Gustave Flaubert (7)

Bête…

« Chaque jour tu m’étonnes, et je finis par croire que je suis bête, car j’éprouve des ébahissements singuliers à voir ces trésors de passion, mine d’or que tu m’ouvres pour ma contemplation solitaire. Et moi aussi je t’aime. Lis-le donc, ce mot dont tu es avide et que je répète pourtant à chaque ligne. Mais chacun, tu sais, pense, jouit, aime, vit enfin selon sa nature. Nous n’avons tous qu’une cage plus ou moins grande, où toute notre âme se meut et se tourne ; tout cela est une affaire de proportion. » (à Louise Colet, à une date non précisée de 1847).

La métaphore de la cage vient souligner la dimension animale, irréductible même  (ou surtout ?) dans la relation amoureuse.

Pendant son voyage de 18 mois, les destinataires principaux de sa correspondance sont sa mère qu’il l’appelle le plus souvent « pauvre vieille » « pauvre vieille adorée » « pauvre chérie »  (il expliquera à Louise Colet, elle aussi « pauvre », que l’adjectif n’est pas à prendre dans un sens dépréciatif) et à qui il raconte le « convenable » – et son ami Louis Bouilhet à qui il confie tout le reste, notamment ce qui est de l’ordre de la bête.

En voici quelques exemples :

« Avant-hier nous fûmes chez une femme qui nous en fit baiser deux autres. L’appartement délabré et percé à tous les vents était éclairé par une veilleuse, on voyait un palmier par la fenêtre sans carreaux et les deux femmes turques avaient des vêtements de soie brochés d’or. C’est ici qu’on s’entend en contrastes, des choses splendides reluisent dans la poussière. J’ai baisé sur une natte où l’on se regarde sans pouvoir parler. Le regard est doublé par la curiosité et l’ébahissement. J’ai peu joui du reste, ayant la tête par trop excitée. Ces cons rasés font un drôle d’effet. Elles avaient du reste des chairs dures comme du bronze et la mienne possédait un admirable fessier. » (Le Caire – 1.12.1849)

J’ai baisé des filles de Nubie qui avaient des colliers de piastres d’or leur descendant jusque sur les cuisses, et qui portaient sur leur ventre noir des ceintures de perles de couleur. En se frottant contre elles, ça vous fait froid au ventre. Et leur danse, sacré nom de Dieu !!! » (au même – 03.1850)

«  De retour à Bénisouëf, nous avons tiré un coup (ainsi qu’à Siout) dans une hutte si basse qu’il fallait ramper pour y entrer. On ne pouvait s’y tenir que courbé ou à genoux. On baisait sur une natte de paille, entre quatre murs de limon du Nil sous un toit de bottes de roseaux, à la lumière d’une lampe posée dans l’épaisseur de la muraille. »  (id.)

«  Dans ce même quartier de Galata [Athènes], nous avons été* un jour dans un sale broc pour baiser des négresses. Elles étaient si ignobles que le cœur m’en a failli. J’allais m’en aller quand la maîtresse du lieu a fait signe  à mon drogman [guide] et l’on m’a conduit dans une chambre  à part, très propre. Il y avait là, cachée derrière les rideaux et au lit, une toute jeune fille de seize à dix-sept ans, blanche, brune, corsage de soie serré aux hanches, extrémités fines, figure douce et boudeuse. C’était la fille même de Madame, réservée exprès pour les grandes circonstances. Elle faisait des façons, on l’a forcée de rester avec moi. Mais quand nous avons été couchés ensemble et que mon index était déjà dans son vagin (…) je l’entends qui me demande en italien à examiner mon outil pour voir si je ne suis pas malade. Or, comme je possède encore à la base du gland une induration  [en novembre 1850, il avait «  gobé à Beyrouth sept chancres [ulcères], lesquels ont fini par se réunir en deux puis en un. (…) Chaque soir et matin je pansais mon malheureux vit.  Enfin cela s’est guerry. Dans deux ou trois jours la cicatrice sera fermée ] et que j’avais peur qu’elle ne s’en aperçût, j’ai fait le monsieur et j’ai sauté à bas du lit en m’écriant qu’elle me faisait injure, que c’était des procédés à révolter un galant homme, et je me suis en allé, au fond très embêté de n’avoir pas tiré un si joli coup, et très humilié de me sentir avec un vit in-présentable. » (Athènes 12.1850)

Après son retour, il rassurera Louise Colet à qui il avait raconté la relation un peu moins bestiale avec la  courtisane Ruchuck-Hânem et  qui devait quand même se poser quelques questions avec cette « explication » (mars 1853) : « Pour Ruchuck-Hânem, ah ! rassure-toi et rectifie en même temps tes idées orientales. Sois convaincue qu’elle n’a rien éprouvé du tout ; au moral, j’en réponds, et au physique même, j’en doute fort. (…) La femme orientale est une machine, et rien de plus ; elle ne fait aucune différence entre un homme et un autre homme. Fumer, aller au bain, se peindre les paupières et boire du café, tel est le cercle d’occupations où tourne son existence. Quant à la jouissance physique, elle-même doit être fort légère puisqu’on leur coupe de bonne heure ce fameux bouton, siège d’icelle,. Et c’est là ce qui la rend, cette femme, si poétique à un certain point de vue, c’est qu’elle rentre absolument dans la nature. »

Il a décrit cette relation à Louis Bouilhet  (mars 1850) en ces termes :

«  C’est une impériale bougresse, tétonneuse, viandée, avec des narines fendues, des yeux démesurés, des genoux magnifiques, et qui avait de crânes plis de chair sur son ventre. (…) Je l’ai sucée avec rage ; son corps était en sueur, elle était fatiguée d’avoir dansé, elle avait froid Je l’ai couverte de ma pelisse de fourrure, et elle s’est endormie, les doigts passés dans les miens. (…) En contemplant dormir cette belle créature qui ronflait la tête appuyée sur mon bras, je pensais à mes nuits de bordel à Paris, un tas de vieux souvenirs…(…) Quant aux coups, ils ont été très bons. Le troisième surtout a été féroce, et le dernier sentimental.  Nous nous sommes dit là beaucoup de choses tendres, nous nous serrâmes vers la fin d’une façon triste et amoureuse. »

Il la reverra en juin :   « A Enèh, j’ai revu Ruchuk-Hânem. Ç’a été triste. Je l’ai trouvée changée. Elle avait été malade. J’ai tiré un coup seulement. (…) Je l’ai regardé longtemps, afin de bien garder son image dans ma tête. Quand je suis parti, nous lui avons dit que nous reviendrions le lendemain et nous ne sommes pas revenus. Du reste, j’ai bien savouré l’amertume de tout cela ; c’est le principal ; ça m’a été  aux entrailles. A Kénè, j’ai baisé une belle bougresse qui m’aimait beaucoup et me faisait signe que j’avais de beaux yeux.(…) Et une autre grosse cochonne sur laquelle j’ai beaucoup joui et qui empoisonnait le beurre. »

Voilà pour la bête.

(à suivre)

  • Flaubert n’écrit jamais « je suis allé » mais « j’ai été…  » à Trouville, par exemple.

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