COMMUN (1)

Je cherchais la phrase première d’où je pourrais tirer le fil.  

« Jamais je ne me suis résigné à la fatalité du mal » me parut à la fois juste et inexacte.

Juste, parce qu’elle résonnait comme l’accord parfait d’un invariant personnel ; inexacte, parce que mal avait changé de sens le jour où il avait perdu sa référence aux notions de bien, de croyance et de morale.

Jusqu’à ce jour de rupture, ma vie avait été déterminée par deux discours successifs de persuasion qui assuraient que le mal est inhérent à la condition humaine.  

C’était alors – c’est encore aujourd’hui – une opinion largement répandue et qui n’est généralement pas qualifiée de pessimiste, mais plutôt regardée comme une marque de réalisme. En revanche, prêter au bien la même propriété humaine que celle du rire relèverait plutôt d’un optimisme naïf sinon benêt, un peu comme attendre des médias qu’ils consacrent l’essentiel de leurs articles à ce qui va bien, alors que l’objet éditorial principal sinon exclusif de leurs publications est ce qui va mal.

J’ouvre une parenthèse, le temps de me demander si l’expression aller bien ou mal ne relèverait pas, par hasard, d’une croyance en une force de type fataliste que pourrait signifier le fréquent comment ça va ?, le ça n’étant peut-être pas tout à fait vraiment freudien, et je la referme aussitôt pour retrouver le fil.

La vie étant une vallée arrosée de larmes, ce qui va bien est suspect non seulement quand il concerne le bonheur des autres, mais aussi le sien puisqu’on sait que ça ne va pas durer, comme en témoigne le mot prêté à la mère de Napoléon le jour du sacre de son fils. Plus prosaïquement, quand elle n’occupe pas toute la page du journal, la nécrologie ne laisse qu’une toute petite place aux faire-part des naissances.

L’absence de questionnement et d’étonnement quant à l’obsession médiatique pour les trains qui n’arrivent pas à l’heure confère à cette singularité de l’information une normalité analogue à celle de l’inhérence du mal à la condition humaine. Tout le monde sait en effet que l’homme et la femme sont nés pour souffrir sinon en baver, chacun dans sa spécialité, le pain mouillé de sueur pour l’un, l’enfantement dans la douleur pour l’autre, il en a toujours été ainsi et il n’y a aucune raison pour que ça change, même si le pétrin mécanique et la prophylaxie ont apporté quelques nuances à la double malédiction.

La première persuasion m’avait été fournie par le discours religieux que j’avais accepté parce que l’autorité divine n’est pas discutable, du moins jusqu’au moment où l’accumulation des points d’interrogation finit par dessiner un énorme point d’exclamation.

En résumé, l’homme était responsable de son malheur parce qu’il avait choisi le mal, et s’il avait été amené à faire ce choix, c’est parce que Dieu lui avait octroyé la liberté. Il y avait dans ce raisonnement un quelque chose dont j’avais eu assez tôt l’intuition qu’il était bancal, mais liberté balayait de ses grandes ailes déployées toutes mes velléités de contestation.

En ce temps de grande certitude métaphysique, mon instituteur d’école publique et laïque qu’on appelait maître montrait sur un panneau illustré les différents stades de l’évolution humaine, tandis que mon catéchiste et le prêcheur de la grand-messe du dimanche chantée en latin qu’on appelait pères enseignaient que l’homme-mâle-Adam avait été fabriqué tel quel par Dieu à partir d’un morceau de glaise mouillée, la femme-Eve ayant été façonnée elle aussi telle quelle elle et elle aussi par Dieu, mais à partir d’une côte de l’homme-mâle-Adam.

Cette création par la côte était bizarre mais il fallait la comprendre comme une délicate image poétique : pour les rédacteurs mâles du texte biblique, expliquait l’exégète, la côte était en effet l’équivalent de ce qu’est pour nous la prunelle des yeux, et c’est ce qu’ils avaient trouvé de mieux pour dire combien la femme leur était précieuse. C’était mignon et émouvant, oui, mais si cette belle histoire ne décrivait pas ce qui s’était réellement passé, pourquoi ne serait-ce pas également vrai pour le Jardin, la pomme et tout le reste ?

Ce timide soulèvement de voile n’avait pourtant qu’une faible incidence sur la validité de l’explication générale dont l’immense mérite était de rendre acceptable un monde qui faisait pourtant tout son possible pour ne pas l’être et qui y réussissait très bien.

Malgré les innombrables guerres anciennes mémorisée à l’école par des dates semées comme les petits cailloux sur le chemin de la seule aventure humaine apparemment possible, les toujours innombrables conflits modernes entendus à la radio et lus sur les gros titres des journaux, les toujours et encore innombrables violences individuelles et sociales constatées dans la vie quotidienne, mon catéchiste et le prêcheur dominical assuraient en effet que l’agencement du monde était bon puisqu’il avait été imaginé et créé par Dieu-Le-Père-Tout-Puissant qui nous aimait d’un amour infini depuis le Ciel où il vivait assis sur un trône.

Nous le priions en psalmodiant la prière Pater noster inventée par Jésus, son fils unique, qu’il avait envoyé se faire crucifier sur la terre pour sauver les hommes avant de l’autoriser à monter au ciel un jour d’ascension pour venir s’asseoir à sa droite puisque la gauche avait mauvaise réputation et pas seulement là-haut. Le sauvetage opéré par Jésus ne pouvait concerner que l’Au-delà dans Ciel puisque, dans l’Ici-bas sur la terre, non seulement l’humanité avait continué à commettre les mêmes péchés mortels, mais de grands massacres d’un type nouveau avaient eu lieu après le passage du Fils,  en ce sens qu’ils avaient été commis au nom du Père dont chaque camp de massacreurs assurait qu’il était de son côté. Si l’objectif avait été de répandre l’amour sur la terre, ce n’était pas vraiment un succès.

Bref, à moins de supposer au Créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible, un diabolique esprit calculateur pervers contraire à celui de l’amour, il était inconcevable qu’il n’ait pas pensé et réalisé le mieux qu’il était possible de penser et de réaliser, même si c’était en même temps difficile à comprendre.

(à suivre)

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