« Vous protéger », dit-il.

Une fois encore, le discours d’E. Macron (02.03.2022) est celui de l’adulte à l’enfant.  Une fois encore – après l’invasion virale, l’invasion russe – le jeu de l’infantilisation qui distingue celui – lui – qui sait et qui peut, de ceux – nous – qui n’ont pas besoin de savoir parce qu’ils ne peuvent rien, parce qu’ils ont la faiblesse de l’enfant qu’il faut protéger.

Il lit donc sur le prompteur en faisant semblant de nous regarder le texte écrit qu’il fait semblant de ne pas lire et auquel il essaie de donner la tonalité du discours vivant.   

Se rend-il compte du contraste, signifié et forcément perçu, entre l’homme jeune qu’il est et le vieux personnage qu’il interprète, entre la modernité actuelle du langage et l’archaïsme de sa communication ? Entre la gravité de l’événement et l’artifice du procédé ?

Ou alors croit-il que la peur qu’il vise à apaiser  anesthésie la perception du côté suranné du discours ?

S’imagine-t-il que l’inquiétude qui a produit les gilets jaunes a disparu ?

Tout aussi irresponsable est son discours sur l’indépendance et l’autonomie économiques, la défense et les armes ouest-européennes :  appuyé sur une conjoncture (l’invasion russe et ce qui la sous-tend), il oublie la dimension planétaire de la crise que traverse l’humanité et dont le processus (pas seulement européen), qui aboutit à l’événement ukrainien, n’est qu’un signe.

Plus responsable aurait été d’intégrer les mesures rendues nécessaires par la démesure russe dans une analyse de la situation actuelle de l’homme sur sa planète, de rappeler le sens du commun humain et l’indispensable solidarité internationale.

Mais un tel discours suppose une conception de la démocratie fondée sur une philosophie politique qui distingue le peuple de la population.

Quant au tournant que nous serions en train de vivre et qui justifie les mesures annoncées, est-il celui que dessine l’invasion de l’Ukraine (quelle différence essentielle avec celle de la Crimée ou de la Géorgie ?), ou bien n’est-il qu’une manière d’occulter le processus (un mot apparemment ignoré d’E. Macron) mis en route il y a trente ans par la continuation d’une politique de rapport de force que l’implosion soviétique rendait sans objet,  et qui a peu à peu conduit au pouvoir en Russie un chef de plus en plus autocratique ?

La menace nucléaire est-elle plus importante qu’au moment de la crise des missiles de Cuba (1962) et des euromissiles (1977-1987) ?

S’il est une menace grave, c’est bien celle de la crise existentielle née à la fin des années 80, couplée à celle de la mutation climatique dont les causes premières ne sont toujours pas objet de discussion.

Personne ne sait exactement quelles formes nouvelles peuvent prendre les fuites en avant dont sont capables les individus et les sociétés, jusqu’à creuser un abîme où pouvoir se jeter de peur d’y tomber.

Je ne vois pas d’autre solution que de poser la question du capitalisme.

Gustave Flaubert (17)

L’œuvre qui occupera Flaubert depuis le début et pratiquement jusqu’à la fin est La Tentation de Saint Antoine qu’il ne cesse d’écrire, de réécrire et dont la version ultime sera publiée en 1874. Elle est étroitement liée à son amitié avec Alfred Le Poittevin dont l’un des deux livres de chevet, à côté de l’Ethique de Spinoza, était Ahasvérus, un vaste poème en prose écrit par Edgar Quinet (publié en 1833), qui raconte, à la manière d’une épopée, l’histoire du juif errant en quête de compréhension de l’homme et du monde.

Ahasvérus commence par un dialogue entre Le Père éternel et les divers éléments de la création et de la mythologie. [ex : « Le Père éternel, à l’Océan : Comme un mot mal écrit dans mon livre, va effacer la terre / L’Océan : J’y cours, à la cime du monde il ne reste plus déjà que la tour d’un roi où il fait son banquet dans des plats de vermeil. Mon déluge entrera, avant une heure, dans la salle.] Après cette introduction/prologue, Quinet introduit le personnage d’Ahasvérus qu’il place sur le chemin du Golgotha au moment où passe le Christ portant sa croix ; il le considère comme un faux prophète et lui refuse son aide. Jésus lui dit alors : « C’est toi qui marcheras jusqu’au jugement dernier, pendant plus de mille ans. Va prendre tes sandales et tes habits de voyage ; partout où tu passeras, on t’appellera : le juif errant. »

Ahasvérus représente l’homme à la recherche d’une explication globale sans Dieu ; il la trouve, par le mouvement de sa marche associé à celui de l’océan devenu puissance de la Nature, dans une harmonie universelle d’où Dieu est écarté et où la figure de Jésus (qui n’est donc plus fils de Dieu) représente la souffrance humaine.  

Lors de son passage à Gênes pendant son séjour en Italie en 1845 (la famille accompagna Caroline et son mari dans leur voyage de noces) Flaubert avait été séduit par le tableau de Brueghel [on peut le trouver sur Internet] représentant la tentation de Saint Antoine :  « Je donnerais toute la collection du Moniteur [important journal de l’époque] si je l’avais, et cent mille francs avec, pour acheter ce tableau-là, que la plupart des personnages qui l’examinent regardent assurément comme mauvais » (à Alfred le Poittevin – le 13 mai 1845). Il cherchera en vain une reproduction et fera l’acquisition de la gravure de Jacques Callot [également visible sur Internet] qui traite le même sujet : « J’ai déballé ma Tentation de Saint Antoine et je l’ai accroché à ma muraille ; voilà tout. J’aime beaucoup cette œuvre. Il y avait longtemps que je la désirais. Le grotesque triste a pour moi un charme inouï : il correspond aux besoins intimes de ma nature bouffonnement amère. Il ne me fait pas rire, mais rêver longuement. » (à Louise Colet le 21 août 1846).

Antoine est un ermite qui vécut au 4ème siècle en Egypte et Flaubert (il aima ce pays qu’il visita pendant son long voyage – cf. articles 7 et 8), décrit à son tour l’ensemble des tentations « sataniques » qui peuvent assiéger sous toutes les formes – matérielles et spirituelles – un homme sans culture dont le sens de la vie repose sur sa seule foi.

Antoine voit donc défiler devant lui toutes les hérésies, les philosophies, les êtres réels ou fantasmés qui tentent de le convaincre de la vanité de sa foi. Si elle résiste, ce n’est que parce qu’elle est aveugle, autrement dit la foi du charbonnier. Au tout, énorme, considérable que représente les discours construits, argumentés, physiquement et intellectuellement séduisants, qui sollicitent des réponses de même importance, Antoine ne sait qu’opposer le rien de la pensée. [Quelques-unes des indications données par Flaubert : « Antoine soupire / Antoine se recule / Antoine claque des dents / Antoine se rejette en arrière : « Horreur ! » / Antoine baisse la tête… etc.]

De ce point de vue, La Tentation de Saint Antoine est le négatif d’Ahasvérus dont la philosophie du Tout rejoint celle de Spinoza.

Du point de vue esthétique – celui qui intéresse Flaubert – elle est son complément : s’il déteste ce qu’il appelle le « parti des prêtres » – en tant qu’expression d’un discours abêtissant –, il éprouve une attirance pour le fait religieux.

Louis Bouilhet et les frères De Goncourt n’avaient pas du tout aimé les premières versions que Flaubert leur avait lues ; pour tenter de lui faire oublier ce thème, ils lui avaient proposé le fait divers qui fut le point de départ de Madame Bovary.

Flaubert n’oubliera pas La Tentation parce qu’elle lui correspond dans le sens où l’écriture de cette œuvre n’oblige pas à imaginer une intrigue et où seules comptent les idées dont il s’est constitué une impressionnante documentation (comme du reste pour chacun de ses romans). « Oh ! heureux temps de Saint Antoine, où êtes-vous ? J’écrivais là avec mon moi tout entier ! » confiera-t-il à Louise Colet (29.01.1853) alors qu’il se bagarre avec sa Bovary.

« Dieu que ma Bovary m’embête ! J’en arrive à la conviction quelque fois qu’il est impossible d’écrire» (10 04 53)

« Ce livre, au point où j’en suis, me torture tellement (et si je trouvais un mot plus fort, je l’emploierais) que j’en suis parfois malade physiquement. Voilà trois semaines que j’ai souvent des douleurs à défaillir. D’autres fois, ce sont des oppressions ou bien des envies de vomir à table. Tout me dégoûte. Je crois qu’aujourd’hui je me serais pendu avec délices, si l’orgueil ne m’en empêchait. Il est certain que je suis tenté parfois de foutre tout là, et la Bovary d’abord. Quelle sacrée maudite idée j’ai eue de prendre un sujet pareil ! Ah ! je les aurai connues les affres de l’Art ! (…) Sacré nom de Dieu, comme je rage ! » (à Louise Colet, le 17.10. 53)

Madame Bovary (1857) provoqua un scandale et un procès pour des motifs d’atteinte à la morale et aux bonne mœurs (cf. articles précédents). Emma cherche dans le réel les signes des histoires qu’elle a lues dans les romans de son adolescence – entendre, les romans « romantiques » que détestait Flaubert – et dont elle a besoin de croire qu’elles sont la vraie vie.

Le récit est celui d’un échec très particulier : Emma réussit le franchissement de l’interdit moral de l’épouse – l’adultère – mais elle échoue à le vivre : non pour des raisons morales ou religieuses mais parce qu’elle est la spectatrice de ses deux expérimentations amoureuses – Rodolphe et Léon – qu’elle observe comme en-dehors d’elle-même. Le rien de la mort signifié par cet impossible de vivre la vie est à mon sens la cause réelle du scandale et du procès, enfouie sous les prétextes moraux de l’accusation ; du reste, l’avocat retourna facilement l’argumentaire en jouant avec les désillusions et le suicide d’Emma dont il tenta de convaincre qu’ils avaient une fonction dissuasive. Flaubert qui savait ce qu’il n’avait pas voulu dire mais qui ne savait pas forcément ce que disait le roman, ne s’y opposa pas.

La métaphore du rien ne concerne pas le divorce entre Emma et le modèle de l’épouse auquel elle devrait se conformer (autrement dit, il n’y aurait rien de bon à attendre de l’adultère – ce qui est aux antipodes de la pensée de Flaubert)), mais l’absence de rapport entre le franchissement de cet interdit et le bénéfice censé le justifier ; si Flaubert refuse la jouissance à Emma, si le récit lui-même est dépourvu d’érotisme, [malgré ce qu’il laisse entendre à Louise Colet : « Ma Bovary est sur le point immédiat d’être baisée et je cherche le mouvement dont j’ai besoin. » (25.12. 1853)] ce n’est évidemment pas pour des motifs de moralité, ni par manque d’imagination ou d’expérience [en témoignent sa connaissance de Sade et ses confidences à ses amis sur sa vie sexuelle], mais parce que ce serait admettre une « bonne raison » de vivre dont on sait qu’elle n’existe pas pour Flaubert.

Il s’agit donc d’un « tout ça pour un rien » signifié par la quasi-absence d’action et de mouvement : « Ce qui me tourmente dans mon livre, c’est l’élément amusant, qui y est médiocre. Les faits manquent. Moi, je soutiens que les idées sont des faits. Il est plus difficile d’intéresser avec, je le sais, mais alors c’est la faute du style. J’ai ainsi maintenant cinquante pages d’affilée où il n’y a pas un événement, c’est le tableau inactif d’une vie bourgeoise et d’un amour inactif. » (à Louise Colet, le 15.0153)

La mort que se donne Emma en s’empoisonnant n’est pas dictée par la catastrophe financière, encore moins par des raisons morales ou religieuses, mais par cet amour de fiction, étranger à la vie réelle : « La folie la prenait, elle eut peur, et parvint à se ressaisir, d’une manière confuse, il est vrai ; car elle ne se rappelait pont la cause de son horrible état, c’est-à-dire la question d’argent. Elle ne souffrait que de son amour, et sentait son âme l’abandonner par ce souvenir, comme les blessés, en agonisant, sentent l’existence qui s’en va par leur plaie qui saigne ».

Flaubert construit la métaphore du rien de la mort – ici, la disparition des références de sens – jusque dans la recherche par Emma des effets sur elle-même de l’arsenic qu’elle vient d’avaler [« Elle s’épiait curieusement, pour discerner si elle ne souffrait pas. Mais non ! rien encore. »] et surtout par les représentations, subjective puis objective, du non-sens du fait de vivre au moment même où elle meurt :

– subjective, quand le curé lui tend le crucifix : le « plus grand baiser d’amour qu’elle eût jamais donné » est celui qu’elle dépose « de toute sa force expirante sur le corps de l’Homme-Dieu. »

– objective, dans le décalage entre la terrible gravité de la fin de l’agonie dans la chambre et, dans la rue, la légèreté provocante de la chanson de l’aveugle dont les deux derniers vers « Il souffla bien fort ce jour-là / Et le jupon court s’envola [le jupon, à défaut de l’âme] » sont accompagnés par le rire : « Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement. »

Le chapitre qui suit s’ouvre par cette phrase, cette fois explicative du rien de la mort par le changement d’objet du « croire » : « Il y a toujours, après la mort de quelqu’un, comme une stupéfaction qui se dégage, tant il est difficile de comprendre cette survenue du néant et de se résigner à y croire. »

Cette destruction du sens de la vie par la double vanité des interdits et de leur franchissement, l’expression littéraire du rien de sa mort pour le sujet par l’inconsistance du personnage d’Emma, permettent de comprendre la fascination qu’éprouvait pour le roman (et pour son auteur) Marie-Sophie Leroyer de Chantepie qui se débattait dans les contradictions de sa vie et de sa foi (cf. articles précédents) ainsi que la nature ambivalente – de part et d’autre – des relations entre Flaubert, George Sand et Victor Hugo sur lesquelles je reviendrai.

Comme je l’avais laissé entendre, la série aura besoin d’un nouvel article pour examiner la validité de la métaphore pour Salammbô, L’Education sentimentale et Bouvard et Pécuchet.

Gustave Flaubert (16)

Dans l’émission A voix nue (France Culture – 1988), – un peu plus de deux heures d’entretien avec l’historien Roger Chartier, disponible sur le net – Pierre Bourdieu explique qu’avant Flaubert, il n’y a pas d’artiste, dans le sens où il n’existe pas d’espace artistique/littéraire étranger à l’espace économique. Flaubert est donc le créateur pour la littérature de ce qu’il nomme un champ*, autrement dit un espace autonome où la production se situe en-dehors de la loi du marché. Si l’on accepte cette thèse, il faut préciser que la revendication par Flaubert de l’écriture pour elle-même, de l’art pour l’art, – donc à l’extérieur du champ habituel production/édition/argent – n’a pas de dimension militante, comme, un siècle plus tôt et pour des raisons économiques, la lutte de Beaumarchais pour la reconnaissance du droit de rémunération pour les auteurs (à l’origine de la SACEM). S’il exprime à plusieurs reprises son aversion pour le statut d’écrivain tel qu’il existe alors, c’est d’abord de l’ordre du ressenti, du viscéral. L’identification de l’esprit bourgeois qui suscite sa haine et la « théorisation » de l’Art pur (il n’a pas écrit d’ouvrage spécifique sur cette question) viendront plus tard.

Ce qui est premier, c’est l’impossibilité de l’écriture, acte redoutable en ce sens que loin d’être une occupation, il est la vie elle-même. J’ai déjà cité une partie de cette lettre de résignation qu’il adresse à son ami Ernest Chevalier, le 22 juillet 1839 – il a 18 ans : « Quant à écrire, j’y ai totalement renoncé, et je suis sûr que jamais on ne verra mon nom imprimé ; je n’en ai plus la force, je ne m’en sens plus capable, cela est malheureusement ou heureusement vrai. Je me serais rendu malheureux, j’aurais chagriné tous ceux qui m’entourent. En voulant monter si haut, je me serais déchiré les pieds aux cailloux de la route. Il me reste encore les grands chemins, les voies toutes faites, les habits à vendre, les places, les mille trous qu’on bouche avec des imbéciles. Je serai donc bouche-trou dans la société, j’y remplira ma place, je serai un homme honnête, rangé, et tout le reste si tu veux ; je serai comme un autre, comme il faut, comme tous, un avocat, un médecin, un sous-préfet, un notaire, un avoué, un juge tel quel, une stupidité comme toutes les stupidités, un homme du monde ou de cabinet, ce qui encore plus bête, car il faudra bien être quelque chose de tout cela et il n’y a pas de milieu. » (…)

Le rien qui en est le corollaire est celui, bien connu, de la vanité de la situation sociale installée : « Eh bien, j’ai choisi, je suis décidé : j’irai faire mon droit, ce qui au lieu de conduire à tout ne conduit à rien. Je resterai trois ans à Paris, à gagner des véroles, et ensuite ? Je ne désire plus qu’une chose, c’est d’aller passer toute ma vie dans un vieux château en ruine, au bord de la mer. »

On remarquera que ce choix du droit le conduira en effet « tout droit » (après la crise nerveuse de 1844) à l’abandon des études et des professions de résignation qui y sont associées.

Et si la nécessité d’écrire est à ce point irrépressible qu’elle conduit à prendre la plume, ce sera seulement pour soi : « Ma répugnance à la publication n’est, au fond, que l’instinct que l’on a de cacher [son cul, qui, lui aussi, vous fait tant jouir] ; vouloir plaire, c’est déroger. Du moment que l’on publie, on descend de son œuvre. La pensée de rester toute sa vie complètement inconnu n’a rien qui m’attriste. » (à Louise Colet, le 3 avril 1852)

Publier, c’est en effet sacrifier à l’utilité et être utile revient à avoir une situation, autrement dit se retrouver là où conduisent les études, en l’occurrence de droit, honnies et abandonnées.

Le « discours » qui constitue Gustave à travers le prisme de la famille lui-même façonné par celui de la société bourgeoise dont elle fait partie (cf. articles précédents) est un exemple de ce que P. Bourdieu nomme l’habitus* [participe passé du verbe latin habere (avoir) = (ce qui est) eu]. Autrement dit, le message subliminal envoyé au jeune Gustave lui enjoignant de choisir la voie qui, si j’ose dire, lui garantisse de réussir à échouer, ce que Sartre explicite de son côté par la psychanalyse : Gustave est pour lui L’idiot de la famille, dans le sens où idiot désigne une singularité (cf. idiotisme).

L’autre rien, le rien positif qui nous intéresse, est ainsi décrit dans la lettre, déjà citée, du 16 janvier 1852 à Louise Colet : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrai de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. »

Identifier ce rien, se demander ce qu’est le rien en tant qu’objet littéraire revient à chercher de quel réel il est la métaphore.

Pour le sujet (celui qui dit moi, je), il n’y a qu’un réel qui soit le rien : sa mort. Il peut parler de tout sauf de ça. Il peut parler de la mort – celle de l’autre –, il peut concevoir mourir comme objet de discours (je meurs) mais le je suis mort est impossible. « Sa mort » lui est pourtant un objet majeur de questionnement et d’angoisse, particulièrement en ce début du 19ème siècle : la génération née après le renversement de l’ancien régime découvre les abîmes existentiels du « je » dont l’emploi était jusque-là réservé au roi. Si Flaubert vit son adolescence collégienne dans un temps préoccupé par ce qu’on a appelé le « mal du siècle » qui a alimenté la veine romantique, son attirance pour le style, l’Idée, l’Art pour l’art, l’en éloigne et le rapproche de Rabelais, Montaigne, Shakespeare, Voltaire pour les siècles passés, pour son siècle, de Byron, Edgar Quinet, Goethe, dont les œuvres ont une dimension épique.

La métaphore de la mort du sujet – en d’autres termes, le dit de l’indicible – pourrait donc constituer la singularité de l’œuvre dont chaque composant / roman serait une variation.

La mort du sujet, donc ta mort, lecteur, nous dit le roman flaubertien, tel est le rien scandaleux de mes récits : si tu veux savoir ce qu’est le rien de ta mort, lis.

En d’autres termes, ce rien qu’est la métaphore de la mort du sujet se définit par l’opposition frontale aux discours de déni et de contournement inventés par l’homme. Le contenu du rien n’est pas le récit, par définition impossible, de la mort du sujet, mais le récit du refus des divers exutoires construits au fil du temps.

Ce récit du refus du déni du rien que contournent les croyances et thèses de toutes sortes, n’est pas un objet de construction théorique par Flaubert : il n’est pas philosophe dans le sens où il n’aime pas les concepts, mais essentiellement un écrivain-plasticien que réjouit et qui recherche la beauté de la forme.

Ce qu’il aime dans l’Ethique de Spinoza que lui a fait connaître Alfred Le Poittevin et qu’il a lu plusieurs fois, c’est principalement l’architecture de la construction de la pensée (cf. les articles du 11 au 24 novembre 2021) et non ce qui constitue l’essentiel du discours, à savoir le désir en tant que moteur du vivant, qu’il ignore – d’où l’importance apportée à la volonté (cf. article Flaubert 14) que rejette Spinoza. Et s’il aime tant son Traité théologico-politique, c’est parce qu’il est une démolition des lectures bibliques traditionnelles.

Le rapport esthétique original qu’il construit avec ce composant de la problématique de la mort permet de comprendre son investissement permanent dans La Tentation de Saint-Antoine, puis l’articulation entre des romans qui peuvent sembler si différents.

Ce sera l’objet de ce qui devrait bien être, cette fois, le dernier article. La précaution du devrait s’explique par ce que j’ai déjà révélé – je ne sais plus où –  de mon incapacité à construire un plan à l’avance.

* Pour illustrer ce que je comprends des concepts champ et habitus, je prendrai l’exemple du jeu de Monopoly. Ce qui constitue son champ, c’est l’ensemble des outils que sont les capitaux (dans le sens « ce qui est le plus important, capital »), à la fois des billets et ce qu’ils permettent d’acquérir : des terrains, des maisons et des hôtels, dans la ville de Paris, la qualité des rues les plus chères étant notamment soulignées par les couleurs – les gares, populaires, sont incolores. Celui qui gagne est celui qui est devenu le plus riche, et il l’est devenu en ruinant les autres. Le champ est donc constitué par ces outils / capitaux et par chacun des joueurs qui va agir selon son habitus (sa conception de l’intérêt personnel, des moyens pour arriver, son altruisme, sa morale, ses scrupules, etc.) qui va déterminer sa stratégie.

Ukraine : 1991

Le 25 décembre 1991, la démission de Mikaïl Gorbatchev mettait fin à l’existence de l’URSS.

Le Conseil de l’Atlantique Nord avait été créé en avril 1949 et sa force militaire intégrée (OTAN) en 1950 au moment de la guerre de Corée.  L’objectif était l’organisation d’une défense collective (Europe de l’Ouest / USA, Canada) contre toute tentative militaire d’invasion soviétique. L’adhésion de l’Allemagne de l’ouest (République Fédérale Allemande) à l’alliance atlantique accompagnée de son réarmement entraîna la création du Pacte de Varsovie, la réplique des pays communistes à l’OTAN.

Le 25 décembre 1991, en même temps que la disparition de l’URSS, donc du Pacte de Varsovie, disparaissait la menace d’agression soviétique.

Que décidèrent les pays membres de l’OTAN ? Non seulement de maintenir l’organisation dont venait de disparaître la cause de sa création, mais encore de l’élargir aux anciens pays membres du Pacte de Varsovie.

Que se serait-il passé si les pays occidentaux avaient décidé de dissoudre l’OTAN et proposé à la nouvelle Fédération de Russie de discuter d’une gestion commune des problèmes de sécurité ?

A prévalu la doctrine du rapport de force qui a peu à peu conduit la reconstitution de deux blocs, compliquée de l’émergence de la Chine.

C’est en quoi il y a une coresponsabilité internationale de la situation actuelle qui ne commence pas avec l’invasion de l’Ukraine mais avec le début, en décembre 1991,  d’une phase nouvelle du processus du même rapport de force (alors favorable aux USA, Canada / Europe Occidentale) que personne n’a mis en cause et  qui a contribué à l’instauration progressive du système politique russe avec l’ascension – résistible, donc – de V. Poutine.

Le cynisme de son jeu politique et diplomatique, ses déclarations, en particulier ses insultes au gouvernement ukrainien élu, sa décision d’envahir l’Ukraine témoignent de la démesure où peut conduire le rapport de force dictée par la toute-puissance réelle ou supposée.

Georges W. Bush ne s’est pas comporté autrement en mars 2003 quand il envahit l’Irak après avoir fourni à l’ONU les preuves fabriquées de toutes pièces d’une prétendue menace de destruction massive. Un épisode qui provoqua au minimum 100 000 morts et 2 000 000 réfugiés du côté irakien, 5000 morts, plus de 30 000 blessés du côté américain. Sans parler des autres dégâts.

Décréter, comme vient de le dire J. Biden, que V. Poutine va devenir un « paria sur la scène internationale » témoigne de la persistance du même rapport de force aveuglant et délétère qui affranchit G.W. Bush de tout compte à rendre.

La question de l’Ukraine

Il est d’autant plus tentant de faire de V. Poutine la cause du problème que la manière dont il conçoit et gère la politique relève plus de l’autoritarisme de type dictatorial que de la démocratie ; une litote que justifie l’existence de l’élection au suffrage universel. Autrement dit, il serait une expression du « mal » comme aiment à le dire ceux qui voient le monde sous l’angle moral binaire dans la version des présidents républicains des Etats-Unis pour qui le bien est à l’ouest, les forces du mal à l’est, les deux points cardinaux indiquant des références géopolitiques et culturelles.

Le président russe a expliqué longuement que l’Ukraine était une construction artificielle du système communiste mis en place par les bolcheviks… qu’il connaît bien pour avoir été officier du KGB avant d’être chargé par B. Eltsine des services de sécurité ; ce qui pourrait laisser penser que le doute cartésien n’est vraisemblablement pas sa tasse de thé. Même si l’on prend en compte ses arguments*, reste la manière dont il pose le problème et la réponse qu’il y apporte.

Quelle que soit son importance dans le cas précis, la question du besoin de zones-tampons, jusque dans ses formes pathologiques de paranoïa, pour justifier l’expansion territoriale, est à inclure dans la problématique du rejet par l’ouest de l’URSS dès 1917. A cet égard, il est intéressant de voir comment l’Angleterre et la France ont contribué par leurs réticences concertées et calculées à rapprocher Staline de Hitler en 1939 avec les conséquences territoriales que l’on sait. (cf. les carnets – très éclairants – de Yvan Maïski, ambassadeur soviétique à Londres entre 1932 et 1943 – il n’avait aucun pouvoir d’initiative, n’était pas en odeur de sainteté auprès de Staline et avait été maintenu à son poste uniquement parce qu’il en avait le profil culturel)

Ce dont il est essentiellement question est le « pouvoir », ici au degré le plus dangereux de la politique et dans le cadre de ce qui pourrait être le début d’une spirale incontrôlable. V. Poutine, plus ou moins « responsable » (= réponse adéquate), plus ou moins mégalomane, n’est pas, en soi, la cause mais l’expression d’un moment de l’histoire du rapport est-ouest, toujours et encore déterminé par la force, comme partout ailleurs (la liste est sans fin), et dont l’ouest a usé et use de manière récurrente. (cf. les bombardements de la Serbie par l’OTAN en mars 1999 – ils n’avaient aucune raison défensive – et l’invasion de l’Irak en mars 2003 par les Etats-Unis, sans aucun mandat onusien…)

Plus globalement, une crise aiguë est le signe toujours dramatique de l’absence de « la problématique humaine » dans le discours politique ordinaire qui accrédite l’opinion selon laquelle le rapport de force dans les relations – nationales et internationales – est un composant inhérent à l’homme sous prétexte qu’il est constitutif du vivant. Bref, une prétendue « loi », simpliste instrumentalisant la théorie de Darwin en la caricaturant. Nous disposons pourtant d’une spécificité qui nous différence radicalement des autres espèces, mais dont l’examen et le discours sont abandonnés à la philosophie dont l’objet est en grande partie déterminé par son évacuation de l’enseignement.

* Cette contribution dans la tribune de discussion du Monde (22.02.2022) en est un exemple : « Je suis toujours stupéfait par la haine personnelle dont est victime Vladimir Poutine. Il fait la politique de sa géographie et de son histoire. Ce n’est ni un saint, ni un monstre, c’est homme politique de la trempe des Louis XIV ou Pierre le Grand, avec ce que ça comporte de grandeur et de brutalité. On forge des États à coups d’épées pas à coups de prosternations.
Ma fiancée est issue d’Ukraine de l’est, Kharkov, et très franchement il faut être d’une inculture crasse pour ne pas reconnaître qu’à l’est du Dniepr c’est la Russie. Ce sont des populations slaves, orthodoxe, parlant le russe, autrement dit des Russes. Entre l’est du Dniepr et l’Ouest du Don, c’est l’héritage du traité de Pereïaslav de 1654 donc la Russie. Nous devrions être attristés que des peuples frères européens se déchirent sous l’œil avide de l’Amérique. À ceux qui m’insulteront de troll russe, je les invite à s’instruire sur l’histoire de l’Europe orientale, et à apprendre le russe, ou le polonais.
 »

Gustave Flaubert (15)

Le chemin d’identification de ce « rien » que Flaubert présente comme l’objet (énigmatique) de l’œuvre littéraire idéale, passe par la double expérimentation, inconsciente puis consciente, qu’il fit de sa mort, puis de celles de sa sœur, de ses amis Alfred Le Poittevin et Louis Bouilhet, de son oncle, le « père Parain » et, dans un autre registre, de celle de sa mère.

L’anxiété ne put pas ne pas se manifester dans le regard et le « discours » de son père et de sa mère pendant les premiers mois de sa vie. Comment imaginer que les morts successives de leurs trois enfants nés après leur premier fils Achille (une fille morte à un an, – Caroline, prénom dont hériteront la sœur cadette de Gustave puis sa propre fille – et deux garçons qui mourront l’un à un an, l’autre à trois ans) n’aient pas eu d’incidence sur leur rapport avec ce second garçon ?

Gustave commence sa correspondance dès neuf ans et il écrit principalement à son ami Ernest Chevalier à qui il propose une association – son orthographe n’est pas encore au point : « Si tu veux nous associers  pour écrire moi, j’écrirait des comédies et toi tu écriras tes rêves, et comme il y a une dame qui vient chez papa et qui nous contes toujours de bêtises, je les écrirait » (31.12.1830) et jusqu’à l’âge de treize ans, il termine ses lettres, par  » ami jusqua la mort / bonne santé ton ami pour la vie / Adieu mon meilleur ami jusqu’à la mort non de Dieu / Ton intrépide sale et cochon ami jusqu’à la mort« , et ainsi de suite.

En février 1836 – il a 15 ans – il écrit un conte intitulé Un parfum à sentir qu’il préface ainsi : « Je demanderai aux généreux philanthropes, qui n’ont d’autres preuves du progrès intellectuel que les chemins de fer et les écoles primaires, je leur demanderai, à ces heureux savants, s’ils ont lu mon conte, quel remède ils apporteraient aux maux que je leur ai montrés. Rien, n’est-ce pas ?et s’ils trouvaient le mot, ils diraient « anagkè » [= la nécessité – il écrit le mot en grec]. La faute, c’est à cette divinité sombre et mystérieuse qui, née avec l’homme, subsiste encore après son néant, qui s’aposta à la face de tous les siècles et de tous les empires, et qui rit dans sa férocité en voyant la philosophie et les hommes se tordre dans leurs sophismes pour nier son existence, tandis qu’elle les presse dans sa main de fer, comme un géant qui jongle avec des crânes desséchés. »

Et il conclut en s’adressant au lecteur : « Vous ne savez peut-être pas quel plaisir c’est : composer ! » Ecrire ! oh ! écrire, c’est s’emparer du monde de ses préjugés, de ses vertus et le résumer dans un livre ; c’est sentir sa pensée naître. »

Le second conte, intitulé La Femme du monde est composé de 25 versets dont voici les deux premiers « I – Tu ne me connais pas, frêle et chétive créature ; eh bien écoute.  II – Mon nom est maudit sur la terre ; pourtant le malheur, le désespoir, l’envie qui y dominent en tyran m’appellent souvent à leur secours ». Il se termine ainsi : « Maintenant, me reconnais-tu ? J’ai une tête de squelette, des mains de fer, et dans ces mains une faulx. On m’appelle LA MORT ! »

Dix ans plus tard, le 20.12. 1846, il vient d’avoir 35 ans, il écrit à Louise Colet : « Sous mon enveloppe de jeunesse, gît une vieillesse singulière. Qu’est-ce donc qui m’a fait si vieux au sortir du berceau, et si dégoûté du bonheur avant d’y avoir bu ? Tout ce qui est de la vie me répugne ; tout ce qui m’y entraîne et m’y plonge m’épouvante. Je voudrais n’être jamais né ou mourir. »

Le 1er janvier 1844, il subit une grave crise nerveuse dans une calèche sur la route de Pont-l’Evêque : « Tu as manqué, sans t’en douter, faire le deuil de l’honnête homme qui t’écrit ces lignes, écrit-il à Ernest Chevalier début février (…) J’ai failli aller voir Pluton [dieu des enfers] Rhadamanthe et Minos [deux des trois juges infernaux, Eaque est le troisième.] Je suis encore au lit, avec un séton [drain] dans le cou (…) J’ai eu une congestion au cerveau, qui est à dire comme une attaque d’apoplexie en miniature, avec accompagnement de maux de nerfs (…) J’ai manqué péter dans les mains de ma famille (…) Je suis dans un foutu état ; à la moindre sensation, tous mes nerfs tressaillent comme des cordes à violon, mes genoux, mes épaules et mon ventre tremblent comme la feuille. »

Et, au même, le 9 février : « J’ai horriblement souffert, cher Ernest, depuis que tu ne m’as vu (…) Sais-tu jusqu’où doit aller ma tristesse, et comprends-tu que je vive… ? La pipe, oui la pipe, tu as bien lu, la pipe, cette vieille pipe : LA PIPE M’EST DEFENDUE !!! » [Il insiste souvent sur l’importance qu’ont pour lui la pipe et le tabac : « Ah ! quels vices j’aurais si je n’écrivais ! La pipe et la plume sont les deux sauvegardes de ma moralité, vertu qui se résout en fumée par les deux tubes. » (à Louise Colet – 15.08.1853)

Le détachement amusé (vrai ou joué) avec lequel il rend compte de cet épisode [Sartre l’explique comme le moyen trouvé pour rester à la maison et se consacrer à l’écriture] ne le quittera pas, du moins pour sa propre mort : dans les moments pénibles des maladies dont il souffrira, il parlera non de mourir mais de crever.

Caroline, de deux ans sa cadette, mourut le 23 mars 1846 quelques jours après avoir accouché de sa fille ; elle sera pour Gustave une sœur/fille de substitution.

« C’était hier, à onze heures, que nous l’avons enterrée, la pauvre fille, écrit-il à Maxime Du Camp, le 25 mars 1846. On lui avait mis sa robe de noce, avec des bouquets de roses, d’immortelles et de violettes. J’ai passé toute la nuit à la garder. Elle était droite, couchée sur son lit, dans cette chambre où tu l’as entendue faire de la musique. Elle paraissait bien plus grande et bien plus belle que vivante, avec ce long voile blanc qui lui descendait jusqu’aux pieds.  Le matin, quand tout a été fait, je lui ai donné un dernier baiser dans son cercueil. (…) La fosse était trop étroite, le cercueil n’a pas pu y entrer. On l’a secoué, tiré, tourné de toutes les façons ; on a pris un louchet, des leviers, et enfin un fossoyeur a marché dessus – c’était la place de la tête – pour le faire entrer. J’étais debout, à côté, mon chapeau à la main, je l’ai jeté par terre en criant. Je te dirai le reste de vive voix car j’écrirais trop mal tout cela. J’étais sec comme la pierre d’une tombe, mais horriblement irrité. »

Et à Louise Colet, huit mois plus tard : « Je lisais du Montaigne, et mes yeux allaient du livre au cadavre ; son mari [Emile Hamard qui ne s’en remettra pas] dormait et râlait ; le prêtre ronflait, et je me disais, en contemplant tout cela, que les formes passaient, que l’idée seule restait, et j’avais des tressaillements d’enthousiasme à des coins de phrases de l’écrivain. Puis j’ai songé qu’il passerait aussiIl gelait ; la fenêtre était ouverte, à cause de l’odeur, et de temps à autre, je me levais pour voir les étoiles, calmes, chatoyantes, radieuses, éternelles. Et quand elles pâliront à leur tour, me disais-je, quand elles enverront, comme la prunelle des agonisants, des lueurs pleines d’angoisses, tout sera dit ; et ce sera plus beau encore. Donc je me console près de tout en regardant les étoiles, et j’ai pour la vie une apathie si insurmontable que ça m’ennuie de manger, même quand j’ai faim. Il en est de même pour tout le reste. »

Alfred Le Poittevin, très investi dans la philosophie, en particulier l’Ethique de Spinoza, mourut à trente-deux ans, le 3 avril 1848.

 « Alfred est mort lundi soir, à minuit, écrit-il à Maxime Du Camp, le 7 avril. Je l’ai enterré hier et je suis revenu. Je l’ai gardé pendant deux nuits (la dernière nuit, entière), je l’ai enseveli dans on drap, je lui ai donné le baiser d’adieu et j’ai vu souder son cercueil. (…) En le gardant, je lisais Les Religions de l’antiquité de Creuzer [écrivain allemand, contemporain de Flaubert, qui les considère d’un point de vue symbolique et mythologique]. La fenêtre était ouverte, la nuit était superbe, on entendait des chants de coq et un papillon de nuit voltigeait autour des flambeaux. Jamais je n’oublierai tout cela, ni l’air de sa figure, ni, le premier soir, à minuit, le son éloigné d’un cor de chasse qui m’est arrivé à travers le bois. Le mercredi, j’ai été me promener tout l’après-midi avec une chienne qui m’a suivi sans que je l’aie appelée. Cette chienne l’avait pris en affection et l’accompagnait toujours quand il se promenait seul.  La nuit qui a précédé sa mort, elle a hurlé horriblement sans qu’on ait pu la faire taire. Je me suis assis sur la mousse à diverses places, j’ai fumé, j’ai regardé le ciel, je me suis couché derrière un tas de bourrées de genêts et j’ai dormi. La dernière nuit j’ai lu les Feuilles d’automne [recueil de poèmes publié en 1831 par V. Hugo]. Je tombais toujours sur les pièces qu’il aimait le mieux ou qui avaient trait pour moi aux choses présentes. (…) Quand le jour a paru, à quatre heures, moi et la garde nous nous sommes mis à la besogne. Je l’ai soulevé, retourné et enveloppé. L’impression de ses membres froids et raides m’est restée toute la journée au bout des doigts. Il était horriblement putréfié, les draps étaient traversés. Nous lui avons mis deux linceuls. Quand il a été ainsi arrangé, il ressemblait à une momie égyptienne serrée dans ses linges et j’ai éprouvé je ne puis dire quel sentiment énorme de joie et de liberté pour lui. Le brouillard était blanc, les bois commençaient à se détacher dedans. Les deux flambeaux brillaient dans cette blancheur naissante. Deux ou trois oiseaux ont chanté et je me suis dit cette phrase de son Bélial [mot hébraïque désignant le démon, de portée ésotérique – j’ignore quel livre précis évoque Flaubert] « Il ira joyeux oiseau, saluer dans les pins le soleil naissant », ou plutôt j’entendais sa voix qui me la disait et toute la journée j’en ai été délicieusement obsédé. On l’a encoffré dans le vestibule. (…) L’office a été atroce de longueur. Au cimetière, la terre était grasse. Je me suis approché sur le bord et j’ai regardé une à une toutes les pelletées tomber. Il m’a semblé qu’il en tombait mille. Quand le trou a été bouché, j’ai tourné les talons et je m’en suis retourné en fumant. »

Louis Bouilhet mourut le 18 juillet 1869, à quarante-huit ans :

> à la princesse Mathilde, le 20 juillet : « J’ai à vous annoncer la mort de mon pauvre Bouilhet. Je viens de mettre en terre une partie de moi-même, un vieil ami à moi dont la perte est irréparable !… Au milieu de mon désespoir, je me tourne vers vous. Pourquoi ? Je n’en sais rien, mais il me semble que vous me comprendrez. »

> à George Sand, le même jour : « Et c’est moi qui ai conduit le deuil ! détails grotesques et atroces etc. ! Je n’en puis plus et vous embrasse. »

> à Jules Duplan, le 22 : « Je me dis « à quoi bon écrire maintenant, puisqu’il n’est plus là ? » C’est fini les bonnes gueulades, les enthousiasmes en commun, les œuvres futures rêvées ensemble. » Louis et Gustave se disaient en les gueulant  leurs textes pour en faire une critique commune.

> à Maxime Du Camp, le 23 : « Ses sœurs sont venues lui faire des scènes religieuses et ont été tellement ignobles qu’elles ont scandalisé un brave chanoine de la cathédrale. Notre pauvre vieux a été superbe. Il les a envoyées faire foutre carrément. Quand je l’ai quitté pour la dernière fois, samedi, il avait un volume de La Mettrie [philosophe matérialiste du 18ème siècle, auteur de L’Homme Machine] sur sa table de nuit, ce qui m’a rappelé mon pauvre Alfred [Le Poittevin] lisant Spinoza. Aucun prêtre n’a mis les pieds dans son domicile. »

Ensuite, et peut-être surtout, ce qu’il écrit à Louise Colet, le 12 septembre 1853, à propos de la mort, survenue le 9, de son oncle, le « père Parain » :

« Nous avons reçu vendredi la nouvelle que le père Parain était mort. (…) Cette mort, je m’y attendais. Elle me fera plus de peine plus tard, je me connais. Il faut que les choses s’incrustent en moi. Elle a seulement ajouté à la prodigieuse irritabilité que j’ai maintenant et que je ferais bien de calmer, du reste, car elle me déborde quelquefois. Mais c’est cette rosse de Bovary [il est en train d’y travailler] qui en est cause. Ce sujet bourgeois me dégoûte. En voilà encore un de parti ! Ce pauvre père Parain, je le vois maintenant dans son suaire comme si j’avais le cercueil, où il pourrit, sur ma table, devant mes yeux. L’idée des asticots qui lui mangent les joues ne me quitte pas. Je lui avais fait du reste mes adieux éternels, en le quittant la dernière fois. Quand je suis arrivé de Nogent [où habitait Parain] chez toi, j’avais été seul tout le temps dans le wagon, par un beau soleil. Je revoyais en passant les villages que nous traversions autrefois en chaise de poste, aux vacances, tous en famille avec les autres, morts aussi. Les vignes étaient les mêmes et les maisons blanches, la longue route poudreuse, les ormes ébranchés sur le bord… »

La mort de sa mère, survenue le 6 avril 1872, à l’âge de soixante-dix-neuf ans est une expérience différente, exclusivement émotionnelle et physique, sans recours possible à la distanciation par la pensée.  

Il en informe très brièvement George Sand le soir même : « Ma mère vient de mourir ! » Elle lui envoie deux lettres depuis Nohant, le 9 avril, où elle est « clouée » par la maladie : « Je suis avec toi, toute la journée et le soir, et à tout instant, mon pauvre cher ami. (…) Je voudrais être près de toi. (…) La fin de cette digne et chère existence a été douloureuse et longue, car, du jour où elle est devenue infirme, elle est tombée, et vous ne pouviez plus la distraire et la consoler. Voilà, hélas, l’incessante et cruelle préoccupation finie, comme finissent les choses de ce monde, le déchirement après la lutte ! Quelle amère conquête du repos ! Et cette inquiétude va te manquer, je le sais. Je connais ce genre de consternation qui suit le combat contre la mort. Enfin, mon pauvre enfant, je ne puis que t’ouvrir un cœur maternel qui ne te remplacera rien, mais qui souffre avec le tien et bien vivement à chacun de tes désastres. » et le 14 : « (…) Je me demande si tu n’aimes pas mieux qu’on te laisse à toi-même dans ces premiers jours. Pourtant je trompe le besoin que j’aurais d’être près de toi en ce triste moment, en te disant et te redisant, mon pauvre cher ami, combien je t’aime. »

Il lui répond le 16 avril : « Chère bon maître, J’aurais dû réponde tout de suite à votre première lettre si tendre. Mais j’étais trop triste. La force physique me manquait. Aujourd’hui enfin, je recommence à entendre les oiseaux chanter et à voir les feuilles verdir. Le soleil ne m’irrite plus, ce qui est un bon signe. Si je pouvais reprendre goût au travail, je serais sauvé. Votre seconde lettre m’a attendri jusqu’aux larmes. Etes-vous bon ! Quel excellent être vous faites ! (…) Aurai-je la force de vivre absolument tout seul dans la solitude ? J’en doute. Je deviens vieux. (…) Je crois que j’abandonnerai le logement de Paris. Rien ne m’appelle plus à Paris. Tous mes amis sont morts et le dernier, le pauvre Théo [Théophile Gautier], n’en a pas pour longtemps, j’en ai peur. (…) Je me suis aperçu, depuis quinze jours, que ma pauvre bonne femme de mère était l’être que j’ai le plus aimé. C’est comme si l’on m’avait arraché une partie de mes entrailles ! Mais comme j’ai besoin de vous voir ! Comme j’en ai besoin ! (…) »

« Brisé, écrasé, abruti » ainsi se décrit-il à Edma Des Genettes, Yvan Tourgueniev et Ernest Feydeau.

(à suivre… un dernier article ?)

« Vous n’aurez pas ma haine »

« Guy Coponet, 92 ans, a décrit l’horreur de l’attaque [le meurtre du père Hamel dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray, le 26 juillet 2016] devant la cour d’assises spéciale de Paris. »

Extraits :

« Il est rare d’entendre un « Je vous salue Marie » en pleine cour d’assises. Et plus encore de ne pas juger cela déplacé. Le témoignage de Guy Coponet, jeudi 17 février, grièvement blessé dans l’attentat de l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), suivi de celui de Roseline Hamel, la sœur du prêtre assassiné le 26 juillet 2016 par Adel Kermiche et Abdel-Malik Petitjean, ont transformé un temps en cathédrale la salle Voltaire de la cour d’assises spéciale de Paris. »

(…)

« Roseline Hamel [la sœur du prêtre] est allée à la rencontre d’Aldjia Kermiche, la mère de l’un des deux terroristes, habitante de Saint-Etienne-du-Rouvray. « Ma famille correspond à cette famille Kermiche : le même nombre d’enfants, le papa routier », dit la sœur, qui donne maintenant des conférences sur le pardon dans les églises. Elle lance aux accusés : « Même avec ma grande souffrance qui persiste, comme celle de ma famille, vous n’aurez pas ma haine. »

Ma contribution

Dans quelle mesure « Vous n’aurez pas ma haine » est-il une réponse pertinente, j’entends pour les meurtriers et leurs complices – d’une manière générale pour ceux qu’on appelle « terroristes » ? Les « cris de haine », sont, à la fin de L’Etranger (Camus) ce que souhaite Meursault lorsqu’il sera exécuté après sa condamnation à mort pour le meurtre d’un Arabe : il aura ainsi la confirmation qu’il est réellement étranger à un monde pour qui rien n’est plus insupportable que le refus du « sens », et qui, dans la fiction du roman, ne comprend pas pourquoi le fils ne pleure pas lors de l’inhumation de sa mère et pourquoi l’agression du soleil peut conduire à un geste qui entraîne la mort. Questions : si la haine est bien cela, quel est donc le « sens » dont les actes meurtriers dits « terroristes » (aux cibles diverses) signifient le refus ? Ce « vous » désigne-t-il seulement ces prévenus-ci ? Pourquoi invoquer la haine alors qu’elle n’a pas été revendiquée ? Et s’ils n’auront pas la haine, qu’auront-ils ?

Gustave Flaubert (14)

Après la fin de sa relation amoureuse (juillet 1851/mars 1855) avec Louise Colet, les principaux correspondants masculins de Flaubert – outre Guy de Maupassant qui fut son fils de substitution – furent Louis Bouilhet (qu’il considérait comme son alter ego), Ernest Feydeau (écrivain, père de Georges, l’auteur dramatique), les frères Jules et Edmond de Goncourt, Jules Duplan (un commerçant qui fut un ami très proche et dont le frère Ernest, notaire, servit d’intermédiaire avec l’éditeur de Madame Bovary), Maxime Du Camp, Théophile Gauthier.

Ces relations épistolaires qui concernent essentiellement l’écriture en tant que mode d’existence expriment, en dehors des désaccords ponctuels relatifs au « style », l’harmonie de l’amitié fondée sur la même philosophie de la vie – principalement avec Louis Bouilhet et Jules Duplan.

En revanche, ce qui sous-tend celles qu’il eut avec les quatre correspondantes principales – par le nombre et le contenu des lettres – [je mets à part sa nièce Caroline qui fut sa fille de substitution] est une ambivalence liée à une philosophie de la vie qu’elles ne partageaient pas : George Sand, la princesse Mathilde (cousine de Napoléon III), Edma Des Genette qui tenait un salon à Paris où se rencontraient les écrivains et Marie-Sophie Leroyer de Chantepie.  

Marie-Sophie Leroyer de Chantepie (1800-1888) était une femme célibataire qui vivait à Angers. Elle était fille d’un second mariage de sa mère convaincue d’avoir commis un péché mortel en divorçant et en se remariant. Empêtrée dans les tourments de sa foi (sentiment de culpabilité entretenu par la confession) Marie-Sophie tentait de s’en sortir par la pratique de la charité (elle accueillait des éclopés) qui lui valut de grandes désillusions. Elle se confia à Flaubert à qui elle écrivit après la publication de Madame Bovary qui l’avait bouleversée. En lui répondant avec un retard systématique dont il lui demandait chaque fois de l’excuser, assurant qu’il ne l’oubliait pas, il lui expliqua dans de longues lettres l’importance de l’investissement exclusif dans l’Art – elle écrivait des romans qu’elle publia à compte d’auteur et les lui envoya pour obtenir son avis (il ne les lira pas) –, et lui conseilla à maintes reprises de quitter son environnement pour voyager. Tout cela en vain : Marie-Sophie trouvait toujours de bonnes raisons pour ne pas suivre ces conseils de rupture radicale et Flaubert lui fera observer à plusieurs reprises que tout ce qu’il lui disait ne servait à rien puisqu’elle n’avait pas la volonté – j’y reviendrai – de cesser de souffrir.  

Elle s’identifia de manière pathétique à l’héroïne du roman, allant jusqu’à s’accuser en confession d’avoir, comme Emma, franchi des interdits redoutables. Signe de l’ambivalence que j’évoque, elle fera de l’écrivain incroyant et sulfureux – cf. le scandale et le procès qui suivront la publication du roman – son confesseur/maître spirituel profane qui, de son côté, acceptera de jouer ce rôle dont il dit qu’il était usant.

Flaubert, qui avait bien compris le problème de sa correspondante [« Quant à vous, chère âme endolorie, c’est le passé qui vous fait souffrir, à savoir les obligations d’un culte où votre cœur est attaché, mais qui révolte votre esprit. De là, divorce et supplice. Vous ne pouvez vous passer de prêtre et le prêtre vous est odieux. Soyez à vous-même votre prêtre. Ou bien « abêtissez-vous », comme dit Pascal. » (12/10/1853)], lui assurait son affection, de loin (ils ne se rencontreront jamais) : « Non, chère Demoiselle, je ne trouve pas ridicule votre douleur à propos de la perte d’un petit chien. Qu’on aime une bête ou un homme (la différence n’est pas si grande), le beau est d’aimer. Nous ne valons quelque chose que par notre puissance d’affection ; c’est pour cela que vous valez beaucoup. Je sympathise avec vous, n’en doutez pas, et bien que nous ne connaissions pas nos visages, je vous considère comme une amie. J’ai eu, il y a un mois, Mme Sand pendant une semaine chez moi et nous avons beaucoup parlé de vous. Elle vous aime et vous estime. Nous avons vainement cherché tous les deux à ou en quoi nous pourrions vous être utiles, comment faire, c’est-à-dire, pour vous tirer de l’état lamentable où vous restez plongée. Cela dépasse ses forces et les miennes. Il faut faire appel à votre volonté ; mais n’a pas de volonté qui veut. [une sorte de paradoxe dont je reparlerai à propos de la volonté]» (le 13.12.1866)

Elle mettra fin à la relation épistolaire après qu’il aura refusé de l’aider à la sauvegarde d’une salle de théâtre à Nantes, au motif spécieux que le théâtre (surtout en province) n’a pas d’avenir. Elle réussira dans son entreprise.

En revanche, il passera un temps dont il dit qu’il fut précieux avec George Sand (à Nohant et à Croisset), la princesse Mathilde (à Saint-Gratien – Val d’Oise – et à Paris) et dans une moindre mesure Edma Des Genettes qui tenait un salon littéraire à Paris.

Ces trois femmes qui aiment la compagnie de l’homme et ce qu’il écrit, ne partagent pas son amertume et son regard désabusé sinon désespéré sur la vie ; et lui, trouve chez elles (George Sans surtout) la sensibilité qu’il s’interdit, en particulier pour le monde social, et à laquelle il substitue parfois une approche esthétique ; ainsi pour l’univers impérial auquel la princesse Mathilde lui donne accès [s’il n’appréciait pas l’empereur pour son esprit bourgeois, il éprouvait une attirance disons d’ordre spirituel pour l’impératrice Eugénie qu’il nommait « l’ange »] dans cet extrait d’une lettre à George Sand (12.06.1867) : « J’ai passé trente-six heures à Paris au commencement de cette semaine, pour assister au bal des Tuileries [donné à l’occasion de l’Exposition Universelle]. Sans blague aucune, c’était splendide. Paris, du reste, tourne au colossal. Cela devient fou et démesuré. Nous retournons peut-être au vieil Orient. Il me semble que les idoles vont sortir de terre. Paris, est menacé d’un Babylone. Pourquoi pas ? L’individu a été tellement nié par la démocratie qu’il s’abaissera jusqu’à un effacement complet, comme sous les grands despotismes théocratiques. »

Sa relation avec Victor Hugo (l’homme et l’œuvre) est une autre illustration de cette singularité.  

En témoigne cette lettre de juillet 1862, à Edma Des Genette à propos de Les Misérables [elle aime le roman et reçoit Hugo dans son salon] : « A vous, je peux tout dire. Eh bien ! notre dieu baisse. Les Misérables m’exaspèrent et il n’est pas permis d’en dire du mal : on a l’air d’un mouchard. La position de l’auteur est inexpugnable, inattaquable. Moi qui ai passé ma vie à l’adorer, je suis présentement indigné ! Il faut bien que j’éclate, cependant. Je ne trouve dans ce livre ni vérité ni grandeur. Quant au style, il me semble intentionnellement incorrect et bas. C’est une façon de flatter le populaire. (…) Où y-a-t-il des prostituées comme Fantine, des forçats comme Valjean, et des hommes politiques comme les stupides cocos de l’A B C [une association d’étudiants progressistes dont font partie Marius et Enjolras] ? Pas une fois on les voit souffrir dans le fond de leur âme. Ce sont des mannequins, des bonshommes en sucre, à commencer par monseigneur Bienvenu. Par rage socialiste, Hugo a calomnié l’Eglise comme il a calomnié la misère. (…) Ce livre est fait pour la crapule catholico-socialiste, pour toute la vermine philosophico-évangélique. (…) Décidément ce livre, malgré de beaux morceaux, et ils sont rares, est enfantin. »

Si, en revanche, il apprécie Les Châtiments, ce n’est pas sans cette critique : « Oui, ma belle nièce, [Caroline] j’admire beaucoup Les Châtiments, et je trouve ces vers-là HENAURMES ! bien que le fond du livre soit bête, car c’était la France, le peuple, qu’il fallait engueuler. »

Il en va de même pour l’homme : « Je vais vous dire un mot bien prétentieux, personne ne me comprend : j’appartiens à un autre monde. Les gens de mon métier sont si peu de mon métier ! Il n’y a guère qu’avec Victor Hugo que je peux causer de ce qui m’intéresse. Avant-hier il m’a cité par cœur du Boileau et du Tacite. Cela m’a fait l’effet d’un cadeau, tant la chose est rare. D’ailleurs, les jours où il n’y a pas de politiciens chez lui, c’est un homme adorable. »  écrit-il, le 02.10.74, à George Sand qui lui conseille de le fréquenter – avait-elle l’espoir qu’il s’apaise à son contact ? – avant de préciser, le 27.0375 : «  Vous me conseillez, dans une de vos dernières lettres de fréquenter le père Hugo ! Eh bien ! Il m’a désolé la dernière fois que je l’ai vu. Ce qu’il a dit de sottises sur Goethe est inimaginable (…) Cette visite m’a rendu littéralement malade ! Si les forts sont comme ça, que sont les autres ! »

La même ambiguïté se manifeste dans ses engouements littéraires et philosophiques : il considère Montaigne comme son maître à penser, il a lu et relu l’Ethique de Spinoza mais, j’y reviendrai, sans adhérer à l’essentiel, et, en même temps, c’est un fervent lecteur du marquis de Sade dont il apprécie, entre autres romans, la Philosophie dans le boudoir.

Nous approchons de l’identification du « rien ».

(à suivre)

Engouement pour le candidat communiste ?

Le Monde (15.02.2022) consacre un long article à Fabien Roussel, le candidat du parti communiste à l’élection présidentielle.

Sous le chapeau « Fabien Roussel, les nouveaux habits du communisme français.   Le député du Nord, candidat à l’élection présidentielle, entend parler à un horizon de plus en plus inaccessible à gauche – les classes populaires – et s’emporte souvent contre une gauche écologiste jugée déconnectée, hautaine » le journaliste dresse un portrait plutôt sympathique du candidat et de son discours. Les réactions des lecteurs (plus de 80) sont dans l’ensemble plutôt sympathiques.

Exemples :

« Le type est bien, parle bien, et c’est normal qu’il monte dans les sondages .Un seul point bloquant et de taille : le mot communisme , qui évoque des millions de morts , des goulags et une dictature féroce en Russie mais aussi partout ou le communisme est installé .Je ne comprends pas comment nos cocos n’ont pas encore pensé s’appeler autrement .Je suis certain qu’ils feraient beaucoup plus qu’aujourd’hui. »

« Un bon vin, une bonne viande, un bon fromage.  Il est plus excitant qu’un écolo dont la devise est quinoa, Badoit, café sans gluten ! »

« Bref c’est un peu l’Arlette Laguillier du PCF. Le gars sympa et près des gens pour repeindre en couleurs pastel l’appareil du parti. Pourquoi pas, si ça marche. Et ça marche ! »

Ma contribution :

L’objectif du PC n’est évidemment pas l’élection mais la reconstruction d’un discours que l’implosion soviétique a rendu impossible. Avant ce fiasco, il y avait une dialectique à l’intérieur de la gauche [réforme (PS) vs révolution (PC)] qui s’opposait à la droite/soutien du capitalisme. La disparition de la problématique d’une alternative (ambivalente mais possible) au capitalisme a ouvert un abîme planétaire d’angoisse existentielle (le capitalisme en tant que seule possibilité de vie sociale) que l’idéologie d’extrême-droite essaie de combler depuis la fin des années 80, à partir de problèmes réels, par la désignation de boucs-émissaires. Ce que tente F. Roussel, ce n’est pas de convaincre de voter pour une société communiste (aucune possibilité), mais de manifester l’importance du « commun »… dont il ne précise pas le contenu essentiel et dont l’occultation peut expliquer l’échec des expériences communistes.

Une réponse :

« Oui mais bon, il veut augmenter les bas salaires et il a un discours ferme contre les islamistes. Malheureusement, on n’en trouve pas d’autre à gauche qui coche ces deux cases. Donc, par défaut, je voterai pour lui. »

Ma réponse :

Voter pour lui – sans la moindre possibilité d’élection – n’est pas contradictoire avec l’analyse que je propose ; c’est, au-delà de ses propositions – qui n’ont donc aucune possibilité d’être réalisées – signifier une préoccupation politique pour le « commun »… même si son contenu n’est pas défini. Si le parti a conservé « communiste » c’est bien parce qu’il existe un commun objectif et irréductible de (et propre à) l’espèce humaine… Mais je doute qu’il l’ait conservé pour cette raison, parce que cela impliquerait une identification qui n’apparaît pas dans le discours de F. Roussel.  Envisager une réalité communiste suppose donc une redéfinition de ce commun.

Gustave Flaubert (13)

Par son statut de chirurgien-chef/enseignant à l’hôpital de Rouen et les revenus qui en découlent, Achille-Cléophas Flaubert fait partie de la bourgeoisie, mais son activité a pu apparaître aux yeux de Gustave comme autre chose qu’un emploi, notamment par le biais de la dissection des cadavres dont le lien avec l’utilitaire n’est pas immédiatement perceptible, ce qui lui confère une dimension à la fois iconoclaste et toute-puissante : disséquer, c’est d’une certaine façon faire acte de démiurge à l’envers, en révélant par le scalpel une structure démythifiée.  

« L’amphithéâtre de l’Hôtel-Dieu donnait sur notre jardin. Que de fois avec ma sœur, n’avons-nous pas grimpé au treillage et, suspendus entre la vigne, regardé curieusement les cadavres étalés ! Le soleil donnait dessus ; les mêmes mouches qui voltigeaient sur nous et sur les fleurs allaient s’abattre là, revenaient, bourdonnaient ! Comme j’ai pensé à tout cela, en la veillant pendant deux nuits, cette pauvre et chère belle fille [morte le 25.03.1846] ! Je vois encore mon père levant la tête de dessus sa dissection en nous disant de nous en aller. Autre cadavre, lui. » (à Louise Colet, le 7.07.1853)

En ce début du dix-neuvième siècle, la médecine et la chirurgie sont toujours balbutiantes, et si Gustave n’a pas le mépris de Molière pour la médecine et les médecins, il a vu mourir de maladie, à 31 ans, son ami Alfred Le Poittevin,  à 22 ans, sa sœur Caroline, deux mois après son père.  Les portraits des personnages « médicaux » de ses romans sont souvent à charge ; entre autres, Charles Bovary quand il s’improvise chirurgien – catastrophique – par amour du progrès et par chauvinisme – deux détestations de Flaubert – et Vaucorbeil, le médecin tenté par la politique, dans Bouvard et Pécuchet.

Le père n’est pas proche de son fils cadet – c’est l’aîné qui importe – il n’est pas intéressé par la voie qu’il choisit (la littérature ne l’intéresse pas), et si nous n’avons pas d’information précise sur les sentiments de Gustave à son égard – il ne lui écrit qu’une ou deux lettres brèves depuis sa chambre d’étudiant parisien et pour des questions d’ordre matériel –, nul doute qu’il ait éprouvé pour lui une admiration et une affection « de loin », dans une relation qu’on peut imaginer ambivalente. Au moment de sa mort survenue le 15 janvier 1846, il écrira à son ami Ernest Chevalier : « Tu as connu, tu as aimé l’homme bon et intelligent que nous avons perdu, l’âme douce et élevée qui est partie ». Il n’en parlera plus ensuite.

Cette figure, disons « classique » du père/patriarche affectivement distant et assurant la vie matérielle de la famille, son activité forcément singulière aux yeux de ce fils dont l’existence est précédée de trois enfants morts et qui voit son aîné (de huit ans) satisfaire les attentes paternelles, peuvent aider à comprendre pourquoi Gustave ne fut pas à l’aise dans l’institution scolaire où, après son père, réussissait son frère, pourquoi il n’obtint pas de diplôme universitaire et ne put jamais s’imaginer dans un emploi, autrement dit concevoir une activité autre que créatrice ; activité créatrice dans une déconstruction, elle aussi au scalpel, pour illustrer au moyen des mots ce qu’il appelle sans bien l’identifier le « rien », activité d’écriture addictive autant jubilatoire que douloureuse, voulue sans visée rémunératrice, coïncidant ainsi avec le statut du cadet « inutile » et la célébrité d’un père dissecteur inaccessible. Une célèbre caricature représente Gustave en train de disséquer Emma Bovary.  

Voici ce qu’il écrit à sa mère qui s’inquiète pour son avenir – l’échange a lieu pendant son voyage de dix-huit mois en Egypte et au Moyen-Orient :

 « Tu ne sais que t’imaginer, pauvre vieille, pour te tourmenter l’esprit. Quel est le sens de ceci : qu’il faut que j’aie une place « une petite place », dis-tu. Et d’abord, 1° laquelle ? Je te défie de m’en trouver une, de spécifier en quoi, de quelle nature elle serait. Franchement et, sans se faire d’illusion, y en a-t-il ne seule que je sois capable de remplir ? Tu ajoutes : « qui ne t’occuperait pas beaucoup et ne t’empêcherait pas de faire autre chose. » Voilà l’illusion ! voilà ce que s’était dit aussi Bouilhet en commençant la médecine, ce que je m’étais dit en commençant mon droit et a manqué me faire crever de rage contenue. (…) 2° si c’est pour l’honneur, ma vanité est telle que je ne me sens honoré par rien : une position si haute qu’elle soit, et ce n’est pas là ce que tu demandes, ne me donnera jamais la satisfaction que m’accorde ma propre estime quand j’ai troussé congrûment quelque chose à ma guise. Et enfin, si c’est pour l’argent, les places ou la place que je pourrais avoir serait trop minime pour apporter un changement notable à mon revenu. Pèse toutes ces raisons, ne te heurte pas à une idée creuse. Est-ce qu’il est une position quelconque où je pourrais être plus près de toi, plus à toi ? et puis, n’est-ce pas là, en partie, le principal de la vie ; ne pas trop s’embêter ? Adieu, ma pauvre vieille, je t’embrasse à deux grands bras. » (Le Caire, le 23 février 1850)

Il vivra donc du revenu des rentes des propriétés agricoles acquises par son père, principalement dans la maison que ce dernier avait achetée à Croisset (épisodiquement dans un appartement loué à Paris où il ne sent pas bien) – sa nièce (la fille de sa sœur Caroline, elle-même prénommée Caroline) en deviendra la propriétaire après la mort des parents et il en aura la jouissance.

Les ennuis financiers du mari de cette nièce [Ernest Commanville à qui  Flaubert avait confié la gestion de ses revenus en les  investissant dans ses affaires, était propriétaire d’une scierie à Dieppe dans laquelle il traitait des bois acheté à l’étranger, et il jouait avec l’argent entre le temps de vente et le temps d’achat] le mettront dans une situation très difficile (ses romans ne lui assureront jamais de gros revenus) et en 1879 (un an avant sa mort) il finira par se résoudre, non sans réticences et avec un sentiment d’humiliation, à accepter un poste de bibliothécaire adjoint créé pour lui et sans le moindre travail effectif, à la bibliothèque Mazarine de Paris – il semble qu’il n’ait jamais émargé. Il apprendra après coup qu’il devait cette faveur à l’intervention de Victor Hugo.  

« J’irais très bien, écrit-il à sa nièce Caroline le 9.02.1879, si je n’avais des démangeaisons abominables par tout le corps. C’est une petite affection nerveuse, dit Fortin [son médecin]. Ça m’empêche de dormir ! Malgré tout, je reste « un petit père tranquille ». Dans mes insomnies, je ne songe qu’aux maudites affaires !!! [d’argent] et à l’avenir ! quel supplice que cette incertitude ! C’est si loin de la manière dont j’ai été élevé ! Quelle différence de milieux ! Mon pauvre bonhomme de père ne savait pas faire une addition, et jusqu’à sa mort je n’avais pas vu un papier timbré. Dans quel mépris nous vivions du commerce et des affaires d’argent ! Et quelle sécurité, quel bien être ! »

A la même Caroline, le 12.04.1879 : « Une jambe cassée (il avait glissé sur le verglas quatre mois plus tôt à Croisset et recommençait à peine à marcher] n’est rien à côté [des affaires d’argent], ni même un mal de dents [après des jours de souffrance, il venait de se faire arracher une dent du haut]. Je me les ferais toutes arracher avec une volupté reconnaissante à la condition qu’on ne me parlerait plus d’argent, tonnerre de Dieu ! »

A Tourgueneff (on écrivait ainsi son nom à l’époque), le 16.01.1877 : « Je me demande si dans quelque temps il sera possible de vivre sans s’occuper d’argent, sans être banquier, sans vendre ou acheter s’importe quoi. Jolie perspective pour l’humanité : tous épiciers ! »

Ce dont il souffre le plus, à côté de sa grande inquiétude pour la situation de sa nièce*, c’est moins des inconvénients matériels (relatifs) que de la nécessité de dépendre de l’argent (donc de s’en préoccuper) pour la création littéraire, un essentiel vital dont rend compte souvent la situation des artistes réduits à « manger de la vache enragée ». Il ne déviera pas, sauf, comme je l’ai indiqué, en 1879, dans un moment où il ne disposera pratiquement plus de moyens de vivre après la ruine de Commanville.

* « Tu n’as ni vices à satisfaire, ni ambitions à assouvir, lui écrit George Sand le 15.08.1875, je suis sûre que tu arrangeras ta vie pour la mettre au niveau de tes ressources. Le plus rude pour toi à supporter, c’est le chagrin de cette jeune femme qui est une fille pour toi. ». Pour lui éviter le déshonneur de la faillite (l’affaire deviendra une simple liquidation judiciaire) il vendra la ferme de Deauville dont il avait hérité de sa mère. Le produit de la vente ne suffira pas à résoudre le problème et contribuera à accroître ses difficultés.

Le 16 février 1867, il expliquait à George Sand, confrontée elle aussi à des difficultés financières : « Quant à gagner de l’argent avec ma plume, c’est une prétention que je n’ai jamais eue, m’en reconnaissant radicalement incapable. Il faut donc vivre en petit rentier de campagne, ce qui n’est pas extrêmement drôle. Mais tant d’autres, qui valent mieux que moi, n’ayant pas le sou, ce serait injuste de se plaindre. Accuser la Providence est d’ailleurs une manie si commune, qu’on doit s’en abstenir par simple bon ton. Encore un mot sur la pécune et qui sera secret entre nous. Je peux, sans que cela ne me gêne en rien, dès que je serai à Paris, c’est-à-dire du 20 au 23 courant, vous prêter mille francs [un ouvrier gagne environ 2 francs par jour], si vous en avez besoin pour aller à Cannes. Je vous fais cette proposition carrément, comme je la ferais à Bouilhet ou à tout autre intime. Pas de cérémonie ! voyons ! »

Ce refus de s’intéresser à l’argent et cette prétendue incapacité à en gagner rappellent l’esprit aristocratique qu’il revendique (cf. article 6) et qui le distingue radicalement par exemple de Balzac :

 « Je viens de lire la Correspondance de Balzac, écrit-il à Edmond de Goncourt, le 31.12.1876. Il en résulte que c’était un très brave homme et qu’on l’aurait aimé. Mais quelle préoccupation de l’argent ! et quel peu d’amour de l’Art ! Avez-vous remarqué qu’il n’en parle pas une fois ? Il cherchait la Gloire, mais non le Beau. Et il était catholique, légitimiste, propriétaire, ambitionnait la députation et l’Académie, avant tout ignorant comme une cruche, provincial jusque dans la moelle des os : le luxe l’épate. Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott ! Au résumé, c’est pour moi un immense bonhomme, mais de second ordre. Sa fin est lamentable. Quelle ironie du sort ! Mourir au seuil du bonheur ! »

Il y a sur les raisons de l’échec littéraire populaire (voulu par Flaubert lui-même) avec sa donnée commerciale/financière, un conflit d’analyse entre J-P Sartre et P. Bourdieu*, le premier utilisant principalement les outils de la psychanalyse (il recourt à la névrose, subjective – celle de Flaubert – et objective – celle de la société bourgeoise, l’une et l’autre dans un rapport de corrélation), le second ceux de la sociologie (l’objet littéraire en tant que produit d’une époque).

* Je reviendrai sur sa thèse de Flaubert créateur du champ artistique.

Ce qui m’intéresse, je l’ai déjà indiqué, c’est l’identification de ce « rien » dont Flaubert dit qu’il est l’idéal du roman qu’il cherche à écrire. Il est évidemment à la fois le « fils de » et l’habitant d’une époque, mais cela ne suffit pas à cette identification.

L’affection et la forte attirance qu’eurent pour lui et son œuvre (indissociables) George Sand, Victor Hugo, Emile Zola, Yvan Tourgueniev… (je mets à part Maupassant qu’il appelait son disciple et qui fut pour lui comme un fils), les personnalités comme la princesse Mathilde, Madame Roger des Genettes et la si singulière Marie-Sophie Leroyer de Chantepie – j’y reviendrai – tous et toutes apparemment étrangers à la préoccupation de ce « rien », sinon en désaccord avec ce qui le sous-tend (cf. George Sand), cette affection et cette attirance soulignent à la fois l’importance ainsi que le caractère enfoui et ambivalent de ce qu’est ce « rien ».

J’ajoute que si Flaubert est aujourd’hui reconnu comme un écrivain majeur, son œuvre – qui n’est toujours pas populaire comme celle de Hugo et de Zola – suscite encore des réactions de rejet.

(à suivre)