

Il me fallait prendre une décision.

J’avais le choix entre la protestation auprès des ambassades et la rédaction sur un clavier acerbe et vindicatif  d’un article salé, poivré, en un mot épicé, qui poserait la question agressive et provocante «  Non, mais, à quoi ça sert que je me décarcasse ? ».

Mais voilà : d’une part, je n’avais aucune certitude que ma protestation internationale fût audible, d’autre part, je découvris que la formule du décarcassement (le mot n’existe pas mais il sonne bien)  avait déjà été utilisée par une entreprise spécialisée précisément dans le commerce des épices.

Je devais trouver autre chose.

Je décidai alors de supprimer la lettre « e » dns ms articls – un sort d roman n lipogramm, comm l’a fait Gorg Prc), d manir a droutr ls lcturs francophons et à ls prsntr comm ds nigms aux autrs. C srait un xprinc intrssant qui suscitrait ds ractions forts pt-tr mm ds protstations vhmnts auprs du sit hbrgur. J pourrais mm n fair un ju : l prmir ou la prmir qui rtblirait l txt dans son intgralit rcvrait gratuitmnt la totalit ds articls n polic Comic sans ms (j n sais pas c qu ça vut dir t j n vois pas n quoi ctt polic srat drôl – vous voyz vous ?).

Et si supprimer le « e » ne suffisait pas ej siarruop issua sel erircé à srevne’l ceva noitcidretni resilitu’d nu roirim .

Te poh !

L’« étrange bienveillance » pour E. Zemmour

« Entre Eric Zemmour et une partie de l’élite économique et intellectuelle, une étrange bienveillance. Ménagé par la droite et des figures venues de la gauche intellectuelle, convié par certains cercles économiques, le polémiste d’extrême droite a pu mesurer l’indulgence d’une partie de l’establishment. » (A la Une du Monde)

Extraits :

« Il y a quelques jours encore, jeudi 18 novembre, alors que les Britanniques de la Royal Institution of Great Britain à Londres annulaient sa venue, Eric Zemmour déjeune devant 240 chefs d’entreprise, à deux jets de pierre de l’Elysée. Souvent présenté comme un « historien », un « intellectuel », il est reçu dans le saint des saints de l’establishment français, le Cercle de l’Union interalliée, ce club parisien qui, il y a deux ans, lui avait justement refusé son intronisation. (…) Le polémiste aligne aujourd’hui ses longueurs au Molitor, fréquente la piscine du Crillon et celle du Ritz, place Vendôme. Et noue, en invité, sa cravate sur le seuil du Jockey Club ou du Travellers pour rencontrer businessmen et banquiers d’affaires. »

La suite de l’article énumère les « raisons » affichées par certaines personnalités qualifiées d’ « intellectuels » moins pour approuver explicitement le discours du polémiste, que pour lui donner une justification au prétexte qu’il est un symptôme. Bref,  il dirait tout haut ce que beaucoup de gens pensent tout bas et il « mettrait le doigt là où ça fait mal ». Cette « explication » est donnée avec la jouissance que crée la proximité d’un interdit auquel on ne touche pas, ou alors délicatement du bout d’un doigt ganté.

C’est la même explication qui en son temps a accompagné l’émergence du Front National.

C’est là que ce situe le point de la dérive complaisante, ou, pour reprendre les termes de la journaliste de l’ « étrange bienveillance » qui est tout sauf étrange.

E. Zemmour ne propose pas une pensée : il ne « pense » pas le problème des mouvements des populations et de l’islamisme, mais il les présente à grand renfort de rhétorique comme des agents avérés destructeurs de la civilisation occidentale.

Ce dont il est le symptôme n’est pas une pensée qui serait refoulée à cause d’interdits moraux ou du « politiquement correct », mais l’expression hystérisée du rejet de la pensée.

Les problèmes posés par ce qu’on appelle le terrorisme, par la migration, touchent à la question des responsabilités (= apporter une réponse adéquate) nationales et internationale. Question régulièrement dénaturée et pervertie par les accusations de repentance, de faute etc. qui ont pour but de l’évacuer, autrement dit de faire comme si les effets que sont ces problèmes étaient des causes, comme s’ils étaient inhérents à une religion ou à une civilisation ou à une origine ethnique.

Il est très tentant de lâcher la pensée parce qu’elle renvoie toujours au complexe (=entrelacement) des situations et à l’interaction.

Parmi les exemples les plus connus de ce rejet, la formule de Michel Rocard « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » (1989) : en disant explicitement que la réponse est un inacceptable, elle dit implicitement que la question l’est aussi. Le concept « misère du monde » nous met à part comme si nous n’étions pas dans le monde, comme si notre histoire particulière n’avait pas de lien avec l’histoire mondiale, à l’exception notable des représentants des Lumières idéalisés et présentés comme un bloc homogène de pur altruisme.

Ceux qui applaudissent publiquement ou en coulisse E. Zemmour sont des expressions du soulagement, éprouvé quand on se débarrasse d’un poids, ou d’autre chose.

Le corollaire en est le prix à payer.

La maire de Genève et E. Zemmour – dialogue

« Frédérique Perler, qui occupe pour un an la tête de l’exécutif local, s’est opposée à la venue du polémiste d’extrême droite dans une salle municipale, au nom des valeurs humanistes de la ville. » (A la Une du Monde – 26.11.2021)

Contribution de A – Magnifique illustration du rôle d’opérette que joue l' »antifascisme ». Genève tout comme Londres d’ailleurs concentre le pire la finance véreuse, corrompue, impérialiste, prédatrice. Voilà deux villes qui ne demandent qu’à fermer les yeux sur vos richesses. La fortune des grandes familles locales est basée sur cet aveuglement volontaire.  C’est un secret de polichinelle et d’ailleurs LM vient de publier un article sur la question. Si donc Madame la maire veut faire œuvre utile, outre refuser bruyamment une salle à Z elle pourrait peut-être faire le ménage dans les affaires louches qui se trament dans les palaces de sa ville ?

Réponse de B à A – « Et si on parlait de Bolloré ? Celui qui instrumentalise Zemmour. Sa famille vaut- elle beaucoup mieux ? »

Réponse de C à A « Magnifique illustration des amalgames douteux et surtout foireux de l’extrême gauche, qui mélange allègrement, souvent plus par pure idéologie et volonté de manipulation que par ignorance (quoique), les faits et les réalités pour servir sa vertueuse soupe pseudo-révolutionnaire. Renseignez-vous d’abord un peu sur l’organisation administrative et politique de l’Etat fédéral de Suisse, et vous découvrirez bien vite qu’un maire a bien peu de pouvoir sur les transactions financières internationales transitant par les institutions financières du pays. »

Réponses de A

à B : « Non, Bolloré ne vaut pas mieux. Le rapport avec l' »antifascisme d’opérette » ? »

à  C : « Votre formalisme me fait rire. Le sens de mon message n’est pas de dire que la maire de Genève pourrait terrasser le dragon capitaliste. Je dis que cet étalage de vertus « antifascistes » est la feuille de vigne qui ne saurait cacher le vrai problème – lequel est d’ailleurs à la racine de la popularité d’un Z. »

Ma réponse à A :

L’antifascisme (si c’est bien de cela qu’il s’agit) exprimé par une élue de Genève/capitaliste serait donc une hypocrisie dans le sens où le fascisme est le produit du capitalisme. Mais le capitalisme est-il réductible aux formes industrielles/bancaires qu’il a prises à partir du 18ème siècle ? Et ce que « dit » le fascisme n’existe-t-il pas avant le 20ème ? En d’autres termes, n’y-a-t-il pas un « discours capitaliste » qui s’exprime en permanence dans l’histoire humaine, sous des formes différentes selon les époques et qui suscite des discours antagonistes (La République de Platon, les réformes agraires des Gracques, entre autres) ? Toutes choses égales, s’agissant des rapports humains vus sous l’angle des rapports de production, quelles différences essentielles entre, par exemple, les sociétés grecque et romaine antiques et la nôtre ?

La réponse de A

« Non. Pour que les mots gardent un sens et qu’on puisse dialoguer, on ne peut pas étendre à l’infini le fascisme le capitalisme et tout ce que vous voudrez. Le fascisme a à voir avec l’Etat moderne, lui-même consubstantiel au capitalisme apparu au XVII en GB et plus tard sur le continent. Il ne sert à rien de manifester contre Z si les causes de sa popularité sont cela même que l’on défend. »

Ma seconde réponse à A :

Il ne s’agit pas d’« étendre » mais de ne pas s’en tenir aux formes d’expression et de chercher les causes du capitalisme et du fascisme. Si on les limite dans le champ du début de l’ère moderne comment en expliquer les formes antérieures ? L’exploitation de l’homme par l’homme est une constante, de même que la peur de l’ « autre », celui qui n’est pas soi, que l’on charge de tous les maux et qu’on veut éliminer. Les exemples historiques sont légions. Combattre le discours d’E. Zemmour (il n’a rien de nouveau dans le fond) ne peut être efficace que si l’on cherche à comprendre non seulement ce qui aujourd’hui lui permet d’exister (id. pour le FN/RN et consorts) mais la matrice qui le produit. Retournez-vous et regardez quel a été le résultat de la lutte première contre le fascisme/nazisme avec les armes des schémas établis sur des critères de contingence.

Les morts de Calais

Qu’y-a-t-il, en amont, qui permette de comprendre que des hommes et des femmes montent, avec des enfants, dans des embarcations inadaptées pour tenter de traverser la mer avec la forte probabilité de se noyer ? Ce type de questionnement et de problématique (la recherche des causes et la sauvegarde des personnes) est celui qu’on trouve dans les livres étudiés à l’école et dont il est dit qu’ils constituent notre culture. Les ONG humanitaires et les passeurs, sont, pour des objectifs opposés, les produits de la carence des politiques nationales et internationales dont nous élisons les responsables. Focaliser la critique sur ceux qui aident les migrants ou exploitent leur misère revient à les présenter comme des causes et à justifier ces carences politiques.

La vague et le virus, la crise en Guadeloupe et le ministre

Comme sujet de réflexion concernant ces deux titres à la Une du Monde (25.11.2021) :

1° «  La cinquième vague de l’épidémie de Covid-19 en France oblige le gouvernement à agir »

2° « Pourquoi la crise sociale en Guadeloupe fragilise le ministre des outre-mer, Sébastien Lecornu ? »

Je suggère ces deux questions :

1° Est-ce que vague ne contient pas l’idée d’infini ? Compter les vagues du virus revient à dire qu’elles sont innombrables et qu’elles ne le sont pas. Peut-être serait-il plus judicieux de parler de « nouvelle vague », ce qui éviterait d’en faire tout un cinéma.

2° Ne conviendrait-il pas de dire plutôt que la crise révèle la fragilité de la politique de l’Outre-Mer ?