Tartuffe ou l’hypocrite

Le Printemps des Comédiens de Montpellier propose en mai prochain Tartuffe ou l’hypocrite, une pièce en 3 actes que Molière écrivit en 1664. Le texte original, perdu, a été reconstitué par l’historien Georges Forestier.

La réalisation/mise en scène est celle du Belge Ivo van Hove pour la Comédie Française

La pièce est rédigée en vers dits alexandrins, desvers de 12 syllabes (utilisés pour l’écriture, au 12è siècle, du roman d’Alexandre, d’où leur nom) qui sont la marque du 17ème siècle notamment pour le théâtre (Corneille, Racine). Ce vers peut être rapproché par sa structure équilibrée (deux « hémistiches » de 6 syllabes) de l’architecture du palais du roi remarquable lui aussi par ses symétries et son équilibre, symbole fort de la monarchie construite pour durer toujours.

Molière fait jouer Tartuffe ou l’hypocrite à Versailles, devant le roi qui est son « employeur ». S’il apprécie la pièce, les pressions de l’archevêque de Paris le conduisent à en interdire les représentations publiques.

Molière ne cessera de lutter pour la faire jouer, il en écrira d’autres versions, dont la dernière, en 5 actes (1669), qu’il intitulera alors Tartuffe ou l’Imposteur.

De quoi s’agit-il ?

Un homme d’une quarantaine/cinquantaine d’années (ce qui est vieux pour l’époque) – Orgon – a introduit chez lui ce qu’on pourrait appeler un directeur de conscience, Tartuffe. Tartuffe est un dévot (de manière péjorative un « cagot ») un homme qui dit consacrer sa vie à la spiritualité, à la prière, à Dieu. A l’époque où le roi est représentant de Dieu, la religion englobe l’ensemble de la vie et un tel investissement, individuel ou collectif n’est pas rare. Ainsi, la Compagnie du Saint-Sacrement, une société secrète catholique qui s’employa à faire interdire la pièce, avant sa dissolution sur ordre du roi pour un problème de pouvoir politique (elle était une expression du pouvoir papal romain). Tartuffe ne fait pas partie de l’institution ecclésiastique, nous dirions que c’est un laïque.

D’un premier mariage, Orgon a un fils d’une vingtaine d’années – Damis – et il est remarié avec une femme bien plus jeune que lui, Elmire.

Complètent la famille, la mère d’Orgon – Madame Pernelle –, le frère d’Elmire – Cléante, donc beau-frère d’Orgon – et la servante Dorine.

Tartuffe est en réalité un faux-dévot, un hypocrite, qui a su séduire Orgon pour capter son argent et séduire sa femme. Toute la famille l’a compris, sauf Orgon, bien sûr, et sa mère, Madame Pernelle. A la fin de la pièce, Tartuffe sera démasqué et chassé de la maison.

Problème : pourquoi l’église a-t-elle voulu faire interdire Tartuffe ? Etant donné que la pièce défend la pratique de la vraie religion, sincère et honnête, notamment par la bouche de Cléante, personnage sympathique dont on peut dire qu’il est le porte-parole (réel ou pas, c’est autre chose) de Molière, pourquoi l’église n’a-t-elle pas au contraire applaudi cette dénonciation théâtrale de l’hypocrisie ?

La contradiction peut se résoudre si l’on considère que ce que dénonce la pièce de Molière n’est pas l’hypocrisie en soi, mais le rapport entre la religion et la faiblesse/fragilité humaine.

Orgon est présenté comme homme qui a été solide dans le passé. Voici comment Dorine le décrit :

« Nos troubles [la Fronde des princes contre le jeune roi] l’avaient mis sur le pied d’homme sage

Et pour servir son Prince, il montra du courage :

Mais il est devenu comme un homme hébété,

Depuis que de Tartuffe on le voit entêté.

Il l’appelle son frère, et l’aime dans son âme

Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, frère et femme.

C’est de tous ses secrets l’unique confident,

Et de ses actions le directeur prudent.

Il le choie, il l’embrasse ; et pour une maîtresse,

On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse. »

Cet étrange rapport avec Tartuffe est confirmé par Orgon lui-même quand il explique à Cléante, son beau-frère, le comportement du dévot vis-à-vis d’Elmire, sa femme :

« Il prend pour mon honneur un intérêt extrême ;

Il m’avertit des gens qui lui font les yeux doux,

Et plus que moi, six fois, il s’en montre jaloux. »

La clé d’explication se trouve, à la fin de la pièce, sous la table recouverte d’un tapis où Elmire fait mettre Orgon pour en faire le témoin direct de l’hypocrisie de Tartuffe. Elle l’a prévenu de ce qu’elle allait jouer pour le démasquer et lui a bien précisé qu’il pourrait mettre fin à la scène quand il le voudrait, en sortant de sous la table.

Tartuffe a déjà tenté de séduire Elmire dans une scène précédente. Damis, le fils d’Orgon, caché dans un recoin de la pièce à l’insu des deux personnages en a été le témoin, mais Orgon a refusé de le croire et,  à Tartuffe qui joue très bien le coup du persécuté et fait semblant de vouloir quitter la maison (« Je fuirai votre épouse, et vous ne me verrez…) il dit ceci : 

« Non, en dépit de tous, vous la fréquenterez.

Faire enrager le monde, est ma plus grande joie,

Et je veux qu’à toute heure avec elle on vous voie. »

Elmire fait donc venir Tartuffe, lui fait inspecter la pièce pour le tranquilliser (il ne pense pas à regarder sous la table) et entreprend de le convaincre qu’elle est d’accord pour répondre à ses avances. Tartuffe, surpris et méfiant, lui demande de confirmer ses mots par des actes : autrement dit, il lui demande une relation sexuelle.  Elmire tousse à plusieurs reprises pour inciter Orgon à sortir. Comme il ne bouge pas et qu’elle va être obligée de passer à l’acte, en dernier recours elle envoie Tartuffe vérifier que son mari n’est pas dans le couloir. Avant de sortir, Tartuffe lui dit :

« Qu’est-il besoin pour lui, du soin que vous prenez ?

C’est un homme, entre nous, à mener par le nez.

De tous nos entretiens, il est pour faire gloire,

Et je l’ai mis au point de voir tout, sans rien croire »

Tartuffe sort de la pièce et Molière fait sortir Orgon.

La problématique est donc celle-ci : étant donné que l’hypocrisie de Tartuffe est immédiatement manifeste et évidente dès le début de l’échange avec Elmire, pourquoi Molière laisse-t-il Orgon sous la table ? Autrement dit, si on pose la question du point de vue de la « psychologie du personnage », qu’est-ce que vit Orgon sous la table (= ce que décide de lui faire vivre Molière) qui ne lui donne pas envie de sortir ? Autrement dit encore, si Orgon sort dès qu’il a compris dans le même temps que les spectateurs, le problème est simple et le sens clair : un homme s’est laissé « avoir » dans une sorte d’égarement et la révélation de l’hypocrisie suffit à le rétablir dans son bon sens.

Seulement, ce n’est ni aussi simple ni aussi clair puisqu’il ne sort pas.

Il s’agit donc d’un homme qui entend un autre homme demander à sa femme de coucher avec lui… et qui reste inerte alors que sa femme ne cesse de lui envoyer des signes pour lui faire comprendre que l’autre va passer à l’acte.

Ce que Molière fait manifester ainsi par Orgon et sa relation avec Tartuffe est donc de l’ordre de la perversion : la position du mari est à tous les points de vue inconfortable, pénible et douloureuse… et jouissive, puisqu’il la conserve.

Hum… Entre parenthèses, on peut aussi s’interroger sur la « psychologie du personnage » de la femme/épouse qui pourrait très bien lever le tapis et montrer son mari… Hum… Molière était marié à une femme de vingt ans plus jeune que lui, Armande Béjart – dont certains ont même fait courir le bruit qu’elle était une fille qu’il aurait eue avec Madeleine Béjart, membre importante de la première troupe dont il fit partie et avec laquelle il eut une relation –  et avec laquelle les relations n’étaient pas…  Hum… Mais bon… Quel rapport ?… Hum….

Le sens peut donc être celui-ci : Orgon compense une impuissance (sexuelle) par la perversion (Faire enrager le monde est ma plus grande joie) dirigée contre son fils (il le déshérite – dans la dernière version de la pièce, il a une fille qu’il donne à Tartuffe) et contre sa femme (Et je veux qu’à toute heure avec elle on vous voie) et il se sert de Tartuffe comme d’un substitut de cette impuissance.

Ce qui lui est insupportable, ce n’est donc pas que Tartuffe couche avec Elmire (il faut imaginer son plaisir sado-maso sous la table), c’est la révélation de son impuissance (C’est un homme, entre nous, à mener par le nez) par celui-là même qu’il a chargé de la masquer.  

Ce que l’église ne pouvait tolérer, c’est le lien que Molière établit entre religion et perversion : la religion peut être/est un outil d’une perversion disons passive par celui qui est fragilisé par la vie (Orgon) et active pour celui qui choisit d’exploiter cette fragilité (Tartuffe). De là à en conclure qu’elle est en soi, intrinsèquement, cet outil de perversion, il n’y a qu’un pas que l’autorité ecclésiastique ne pouvait pas laisser franchir. Le roi dont le pouvoir était appuyé sur cette autorité, non plus, même si l’individu Louis applaudissait le comédien.    

Dans la dernière mouture de la pièce intitulée Tartuffe ou l’imposteur, Tartuffe qui utilise pareillement la religion, se révèle être un escroc connu de la police et c’est l’intervention du roi qui vient rétablir Orgon dans ses biens qu’il lui a légués. L’escroquerie de droit commun « expliquant » le recours à l’hypocrisie, le rapport religion/perversion pouvait passer au second plan et la pièce sera finalement autorisée après une longue lutte pendant laquelle Molière écrira sa pièce la plus « révolutionnaire », Dom Juan.

Voilà ce qu’est, de mon point de vue, l’objet de Tartuffe, qu’il soit hypocrite ou imposteur, peu importe.

Nous verrons ce qu’en a fait le metteur en scène.

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