LA CAUSE PREMIERE (9)

Le verbe grec aphorizein, d’où vient aphorisme, signifie limiter. Un aphorisme est donc la formulation d’une idée dans des limites restreintes censées lui donner plus de force. Nietzsche le pratique souvent, notamment dans une forme poétique, par exemple, dans le Prélude en rimes du Gai Savoir (1887), intitulé « Plaisanterie, ruse et vengeance » :

                                                           3

                                                     Intrépidité      

                                Où que tu sois, creuse profondément.

                                     A tes pieds se trouve la source !

                                     Laisse crier les obscurantistes :

                                    « En bas est toujours – l’enfer ! »

                                                          12

                                           A un ami de la lumière

                     Si tu ne veux pas que tes yeux et tes sens faiblissent

                                  Cours après le soleil – à l’ombre ! »

                                                          14

                                                      Le brave

                                  Plutôt une inimitié tout d’une pièce

                                 Qu’une amitié faite de bois recollés !

Ces fusées de l’esprit qui sollicitent la pensée par les affects de la poésie ont pu faire dire à certains que Nietzsche n’était pas un philosophe ; lui reconnaître ce statut, revenait à accepter le marteau comme outil philosophique.

Il avait pressenti la critique :  « (…) La forme aphoristique de mes écrits présente une certaine difficulté : mais elle vient de ce qu’aujourd’hui l’on ne prend pas cette forme assez au sérieux. Un aphorisme dont la fonte et la frappe sont ce qu’elles doivent être n’est pas encore « déchiffré » parce qu’on l’a lu ; il s’en faut de beaucoup, car l’interprétation ne fait alors que commencer et il faut tout un art de l’interprétation. » ((Avant-propos de La Généalogie de la morale)

Quelle différence avec le principe du récit, en particulier du conte ?

A cet égard, l’œuvre la plus emblématique et peut-être la plus déroutante est Ainsi parlait Zarathoustra (1891).

Dans les premières pages, Zarathoustra descend de la montagne où il a vécu seul pendant dix ans, et il rencontre un vieillard qui lui parle ainsi : « Il ne m’est pas inconnu ce voyageur ; voilà bien des années qu’il passa par ici. Il s’appelait Zarathoustra, mais il s’est transformé. (…) Zarathoustra s’est transformé, Zarathoustra s’est fait enfant, Zarathoustra s’est éveillé (…) » (Prologue -2)

Plus loin, dans la partie intitulée Les discours de Zarathoustra – Les trois métamorphoses. « Je veux vous dire trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant. (…) Oui, pour le jeu de la création, ô mes frères ! il faut une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa propre volonté , celui qui est perdu au monde veut gagner son propre monde. »

Pour l’enfant participant au jeu de la création peu importe le non-vrai des étymologies qui participent de ce jeu, peu importent les mots désignant autre chose que la réalité sociale dont ils sont les signifiants ordinaires  : homme supérieur, race noble ne sont pas des incitations politiques au mépris ou au racisme, mais des figures de récit.

Si l’on refuse cette thèse, on se perd dans des débats le plus souvent polémiques sans issue, et ce, depuis ses premières publications.

Il est indiscutable que Nietzsche n’était ni raciste ni antisémite : en témoignent directement ses lettres dénonçant l’antisémitisme, sa rupture avec sa sœur Elisabeth (la relation affective entre eux était profonde) quand elle épousa un antisémite ouvertement déclaré qui partit avec elle fonder au Paraguay une société aryenne pure et qui se suicida après le fiasco de l’entreprise.

Pour autant, sa fascination pour Wagner (elle survécut à sa rupture avec lui) et son admiration pour Schopenhauer (l’un et l’autre antisémites), la métaphore (dans La Généalogie de la morale) de l’aigle (emblème de la puissance allemande) et de l’agneau (faiblesse du peuple juif) ont fourni des arguments à ceux qui ont tenté de le récupérer (les nazis notamment – Hitler vint assister aux funérailles d’Elisabeth qui avait adhéré au parti nazi) malgré sa distance prise avec l’ « esprit allemand » : « Les Allemands s’ennuient maintenant de l’esprit, les Allemands se méfient maintenant de l’esprit. La politique dévore tout le sérieux que l’on pourrait mettre aux choses vraiment spirituelles. –  « L’Allemagne, l’Allemagne par-dessus tout », je crains bien que cela n’ait été là, la fin de la philosophie allemande. » (Le crépuscule des idolesCe qui manque aux Allemands – 1)

L’ambiguïté tombe quand on lit l’œuvre pour ce qu’elle est : non un projet politique (rien n’en est plus éloigné), mais le développement de l’individu (l’extrême-droite patriote lui reprocha son individualisme) par la libération  de la volonté de puissance qui caractérise le vivant  : le surhomme, comme l’homme de race supérieure n’est pas l’homme qui se voudrait au-dessus des autres pour le mépris ou la domination, mais l’homme qui trouve le mode d’existence qui lui permet de s’accomplir au point d’accepter l’idée de vivre indéfiniment ce qu’il est devenu (l’idée de l’éternel retour).

La « preuve par l’absurde » est fournie par l’inexistence dans son œuvre d’un dénominateur commun militant de type antisémite ou raciste :  une lecture sous cet angle ne tient pas.

Par les ruptures de tonalité et la force souvent brutale des remises en cause qui font  exploser le discours habituel de la philosophie revendiquée comme telle, son écriture (comme celle de Céline, mais avec la différence radicale qu’apporte l’antisémitisme proclamé) signifie que l’écrivain se place dans un univers autre que celui du discours : s’il discourt, et, qu’on l’apprécie ou pas, avec quel brio ! c’est en ayant comme perspective, le devenir d’enfant (cf. plus haut : « Zarathoustra s’est fait enfant ») que je comprends comme la relation de l’adulte-tragique avec le monde épique de l’enfance qui demeure, pour se libérer des constructions de la morale contraires à la vie en tant que volonté de puissance. (cf. Spinoza)

Il s’agit essentiellement d’une quête pour soi en tant que frère des hommes (cf. plus haut : « ô mes frères ! »), quête redoutable et éprouvante, sinon désespérée, qui rappelle celle de Rimbaud.

Désespérée en regard des douleurs permanentes d’une maladie tôt déclarée, mal identifiée (syphilis ? problèmes vasculaires cérébraux ? tumeur cérébrale ? hérédité ? ) qui provoqua son effondrement – il perdit la maîtrise de son esprit et sombra dans un état végétatif avant de mourir à 56 ans.

Reste maintenant à examiner le second volet de la thèse du conte-discours, pour savoir si elle peut s’appliquer aux textes philosophiques en général.

(à suivre)

LA CAUSE PREMIERE (8)

Quel aliment Nietzsche nous donne-t-il à ruminer ?

Et comment nous le présente-t-il ?

 « Le problème de la valeur de la valeur de la vérité s’est-il présenté à nous, ou est-ce nous qui l’avons abordé ? Qui est ici Œdipe ? Qui est le sphinx ? C’est-, semble-t-il un rendez-vous de questions et de points d’interrogation . Et, le croira-t-on ? Il nous apparaît en fin de compte que ce problème n’a encore jamais été posé, que nous sommes les premiers à le discerner, à l’envisager, à l’oser. (Par-delà le bien et le mal – Première partie – Des préjugés des philosophes – 1)

J’ouvre ici une parenthèse :  « Etre le premier à », commun à Nietzsche et à Marx [cf. « Jusqu’ici les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses façon : il s’agit maintenant de le transformer. » (Thèses sur Feuerbach – 1845)], invite à s’intéresser au rapport entre ce qui conduit à cette affirmation (concomitante et pour deux propositions de type révolutionnaire – Balzac est en-dehors), et l’avènement de la forme moderne (industrielle et commerciale) que prend le capitalisme (je reviendrai en conclusion sur cette formulation) à partir du début du 19ème siècle.

Nietzsche poursuit ainsi :

« Qu’un jugement soit faux n’est pas à nos yeux une objection contre ce jugement ; c’est ici que notre nouveau langage semblera le plus étrange. Il s’agit de savoir dans quelle mesure un jugement aide à la propagation de la vie (…) Que le non-vrai soit une condition de la vie, voilà certes une dangereuse façon de résister au sentiment qu’on a habituellement des valeurs, et une philosophie qui se permet cette audace se place déjà, du même coup, par-delà le bien et le mal »  (id. – 4).

Seulement voilà : ce qu’il propose ainsi – sortir la philosophie, la vie, de la morale du bien et du mal – n’est pas vraiment nouveau, il le sait bien pour l’avoir trouvé chez Spinoza – encore que son analogie entre « jugement faux » et  « le non-vrai » soit très contestable.

En témoigne ce qu’il écrit (30 juillet 1881) à son ami Franz Overbeck (l’un et l’autre enseignaient à l’université de Bâle où ils cohabitèrent) :

« Je suis si étonné, tellement ravi ! J’ai un prédécesseur, et quel prédécesseur ! Je ne connaissais presque pas Spinoza : ce qui m’a poussé vers lui à ce moment a été un “acte instinctif”. Outre que sa tendance générale est identique à la mienne – faire de la connaissance le plus puissant des affects –, je me retrouve en cinq points primordiaux de sa doctrine, en quoi ce penseur, le plus hors norme et le plus solitaire, m’est justement le plus proche : il nie la liberté de la volonté – ; les fins – ; l’ordre moral du monde – ; le désintéressement – ; le mal – ; il est vrai que les dissemblances sont formidables, mais elles tiennent davantage aux différences d’époque, de culture, de savoir. In summa : ma solitude qui, comme sur de très hautes montagnes, m’a souvent, souvent coupé le souffle et fait jaillir le sang est maintenant une duolitude. « 

Son idée  « la vie est volonté de puissance » (id.13) n’est qu’une autre formulation du conatus ( = persévérer dans son être) de Spinoza que Nietzsche rejette  [ (« Ici comme partout méfions-nous des principes téléologiques superflus, comme l’est l’instinct de conservation (que l’on doit à l’inconséquence de Spinoza). »] (id.13)en l’assimilant à l’instinct de conservation alors que le conatus ne vise pas un statisme (se conserver tel qu’on est) mais s’inscrit dans une dynamique vitale.

En l’occurrence (il dira aussi que la méthode d’analyse de Spinoza est un « charlatanisme »), qui est inconséquent ?

Il y a dans le discours nietzschéen une violence (l’ironie et les points d’exclamation sont des signes récurrents du marteau) qui n’est pas sans rapport avec ses jugements à l’emporte-pièce et la fantaisie des définitions pourtant premières et essentielles.   

Ainsi, ses explications historiques/philologiques du mal et du bon

Concernant l’origine du latin malus ( = le mal): « Le latin malus (que je mets en regard de mélas [mot grec] = noir) pourrait avoir désigné l’homme du commun d’après sa couleur foncée » (La généalogie de la moralepremière dissertation « Bien et mal / Bon et mauvais » – 5).

En réalité malus n’a aucun rapport avec mélas, mais avec méléos qui signifie vain et dont on retrouve la racine dans blasphèmos (blasphémer= parler mal).

Même fantaisie à propos de l’origine de bon « Je crois pouvoir interpréter le latin bonus par « le guerrier » [ Il procède à des rapprochements tout à fait hasardeux de mots latins ] Le bonus serait l’homme du duel, de l’altercation, le guerrier : on voit donc ce qui constituait la « bonté » d’un homme de la Rome antique. »

Même fantaisie encore dans ce rapprochement de l’allemand gut (bon) de Goettliche (divin) et de Goth  « le nom d’un peuple, mais primitivement d’une noblesse. » Du reste, il s’empresse d’ajouter « Les raisons en faveur de cette hypothèse ne peuvent être exposées ici. »  (!)

Ces affirmations erronées, émises, qui plus est, par un spécialiste de l’histoire de la langue (Nietzsche avait occupé la chaire de professeur de philologie à l’université de Bâle) pourraient, sinon devraient, à cause même des précautions de langage, disqualifier la démarche : que vaut la démolition au marteau du rapport bon/mal/méchant si elle est construite sur un historique fantaisiste qui sert à valider l’analyse ?

Si donc le forçage n’a pas d’importance, pas plus que les bottes capables de parcourir sept lieues (Perrault), c’est bien qu’il s’agit d’autre chose que d’un discours.

Ce qui importe, et qui emporte, c’est l’histoire telle qu’elle est racontée, le « style », dirait Flaubert. Le « non-vrai » est aussi une « condition » du conte qui recourt aussi à la poésie des aphorismes.

(à suivre)

LA CAUSE PREMIERE (7)

Dans les contes-récits racontés aux enfants, ce n’est pas tant la nature sociale des personnages – princes, rois, paysans, pauvres, riches –, qui importe que les constantes-affects (amour, haine, pouvoir, rivalité, violence, beauté, laideur etc.) incarnées et vécues par ces personnages-archétypes (hommes, animaux) dont les corps se meuvent dans des environnements à la fois symboliques et métaphoriques (palais, chaumières, forêts). Ils sont de purs récits dans le sens où tout discours explicite est banni : c’est l’enfant-auditeur qui va le construire dans un champ d’interprétation que lui ouvre l’exacte répétition du déroulé du conte qu’il exige du narrateur auquel il demande de raconter encore et encore.

Dans les contes-discours qui pourraient être ceux de la philosophie, ce sont les personnages qui sont exclus – d’une certaine manière, Nietzsche est une exception dont je préciserai la nature – ; les figures actives, en mouvement, sont les constantes-pensées de l’esprit, qui prennent la forme d’idées, de concepts, d’abstractions. Comparativement aux contes-récits, on pourrait être tenté de dire que ce sont les personnages qui doivent être imaginés : en réalité, il n’y a qu’un personnage, un seul,  et il n’est pas à imaginer : le lecteur lui-même.

Dans La phénoménologie de l’esprit, pour expliquer de ce qu’est la dialectique, Hegel prend l’exemple de l’ ici. La question « qu’est-ce qu’ici ? » va produire une réponse première, spontanée (= c’est cette maison) puis une négation de cette réponse (= non, c’est cet arbre) puis la négation de la négation (= ici ne peut pas être défini négativement), puis une analyse qui se développe sur des centaines de pages.

La réponse première, spontanée, si évidente ! (= c’est cette maison), est celle du lecteur, vous, moi, qui s’est placé sans le moindre doute devant la maison… puis s’est tourné avec moins de certitude du côté de l’arbre… et qui découvre alors avec des yeux ronds la dimension vertigineuse d’un questionnement dont il réalise qu’il découle de cette réponse première. Un questionnement dont la complexité est inversement proportionnelle à la simplicité de sa réponse à une question si facile ! Comme, dans le Lachès de Platon, la réponse, si évidente ! du général à la question si facile ! de Socrate « Qu’est-ce que le courage ? ». « Se battre face à l’ennemi sans reculer » va se heurter à l’objection de la tactique des Scythes qui commencent par fuir pour mieux attaquer ensuite.

 Le questionnement prend dans le livre de Hegel la forme d’un long discours obscur, abscons même pour l’auteur de la réponse première ; il est tout à fait  possible qu’il  le ferme d’un geste irrité ou ironique ou dégoûté ou malheureux, car il ne comprend pas encore qu’il s’agit du discours/récit de son propre questionnement, le plus souvent juste ébauché et vite repoussé parce qu’il laisse entrevoir les abysses labyrinthiques de son esprit ; un discours/récit non immédiatement compréhensible, bien sûr, mais tout comme l’est – au-delà des différences de formes  – celui de Les trois petits cochons et le grand méchant loup ou de Boucle d’or et les trois ours , de La jeune fille à la perle (Vermeer), de La maison du pendu (Cézanne) de Parsifal (Wagner)…

Nietzsche connaît les obstacles à l’acceptation du concept, où conduit par exemple le questionnement sur la matrice des contes-récits pour enfants,  et ne se fait aucune illusion :     

« Si d’aucuns trouvent cet écrit incompréhensible, si l’oreille est lente à en percevoir le sens, la faute, me semble-t-il, n’en est pas nécessairement à moi. Ce que je dis est suffisamment clair, à supposer, et je le suppose, que l’on ait lu au préalable, sans s’épargner quelque peine, mes ouvrages antérieurs : car, j’en conviens, ceux-ci ne sont pas d’un abord très facile. » (Avant-propos de La généalogie de la morale – 8)

La conclusion pose la question du temps et de son rapport avec la « modernité »  :

 « Il est vrai que, pour élever ainsi la lecture à la hauteur d’un art, il faut posséder une faculté qu’on a précisément le mieux oubliée aujourd’hui – et c’est pourquoi il s’écoulera encore du temps avant que mes écrits soient « lisibles » –, une faculté qui exigerait presque que l’on ait la nature d’une vache et non point, en tous les cas, celle d’un « homme moderne » : j’entends la faculté de ruminer… »

Quelle herbe, exactement ?

 (à suivre)

LA CAUSE PREMIERE (6)

Transposée dans les rapports sociaux, la thèse invite à comprendre ce qui produit le remplacement bon/mauvais (sans jugement moral) par méchant/bon (avec jugement moral),  autrement dit comment l’homme du ressentiment parvient à faire de l’homme bon de la race supérieure, un méchant, et pourquoi il finit par l’emporter sur lui en se convainquant que lui, le mauvais du système aristocratique (aristos = le meilleur, au sens le plus large), est bon.

« Il est singulier  que la soumission à des personnes puissantes, qui inspirent la crainte et même la terreur, à des tyrans et des chefs d’armée, produit une impression beaucoup moins pénible que la soumission à des personnes inconnues et sans intérêt, comme le sont toutes les illustrations de l’industrie : dans le patron, l’ouvrier ne voit généralement qu’un homme rusé et exploiteur, un chien qui spécule sur toutes les misères et dont le nom, l’allure, les mœurs, la réputation lui sont tout à fait indifférents. Les fabricants et les grands entrepreneurs du commerce ont probablement beaucoup trop manqué, jusqu’à présent, de toutes ces formes et de ces signes distinctifs de la race supérieure, qui sont nécessaires pour rendre des personnes intéressantes ; s’ils avaient dans leur regard et dans leur geste la distinction de la noblesse héréditaire, il n’existerait peut-être pas de socialisme des masses. Car au fond les masses sont prêtes à l’esclavage sous toutes ses formes, pourvu que celui qui est au-dessus d’eux affirme sans cesse sa supériorité, qu’il légitime le fait qu’il est né pour commander – par la noblesse de la forme ! »  (Le Gai Savoir – livre 1er – 40) 

La noblesse de la forme s’oppose donc au monde de l’industrie illustrée par des « personnes inconnues et sans intérêt ».

Autrement dit, c’est l’activité industrielle qui détruit la coïncidence aristocratique acte/bon et permet à l’homme du ressentiment d’établir une distinction entre l’acte et l’être agissant dès lors supposé disposer d’un libre-arbitre qui lui permettrait donc de ne pas être ce qu’il est. Pour reprendre la métaphore aigle/agneau, la société industrielle crée un rapace agissant comme le rapace d’essence aristocratique, mais sans avoir la noblesse de la forme du rapace aristocratique qu’il n’est pas.

La force de masse de l’homme du ressentiment est donc le produit de ce type d’activité, industrielle, destructrice de l’homme de « race supérieure ».

Une problématique que l’on retrouve chez Balzac.

Le ressentiment est un des thèmes de la Comédie Humaine où Balzac décrit et dénonce les ravages multiformes du capitalisme du début du 19ème siècle. La cousine Bette, par exemple : Lisbeth Fisher, personnage principal du roman, est l’exemple type de l’ « homme du ressentiment », en ce sens que c’est la haine et la vengeance, nées de son impuissance à aimer et à se faire aimer (elle est dans le calcul permanent), qui déterminent ses actes et précipitent sa mort. L’homme qu’elle dit aimer, Wenceslas,  noble d’origine polonaise, défini au début du roman par son acte de création (la sculpture) – une figure de la « race supérieure » – est peu à peu perverti par le monde capitaliste du calcul, et finit par perdre la force de création qui le constituait pour déchoir dans la critique d’art.

La différence entre le philosophe et le romancier se situe non dans le discours lui-même (il est assez souvent développé par Balzac – ce que lui reproche Flaubert qui ne l’appréciait pas, comme il le reprochera aussi, dans une moindre mesure, à Zola) mais dans la forme.

Ce qui, à la différence de la lecture du roman de Balzac, rend difficile celle du « conte/discours » de Nietzsche, ce sont les conceptspersonnages, comme race supérieure et surhomme, qui pourront être objets de récupération idéologique et politique.

(à suivre)

LA CAUSE PREMIERE (5)

Le marteau frappant dans la morale renverse les définitions.

Pour Nietzsche, ce qui est « bon » n’est pas défini par l’autre, celui à qui serait destiné l’acte qu’il qualifierait alors de « bon » pour lui et dont il dira qu’il est accompli par quelqu’un de « bon » : le bon n’a rien à voir avec l’altruisme. Non. Ce qui est « bon » c’est le sujet agissant pour lui et qui s’affirme comme tel ; il ne s’agit donc pas d’une valeur morale en ce sens qu’il n’y a pas de distinction entre l’acte et celui qui le commet, pas d’intentionnalité, pas de choix d’être ou ne pas être bon. Le mauvais est au contraire celui qui est frappé d’impuissance, qui ne peut pas agir. Ainsi, bon et mauvais ne ressortissent pas à des jugements mais sont des constats d’essence.

Nietzsche développe cette thèse dans La généalogie de la morale par la métaphore de l’aigle et de l’agneau. L’aigle qui mange l’agneau est bon en tant qu’il est l’expression de la volonté de puissance de ce qui constitue sa nature d’aigle.  Volonté de puissance étant à comprendre dans le sens de vouloir, désir de la puissance constitutive de l’être, et non dans le sens de volonté de puissance sur l’autre, de domination de l’autre, comme le dit la récupération idéologique, et comme le dit aussi l’homme du ressentiment : frustré par son impuissance, tourmenté de haine recuite enfouie, il accuse l’ « aigle » d’être méchant : il aurait la possibilité de vouloir ne pas être aigle, donc s’il choisit d’être aigle c’est par méchanceté.

«  Les hommes de haute naissance avaient le sentiment d’être les heureux ; ils n’avaient pas besoin de construire artificiellement leur bonheur en se comparant à leurs ennemis, parfois même de s’en persuader en se mentant à eux-mêmes (comme font couramment tous les hommes du ressentiment) ; et de même en leur qualité d’hommes complets, débordants de vigueur et, par conséquent, nécessairement actifs, ils ne savaient pas séparer le bonheur de l’action, – chez eux, l’activité est nécessairement mise au compte du bonheur (…) Si l’on se représente l’ « ennemi » tel que le conçoit l’homme du ressentiment, – on constatera que c’est là son exploit, sa création : il a conçu l’ « ennemi méchant », le « méchant » en tant que notion fondamentale, à partir de laquelle il imagine, comme imitation et comme antithèse, le « bon » ; –  qui n’est autre que lui-même !… » (La généalogie de la morale1ère dissertation « bien et mal » – 10) 

Ainsi, le christianisme est l’expression la plus achevée du ressentiment, par la glorification de la souffrance, de l’humilité, de la faiblesse (cf. la vie et la mort de Jésus, le fils de Dieu),  en d’autres termes par la haine de la vie réelle au profit d’une vie illusoire dans l’au-delà –  un nihilisme que combat Nietzsche – où le Dieu vengeur élèvera les humbles et abaissera les puissants.   

Tel est le discours de revanche de l’homme du ressentiment contre l’homme de la race supérieure.

C’est là, précisément, que commence, avec la question que pose cette thèse si on applique la volonté de puissance aux rapports sociaux, l’hypothèse d’une lecture du discours philosophique de Nietzsche en tant que conte. (Dans le réel, le rapport, immuable,  aigle/agneau, ne produit pas « l’agneau du ressentiment » : l’agneau n’accuse pas l’aigle de méchanceté)

On verra que cette question est un constituant de la problématique de la cause première, objet de ces articles.

(à suivre)

Post-fascisme

Commentaire envoyé (24/10/2022) au Monde à propos d’un article de la Une racontant la rencontre à Rome entre E. Macron et G. Meloni avec utilisation du terme « postfascisme » appliqué à elle et à son parti Fratelli d’Italia.   

« Que signifie postfasciste s’agissant d’un parti qui se réclame ouvertement du créateur du fascisme ? « Post » signifiant « après », tout ce qui vient après le fascisme est donc postfasciste. Appliqué au parti Fratelli d’Italia, est-ce que le qualificatif exprime la seule notion temporelle ou bien indiquerait-il quelque chose qui ressemblerait à une édulcoration, une manière de laisser entendre qu’il existerait un demi-fascisme ? »

 Une réponse d’un lecteur.

 « Post signifie : acceptable, respectable, normal, inoffensif. c’est une opération politico médiatique pour nous faire accepter l’inacceptable. c’est comme ça que le fascisme s’installe : le rhinocéros de Ionesco. dites vous bien que si on vous dit que tout est normal ça craint un max : le maquis et les armes à la main sont proches…la guerre civile aussi. Pourquoi ? parce que l’armée et la police sont aux mains des fascistes donc la Résistance devra prendre les armes et prendre le maquis. »

LA CAUSE PREMIERE (4)

Quelle différence essentielle entre le tableau, la composition musicale et l’écrit ?

C’est sans doute, par-delà les formes, la perception du sens que l’on attend – semble-t-il – plus spontanément de l’écrit que des touches de peinture ou des notes de musique.

La fonction première de l’écriture – comme celle de la parole – est l’utilité pratique (le grec archaïque appelé linéaire B – 2ème millénaire – découvert en Crète a pour objet des inventaires et des décomptes administratifs) et l’idée qu’un texte écrit puisse ne pas avoir un sens plus ou moins immédiat ne va pas de soi. Ce qui se produit quand il n’est pas (ou pas perçu comme) un récit, comme le texte philosophique qui se présente sous la forme d’un discours utilisant un langage particulier.

Selon ce critère d’utilité pratique, la philosophie ne sert donc à rien. Du moins la philosophie exposée dans les livres – ignorés de la plupart – et dont l’explication toute relative et parcellaire n’est proposée qu’à une infime minorité de la population scolaire.

Si, comme les arts, elle est inutile, si donc elle est, comme eux, peu ou pas connue du plus grand nombre parce que peu ou pas enseignée, la résonance plus ou moins « populaire » des noms de ses « pères » (Socrate, Platon, Aristote… Montaigne, Descartes…) signale et rappelle l’importance de la pensée et du questionnement philosophiques que les médias – en particulier les réseaux sociaux – exploitent pour une vulgarisation qui n’est pas toujours purement pédagogique ni désintéressée.

Semble-t-il, disais-je à propos du sens, en pensant aux controverses relatives aux arts dont l’histoire est émaillée de censures et de polémiques.

Un des exemples les plus remarquables concerne la musique de Wagner et les écrits de Nietzsche.

L’un et l’autre sont régulièrement au cœur de polémiques touchant principalement à l’antisémitisme, au racisme et à leur influence sur la construction du nazisme. Je mets à part le cas de Heidegger, contemporain du nazisme dont il fut un partisan encarté dès le début.

Les compositions de Wagner étaient appréciées d’Hitler, mais comment caractériser le lien, s’il existe, entre cette musique, l’antisémitisme (Wagner était antisémite) et le nazisme ?

Nietzsche – il rejeta la musique de Wagner quand il estima qu’elle devenait chrétienne (cf. Parsifal) – fut également objet de tentative de récupération par le nazisme et il l’est toujours par l’idéologie d’extrême-droite.

Récupération, parce qu’ Hitler n’est pas devenu nazi après avoir lu Nietzsche (s’il l’a lu) ou écouté Wagner.

Tentatives stériles puisque l’œuvre de Wagner et les livres de Nietzsche se situent ailleurs que dans la problématique créée par ce type de polémique : l’hostilité à l’antisémitisme, au racisme et au nazisme n’a pas de rapport avec l’intérêt qu’ils ont suscité et suscitent toujours :  en témoignent, parmi d’autres, les investissements de P. Boulez et P. Chéreau dans la Tétralogie de Wagner (Bayreuth – 1974) et de Gilles Deleuze dans l’œuvre de Nietzsche (Nietzsche et la philosophie – 1962).

C’est peut-être là que se constitue la problématique que je propose, à savoir que les discours de Nietzsche et de Wagner ne sont pas ceux de militants propagandistes d’une idéologie, mais, dans les domaines particuliers de l’opéra et de la philosophie, des discours de conteurs.

L’un et l’autre nous racontent,  sous des formes spécifiques, des histoires de et pour l’adulte-enfant dont ils ne sont pas plus responsables des interprétations, que ne le sont Perrault, Andersen ou Grimm des diverses lectures de leurs contes. C’est sous cet angle du conte que la philosophie peut être considérée comme un art disposant de son propre mode d’expression.

Les livrets des opéras de Wagner sont les supports-prétextes d’un discours musical dont je dirais qu’il inclut le fini de la mélodie dans l’infini dominant du questionnement pour ainsi dire psalmodié, substitué au récitatif (mi-chant mi-parler à fonction narrative) et, dans une moindre mesure, à l’ aria (air à fonction de discours écrit pour une voix ) antérieurs (dans les opéras de Mozart ou Weber, par exemple) ; il propose un mode de chant que développeront les compositeurs du 20ème siècle jusqu’à l’évacuation quasi totale de la mélodie (A. Berg).

Nietzsche rompt avec le discours philosophique habituel non seulement en introduisant le récit (Ainsi parlait Zarathoustra) mais surtout en faisant voler en éclat le langage de ce discours par les aphorismes, les métaphores, les emportements et les démesures de ce qu’il appelle une philosophie au marteau.

Reste à expliciter cette thèse du conte appliquée à son œuvre et savoir si l’on peut l’élargir à toute la philosophie.

(à suivre)

LA CAUSE PREMIERE (3)

La thèse du point zéro – elle n’est pas explicite dans le discours de recherche scientifique – et celle du créateur contiennent la question de l’« avant » qui ne peut se résoudre que par son évacuation.

Malgré la tentative de récupération par l’église catholique, et au moment même où elle fut émise, la théorie du « big bang » (phase d’expansion rapide de l’univers) n’est pas énoncée comme une théorie du commencement que le discours scientifique laisse à la spéculation métaphysique, même s’il peut faire partie des préoccupations des chercheurs, en particulier ceux qui croient en Dieu – Georges Lemaître, l’astrophysicien inventeur du « big bang », était prêtre.

La croyance en un dieu créateur qui existe de et par lui-même et de toute éternité évacue la question de l’ « avant » dans une démarche intellectuelle qui n’est pas d’ordre chronologique, en ce sens que la question de la création n’est pas première : l’homme finit par se poser la question du commencement parce qu’il commence par se poser celle de sa fin.

Ainsi, après Zeus/Jupiter devenu peu à peu le père des hommes et des autres dieux ainsi abolis, le dieu incréé et créateur des religions monothéistes permet d’assurer l’immortalité de l’âme et, avec le fils du Dieu chrétien, la résurrection du corps. Une réponse censée procurer un apaisement et qui aboutit à une résultat tout autre parce qu’elle repose sur un déni.

La question de la cause première – la définition de son objet exact viendra plus tard – est en effet constitutive de la « conscience questionnante » spécifique de l’espèce humaine : je sais quelque chose,  je sais que je sais ce quelque chose, ce savoir devient ainsi objet de questionnement, et le premier quelque chose que je sais de manière indubitable dans un discours biologique et psychique de connaissance totale de l’être, est que moi, qui suis là et qui expérimente la vie en tant que corps et esprit, je mourrai en tant que corps et esprit.

Cette spécificité permet de comprendre l’importance du rapport permanent entre le monde tragique de la conscience réfléchie et le monde épique de la petite enfance non encore affectée par l’angoisse que crée cette spécificité : depuis l’âge de trois ou quatre ans, âge d’entrée dans le monde tragique, l’être humain vit dans la tension entre cette conscience « adulte »qui oblige sa pensée à construire sa réponse existentielle (la mort étant inévitable, qu’est-ce que « être » ?), et ce temps toujours vivace de la petite enfance, indissociable de la vie intra-utérine, où les parents suffisent à constituer la réponse.

Cette tension permanente est à l’origine des confusions entre ce qui ressortit à l’un et à l’autre de ces deux mondes, épique et tragique, confusions d’autant plus difficiles à dissiper qu’elles s’expriment de manière spectaculaire dans l’espace intermédiaire qu’est le domaine de l’art, d’autant plus ambigu que, visant le rien qu’est pour le sujet sa propre mort, il ne sert à rien.

Parmi les modes d’expression, il en est un qui n’entre pas dans la classification des arts : la philosophie.

Et si elle était un art au même titre que la littérature ?

(à suivre)

LA CAUSE PREMIERE (2)

Si l’on en déduit que l’objet visé par la cause première fait partie du champ de la croyance ou de l’inconnaissable,  ce qui revient au même, reste à comprendre ce qui pousse l’esprit à produire cette idée et à chercher dans le champ du savoir une réponse introuvable.

Repasser le film pour examiner la genèse de l’événement permettrait peut-être de repérer l’instant précis où s’est enclenché le processus à partir d’une combinaison d’éléments chimiques, électriques, physiques, psychologiques.

Mais comment le repasser ? La mémoire volontaire est impuissante à le reproduire, la mémoire involontaire est une reconstruction (cf. Proust), et le résultat des thérapies fondées sur la réminiscence provoquée est aléatoire.

Pourtant, nous dit la pensée, si l’infime fraction de temps de la mise en mouvement du processus n’est repérable ni par le sujet au moment où elle est vécue, ni a posteriori par les outils scientifiques d’investigation, cet instant T en contient nécessairement la cause objective dont les signes/symptômes apparaîtront dans un temps plus ou moins lointain : ainsi, à telle nanoseconde de tel jour de telle année, dans le cadre d’une accumulation donnée de rayons ultraviolets, se prépare ou se déclenche sur telle partie du corps un processus électro-chimique qui aboutira vingt, trente ou quarante ans plus, tard à une affection de la peau.  La vie obéit à une dynamique : on sait que le battement d’ailes du papillon brésilien métaphorique provoque la catastrophe texane bien réelle.

Est-ce cette certitude de l’existence de la cause objective qui est à l’origine du questionnement de la cause première, et est-ce l’incertitude voire l’impossibilité de la réponse qui peut inciter à le limiter à l’événement pour pouvoir ensuite le taxer de vanité ? Ainsi s’élabore une stratégie de déni : assigner à un questionnement une cible inadéquate pour s’en débarrasser.

Si l’histoire de la pensée montre que l’on ne s’en débarrasse pas, c’est sans doute que le problème est celui du questionnement en tant que tel : poser une question, quel qu’en soit l’objet, n’est-ce pas, plus ou moins consciemment, plus ou moins confusément, chercher une origine première ?

La mythologie grecque qui ne fait pas des dieux de l’Olympe des créateurs mais des créatures, nomme cette origine première « chaos », autrement dit l’informel. 

Dans le champ philosophique, ceux que nous nommons Présocratiques (6ème / 4ème siècles avant notre ère) tentent de la repérer dans l’un et/ou l’autre des quatre éléments, l’eau, la terre, l’air et le feu.

D’une manière générale, nous manifestons en permanence le besoin de comprendre, au sens littéral de prendre ensemble les composants d’un phénomène pour les réunir dans le discours d’une élucidation qui se veut, relativement à l’objet étudié, exhaustive.

L’idée de cause première est donc apparemment un constituant de la pensée humaine, qu’elle soit objet d’un investissement scientifique rejeté par la transcendance, d’un investissement de la transcendance rejeté par la science, ou encore de scepticisme.

Alors que les religions monothéistes et les variantes plus ou moins sectaires qu’elles ont suscitées continuent à promouvoir la croyance en un dieu créateur, un des objectifs majeurs visés par la science, sinon l’objectif primordial, est d’atteindre le point zéro où tout a ou est censé avoir commencé – le télescope James Webb en est l’instrument le plus récent.

(à suivre)

LA CAUSE PREMIERE (1)

La pensée de la cause première – l’acte de l’esprit peut-être le plus contraignant – se heurte très vite à deux premières objections visant à nier la pertinence du concept. L’une, transcendante, est la croyance en un être créateur (cf. Genèse), l’autre, immanente, souligne l’enchaînement des causes de l’événement : si le sol est naturellement mouillé c’est parce qu’il a plu, s’il a plu c’est parce qu’il y a un nuage de pluie, s’il y a un nuage de pluie etc., jusqu’à l’infini.

Ensuite, le concept peut être regardé comme un simplisme ou, ce qui revient au même, une complication artificielle de la pensée qui ignorerait le complexe, au sens littéral d’entrelacement de facteurs multiples se combinant pour déclencher un processus – la maladie, par exemple – et qui ne sont pas forcément tous repérables par l’investigation scientifique.    

Ainsi, pourquoi les personnes soumises dans des conditions équivalentes à un agent agressif comme l’amiante ne développent-elles pas toutes un cancer ? Autrement dit, l’amiante étant une substance cancérigène, pourquoi ne l’est-elle pas systématiquement ? Même question pour le tabac.

L’énigme apparente renvoie à l’unicité de l’être vivant : tous les individus sont identiques – ce qui rend possible la science médicale – et tous sont différents – ce qui explique le résultat variable des thérapies.

Faire de l’unicité de l’individu la cause première revient donc à reconnaître un inconnaissable : l’équilibre du corps, de l’esprit, et de leurs rapports mutuels est déterminé en partie par une série d’activités chimiques et électriques généralement non contrôlées, en partie par une série d’activités physiques et psychiques conscientes et inconscientes dont les déclencheurs et les enchaînements sont propres à l’individu lui-même  : je fume et je suis ou ne suis pas affecté par un cancer du poumon sans qu’il soit possible de savoir exactement pourquoi, d’autant que je peux en être affecté sans jamais avoir fumé.

Si l’on conclut que ces objections invalident l’idée – hors événement – de la cause première, par conséquent sa pensée, reste à identifier ce qui la produit.

On sait qu’une personne dont la vie est mise en cause par la maladie peut être tentée de se demander pourquoi moi ? Et, inversement, celle qui n’a pas été tuée dans un attentat ou un accident de masse, pourquoi pas moi ?

Ce type de questionnement est une manifestation de la pensée qui présuppose une intentionnalité première dans l’existence (donc dotée de sens) du monde et de l’homme. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire au Bon Dieu ? en est une variante populaire.

(à suivre)