Vieillesse et dépendance

« Claude Evin : « Les groupes privés ont, en partie, pris leur place dans le secteur des Ehpad par manque d’argent public » (le Monde – 11.02.2022)

Extrait : « Pour garantir une bonne qualité de la prise en charge du grand âge, il s’agit donc d’inventer de nouveaux modes d’intervention en même temps que de moderniser l’existant. ( …) Les groupes privés ont, en partie, pris leur place dans le secteur des Ehpad par manque d’argent public. Leur mode de financement leur a permis de moderniser des Ehpad sans subventions d’investissement. Ceux qui, aujourd’hui, voudraient s’en passer (en les nationalisant ou en ne leur donnant plus d’autorisations) devraient réfléchir à l’impact budgétaire d’une telle orientation. (…) Même si, comme je l’ai déjà exprimé, ce n’est pas le statut juridique qui garantit la qualité du service rendu, les entreprises privées qui gèrent des établissements à caractère social pourraient évoluer quant à leur statut juridique et devenir ainsi, par exemple, des entreprises à mission tel que la loi Pacte de 2019 en a ouvert la voie. Mais, c’est surtout le contenu des engagements contractuels passés entre les établissements et les autorités de tarification et de contrôle qui donnera crédit au suivi des engagements pris. »

Ma contribution ;

Un discours assez superficiel qui tend à focaliser sur la dimension juridique et la question du statut. La prise en charge des personnes âgées, surtout si elles sont dépendantes, concerne le rapport à la mort (dont le vieillissement et la perte des autonomies) tel qu’il peut être construit par les individus et la collectivité. Or, il n’existe dans les programmes scolaire aucun enseignement prévu de ce qu’est la mort réelle. Ce qui a pour effet – outre les peurs, l’angoisse et les stratégies délétères de contournement – de déresponsabiliser et faire de la fin de vie – entre autres – une affaire de commerce et de profit. Les lois qu’a fait voter M. Evin à propos de l’alcool et du tabac participent de cet esprit de déresponsabilisation. Il n’est pas vrai que « fumer tue » et apprendre ce qu’est le vin serait plus intéressant que toutes les formules dissuasives qui, relativement à l’alcoolisme, ne servent à rien.

Gustave Flaubert (12)

3° La troisième et dernière partie concerne les années 1876 – 1880. De la mort de George Sand (le 8 juin 1876) à sa propre mort, soudaine, le 8 mai 1880.

Après sa relation tumultueuse avec Louise Colet, celle qu’il appelait « maître » (elle l’appelait « vieux troubadour ») fut une correspondante douce et apaisante.

A côté des déclarations passionnées, il consacra beaucoup de pages à expliquer à Louise Colet sa conception de l’écriture et de l’art.

A George Sand, il confia ses réactions d’« hystérique » (c’est ainsi qu’il se qualifiait) faux événements politiques et sociaux.

Pendant l’année terrible de 1871, elle opposa à ses diatribes… du genre de celles-ci (08.09.71) : « Quant au bon peuple, l’instruction « gratuite et obligatoire » l’achèvera. Quand tout le monde pourra lire Le Petit Journal et Le Figaro [journaux conservateurs], on ne lira pas autre chose, puisque le bourgeois, le monsieur riche ne lit rien de plus. La presse est une école d’abrutissement, parce qu’elle dispense de penser. (…) Le remède serait d’en finir avec le suffrage universel, la honte de l’esprit humain. (…) Mais une société, qui a toujours besoin d’un bon Dieu, d’un Sauveur, n’est peut-être pas capable de se défendre. »   [C’est moi qui souligne :  la virgule, après société, est importante = toute société a besoin d’un bon Dieu] (…) Notre ignorance de l’histoire nous fait calomnier notre temps. On a toujours été comme ça. Quelques années de calme nous ont trompés. Voilà tout. Moi aussi, je croyais à l’adoucissement des mœurs. Il faut rayer cette erreur et ne pas s’estimer plus qu’on ne s’estimait du temps de Périclès ou de Shakespeare, époques atroces où on a fait de belles choses. »

… des points de vue où s’exprimaient à la fois une bienveillance qu’il appréciait (même si elle l’énervait parfois) et une philosophie qui lui était absolument étrangère.

Voici un extrait de la réponse de George Sand à sa lettre du 08.09.1871 (ci-dessus) :

« Je te répondais avant-hier et ma lettre a pris de telles proportions que je l’ai envoyée comme feuilleton au Temps pour la prochaine quinzaine, car j’ai promis de leur donner deux feuilletons par mois. Cette lettre « à un ami » ne te désigne pas même par une initiale, car je ne veux pas plaider contre toi en public. Je t’y dis mes raisons de souffrir et de vouloir encore. Je te l’enverrai et ce sera encore causer avec toi. Tu verras que mon chagrin fait partie de moi et qu’il ne dépend pas de moi de croire que le progrès est un rêve. Sans cet espoir, personne n’est bon à rien. »

… et encore : « Les maîtres sont pourvus, riches et satisfaits. Les imbéciles manquent de tout ; je les plains. Aimer et plaindre ne se séparent pas. Et voilà le mécanisme peu compliqué de ma pensée. J’ai la passion du bien, et point du tout de sentimentalisme de parti pris. Je crache de tout mon cœur sur celui qui prétend avoir mes principes et qui fait le contraire de ce qu’il dit. Je ne plains pas, l’incendiaire et l’assassin qui tombent sous le coup de la loi, je plains profondément la classe qu’une vie brutale, déchue, sans essor et sans aide, réduit à produire de pareils monstres. Je plains l’humanité, je la voudrais bonne, parce que je ne veux pas m’abstraire d’elle ; parce qu’elle est en moi ; parce que le mal qu’elle fait me frappe au cœur ; parce que sa honte me fait rougir ; parce que ses crimes me tordent le ventre ; parce que je ne peux comprendre le paradis au ciel ni sur la terre pour moi tout seul [sic]. Tu dois me comprendre, toi qui es bonté de la tête aux pieds. » (25.10.1871)

Si la bonté que lui prête George Sand est réelle pour ceux qui lui sont proches, elle n’a pas cette dimension humaniste générale.  

On peut en juger par ce qu’il lui écrit le 14.11.1871 : « Vous n’êtes pas comme moi, vous ! Vous êtes pleine de mansuétude. Moi, il y a des jours où la colère m’étouffe. Je voudrais noyer mes contemporains dans les latrines, ou tout au moins faire pleuvoir sur leurs sales crêtes des torrents d’injures, des cataractes d’invectives. Pourquoi cela ? Je me le demande à moi-même. »

La mort le privait de l’amie de cœur qui fut sans doute aussi le substitut de sa sœur chérie Caroline et de sa mère, disparues.

« Je suis revenu de Nohant cette nuit à trois heures, horriblement brisé par cet enterrement. » (à Madame Roger Des Genettes – le 11 juin 1876)

« Vous désirez savoir la vérité sur les derniers moments de Mme Sand. La voilà : elle n’a reçu aucun prêtre. Mais dès qu’elle a été morte, sa fille, Mme Clésinger, a fait demander à l’évêque de Bourges l’autorisation de lui faire un enterrement catholique, et personne dans la maison (sauf peut-être sa belle-fille, Mme Maurice Sand) n’a défendu les idées de notre pauvre amie. Maurice [ le fils de G. Sand était alors maire de Nohant] était tellement anéanti qu’il ne lui restait aucune énergie, et puis il y a eu des influences étrangères, des considérations misérables inspirées par des bourgeois. (…) Il fallait la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans ce grand homme, l’immensité de tendresse qui se trouvait dans ce génie. » (à Mlle Leroyer de Chantepie – le 17.60.1876)

Si Flaubert et Sand avaient des points de vue opposés sur le social et la politique –  lui aimait donc en elle sa bienveillance  ; nous verrons plus loin ce qui pouvait l’attirer chez lui – ils étaient d’accord pour stigmatiser la bourgeoisie :

Lui : « Chère maître, chère amie du bon Dieu (…) rugissons contre M. Thiers ! Peut-on voir un plus triomphant imbécile, un croûtard plus abject, un plus étroniforme bourgeois ! Non, rien ne peut donner l’idée du vomissement que m’inspire ce vieux melon diplomatique, arrondissant sa bêtise sur le fumier de la bourgeoisie ! » (18.12.1867)

Elle : « On dirait que la république bourgeoise veut s’asseoir. Elle sera bête, tu l’as prédit, et je n’en doute pas. » (le 23.07. 1871)

Pour comprendre pourquoi le « bourgeois de situation » qu’était Flaubert déteste à ce point la bourgeoisie et l’esprit bourgeois (= être « installé » au propre comme au figuré, avoir les réponses avant les questions), il faut aller voir du côté du père.

(à suivre).

Gustave Flaubert (11)

La réaction de Flaubert à la Commune de Paris (18 mars – 28mai 1871)  permet de progresser dans la démarche d’identification de ce « rien » dont il rêve de faire l’objet idéal de son écriture et dont principalement Madame Bovary, Salammbô, L’Education sentimentale, La Tentation de Saint-Antoine puis Bouvard et Pécuchet (inachevé) sont  trois illustrations différentes et complémentaires.  

L’élément déclencheur de la Commune de Paris fut la décision du gouvernement, replié à Versailles depuis le 10 mars 1871 et dirigé par Adolphe Thiers, de retirer les canons de Montmartre et de Belleville que les Parisiens avaient financés par une souscription spéciale.

Le contexte : la défaite de Sedan, la fin de l’empire, le siège de la Paris par l’armée prussienne et la famine de l’hiver 1870/71, l’armistice signé fin janvier, l’élection à la nouvelle Assemblée Nationale (avec le soutien actif de l’église et par les seuls suffrages masculin) de 400 députés « ruraux » majoritairement de tendance monarchiste favorables à l’arrêt de la guerre alors que le gouvernement de défense nationale, formé le 4 septembre après la chute de Napoléon III, avait décidé de continuer la lutte.

La Commune explicita ses objectifs par une Déclaration au peuple français, dont cet extrait donne l’idée générale : «  L’unité politique, telle que la veut Paris, c’est l’association volontaire de toutes les initiatives locales, le concours spontané et libre de toutes les énergies individuelles en vue d’un  but commun,  le bien-être, la liberté et la sécurité de tous. La révolution communale, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive et scientifique. C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage, la patrie ses malheurs et ses désastres. »

Ce type de discours est inaudible pour Flaubert. Il est convaincu que la foule, le peuple – il ne distingue pas – sont des entités redoutables et délétères  [« Moi j’ai la haine de la foule, du troupeau. Il me semble toujours ou stupide ou infâme atrocité. » écrit-il à Louise Colet  le 31.03.1853)]  et il met en cause les idéologies qui les parent de vertus imaginaires : « Le néo-catholicisme d’une part, le socialisme de l’autre ont abêti la France. Tout se meurt entre l’Immaculée-Conception et les gamelles ouvrières. » (à Georges Sand le 19.09.1868).

L’idéal serait de se désintéresser de la politique [« J’ai eu aujourd’hui un grand enseignement donné par ma cuisinière. Cette fille, qui a vingt-cinq ans et est française, ne savait pas [cinq ans après la révolution de 1848] que Louis-Philippe n’était plus roi de France, qu’il y avait eu une république, etc. !  Tout cela ne l’intéresse pas (textuel). Et je me regarde comme un homme intelligent ! Mais je ne suis qu’un triple imbécile. C’est comme cette femme qu’il faut être.» (à Louise Colet, le 30.04.1853)] et de privilégier la relation particulière, d’individu à individu «C’est pour cela que les générosités collectives, les charités philanthropiques, souscriptions etc., me sont antipathiques. Elles dénaturent l’aumône, c’est-à-dire l’attendrissement d’homme à homme, la communion spontanée qui s’établit entre le suppliant et vous.» (suite de la lettre ci-dessus du 31.03.1853 à Louise Colet).

Ce type de relation (il fut effectivement très important dans sa vie – j’y reviendrai) peut concerner le groupe à la condition que son homogénéité lui confère ce statut individuel – et surtout s’il ne correspond pas aux normes bourgeoises de l’ordre : « Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement des Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir  de la foule en leur donnant quelques sous (…) Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre. C’est la haine que l’on porte au Bédouin, à l’hérétique, au philosophe, au solitaire, au poète, et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Il est vrai que beaucoup de choses m’exaspèrent. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire un bâton. » (à George Sand, le 12. 06.1867)

Il est donc absolument sourd et aveugle au programme politique et social de la Commune (organisation du pouvoir, emploi des enfants, conditions de travail, égalité homme/femme, etc.). L’idée même de plan social ne peut être qu’un non-sens puisque prétendre agir sur les masses est un leurre.

Il ne retient donc que les démesures et les excès qui le mettent hors de lui.

 «  Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaine au cou, en simples forçats, écrit-il à George Sand, en octobre 1871, alors que les tribunaux spéciaux sont en train de juger les Communards. Mais cela aurait blessé l’humanité. On est tendre pour les chiens enragés et pont pour ceux qu’ils ont mordus. Cela ne changera pas, tant que le suffrage universel sera ce qu’il est. Tout homme (selon moi), si infime qu’il soit, a droit à une voix, la sienne. Mais n’est pas l’égal de son voisin, lequel peut le valoir cent fois. Dans une entreprise industrielle (société anonyme), chaque actionnaire vote en raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d’une nation. Je vaux bien vingt électeurs de Croisset. L’argent, l’esprit et la race même doivent être comptés, bref toutes les forces. Or, jusqu’à présent, je n’en vois qu’une : le nombre. »

George Sand elle-même, traumatisée après l’exécution par leurs propres troupes, le 18 mars, des  généraux Leconte et Thomas (ils avaient été chargés de récupérer les canons) avait réagi sans nuances : « C’est une émeute de fous et d’imbéciles mêlés de bandits. » note-t-elle dans son Agenda de mars 1871.

Le poète Théophile Gautier, ami de Flaubert, tient, dans Tableaux du siège, Paris, 1870-1871 le même discours : « Il y a sous toutes les grandes villes des fosses aux lions, des cavernes fermées d’épais barreaux où l’on parque les bêtes fauves, les bêtes puantes, les bêtes venimeuses, toutes les perversités réfractaires que la civilisation n’a pu apprivoiser, ceux qui aiment le sang, ceux que l’incendie amuse comme un feu d’artifice, ceux que le vol délecte, ceux pour qui l’attentat à la pudeur représente l’amour, tous les monstres du cœur, tous les difformes de l’âme ; population immonde, inconnue au jour, et qui grouille sinistrement dans les profondeurs souterraines. Un jour, il advient ceci, que le belluaire distrait oublie ses clefs aux portes de la ménagerie, et les animaux féroces se répandent pas la ville épouvantée, avec des hurlements sauvages. Des cages ouvertes s’élancent les hyènes de 93 et les gorilles de la Commune. »

Le seul écrivain important (Jules Vallès était, lui, engagé dans la Commune) qui ait porté un regard différent est Victor Hugo dont la philosophie politique évolua de la droite conservatrice  jusqu’à une gauche  chrétienne et sociale. Minoritaire à l’Assemblée Nationale dominée par la droite conservatrice, il n’accepta pas les conditions du traité de paix proposées pas Thiers et  démissionna. S’il ne s’associa à la Commune, ce fut essentiellement à cause du contexte : « Le droit de Paris de se proclamer Commune est incontestable. Mais à côté du droit, il y a l’opportunité (…) Faire un conflit à pareille heure ! La guerre civile après la guerre étrangère ! Ne pas même attendre que les ennemis soient partis ! Le moment choisi est épouvantable. Mais ce moment a-t-il été choisi ? Choisi par qui ? Qui a fait le 18 mars ? » (lettre à Auguste Vacquerie – le père de son gendre – le 28. 04.1871) 

S’il réprouva les violences de la Commune (il défendait le point de vue d’une mainmise de quelques extrémistes responsables des excès), il réprouva de la même façon la brutalité de la répression versaillaise et accueillit à Bruxelles, où il se trouvait en ce printemps 1871, les Communards qui avaient réussi à s’enfuir. Cette empathie qui lui valut d’être expulsé suscita de fortes réprobations  non seulement de la part de certains de ses collègues…

–  « Hugo est tout à fait toqué. Il publie des choses insensées » note George Sand dans son agenda de mars, et à la nouvelle de son expulsion de Belgique,  ajoute : « Il a perdu une belle occasion de se taire. »

– « Il s’appelle M. Victor Hugo. Jusqu’ici on le croyait français […]. On le croyait- et il ne l’est plus (…). Le livre de Monsieur Hugo [ il s’agit de L’Année terrible que V. Hugo publia en 1872] n’est qu’une élégie enflammée, violente, hypocrite et comminatoire sur les malheurs et les punitions de la Commune. De ses crimes, rien ! (…) Vous pouvez renoncer à la langue française qui ne s’en plaindra pas ; car depuis longtemps vous l’avez assez éreintée. Écrivez votre prochain livre en allemand ! » (Barbey-d’Aurevilly – Un poète prussien (13 mai 1872) –  Dernières polémiques.)

… mais, on s’en doute, de la presse conservatrice ; ainsi,  Charles Lapierre, directeur du Nouvelliste de Rouen : «  Un homme que la France a cru pendant quelque temps pouvoir compter parmi ses plus puissants génies et qui a eu le talent de se faire beaucoup de mille livres de rentes avec des phrases sonores et des antithèses énormes, un pitre-poète, tour à tour chantre de la monarchie, du bonapartisme et de la République – vous avez nommé Victor Hugo – vient de dire son mot sur l’épouvantable drame auquel nous assistons. Ce produit d’un cerveau ardemment ramolli ou détraqué est intitulé : Paris et la France. »

Flaubert répondit au journaliste, le 27 mai 1871, alors que se terminait « la semaine sanglante » (répression brutale des Versaillais) : «  Votre feuille me  paraît être « sur une pente » et elle la descend même si vite que votre numéro de ce matin m’a scandalisé. Le paragraphe sur Hugo dépasse toute mesure. (… ) Je suis épouvanté par la Réaction qui s’avance. (…) Comme vieux romantique, votre journal de ce matin m’a indigné. La sottise du père Hugo me fait assez de peine sans qu’on l’insulte dans son génie. (…) Adieu, ou plutôt à bientôt. Le fiel m’étouffe et le chagrin me ronge. »

Il distinguait, dans la personne de Victor Hugo (qui l’invita souvent chez lui), le « brave homme » qu’il aimait rencontrer seul à seul, de l’engagé qui se manifestait en présence de tiers et qui l’horripilait, dans l’œuvre, la force du génie (La Légende des siècles, notamment) de la « balourdise » de l’humaniste (il détestait Les Misérables) et ne supporta pas la hargne réductrice de ses adversaires politiques et littéraires.

La Commune, ses violences, son écrasement et le triomphe de la bourgeoisie qui suivit, le plongèrent tour à tour dans des fureurs qui  soulignent l’importance des contradictions entre sa situation de (petit) rentier et d’écrivain aspirant à l’art de l’inutile.

(à suivre)

La « désaffiliation » politique des jeunes

« L’impressionnante « désaffiliation » politique des 18-24 ans en France. Les jeunes adultes ne se reconnaissent aucune proximité avec un parti ou une tendance politique, souligne une étude de l’Institut Montaigne* menée auprès de 8 000 d’entre eux. « Le Monde » en publie les conclusions. » (A la Une du Monde – 03.02.2022)

Extrait « « Une partie importante des jeunes ne se reconnaît aucune proximité avec un parti ou une tendance politique, soit par méconnaissance, soit par désintérêt et peut-être aussi par rejet », avancent Olivier Galland, directeur de recherche émérite au CNRS, et Marc Lazar, professeur de sociologie et d’histoire à Sciences Po. »

*L’Institut Montaigne est un think tank français qui défend des orientations libérales. Créée en 2000 par Claude Bébéar et domiciliée 59 rue la Boétie à Paris, cette association loi 1901 regroupe des cadres d’entreprises, des hauts-fonctionnaires, des universitaires et des représentants de la société civile. (Wikipédia)

Ma contribution

Existe-t-il un lieu, un moment historiques où « les jeunes » se soient reconnus dans la génération précédente ? Les adolescents se reconnaissent-ils dans leurs parents ? L’abstention actuelle est-elle seulement celle des jeunes ? La problématique posée par l’article contient la question de l’élection, plus globalement celle de la démocratie représentative dont aucun modèle n’est satisfaisant (cf. la condamnation à mort de Socrate par la majorité des 500 jurés/citoyens tirés au sort) parce que le droit de vote est censé contenir la conscience politique, comme le droit de reproduction la conscience parentale. Je veux dire qu’est éludée  la question de l’accès au savoir politique (ce qui différencie la population du peuple), que les campagnes électorales personnalisées où  les slogans et les passions se substituent à l’explication ne contribuent pas à promouvoir. 

Gustave Flaubert (10)

 Le rapport de Flaubert avec la politique est celui de sa conception du commun, c’est-à-dire son rejet en tant qu’objet de construction et de sens.

« Observons, tout est là. Et après des siècles d’études il sera peut-être donné à quelqu’un de faire la synthèse. La rage de vouloir conclure est une des manies les plus funestes et les plus stériles qui appartiennent à l’humanité. Chaque religion et chaque philosophie a prétendu avoir Dieu à elle, à toiser l’infini et connaître la recette du bonheur.  Quel orgueil et quel néant ! » (à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, le 23.10.1863 – je préciserai plus loin son importance)

D’où son aversion pour tous les systèmes, en art (il déteste « naturalisme », « impressionnisme ») et en politique, surtout le socialisme. Ce qui l’intéresse, dans l’histoire d’une société, c’est le bouleversement d‘un « ordre » non pas pour une signification politique donnée, mais parce qu’il signifie le non-sens.

« De toute la politique, il n’y a qu’une chose que je comprenne, c’est l’émeute. Fataliste comme un Turc, je crois que tout ce que nous pouvons faire pour le progrès de l’humanité, ou rien, c’est absolument la même chose. (…) Je suis avant tout l’homme de la fantaisie, du caprice, du décousu. » (à Louise Colet – 06.08.1846)

L’émeute l’intéresse, en tant qu’elle est un moment semblable au carnaval qui met tout sans dessus dessous, surtout s’il s’agit de l’ordre bourgeois que Flaubert exècre.

Ernest Chevalier fut un de ses amis collégiens qui, comme lui, avait commencé des études de droit à Paris. Si Gustave ne les a pas terminées (elles furent un vrai calvaire), Ernest, lui, est devenu magistrat. Voici ce que Flaubert lui écrit le 15.06.1845 : «  Te voilà donc devenu homme posé, établi, investi de fonctions honorables et chargé de défendre la morale publique. Regarde-toi dans ta glace immédiatement et dis-moi si tu n’as pas une grande envie de rire. Tant pis pour toi si tu ne l’as pas ; cela prouverait que tu es déjà si encrassé dans ton métier que tu en serais devenu stupide. Exerce-le de ton mieux, ce brave métier, mais ne te prends pas au sérieux ; conserve toujours l’ironie philosophique ; pour l’amour de moi, ne te prends pas au sérieux. »

La monarchie de Juillet (1830-1848) a été un modèle de cet ordre bourgeois qui sert de matière et de toile de fond à l’œuvre de Balzac. Flaubert a été le témoin des journées révolutionnaires de février 1848 qui renversèrent Louis-Philippe et installèrent la République. Voici ce qu’il en dit à Louise Colet  en mars 1848, donc quelques semaines après. (Nous verrons plus loin comment il en rend compte dans L’Éducation Sentimentale)

« Vous me demandez mon avis sur tout ce qui vient de s’accomplir. Eh bien : tout cela est fort drôle. Il y a des mines de déconfits bien réjouissantes à voir. Je me délecte profondément dans la contemplation de toutes les ambitions aplaties. Je ne sais si la forme nouvelle du gouvernement et l’état social qui en résultera sera favorable à l’art.  C’est une question. On ne pourra pas être plus bourgeois ni plus nul. Quant à plus bête, est-ce possible ? » (à Louise Colet – mars1848)

Ce qui ôte tout sens à l’émeute, c’est qu’elle est un acte de la foule et que la foule  agit sans discernement, de manière animale, du moins en apparence :

« La foule ne m’a jamais plu que les jours d’émeute, et encore ! Si l’on voyait le fond des choses ! Il y a bien des meneurs là-dedans, des chauffeurs. C’est peut-être plus factice que l’on ne pense. N’importe, en ces jours-là, il y a un grand souffle dans l’air. On se sent enivré par une poésie humaine, aussi large que celle de la nature et plus ardente. » (à Louise Colet – 31.03.1853)

L’émeute perd de son intérêt si ce qui est bouleversé n’est pas l’ordre bourgeois (détestable parce qu’il ne comprend rien à l’art) mais – en dehors même de la nature du système politique –  une forme esthétique.  

 « Ô public ! public ! Il y a des moments où, quand j’y songe, j’éprouve pour lui de ces haines immenses et impuissantes comme lorsque Marie-Antoinette a vu envahir les Tuileries. » (à Louis Bouilhet, le 27. 06. 1850)

Le palais et l’individu Marie-Antoinette déconnectés de leur fonction politique sont un exemple de ces  formes  esthétiques. Elles participent donc de l’art et sont incompatibles avec ce que représente la foule surtout quand elle est animée par une intention, qu’elle vise un but politique.

Le seul moment où Flaubert a un rapport avec le commun, patriotique !,  est celui de la guerre contre la Prusse (1870) :

«  Expliquez-moi ça ! écrit-il à George Sand en septembre. L’idée de faire la paix maintenant m’exaspère, et j’aimerais mieux qu’on incendiât Paris (comme Moscou) que d’y voir entrer les Prussiens. (…) J’ai lu quelques lettres de soldats, qui sont des modèles. On n’avale pas un pays où l’on écrit des choses pareilles. » 

En-deçà de ses illusions [«  Il est passé à Rouen, depuis deux jours, cinquante-trois mille hommes de troupes (tous les prisonniers de Sedan s’échappent). On forme des armées : dans quinze jours il y aura peut-être un million d’hommes autour de Paris. (…) Comme on sait qu’il ne fait attendre aucune pitié des Prussiens, et qu’ils ne veulent pas faire la paix, les gens les plus timides sont résignés, maintenant, à se battre à outrance. Enfin, il me semble que tout n’est pas perdu. » écrit-il à sa nièce Caroline, le 22.09.1870] et de ses erreurs d’appréciation dues à un aveuglement patriotique très passager  [« Je te réponds que, d’ici à quinze jours, la France entière, sera soulevée. Un paysan des environs de  Mantes a étranglé et déchiré avec ses dents un Prussien. Bref, l’enthousiasme est maintenant réel. Quant à Paris, il peut tenir et il tiendra. « La plus franche cordialité règne », quoi qu’en disent les feuilles anglaises. Il n’y aura pas de guerre civile. » écrit-il à Maxime Du Camp, le 29 septembre ] demeure le fond de sa philosophie : « La guerre (je l’espère) aura porté un grand coup aux « autorités ». L’individu, nié, écrasé par le monde moderne, va-t-il reprendre de l’importance ? Souhaitons-le. » (conclusion de la lettre ci-dessus à G. Sand).

Élu lieutenant de la Garde Nationale à Rouen [« Je commence aujourd’hui mes patrouilles de nuit. J’ai fait tantôt à « mes hommes » une allocution paternelle, où je leur ai annoncé que je passerais mon épée dans la bedaine du premier qui reculerait, en les engageant à me flanquer à moi-même des coups de fusil s’ils me voyaient fuir. Ton vieux baudruchard d’oncle est monté au ton épique ! Quelle drôle de chose que les cervelles, et surtout que la mienne ! » (à sa nièce Caroline , le 27.09.1970)] il démissionnera fin octobre.

C’est pour lui une période sombre pour des raisons qui ne sont pas essentiellement d’ordre politique ou patriotique, mais de ce qui touche à l’art, au style, au goût : «  Je suis comme vous, je meurs de chagrin (…) Quelle tristesse ! quelle misère ! quelles malédictions ! (…) J’ai le sentiment de la fin d’un monde. Quoi qu’il advienne, tout ce que j’aimais est perdu. Nous allons tomber, quand la guerre sera finie, dans un ordre de choses exécrables pour le gens de goût. Je suis encore plus encore écœuré par la bêtise de cette guerre qu’indigné par ses horreurs ; et elles sont nombreuses, pourtant, et fortes ! Ici, nous attendons de jour en jour la visite des Prussiens. Quand sera-ce ? Quelle angoisse ! Je suis seul, avec ma mère qui vieillit d’heure en heure au milieu d’une population stupide, et assailli par des bandes de pauvres. Nous en avons jusqu’à quatre cents (je dis quatre cents) par jour. Ils font des menaces ; on est obligé de fermer les volets en plein jour. C’est joli !  La milice que je commande est tellement indisciplinée que j’ai donné ma démission ce matin. (…) Ce qui nous manque, ce sont des chefs, c’est un commandement. Ô un homme ! un homme ! un seul ! une bonne cervelle pour nous sauver ! » (à la princesse Mathilde* – le 23.10.1870 – *voir plus loin)

Cette invocation de  l’homme providentiel participe de la primauté accordée à l’individu. Il est convaincu qu’il n’y a rien à attendre de la collectivité (même si son exaltation patriotique très passagère lui a fait dire le contraire), ce que lui confirmera la Commune de Paris – du 18 mars au 28 mai 1871, alors que les Prussiens entourent la capitale.

Ce sera l’objet de l’article suivant.

« Culture de l’annulation » ou « culture de la protestation » ? + dialogue

« Laure Murat, historienne : « L’expression “cancel culture” est une étiquette fourre-tout ». Dans son dernier livre « Qui annule quoi ? », elle  renverse les accusations habituelles émises à l’encontre des représentants d’une prétendue « culture de l’annulation ». Elle lui préfère les termes de « culture de la protestation ». (A la Une du Monde – 31.01.2022)

Extrait : « S’il faut absolument trouver un terme, appelons-la « culture de la protestation », plutôt que d’avaliser cette « culture de l’annulation », expression inventée par la droite américaine pour discréditer les revendications progressistes et les appels à la responsabilisation publique. C’est une étiquette fourre-tout, sous laquelle on trouve le boycott, le déboulonnage de statues, l’activisme écologiste, l’antiracisme, les appels à lutter contre la misogynie et le sexisme, le whistle-blowing [la dénonciation], auxquels sont assimilés le lynchage médiatique et les escalades délirantes des réseaux sociaux. Bref, un mot écran qui recouvre des pratiques très hétérogènes.

Ma contribution :

En réponse à quelques critiques : on ne peut pas juger d’un mouvement à partir de ses démesures qui ne sont que les réponses à des démesures très anciennes du même ordre. Ce que propose Laure Murat est l’analyse d’un fait/événement que ses adversaires ont baptisé, non innocemment, on s’en doute, « cancel culture ». Rappeler qu’une statue est un message dont le contenu est dicté par un parti pris, conduit à une réflexion salutaire sur l’histoire et la manière dont elle peut être construite. Le geste passionnel de son renversement est à comprendre (ce qui ne veut pas dire approuver) de ce point de vue. Dire qu’il s’agit de cancel culture revient à dire que le message de la statue n’est pas de parti pris, donc qu’il est celui d’une culture objective, bref de LA culture. Ce qui importe, c’est de comprendre ce qui conduit à ce geste ultime de renversement qui n’arrive pas par hasard ou à cause d’une simple décision individuelle.

Exemple d’une critique :

« Interview qui mériterait d’être annulée. Non madame, la « cancel culture » ne se limite pas à débattre de l’histoire autour du déboulonnage de la statue du général Lee. Car, pour en rester au stade de la statue, que dites-vous à celui qui a voulu déboulonner celle de Victor Schœlcher aux Antilles ou celle de de Gaulle ?! Et comment qualifiez-vous les comportements à l’égard de personnes comme JK Rowling parce qu’elle appelle « femme » ce que vos amis nomment « personne avec un utérus » ?Les délires des racialistes – que vous nommez anti-racistes – des SJW et autres petits nervis qui veulent éradiquer ce qui leur déplait, sont les nouveaux bigots racistes et il faut les combattre. »

Ma réponse :

Mais pourquoi n’ajoutez-vous pas que le mouvement ne peut se réduire à ces démesures que vous citez ? Votre propos revient à dire qu’un fait/événement se comprend par tel ou tel aspect dont le choix n’est évidemment pas neutre. Il convient au contraire d’en considérer l’ensemble des expressions pour tenter de comprendre ce qu’il signifie – indépendamment même des intentions affichées ou non de ses participants. Ce n’est pas propre aux comportements collectifs : êtes-vous toujours parfaitement maître de vos paroles et de vos actes ? Ne vous arrive-t-il jamais de vous demander pourquoi vous avez dit ou fait telle ou telle chose ? Prenez n’importe quel fait/événement historique important et dites-moi lequel n’a pas été marqué de démesures.

Sa réponse :

«  Parce que les 500 signes ne suffiraient pas à égrener tous les « faits isolés » comme vous dites qui démontrent qu’un nouveau McCarthysme est à l’oeuvre. Et qu’il est aussi redoutable et drapé de bonne conscience que son lointain prédécesseur des années 50. Taper « Dave Chappelle » (humoriste afro-américain) sur google et vous aurez un aperçu de ce que « annuler » veut dire. »

La mienne :

Vous ne répondez pas vraiment sur le fond : si vous préférez, est-ce que la liste, et quelle liste ! des « faits isolés » de la Révolution suffit à la juger pour la rejeter ? Ce que j’essaie de dire, c’est qu’un fait/événement historique s’explique par autre chose que ses seuls symptômes dont le choix et la lecture sont pour une part subjective : ainsi la comparaison avec le Maccarthysme est-elle très discutable dans le sens où il fut une institution gouvernementale. Ce dont nous parlons est un mouvement dont les excès et les absurdités sont des réponses à des dénis tout aussi excessifs et absurdes. Etes-vous d’accord pour dire que la statue, en tant que telle, est un problème ? Pourquoi avons-nous besoin de statues ? Et lesquelles ?  Est-ce que Colbert était seulement le « grand commis de l’état » que « signifie » sa statue ?  On peut multiplier les exemples. Les signes indiquent toujours des problématiques qui peuvent être dérangeantes quand elles viennent perturber ce qui allait de soi.

La sienne :

« Je serais d’accord avec vous sur le parallèle avec maccarthysme s’il l’on n’avait pas le sentiment que ce courant – déjà aux US – est porté par une partie non négligeable des milieux intellectuels dit « progressistes ». Ensuite, comme d’autres commentateurs l’on très bien démontré, il ne s’agit pas que de quelques statues (mais on va y revenir). On « annule » des spectacles comme « Les Suppliantes » d’Eschyle, on interdit des conférences de E. Badinter ou S. Agasinski et même de F. Hollande venu présenter son livre, on dénonce des profs prétendus « racistes » à Grenoble, on harcèle JK Rowlings et Netflix oblige un humoriste afro-américain, Dave Chappelle, à s’excuser puis lui retire son financement, au Canada on brûle des livres d’auteurs blancs. Etc. Etc. Etc. Bref, à partir de combien d’exceptions cela devient-il la règle selon vous ? Quant aux statues, comment justifiez-vous les attaques sur celle de Schoelcher ? Quand un mouvement est totalitaire, il faut le dire. »

Et ma dernière réponse (trois seulement sont autorisées)

Je n’approuve évidemment pas ces actes de censure qui sont inacceptables. J’aimerais seulement que vos Etc. Etc. ne soient pas l’énumération que d’une seule liste mais qu’ils soient placés en regard de ceux de la liste  opposée. La contestation de la statue de Schoelcher a été « justifiée » par le fait que le signe visible de la lutte contre l’esclavage était réduit à sa personne. Je ne suis  pas d’accord avec cet acte, mais, pour autant,  ne faut-il  pas comprendre et expliquer comment une accumulation historique de dénis ou de non-dits peut conduire à de tels gestes ?  J’ai personnellement rencontré et connu un peintre/professeur martiniquais dont un aïeul avait été esclave, et qui n’était pas en paix avec cela… Est-ce que le fait de l’esclavage en tant que tel  a jamais été l’objet d’un débat ?  Bref, dire son désaccord n’empêche pas de comprendre et coller l’étiquette « totalitaire » sur un mouvement dont le discours n’est pas réductible à ces excès ne contribue pas à apaiser.

« Après la Primaire populaire, la gauche dans l’impasse » 

Tel est le titre de l’éditorial du Monde – 31.01.2022 – dont voici quelques extraits :

« La victoire de Christiane Taubira, dimanche 30 janvier, à l’issue de la Primaire populaire, ne règle pas les problèmes de la gauche, qui est toujours aussi divisée à  quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle. (…) La responsabilité de ses dirigeants est immense, car, lorsqu’on les interroge, les Français mettent le pouvoir d’achat au premier rang de leurs préoccupations. La transition écologique s’annonce en outre comme la grande affaire des prochaines années. Ces deux problématiques devraient normalement ouvrir un boulevard à un candidat de gauche, pourvu qu’il parvienne à rassembler son camp et à s’adresser à l’ensemble du pays. (…) La gauche ne semble pas comprendre qu’il ne lui suffit pas d’incarner la radicalité. Elle a aussi besoin de rassurer les Français quant à sa volonté et à sa capacité d’assumer la responsabilité du pouvoir dans un contexte de plus en plus chahuté. Sa crédibilité a été sérieusement écornée entre 2012 et 2017. Elle est aujourd’hui loin d’être établie.  »

Ma contribution :

Le flou de l’antépénultième phrase de l’éditorial (« rassurer les Français quant à la capacité… ») signifie la faiblesse de l’analyse. Il est possible de poser le problème autrement : le « discours » de gauche ne peut plus être la contestation du capitalisme (1981) parce qu’il n’y a plus de solution apparente de rechange (implosion soviétique = fin d’une utopie), ni le leurre réducteur du«  monde de la finance » (2012). Quel contenu lui reste-t-il en dehors des lendemains qui chantent ou du lyrisme  démagogique ? Pour le moment, il n’est pas explicité parce qu’il fait peur. C’est cette peur/angoisse (elle vient de l’absence de solution de remplacement du capitalisme auquel est substitué un « grand » remplacement)  qui explique l’essor (depuis 30 ans) de l’idéologie « rassurante » des extrêmes-droites.  Le discours de la gauche (elle met l’accent sur le « commun ») ne peut plus concerner désormais que le rapport à l’objet (ce qui n’est pas le sujet) et le besoin de son accumulation.

Les défections au RN

« A Madrid, Marine Le Pen agacée par les défections* : « Ceux qui veulent partir partent, mais ils partent maintenant » ( A la Une du Monde – 30.01.2022)

* Gilbert Collard, Marion Maréchal…

Ma contribution, suivie de 3 réponses et de mes réponses.

Ce qui est en train de se jouer, plus ou moins consciemment, c’est 2027. L’inconnue est le point de bascule entre ce dont Marine Le Pen et Eric Zemmour d’une part, Valérie Pécresse d’autre part, sont les expressions, autrement dit, la dynamique de la droite et de l’extrême-droite, signifiée par l’absence d’un discours pertinent de gauche. Le scénario le plus probable, actuellement : Emmanuel Macron et Valérie Pécresse au second tour, et la victoire d’Emmanuel Macron que l’extrême-droite a tout intérêt à voir élu. La suite dépendra de la capacité de la gauche à identifier l’objet de son seul discours désormais possible, toujours pas encore explicité, parce qu’il fait peur.

Réponse de « vlfr » :

« La dynamique de la droite et de l’extrême-droite, » La dynamique de la droite et du centre, voulez-vous dire 🙂 ? Cela dit, bien avant 2027, il y a les législatives de juin 2022. Avec plusieurs enjeux. 1- Il n’est pas du tout sûr que ce soit une simple formalité pour un Macron qui serait réélu. Beaucoup des sortants lrem sont démobilisés depuis longtemps ou dévalués ou découragés par la dureté de la tâche. Combien se représenteront ? Combien seront élus ? Combien de militants prêts à faire campagne ? LREM n’aura sans doute pas de majorité à elle tout seule. 2- les candidats à la candidature au sein du RN savent que sur le terrain leur parti est faible, que le siège se soucie peu de soutenir ses candidats alors qu’ils voient des troupes apparemment nombreuses et enthousiastes chez Reconquête. Ils savent aussi que le RN préfère avant tout des candidats dociles D’où les mouvements actuels. Et derrière, il y a un enjeu de sièges et un enjeu pour le financement des partis pendant 5 ans.

Ma réponse :

D’accord avec les nuances que vous apportez qui concernent les stratégies/tactiques électorales. Cela dit, on ne peut savoir quel sera l’impact disons émotionnel du résultat du 1er tour, selon ce qu’il dira du rapport des forces.

Réponse de « SyLy » :

Ce que les électeurs de gauche se sont rendu compte avec le quinquennat d’Hollande/Valls, c’est que e PS n’est plus un parti de gauche, mais un parti de centre / centre-gauche, libéral avec ce fameux « mon ennemi, c’est la finance », très rapidement abandonné dès l’élection de FH. Ceci étant dit, le PS n’est plus un parti de gauche depuis 1984. En 1990, il abandonne une lecture type lutte des classes, qui explique pourtant tellement bien la montée de l’extrême droite, l’ascension du libéralisme éco et social d’EM, les balbutiements de la droite (devenue libérale) et l’effondrement du PS dont l’ensemble des promesses trahies au sujet de la solidarité dans ce pays ainsi que la lâcheté sur les sujets régaliens forment le terreau sur lequel fleurissent EM ou les EZ / MLP (conservateurs d’ED / réformateurs d’ED).

Ma réponse :

Jusqu’à la fin des années 80 (implosion soviétique) la gauche a fonctionné dans une dialectique réforme(PS)/révolution(PC) morte en même temps que le concept « lutte de classes » dès lors obsolète. C’est cette disparition d’une utopie de remplacement du capitalisme (-> angoisse) qui explique à mon sens l’émergence « planétaire » du discours d’extrême-droite. Le seul discours possible de gauche (si ce qui la définit est bien l’importance du « commun ») ne peut plus concerner aujourd’hui que le rapport à l’objet (ce qui n’est pas le sujet) et sa fonction de substitut existentiel, caractéristique de l’équation capitaliste : être=avoir+. Qu’est-ce qu’« être » si la réponse avoir+ conduit désormais dans une impasse ? Tel est, à mon avis, l’enjeu.

Réponse de « Mille Sabords » :

La droite traditionnelle, comme la gauche traditionnelle ayant disparu, il est normal que les extrêmes prennent du poids. Il serait aussi normal que E. soit ré-élu. Contrairement à d’autres, on prend aussi en compte l’existence des « verts », mais les français préfèrent sans nul doute un « programme vert » dans chaque parti, à un parti Vert très ambigu, (nucléaire ?, Europe ?, politique étrangère ?…etc) qui ne peut pas fonctionner avec des œillères programmatiques aussi limitées : « Je serai le parti du climat » ! Ah ah… Le slogan le plus naïf que l’on ait entendu…

Ma réponse :  

Je dirais que le « traditionnel » qui a disparu concerne les deux réponses de contournement apportées au malaise que crée l’équation capitaliste : 1° le paradis dans l’au-delà (religion) qui a été le soutien de la droite historique, 2° le paradis ici-bas (socialisme/communisme) celui de la gauche. Seule, l’extrême-droite se développe : les peurs et l’angoisse qui la nourrissent, qu’elle exploite et accentue, concernent le concept confus d’identité = ce qu’on est ou censé être en tant que collectivité et individu, que viennent prétendument menacer l’immigration et le grand remplacement. « Identité nationale » sert de substitut à « identité personnelle » que l’impasse capitaliste confronte à la redoutable et angoissante question de sa propre fin que l’accumulation d’objets  ne suffit plus à exorciser. D’accord avec vous pour l’écologie ; l’existence d’un « parti vert » est l’expression, par défaut, d’un long déni relatif à la fonction capitaliste (production/consommation).   

Gustave Flaubert (9)

Rappel : j’indiquais dans l’article Flaubert 4 du 6 janvier 2022 que je fixais la fin de la première partie de la lecture de la correspondance au moment de la rupture, en 1855, de sa relation avec Louise Colet qu’il appelait Muse.

Voici sa lettre de rupture datée du 06.03.1855 : « Madame, J’ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir, hier,, dans la soirée, trois fois chez moi [ un appartement qu’il louait à Paris]. Je n’y étais pas. Et, dans la crainte des avanies qu’une telle persistance de votre part pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m’engage à vous prévenir que je n’y serai jamais. J’ai l’honneur de vous saluer. »

Louise Colet notera en marge : « Lâche, couard et canaille ».

2° La deuxième partie concerne les vingt-et-une années suivantes : de cette rupture à la mort de George Sand (le 8 juin 1876)… trois mois après celle de Louise Colet (8 mars 1876) dont il confie à son amie Mme Roger des Genettes : «  Vous avez très bien deviné  l’effet complexe que m’a produit la mort de ma pauvre Muse. Son souvenir ainsi ravivé m’a fait remonter le cours de sa vie. Mais votre ami est devenu plus stoïque depuis un an. J’ai piétiné sur tant de choses, afin de pouvoir vivre ! Bref, après tout un après-midi passé dans les jours disparus, j’ai voulu n’y plus songer et je me suis remis à la besogne. Encore une fin ! »

George Sand, rencontrée en 1857, après la publication de Madame Bovary,  – la « dame de Nohant » jouit d’une grande notoriété – n’est pas une « muse » (littéraire) pour Flaubert mais (un peu comme Victor Hugo – voir plus loin) une sorte de « contre modèle » ambivalent –  ce qu’il est sans doute aussi pour elle. Elle représente, par ses écrits et ses idées, tout ce qui l’insupporte (l’expression des sentiments, l’humanisme social) mais elle l’attire par ses choix de vie  (elle est pour lui un « troisième sexe »), en particulier son statut de mère et grand-mère. Il ira la voir à Nohant, elle viendra à Croisset (la mère de Flaubert l’aimait beaucoup), et ils se rencontreront plusieurs fois à Paris.  Il la vouvoie et l’appelle « maître » alors qu’elle le tutoie.

Les lettres qu’il lui écrit ont une importance  – affective, littéraire, philosophique, politique – analogue à celles qu’il envoya à Louise Colet, la sexualité en moins. Elles permettent d’approcher, dans la « problématique Flaubert », ce « rien » qui constitue pour lui l’objet idéal de l’écriture, avec, comme moyen d’y parvenir, l’impersonnalité :

 « J’éprouve une répulsion invincible à mettre sur le papier quelque chose de mon cœur. Je trouve même qu’un romancier n’a pas le droit d’exprimer son opinion sur quoi que ce soit. (…) Voilà pourquoi j’ai pas mal de choses qui m’étouffent, que je voudrais cracher et que je ravale. »  écrit-il à George Sand le 5.12.1866,  puis, sur le même thème,  le 06.02.76 : « Quant à laisser voir mon opinion personnelle sur les gens que je mets en scène, non, non, mille fois non ! Je ne m’en reconnais pas le droit. »

L’impersonnalité est un des moyens qui permet d’accéder à ce qu’il appelle l’Art pur qu’il définit ainsi à George Sand, en décembre 1866 : « Je crois que le grand Art est scientifique et impersonnel », puis, le 10.08.1868: « Est-ce qu’il n’est pas temps de faire entrer la Justice dans l’Art ? L’impartialité de la peinture atteindrait alors à la majesté de la loi – et à la précision de la science »

Qu’entend-il par « justice » (dans sa critique de la politique il reprendra souvent le mot qu’il détache de la signification sociale) préféré à « justesse » qui semblerait mieux correspondre à sa conception de la littérature ?  

« Si le lecteur ne tire pas d’un livre la moralité qui doit s’y trouver, c’est que le lecteur est un imbécile ou que le livre est faux au point de vue de l’exactitude. Car du moment qu’une chose est vraie, elle est bonne. » (suite de la lettre, ci-dessus, du 6.02.76)

Même question de sens pour « moralité » qui n’a pas à voir avec la morale bourgeoise du bien et du mal, encore moins avec la morale religieuse. Cette recherche du vrai, de l’exact est sans doute ce qui lui crée le plus de difficultés. Le travail de recherche, de documentation pour chacun de ses livres est impressionnant de minutie et de rigueur. Ainsi pour L’Education Sentimentale qu’il est en train d’écrire, cette confidence, toujours à George Sand le 09.09.68 : « Moi, je travaille furieusement. Je viens de faire une description de la forêt de Fontainebleau qui m’a donné envie de me pendre à un de ses arbres. »

Ce rejet viscéral de l’intervention personnelle de l’auteur explique la critique qu’il  adresse à  Zola,  le 01.12.1871 à propos de La Fortune des Rougon* que son auteur vient de lui envoyer : « Je viens de finir votre atroce et beau livre ! J’en suis encore étourdi. C’est très fort ! Très fort ! Je n’en blâme que la préface. Selon moi, elle gâte votre œuvre qui est si impartiale et si haute. Vous y dite votre secret, ce qui est trop candide, et vous exprimez votre opinion, chose que, dans ma poétique (à moi), un romancier n’a pas le droit de faire. (…) Mais vous avez un fier talent et vous êtes un brave homme ! »

*Premier roman de l’œuvre maîtresse de Zola : Les Rougon-MacquartHistoire naturelle et sociale d’une famille sous les Second Empire. Extraits de cette préface que critique Flaubert : « Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d’êtres se comporte dans une société (…) Je tâcherai de trouver et de suivre, en résolvant la double question des tempéraments et des milieux, le fil qui conduit mathématiquement d’un homme à un autre homme. (…) Physiologiquement ils [les R.M.] sont la lente succession des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race à la suite d’une première lésion organique (…) »

Trouver les mots pour une phrase qui « sonne » juste, bref parvenir au style est  une entreprise qui s’accompagne de souffrance, qui ne peut intéresser qu’une infime minorité [« Qu’est-ce que ça fout à la masse l’Art, la poésie, le style ? Elle n’a pas besoin de tout  ça. Faites-lui des vaudevilles, des traités sur le travail des prisons, sur les cités ouvrières et les intérêts matériels du moment. » (lettre à Louise Colet, le 20.06.1853)].

Extrait d’une lettre écrite le 9.08.1864 à Amélie Bosquet qui avait rédigé pour le journal de Rouen un article sur Béranger, l’auteur de chansons populaires engagées, que détestait Flaubert. Il lui avait envoyé une lettre très critique (elle n’a pas été retrouvée) à laquelle elle avait réagi. Voici la réponse de Flaubert à cette réaction : «  Je n’avais pas besoin de votre lettre pour savoir que vous êtes un bon cœur et un excellent esprit. Mes brutalités, ou plutôt ma grossièreté, comptaient bien là-dessus. Si j’avais douté de votre intelligence, je ne vous aurais pas écrit si vertement (…) Voilà tout ce que j’ai voulu vous dire : je regarde ledit Béranger comme funeste : il a fait accroire à la France que la poésie consistait dans l’exaltation rimée de ce qui lui tenait au cœur. Je l’exècre par amour même de la démocratie et du peuple. C’est un garçon de bureau, de boutique, un bourgeois*  s’il en fut ; sa gaieté m’est odieuse. (…) Ce qui m’avait indigné dans votre article, c’était la comparaison que vous en faisiez avec Bossuet et Chateaubriand, qui sont cependant loin d’être des dieux pour moi. Je maintiens que le premier écrivait mal, quoi qu’on en dise. Mais il serait temps de s’entendre sur le style**. [Il ne précise pas] (…) Je conclus, suivant le père Cousin [Victor Cousin, le philosophe] que « le Beau est fait pour quarante personnes par siècle en Europe. » Je monte dans ma tour d’ivoire et ferme ma fenêtre. Car autrement, autant se casser la margoulette, ou devenir fou. »

Cette théorie de l’art pur ou de l’art pour l’art est celle du mouvement dit « parnassien » (le mont Parnasse, en Grèce, où se réunissaient Apollon et  les Muses) dont les poètes Théophile Gautier (1811-1872 – ami très proche de Flaubert) et Leconte de Lisle (1818-1894) donnent ces explications/justifications : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature » (Th. Gautier, dans la préface de Mademoiselle de Maupin – 1834) et  « L’Art, dont la Poésie est l’expression éclatante, intense et complète, est un luxe intellectuel accessible à de très rares esprits. Toute multitude, inculte ou lettrée, professe, on le sait, une passion sans frein pour la chimère inepte et envieuse de l’égalité absolue. Elle nie volontiers ou elle insulte ce qu’elle ne saurait posséder. De ce vice naturel de compréhensivité découle l’horreur instinctive qu’elle éprouve pour l’Art.  Le peuple français, particulièrement, est doué en ceci d’une façon incurable. Ni ses yeux, ni ses oreilles, ni son intelligence, ne percevront jamais le monde divin du Beau. (Leconte de Lisle – Les poètes contemporains – 1864)

Cette conception de l’art a des corollaires politiques d’autant plus intéressants que le 19ème siècle a connu les événements majeurs que sont la révolution de 1848, la guerre de 1870 contre la Prusse  et la Commune de Paris (1871) dont Flaubert fut à la fois le témoin (1848 / 1871) et l’acteur (1870).

*bourgeois : à George Sand, le 22.09.1866 « Moi, un être mystérieux, chère maître, allons donc ! Je me trouve au contraire d’une platitude écœurante et je suis parfois bien ennuyé du bourgeois que j’ai sous la peau ; (…) Ce qui trompe les observateurs superficiels, c’est le désaccord qu’il y a entre mes sentiments et mes idées. » et, une semaine plus tard à la même : «  Ah ! vous croyez, parce que je passe ma vie à tâcher de faire des phrases harmonieuses, en évitant les assonances, que je n’ai pas, moi aussi, mes petits jugements sur les choses de ce monde ? Hélas oui ! et même je crèverai enragé de ne pas les dire. »

**style : à G. Sand, le 27.11.1866 : « Mon roman [L’éducation sentimentale] va très mal pour le quart d’heure. (…) Vous ne savez pas, vous, ce que c’est que de rester toute une journée la tête dans ses deux mains à pressurer sa malheureuse tête pour trouver un mot. L’idée coule chez vous  largement, incessamment, comme un fleuve. Chez moi, c’est un mince filet d’eau. Il me fait de grands travaux d’art avant d’obtenir une cascade. Ah, je les aurai connues les affres du style ! Bref, je passe ma vie à me ronger le cœur et la cervelle, voilà le vrai fond de votre ami. »

 (à suivre)

Le wokisme et l’université de Grenoble

« Revenant sur l’affaire de l’Institut d’études politiques de Grenoble, où il est enseignant-chercheur, Vincent Tournier estime, dans une tribune au « Monde », que le champ des idées acceptables s’est réduit dans cet établissement dont les étudiants sont encouragés à juger insupportable la moindre contre-argumentation. » (A la Une du Monde – 24.01.2022)

Extraits :

« Les collages d’affiches du 4 mars 2021 [dénonçant « l’islamophobie »] ne tombent pas du ciel. La récupération politique par la droite n’a été rendue possible que parce que la gauche est aux abonnés absents sur la laïcité. Quant à l’IEP, est-il aussi pluraliste que le prétendent nos collègues ? (…) Depuis quelques années, l’IEP de Grenoble, comme beaucoup d’établissements du supérieur, tend à devenir une institution moralisatrice, ce qui réduit le champ des idées acceptables. Des formules comme « IEP vert » ou « IEP inclusif » ont été officialisées sans rencontrer d’opposition. La fameuse « Semaine pour l’égalité et contre les discriminations », organisée chaque année a moins pour objectif de faire réfléchir les étudiants que de les soumettre à des injonctions morales. »

 Ma contribution

La faiblesse relative du point de vue de Vincent Tournier réside dans le fait qu’il  se présente comme une analyse objective du problème, alors qu’il en est une composante. Autrement dit, ce point de vue est un élément de la dialectique dont l’autre est le wokisme. On peut aborder cette question par exemple en se demandant ce qui fait que la gauche « est aux abonnés absents » de manière globale.  En d’autres termes : quel est, après le fiasco de ce qu’a représenté l’expérience soviétique dans son ambivalence, le discours de gauche possible aujourd’hui ? Son objet n’est pas encore perceptible, ou il fait peur, ce qui revient au même, d’où l’errance actuelle (élection présidentielle, entre autres) et, ce qui en est le corollaire, le développement du discours d’extrême-droite.

Réponse de « Peps72 » :

« La force évidente du point de vue de Vincent Tournier c’est qu’il parle de l’intérieur de l’IEP de Grenoble, qu’il parle de ce qu’il connait, qu’il a été accusé à tort d’islamophobie, qu’il ne porte aucune accusation ad hominem, que ses propos sont argumentés, et qu’il n’a aucun intérêt à écrire cette tribune puisqu’il est visiblement minoritaire au sein de cet IEP qui ne voyait aucun inconvénient à ce que des étudiants contrôlent des enseignements pour débusquer une islamophobie qui n’existait pas… »

Ma réponse :

Son accusation de « moralisation » témoigne de ce que je dis de son implication dans le processus. Le wokisme (dont les  démesures répondent à d’autres démesures, c’est une partie du  « jeu » de la dialectique qui a besoin de temps pour se résoudre)  n’est pas une entreprise morale mais une  remise en cause passionnelle d’un discours historique  lui aussi passionnel et dont  fait partie l’argument « moral » (revendiqué ou dénoncé).

Réponse de « Alphonse Triboulot » :

« Faites-vous référence à la trichotomie hégélienne esprit subjectif/ esprit objectif / esprit absolu? Si oui pouvez-vous designer s’il vous plait qui représente l’esprit absolu dans ce débat. Parce que, moi, j’ai du mal à le distinguer. Mais peut-être bien que l’oiseau de Minerve ne s’est pas envolée ».

Ma réponse :

L’ « absolu », socialement perçu comme tel, ne peut résulter que de la résolution de la contradiction entre ce qui constitue le discours historique enkysté « mâle-blanc-colonisateur » et ce qui conduit aujourd’hui à celui de l’identification de l’ « homme-couleur-colonisé » (à développer). Je trouve l’expression de cet « absolu » chez Montaigne et Spinoza, mais il demeure « réservé », en quelque sorte inaccessible, puisque  la philosophie n’est pas enseignée – simple initiation pour une infime partie – ce qui n’est pas un hasard.

Une autre contribution :

« Certainement une bonne analyse surtout sur la définition du Wokisme qui « encourage à juger insupportable la moindre contre-argumentation » même scientifique qui est une forme de retour en arrière dans l’Inquisition.
Comme je n’arrête pas de le répéter la juste défense des minorités discriminées ne veut pas dire que le « mâle blanc » est coupable par naissance et le « noir » vacciné du racisme par ses chromosomes !
 »

Ma réponse :

Votre discours est un exemple de ce qui suscite le wokisme : il ne s’agit pas d’une « juste défense de minorités opprimées » – Martin L.King en fut un instigateur parmi bien d’autres –  mais un problème de définition de l’humanité. Tant que n’auront pas été posées et débattues les questions (hors innéité  chromosomique) : pourquoi le blanc ? pourquoi le fait colonial ?  pourquoi le fait de l’esclavage (qui n’implique pas que le blanc) etc., tant que les réponses attendues (par vous, si je vous ai bien lu) resteront de l’ordre de la « juste défense » (elle ne modifie rien sur le fond, seulement quelques modes de fonctionnement), émergeront des mouvements  dont les violences et les démesures répondent aux violences et aux démesures d’une surdité  historique entêtée. Le wokisme n’est que l’expression exacerbée du déni de la question existentielle dont la réponse de résignation religieuse et idéologique  n’est plus audible.