« Culture de l’annulation » ou « culture de la protestation » ? + dialogue

« Laure Murat, historienne : « L’expression “cancel culture” est une étiquette fourre-tout ». Dans son dernier livre « Qui annule quoi ? », elle  renverse les accusations habituelles émises à l’encontre des représentants d’une prétendue « culture de l’annulation ». Elle lui préfère les termes de « culture de la protestation ». (A la Une du Monde – 31.01.2022)

Extrait : « S’il faut absolument trouver un terme, appelons-la « culture de la protestation », plutôt que d’avaliser cette « culture de l’annulation », expression inventée par la droite américaine pour discréditer les revendications progressistes et les appels à la responsabilisation publique. C’est une étiquette fourre-tout, sous laquelle on trouve le boycott, le déboulonnage de statues, l’activisme écologiste, l’antiracisme, les appels à lutter contre la misogynie et le sexisme, le whistle-blowing [la dénonciation], auxquels sont assimilés le lynchage médiatique et les escalades délirantes des réseaux sociaux. Bref, un mot écran qui recouvre des pratiques très hétérogènes.

Ma contribution :

En réponse à quelques critiques : on ne peut pas juger d’un mouvement à partir de ses démesures qui ne sont que les réponses à des démesures très anciennes du même ordre. Ce que propose Laure Murat est l’analyse d’un fait/événement que ses adversaires ont baptisé, non innocemment, on s’en doute, « cancel culture ». Rappeler qu’une statue est un message dont le contenu est dicté par un parti pris, conduit à une réflexion salutaire sur l’histoire et la manière dont elle peut être construite. Le geste passionnel de son renversement est à comprendre (ce qui ne veut pas dire approuver) de ce point de vue. Dire qu’il s’agit de cancel culture revient à dire que le message de la statue n’est pas de parti pris, donc qu’il est celui d’une culture objective, bref de LA culture. Ce qui importe, c’est de comprendre ce qui conduit à ce geste ultime de renversement qui n’arrive pas par hasard ou à cause d’une simple décision individuelle.

Exemple d’une critique :

« Interview qui mériterait d’être annulée. Non madame, la « cancel culture » ne se limite pas à débattre de l’histoire autour du déboulonnage de la statue du général Lee. Car, pour en rester au stade de la statue, que dites-vous à celui qui a voulu déboulonner celle de Victor Schœlcher aux Antilles ou celle de de Gaulle ?! Et comment qualifiez-vous les comportements à l’égard de personnes comme JK Rowling parce qu’elle appelle « femme » ce que vos amis nomment « personne avec un utérus » ?Les délires des racialistes – que vous nommez anti-racistes – des SJW et autres petits nervis qui veulent éradiquer ce qui leur déplait, sont les nouveaux bigots racistes et il faut les combattre. »

Ma réponse :

Mais pourquoi n’ajoutez-vous pas que le mouvement ne peut se réduire à ces démesures que vous citez ? Votre propos revient à dire qu’un fait/événement se comprend par tel ou tel aspect dont le choix n’est évidemment pas neutre. Il convient au contraire d’en considérer l’ensemble des expressions pour tenter de comprendre ce qu’il signifie – indépendamment même des intentions affichées ou non de ses participants. Ce n’est pas propre aux comportements collectifs : êtes-vous toujours parfaitement maître de vos paroles et de vos actes ? Ne vous arrive-t-il jamais de vous demander pourquoi vous avez dit ou fait telle ou telle chose ? Prenez n’importe quel fait/événement historique important et dites-moi lequel n’a pas été marqué de démesures.

Sa réponse :

«  Parce que les 500 signes ne suffiraient pas à égrener tous les « faits isolés » comme vous dites qui démontrent qu’un nouveau McCarthysme est à l’oeuvre. Et qu’il est aussi redoutable et drapé de bonne conscience que son lointain prédécesseur des années 50. Taper « Dave Chappelle » (humoriste afro-américain) sur google et vous aurez un aperçu de ce que « annuler » veut dire. »

La mienne :

Vous ne répondez pas vraiment sur le fond : si vous préférez, est-ce que la liste, et quelle liste ! des « faits isolés » de la Révolution suffit à la juger pour la rejeter ? Ce que j’essaie de dire, c’est qu’un fait/événement historique s’explique par autre chose que ses seuls symptômes dont le choix et la lecture sont pour une part subjective : ainsi la comparaison avec le Maccarthysme est-elle très discutable dans le sens où il fut une institution gouvernementale. Ce dont nous parlons est un mouvement dont les excès et les absurdités sont des réponses à des dénis tout aussi excessifs et absurdes. Etes-vous d’accord pour dire que la statue, en tant que telle, est un problème ? Pourquoi avons-nous besoin de statues ? Et lesquelles ?  Est-ce que Colbert était seulement le « grand commis de l’état » que « signifie » sa statue ?  On peut multiplier les exemples. Les signes indiquent toujours des problématiques qui peuvent être dérangeantes quand elles viennent perturber ce qui allait de soi.

La sienne :

« Je serais d’accord avec vous sur le parallèle avec maccarthysme s’il l’on n’avait pas le sentiment que ce courant – déjà aux US – est porté par une partie non négligeable des milieux intellectuels dit « progressistes ». Ensuite, comme d’autres commentateurs l’on très bien démontré, il ne s’agit pas que de quelques statues (mais on va y revenir). On « annule » des spectacles comme « Les Suppliantes » d’Eschyle, on interdit des conférences de E. Badinter ou S. Agasinski et même de F. Hollande venu présenter son livre, on dénonce des profs prétendus « racistes » à Grenoble, on harcèle JK Rowlings et Netflix oblige un humoriste afro-américain, Dave Chappelle, à s’excuser puis lui retire son financement, au Canada on brûle des livres d’auteurs blancs. Etc. Etc. Etc. Bref, à partir de combien d’exceptions cela devient-il la règle selon vous ? Quant aux statues, comment justifiez-vous les attaques sur celle de Schoelcher ? Quand un mouvement est totalitaire, il faut le dire. »

Et ma dernière réponse (trois seulement sont autorisées)

Je n’approuve évidemment pas ces actes de censure qui sont inacceptables. J’aimerais seulement que vos Etc. Etc. ne soient pas l’énumération que d’une seule liste mais qu’ils soient placés en regard de ceux de la liste  opposée. La contestation de la statue de Schoelcher a été « justifiée » par le fait que le signe visible de la lutte contre l’esclavage était réduit à sa personne. Je ne suis  pas d’accord avec cet acte, mais, pour autant,  ne faut-il  pas comprendre et expliquer comment une accumulation historique de dénis ou de non-dits peut conduire à de tels gestes ?  J’ai personnellement rencontré et connu un peintre/professeur martiniquais dont un aïeul avait été esclave, et qui n’était pas en paix avec cela… Est-ce que le fait de l’esclavage en tant que tel  a jamais été l’objet d’un débat ?  Bref, dire son désaccord n’empêche pas de comprendre et coller l’étiquette « totalitaire » sur un mouvement dont le discours n’est pas réductible à ces excès ne contribue pas à apaiser.

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