Gustave Flaubert (9)

Rappel : j’indiquais dans l’article Flaubert 4 du 6 janvier 2022 que je fixais la fin de la première partie de la lecture de la correspondance au moment de la rupture, en 1855, de sa relation avec Louise Colet qu’il appelait Muse.

Voici sa lettre de rupture datée du 06.03.1855 : « Madame, J’ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir, hier,, dans la soirée, trois fois chez moi [ un appartement qu’il louait à Paris]. Je n’y étais pas. Et, dans la crainte des avanies qu’une telle persistance de votre part pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m’engage à vous prévenir que je n’y serai jamais. J’ai l’honneur de vous saluer. »

Louise Colet notera en marge : « Lâche, couard et canaille ».

2° La deuxième partie concerne les vingt-et-une années suivantes : de cette rupture à la mort de George Sand (le 8 juin 1876)… trois mois après celle de Louise Colet (8 mars 1876) dont il confie à son amie Mme Roger des Genettes : «  Vous avez très bien deviné  l’effet complexe que m’a produit la mort de ma pauvre Muse. Son souvenir ainsi ravivé m’a fait remonter le cours de sa vie. Mais votre ami est devenu plus stoïque depuis un an. J’ai piétiné sur tant de choses, afin de pouvoir vivre ! Bref, après tout un après-midi passé dans les jours disparus, j’ai voulu n’y plus songer et je me suis remis à la besogne. Encore une fin ! »

George Sand, rencontrée en 1857, après la publication de Madame Bovary,  – la « dame de Nohant » jouit d’une grande notoriété – n’est pas une « muse » (littéraire) pour Flaubert mais (un peu comme Victor Hugo (voir plus loin) une sorte de « contre modèle » ambivalent –  ce qu’il est sans doute aussi pour elle. Elle représente, par ses écrits et ses idées, tout ce qui l’insupporte (l’expression des sentiments, l’humanisme social) mais elle l’attire par ses choix de vie  (elle est pour lui un « troisième sexe »), en particulier son statut de mère et grand-mère. Il ira la voir à Nohant, elle viendra à Croisset (la mère de Flaubert l’aimait beaucoup), et ils se rencontreront plusieurs fois à Paris.  Il la vouvoie et l’appelle « maître » alors qu’elle le tutoie.

Les lettres qu’il lui écrit ont une importance  – affective, littéraire, philosophique, politique – analogue à celles qu’il envoya à Louise Colet, la sexualité en moins. Elles permettent d’approcher, dans la « problématique Flaubert », ce « rien » qui constitue pour lui l’objet idéal de l’écriture, avec, comme moyen d’y parvenir, l’impersonnalité :

 « J’éprouve une répulsion invincible à mettre sur le papier quelque chose de mon cœur. Je trouve même qu’un romancier n’a pas le droit d’exprimer son opinion sur quoi que ce soit. (…) Voilà pourquoi j’ai pas mal de choses qui m’étouffent, que je voudrais cracher et que je ravale. »  écrit-il à George Sand le 5.12.1866,  puis, sur le même thème,  le 06.02.76 : « Quant à laisser voir mon opinion personnelle sur les gens que je mets en scène, non, non, mille fois non ! Je ne m’en reconnais pas le droit. »

L’impersonnalité est un des moyens qui permet d’accéder à ce qu’il appelle l’Art pur qu’il définit ainsi à George Sand, en décembre 1866 : « Je crois que le grand Art est scientifique et impersonnel », puis, le 10.08.1868: « Est-ce qu’il n’est pas temps de faire entrer la Justice dans l’Art ? L’impartialité de la peinture atteindrait alors à la majesté de la loi – et à la précision de la science »

Qu’entend-il par « justice » (dans sa critique de la politique il reprendra souvent le mot qu’il détache de la signification sociale) préféré à « justesse » qui semblerait mieux correspondre à sa conception de la littérature ?  

« Si le lecteur ne tire pas d’un livre la moralité qui doit s’y trouver, c’est que le lecteur est un imbécile ou que le livre est faux au point de vue de l’exactitude. Car du moment qu’une chose est vraie, elle est bonne. » (suite de la lettre, ci-dessus, du 6.02.76)

Même question de sens pour « moralité » qui n’a pas à voir avec la morale bourgeoise du bien et le mal, encore moins avec la morale religieuse. Cette recherche du vrai, de l’exact est sans doute ce qui lui crée le plus de difficultés. Le travail de recherche, de documentation pour chacun de ses livres est impressionnant de minutie et de rigueur. Ainsi pour L’Education Sentimentale qu’il est en train d’écrire, cette confidence, toujours à George Sand le 09.09.68 : « Moi, je travaille furieusement. Je viens de faire une description de la forêt de Fontainebleau qui m’a donné envie de me pendre à un de ses arbres. »

Ce rejet viscéral de l’intervention personnelle de l’auteur explique la critique qu’il  adresse à  Zola,  le 01.12.1871 à propos de La Fortune des Rougon* que son auteur vient de lui envoyer : « Je viens de finir votre atroce et beau livre ! J’en suis encore étourdi. C’est très fort ! Très fort ! Je n’en blâme que la préface. Selon moi, elle gâte votre œuvre qui est si impartiale et si haute. Vous y dite votre secret, ce qui est trop candide, et vous exprimez votre opinion, chose que, dans ma poétique (à moi), un romancier n’a pas le droit de faire. (…) Mais vous avez un fier talent et vous êtes un brave homme ! »

*Premier roman de l’œuvre maîtresse de Zola : Les Rougon-MacquartHistoire naturelle et sociale d’une famille sous les Second Empire. Extraits de cette préface que critique Flaubert : « Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d’êtres se comporte dans une société (…) Je tâcherai de trouver et de suivre, en résolvant la double question des tempéraments et des milieux, le fil qui conduit mathématiquement d’un homme à un autre homme. (…) Physiologiquement ils [les R.M.] sont la lente succession des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race à la suite d’une première lésion organique (…) »

Trouver les mots pour une phrase qui « sonne » juste, bref parvenir au style est  une entreprise qui s’accompagne de souffrance, qui ne peut intéresser qu’une infime minorité [« Qu’est-ce que ça fout à la masse l’Art, la poésie, le style ? Elle n’a pas besoin de tout  ça. Faites-lui des vaudevilles, des traités sur le travail des prisons, sur les cités ouvrières et les intérêts matériels du moment. » (lettre à Louise Colet, le 20.06.1853)].

Extrait d’une lettre écrite le 9.08.1864 à Amélie Bosquet qui avait rédigé pour le journal de Rouen un article sur Béranger, l’auteur de chansons populaires engagées, que détestait Flaubert. Il lui avait envoyé une lettre très critique (elle n’a pas été retrouvée) à laquelle elle avait réagi. Voici la réponse de Flaubert à cette réaction : «  Je n’avais pas besoin de votre lettre pour savoir que vous êtes un bon cœur et un excellent esprit. Mes brutalités, ou plutôt ma grossièreté, comptaient bien là-dessus. Si j’avais douté de votre intelligence, je ne vous aurais pas écrit si vertement (…) Voilà tout ce que j’ai voulu vous dire : je regarde ledit Béranger comme funeste : il a fait accroire à la France que la poésie consistait dans l’exaltation rimée de ce qui lui tenait au cœur. Je l’exècre par amour même de la démocratie et du peuple. C’est un garçon de bureau, de boutique, un bourgeois*  s’il en fut ; sa gaieté m’est odieuse. (…) Ce qui m’avait indigné dans votre article, c’était la comparaison que vous en faisiez avec Bossuet et Chateaubriand, qui sont cependant loin d’être des dieux pour moi. Je maintiens que le premier écrivait mal, quoi qu’on en dise. Mais il serait temps de s’entendre sur le style**. [Il ne précise pas] (…) Je conclus, suivant le père Cousin [Victor Cousin, le philosophe] que « le Beau est fait pour quarante personnes par siècle en Europe. » Je monte dans ma tour d’ivoire et ferme ma fenêtre. Car autrement, autant se casser la margoulette, ou devenir fou. »

Cette théorie de l’art pur ou de l’art pour l’art est celle du mouvement dit « parnassien » (le mont Parnasse, en Grèce, où se réunissaient Apollon et  les Muses) dont les poètes Théophile Gautier (1811-1872 – ami très proche de Flaubert) et Leconte de Lisle (1818-1894) donnent ces explications/justifications : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature » (Th. Gautier, dans la préface de Mademoiselle de Maupin – 1834) et  « L’Art, dont la Poésie est l’expression éclatante, intense et complète, est un luxe intellectuel accessible à de très rares esprits. Toute multitude, inculte ou lettrée, professe, on le sait, une passion sans frein pour la chimère inepte et envieuse de l’égalité absolue. Elle nie volontiers ou elle insulte ce qu’elle ne saurait posséder. De ce vice naturel de compréhensivité découle l’horreur instinctive qu’elle éprouve pour l’Art.  Le peuple français, particulièrement, est doué en ceci d’une façon incurable. Ni ses yeux, ni ses oreilles, ni son intelligence, ne percevront jamais le monde divin du Beau. (Leconte de Lisle – Les poètes contemporains – 1864)

Cette conception de l’art a des corollaires politiques d’autant plus intéressants que le 19ème siècle a connu les événements majeurs que sont la révolution de 1848, la guerre de 1870 contre la Prusse  et la Commune de Paris (1871) dont Flaubert fut à la fois le témoin (1848 / 1871) et l’acteur (1870).

*bourgeois : à George Sand, le 22.09.1866 « Moi, un être mystérieux, chère maître, allons donc ! Je me trouve au contraire d’une platitude écœurante et je suis parfois bien ennuyé du bourgeois que j’ai sous la peau ; (…) Ce qui trompe les observateurs superficiels, c’est le désaccord qu’il y a entre mes sentiments et mes idées. » et, une semaine plus tard à la même : «  Ah ! vous croyez, parce que je passe ma vie à tâcher de faire des phrases harmonieuses, en évitant les assonances, que je n’ai pas, moi aussi, mes petits jugements sur les choses de ce monde ? Hélas oui ! et même je crèverai enragé de ne pas les dire. »

**style : à G. Sand, le 27.11.1866 : « Mon roman [L’éducation sentimentale] va très mal pour le quart d’heure. (…) Vous ne savez pas, vous, ce que c’est que de rester toute une journée la tête dans ses deux mains à pressurer sa malheureuse tête pour trouver un mot. L’idée coule chez vous  largement, incessamment, comme un fleuve. Chez moi, c’est un mince filet d’eau. Il me fait de grands travaux d’art avant d’obtenir une cascade. Ah, je les aurai connues les affres du style ! Bref, je passe ma vie à me ronger le cœur et la cervelle, voilà le vrai fond de votre ami. »

 (à suivre)

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