COMMUN (2)

Je voyais l’indiscutable témoignage de cette toute-puissance dans le mystère de la Sainte-Trinité : si le Père, le Fils et le Saint-Esprit réussissaient l’exploit de constituer un seul Être en étant trois personnes distinctes, c’était bien la preuve incontestable qu’ils étaient divins. Cette incroyable configuration triangulaire était en effet inaccessible aux hommes : la croissance et la multiplication voulues par Dieu dépendaient non d’une opération d’esprit mais de l’acte de chair présenté par le catéchiste et le prêcheur comme une nécessité assez peu ragoûtante pour ne pas dire répugnante ; il était commis par un homme et une femme qui devaient y avoir été autorisés préalablement par un sacrement de mariage, une sorte de permis délivré par un prêtre au cours d’une cérémonie et sans lequel l’acte était un péché mortel conduisant tout droit en enfer.

A l’unique exception de la Vierge Marie, aucune femme ne pouvait donc concevoir un enfant par l’opération du Saint-Esprit, opération dont les détails n’étaient pas précisés et que je plaçais entre le geste chirurgical et l’exercice arithmétique. Les familles humaines, elles, étaient composées du père, de la mère et des enfants dont l’état-civil disait clairement qu’ils ne pouvaient pas constituer une seule personne. Sans doute parce qu’il leur manquait ce Saint-Esprit qui devait jouer pour le Père et le Fils divins le rôle du liant comparable à la farine dans la béchamel préparée par ma mère pour les bouchées à la reine des repas de fêtes, sauce dont j’avais cru un temps qu’elle avait une origine ecclésiastique. Et puis, chez nous, il y avait trois enfants et aussi une grand-mère, ce qui rendait la fusion encore plus impossible.

Tout cela devenait de moins en moins facile à accepter pour l’enfant qui ne pouvait s’empêcher de chercher la raison de tant de complications, mais le solide vicaire de la paroisse aux larges chaussures noires à semelles épaisses qui réunissait le jeudi dans une salle du sous-sol de la cure pour le cours de catéchisme les enfants de l’école laïque, savait très bien résoudre les difficultés par l’argument de la foi qui sauve la misérable créature humaine orgueilleuse qui s’acharne à vouloir comprendre.

Seulement, l’explication par la foi n’empêchait pas de poser la question de l’origine de cet acharnement. Oui, pourquoi demander pourquoi ? Et puis, cette question sur l’origine du pourquoi, n’était-elle pas elle-même produite par le même acharnement ? Et cette question sur la question de l’origine du pourquoi, et ainsi de suite jusqu’au vertige de l’infini ? La réponse ne pouvait être que le Diable. Mais, plutôt qu’une réponse éclairante, l’existence de cet être diabolique qui avait quand même réussi à s’opposer victorieusement à Dieu sous une forme de serpent, contribuait à compliquer un peu plus ce qui aurait pu être une vie beaucoup plus simple et agréable pour l’homme qui n’avait rien demandé, surtout pas à être créé et encore moins avec un tel cahier des charges. Pourquoi diable Dieu avait-il créé un pommier dans le Jardin et interdit de manger les pommes ? Pourquoi diable la femme avait-elle écouté le serpent ? Pourquoi diable Adam avait-il accepté de manger la pomme ? Mettre le diable dans les questions, comme l’avait fait Molière pour la galère inventée par Scapin, n’était-ce pas une façon de reconnaître son omniprésence ?

En prenant de l’âge, le questionneur parvint peu à peu à comprendre que la liberté qui exige de choisir se heurte un jour où l’autre à un interdit ; mais, se disait-il encore une fois dans son acharnement de plus en plus têtu à vouloir saisir la raison des choses, est-ce qu’une vie éternellement paisible dans l’Eden avec Dieu n’aurait pas été plus agréable pour tout le monde ? Est-ce que l’homme aurait souffert de l’absence de la liberté dont il aurait ignoré l’existence ? Dieu lui-même était-il libre de ses choix ? S’il ne l’était pas, il n’était pas omnipotent, donc il n’était pas Dieu ! S’il l’était, d’où venait les interdits qu’il avait dû rencontrer ? Si l’origine en était le Diable, pourquoi l’appelait-on Lucifer, « porteur de lumière » ? Toutes ces questions secondes ramenaient sans cesse à la question première : pourquoi Dieu avait-il eu besoin d’imaginer un scénario aussi compliqué avec la crucifixion du fils comme cerise sur le gâteau ?

Plus le questionnement se faisait pressant, plus l’enfant qui cessait de l’être entrevoyait que ses questions sur Dieu étaient en réalité des questions sur l’homme et ses problèmes qu’il devait s’efforcer de résoudre tout au long d’une vie qui, sauf les jours de fête, et encore, n’était pas un chemin parsemé de pétales de rose comme celui des processions de la Fête-Dieu.

Les réponses du catéchisme perdait donc peu à peu de leur dimension divine.

Le vicaire aussi.

Il était à la fois comme les autres hommes – il avait une voix grave, se rasait, buvait du vin – et très différent parce qu’il portait une soutane alors que les autres hommes portaient des pantalons et qu’il lui était interdit de se marier. Tout le monde l’appelait Père, même les parents et les grands-parents, parce qu’il était en lien direct avec Dieu-le-Père et qu’en le regardant on voyait un peu Dieu qui est invisible, surtout depuis la terre. On disait, et lui le disait aussi, qu’il avait la vocation, c’est-à-dire que Dieu l’avait spécialement appelé pour qu’il aille apprendre dans un séminaire comment dire la messe et devenir prêtre par le moyen d’une cérémonie d’ordination pendant laquelle il devait se coucher par terre, sur le ventre, les bras étendus. Toujours la croix.

L’enfant s’était souvent demandé quels signes spéciaux lui avaient été envoyés pour le prévenir de sa sélection et s’il n’était pas malheureux à l’idée qu’il ne pourrait jamais avoir une femme, des enfants et des repas de famille après la grand-messe chantée du dimanche matin, surtout le réveillon de Noël après les trois messes de minuit. Comme il le voyait toujours avec le sourire, il se disait qu’il avait dû recevoir une grâce spéciale de compensation ou alors qu’il s’adressait directement à Dieu quand il était triste, comme Jésus au moment où il allait être arrêté pour être crucifié puisqu’il connaissait le scénario. Lui non plus n’avait pas été marié. Peut-être que les femmes ne permettaient pas une bonne communication avec Dieu à cause du serpent ? En tout cas il ne paraissait pas souffrir d’avoir dû renoncer à commettre l’acte de chair.

Au moment de la puberté et de la masturbation qui était aussi un péché et qui rend sourd, l’adolescent se demanda si les prêtres y avaient droit, par dérogation spéciale. Personne ne disait qu’ils n’avaient pas de sexe – ils n’étaient pas des anges – et il était difficile d’imaginer que cet organe, comme les autres, puisse ne jamais fonctionner. Pour les religieuses – elles aussi avaient la vocation – c’était différent, d’abord parce que les femmes n’étaient pas attirées par la sexualité mais par la maternité, sauf certaines qu’on disait de mauvaise vie, ensuite parce que la vocation leur permettait d’être fiancées à Jésus et de ne pas avoir à faire d’enfants. C’est pour cela qu’il y avait des prêtres-aumôniers chargés de les aider à vivre dans leur couvent ces fiançailles très spéciales qui ne déboucheraient pas sur le mariage et l’acte de chair. Jésus était le fiancé de toutes les religieuses du monde à lui tout seul, le prêtre était le confesseur de toutes les religieuses du couvent à lui tout seul aussi, c’était logique, les hommes étaient les plus forts.

Maintenant, pourquoi c’était lui, le vicaire, qui avait eu la vocation et pas un de ses frères – il avait dit un jour qu’il venait d’une famille nombreuse – il était évidemment impossible de le savoir.

(à suivre)

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