Richard Wagner – Der Ring des Nibelungen ( L’anneau du Nibelung – La Tétralogie) (2)

L’opéra, celui de Wagner notamment, est un des éléments de la problématique du rapport plus ou moins énigmatique entre ce qu’on appelle « art » et le ou les publics. En l’occurrence, l’art lyrique. Si la chanson est un art et si elle est « populaire », pourquoi l’opéra ne l’est-il pas ? Autrement dit et au risque de la simplification, si l’amateur d’opéras écoute les chansons, pourquoi l’amateur de chansons n’est-il pas aussi amateur d’opéras ? Simplification, oui, parce que les chansons n’ont pas toutes le même degré de popularité et peut-être aussi parce qu’il existe des opérettes – ah, le suffixe -ette ! Encore que… Ecoutez « La la la mine de rien, la voilà qui revient, la chansonnette… » interprétée par Yves Montand –  que n’apprécient pas forcément les amateurs d’opéras. Du moins en France.  Et puis, généraliser, comme ça…  Enfin, il y a quand même une part de réel dans ces distinctions.

Cette problématique n’était pas étrangère à Wagner qui avait été attiré par l’anarchisme – il participa à la tentative révolutionnaire de Dresde en 1849 – et choisit la petite ville de Bayreuth pour s’éloigner des lieux fréquentés par la bourgeoisie dans le but de permettre un accès populaire à ses opéras.  Sans doute un problème insuffisamment analysé, encore que l’esprit du festival de Bayreuth soit très différent de celui de Salzbourg, comme le signifie le prix des places.

Il y a en effet une spécificité de l’opéra wagnérien, que la question de l’épopée (cf. article 1) permettra peut-être d’identifier. Elle sera abordée un peu plus tard, je ne peux pas être plus précis.

Chanson ou opéra, il s’agit d’un récit, d’une histoire. L’ « ouverture » de l’opéra ou de la chanson fait entrer dans un monde autre – rien n’est plus frustrant, en tout cas pour moi, qu’une ouverture d’opéra jouée, seule, en élément de programme d’un concert.  

La différence la plus apparente est celle du temps. Trois minutes pour une chanson – on a à peine le temps de s’asseoir – des heures pour un opéra, plus de quinze pour les quatre opéras de la Tétralogie (le prologue : L’or du Rhin, puis les trois journées : la Walkyrie, Siegfried, Le crépuscule des dieux) donnés à la suite à Bayreuth.

Là, on s’installe.

Une supposition : vous ignorez l’allemand, vous êtes à Bayreuth pour assister à la représentation de la Tétralogie, vous connaissez l’histoire dans ses grandes lignes, mais vous n’avez pas la traduction du livret.

Est-ce que ça fonctionne ?

Je pousse un peu plus loin :  et si vous ne connaissez rien de l’histoire ?

Allons-y.

Vous ignorez tout de l’histoire, vous vous êtes débarrassé des idées reçues sur la musique de Wagner (du genre « Quand j’écoute trop Wagner j’ai envie d’envahir la Pologne » Woody Allen  –   c’est bien tourné, mais, et malgré la nuance du « trop »,  c’est quand même idiot) le début de L’or du Rhin.

Au tout début, tendez l’oreille, moins qu’une note et presque un bruit, une vibration, profonde et grave, soufflée, et qui se constitue peu à peu en musique d’ arpèges, crescendo, enrichie de cordes,  jusqu’à l’éclatement d’une voix féminine bientôt rejointe par deux autres.

Plus de quatre minutes. La chanson habituelle a fini de raconter son histoire. Et là, ça commence juste.

Justement, c’est le commencement. On vient du fond de… peut-être la nuit qui précède le jour, peut-être la nuit qui enfante le monde, allez savoir… et on émerge à la lumière de la femme. De quoi nourrir un discours, non ?

Quatre minutes 14 secondes dans l’enregistrement de Georg Solti, le premier du Ring en studio, fin des années 50. Un monument.  Si vous ne l’avez pas, si vous n’êtes pas abonné à un diffuseur (Deezer, Spotify…), vous pouvez trouver ces quatre minutes 14’ sur le site de France Musique : vous tapez « l’ enregistrement légendaire du Ring de Wagner par John Culshaw – c’est le producteur – et Geog Solti – le chef ).

Installez-vous et écoutez. Si vous avez un casque, c’est encore mieux. Et vous comprendrez pourquoi je parle de frustration. D’autant que suivent des extraits dont le choix pourrait être meilleur.

(à suivre)

Manifestation à la porte sud des Cévennes

Ganges, mardi 7 mars 2023, 13 h 00,  La ville comprend un peu plus de quatre mille habitants.  Trois ou quatre cents personnes devant la mairie. Peut-être un, peu plus. « On y va ! » annonce le haut-parleur. Le cortège parcourt lentement les rues de la petite ville. En tête, la voiture sono – L’internationale, Bella ciao… – puis, les banderoles syndicales, individuelles – « La meilleure retraire c’est l’attaque » « Macron t’es foutu les Cévennes sont dans la rue ».  Toutes les classes d’âge. Manifestants seuls ou en groupe autour de leur fanion syndical.  Pas de slogans. Juste avant le départ, un essai de slogan collectif a tourné court. Des fenêtres s’ouvrent avec parfois des gestes de main. Commerces fermés avec l’affiche de soutien. D’autres ouverts.

En 2020, la liste du maire sortant – il a été membre du PS puis du MRG – a obtenu plus de la majorité des voix dès le premier tour, face à deux listes, l’une – sans étiquette explicite – à sa droite, l’autre à sa gauche. 

En 2022, M. Le Pen a devancé E. Macron de 39 voix au second tour des présidentielles (plus de 70% de votants), et, aux législatives (un peu plus de 47 % de votants), le candidat LFI de la circonscription (élu avec 600 voix de plus que le candidat RN)  a recueilli ici un peu plus de 53% des voix.

Des moments d’expression à la synthèse difficile quand on sait l’importance des affects et l’absence de la problématique du commun dans le discours général et politique.

Ce qui est palpable, là, dans la rue, où L’internationale n’est chantée que par l’enregistrement, c’est un manque. Le commun que chante le chant révolutionnaire que personne ne reprend, ce commun maintenant disparu, laisse un vide, un vide ressenti sans doute, et dont personne ne parle encore.

Procès d’une djihadiste

A la Une du Monde (04/03/2023) : « Amandine Le Coz, une convertie de 32 ans, a été condamnée vendredi à dix ans de prison pour avoir rejoint les rangs de l’organisation Etat islamique. Très immature, cette jeune femme radicalisée a elle-même été victime de la violence de son mari et de la guerre en Syrie. »

Extraits de l’article :

« Coupable d’association de malfaiteurs terroriste, Amandine Le Coz a elle-même été la victime de ses choix, de la brutalité de son époux djihadiste qui la battait « jusqu’au sang », du bombardement de son immeuble à Raqqa dans lequel elle a été blessée, et du calvaire des camps kurdes, hantés par la violence, la famine, la mort. (…) Amandine Le Coz l’a répété durant tout son procès : elle se trouve « bête ». Depuis le box vitré, elle dit aussi sa « honte » que son histoire se retrouve dans les journaux. Sa fragilité remonte à loin, aux grandes difficultés qu’elle a rencontrées dès l’école primaire, puis à sa scolarisation dans une classe spécialisée Section d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa) dont elle avait « honte », déjà, étant enfant. En grandissant, elle s’est cherchée, elle a été « gothique », puis elle a fait la fête, a beaucoup bu, s’est droguée aussi. Et puis un jour, à l’âge de 23 ans, elle a décidé de se convertir et de porter le voile. (…) Quand ils découvrent qu’Amandine porte le voile hors du domicile familial, le père, athée, et la mère, chrétienne non pratiquante, mettent leur fille à la porte. « Cette religion faisait peur, on n’aimait pas voir les femmes habillées tout en noir. On s’est braqués, on l’a mise dehors en lui disant qu’il fallait qu’elle fasse un choix », dit Daniel, le père. »

Quelques réactions

« Si on comprend bien, c’est elle la victime ? »

« Elle aurait pu être une gentille gilet jaune une gentille zadiste. Bref une vraie nouille dangereuse »

« L’empathie quasiment énamourée de l’autrice de l’article comme d’ailleurs son précédent sur Douha Munib confirme l’étrange tendance depuis quelques temps des portraits de femme par des journalistes femmes à se transformer en hagiographies sulpiciennes. »

« Beaucoup de tristesse à la lecture de cet article. Cette femme avait juste besoin d’être aidée et se sentir utile et aimée. Comme tout un chacun.
Et une question : comment notre société peut-elle créer pareille situation ?
 »

« Des gens idiots qui abandonnent leur enfant parce qu’il est gay, délinquant ou drogué j’en ai croisé un paquet dans ma vie. Ça a toujours très mal fini (suicide, prison, asile, clochardisation). Je ne comprends pas comment on peut détruire la vie de son enfant sans être inquiété ? »

Ma réponse à cette contribution :

« Détruire la vie de son enfant ». Quelle maîtrise avons-nous du « discours » que nous tenons à nos enfants, dès leur conception, et quelle conscience exacte avons-nous de sa pertinence ? Hors le registre pathologique de la perversion – et cela demanderait des précisions – les parents ne décident pas la « destruction » de leur enfant. Ils « font avec » les moyens culturels qu’ils ont acquis ici et là, souvent de manière aléatoire . S’il existe une formation institutionnalisée – relativement récente et non systématique – des futurs parents pour l’accouchement, il n’en existe pas d’ « apprentissage parent », comme si écouter, comprendre un enfant et lui répondre allait de soi. Comme si ce qu’est l’enfant était d’une évidence telle qu’il suffise d’en faire un – ce n’est pas très difficile – et qu’il soit désiré – ce qui l’est moins – pour disposer de ce savoir. Ensuite, il y a le monde et ses problèmes. La responsabilité des uns et des autres fait partie de cette problématique.

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Ma contribution – la même problématique que je ne cesse de répéter… dans l’hypothèse que la répétition – elle serait un outil d’apprentissage, et puis il y a de nouveaux lecteurs, et puis… bon, voilà  –  finit par laisser quelques traces.

Un exemple éclairant et pathétique d’un processus d’enchainement de catastrophes dans la vie de l’individu et du monde. En contrepoint permanent du « qui suis-je ? » de l’individu, la recherche de ce qui permet d’exister. Et au bout, la réponse à la fois sidérante et cohérente de la mort pour les autres comme solution. Ce qu’on appelle « terrorisme » – une étiquette commode qui n’explique rien – est l’expression d’une désespérance provoquée par la fin des deux « paradis », celui de l’au-delà (la croyance à la résurrection devient obsolète), celui des lendemains qui chantent mort avec l’implosion soviétique à la fin des années 80 – début du « terrorisme » – deux alternatives de compensation et de contournement au capitalisme, système aux effets délétères de plus en plus insupportables (guerres économiques et militaires, climat) et dont l’absence de solution de rechange conduit à ces actes individuels et collectifs de désespérance mortifère. Il importe de redéfinir ce qu’est notre « commun ».

Une réponse :  L’islam radical est né bien avant la chute du communisme soviétique ( révolution islamique iranienne, frères musulmans, wahhabisme saoudien ). Le capitalisme a bon dos !

Ma réponse : Je parle de ce qu’on appelle « terrorisme », de sa dimension planétaire , et non du radicalisme qui est inhérent à toutes les religions. Quant au capitalisme, il n’est pas celui de la forme qu’il a prise à partir du 18ème siècle, mais de l’équation « être = avoir + » qui détermine, et depuis notre origine, le rapport que nous construisons avec l’objet (ce qui n’est pas nous) et conditionne le rapport production/consommation, notamment le besoin d’accumulation et collection en tous genres (des boîtes d’allumettes aux capitaux en passant par les conquêtes amoureuses etc.) jusqu’à la pathologie. Ce sont des comportements de contournement liés à la spécificité de notre condition : nous savons depuis l’âge 3 ou 4 ans que nous allons mourir et nous mettons en place ces stratégies. Tel est notre « commun » essentiel qui préoccupe l’homme au moins depuis Platon (cf. La République).

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Richard Wagner – Der Ring des Nibelungen ( L’anneau du Nibelung – La Tétralogie) (1)

La problématique, outre celle du monument qu’est le Ring (une histoire racontée dans quatre opéras consécutifs) qui plus est, construit (livrets et musique) par un seul homme, est celle de l’épopée généralement appliquée à cette œuvre de Wagner en tant qu’elle fait intervenir des dieux et des héros – issus de la mythologie nordique et germanique.

Ceux qui écoutaient les récits d’Homère – l’Iliade et l’Odyssée – étaient convaincus de l’existence des dieux tout-puissants et imprévisibles qui interviennent dans les affaires humaines et auxquels ils sacrifiaient en jetant un coup d’œil à la fois confiant et craintif du côté de l’Olympe ennuagée.

Aucun des auditeurs/spectateurs du Ring ne croit aux divinités de la mythologie ancienne dont le royaume se trouve quelque part là-haut et que seuls connaissent les héros reçus dans le Walhalla qui leur est réservé, à côté de Wotan, Erda, Freia, Fricka, Loge et les autres, tous personnages divins évoluant sur la scène du Ring.

La question peut se poser autrement :  l’épopée est-elle possible quand le cadre de l’histoire est autre que celui de la religion dominante à l’époque où est créé le récit, en l’occurrence l’Allemagne chrétienne du 19ème siècle ?

Ou bien, si l’on considère l’auteur, est-ce qu’Homère – lui ou un autre – peut exister en tant qu’auteur épique (voir juste en dessous la question de la définition de l’épopée), au 8ème siècle avant notre ère, s’il ne croit pas aux dieux qu’il fait intervenir dans son récit – rien dans le poème ne permettant de supposer le contraire ?

Composé sept siècles plus tard pour célébrer la philosophie d’Epicure (4ème siècle) dans un temps où la même théocratie tient le gouvernail du monde, le poème de Lucrèce – De rerum natura (« De la nature des choses ») –en offre l’exemple opposé. Mais lui n’est pas une épopée.

Ce qui revient à se demander si Richard Wagner qui ne croit évidemment pas aux dieux qu’il met en scène dans le Ring peut exister en tant qu’auteur épique.

Tout dépend de la définition du sens de l’épopée dont l’étymologie (grec epos poïein = faire un poème) et les dictionnaires ne disent rien sinon des spécificités formelles.

Ce qui caractérise le récit antique que nous appelons épopée, c’est l’absence de questionnement du héros ou, ce qui revient au même, le fait qu’il a les réponses avant les questions. Le guerrier grec ou troyen sait que manquer la cible qu’il vise avec sa lance n’est pas imputable à sa maladresse mais à une intervention divine, comme Ulysse sait que les péripéties de son voyage de retour ne sont pas le fait du hasard.

J’ai expliqué dans je ne sais quel article que ce monde de l’épopée n’est pas à proprement parler historique, mais une strate de notre structure psychique : nous vivons dans le monde des héros (mon père est le plus fort de tous les hommes) jusqu’à l’âge de trois ou quatre ans, avant que l’émergence de la conscience de notre mort à venir ne nous fasse basculer du monde épique dans le monde tragique de la philosophie. Cette strate de la première enfance ne disparaît pas et c’est elle que nous contactons pour écouter par exemple le Ring ou encore des histoires qui se terminent bien à la fin.

Les opéras de Wagner antérieurs au RingDer Fliegende Hollander ( =  Le Hollandais volant  curieusement traduit en français par « LeVaisseau fantôme »), Tannhäuser, Lohengrin, Tristan und Isolde (« Tristan et Yseult »), Die Meistersinger von Nürnberg (« Les maîtres chanteurs de Nuremberg ») – ou celui qui lui est postérieur, Parsifal, tous racontent des légendes qui se déroulent dans le monde chrétien et dont la problématique tourne autour de l’amour, de la sexualité, particulièrement de la pureté.

Les quatre opéras qui constituent le Ring sont ailleurs. Où ? Telle est la question, ou une des questions, que je propose d’examiner dans quelques articles dont j’ignore le nombre, ce qui ne surprendra aucun de ceux qui lisent ce blog.

Le sexe et la sexualité à l’école

A la Une du Monde (02/03/2023) : « Le Planning familial, SOS homophobie et Sidaction saisissent le tribunal administratif de Paris jeudi 2 mars pour faire respecter la loi de 2001 qui prévoit trois séances annuelles d’éducation à la sexualité pour les élèves, de l’école au lycée. »

Ma contribution :

A ceux qui opposent éducation sexuelle et apprentissage des savoirs traditionnels [c’est un argument qui revient souvent], je demanderai s’ils observent un tel type de compartimentage dans la pratique de leur propre vie, ou bien si, au contraire, ils constatent qu’elle est un tout dont la qualité dépend de la maîtrise globale (corps/affects et esprit/pensée), notamment par l’esthétique qui concerne aussi bien l’écriture (on n’insiste pas assez sur cet élément pour enseigner l’orthographe) que les rapports les autres dont la sexualité. Maintenant, il faudrait distinguer l’apprentissage de la physiologie sexuelle (soi) de celui de la sexualité (soi et les autres) qui rejoint (cf. la littérature, la philosophie, l’art) la question de la mort qui est le seul objet absent des programmes scolaires. Elle aussi fait partie de la vie.

Deux réponses :

> PMF (pseudo) : Vous aurez du mal à trouver des professeurs enthousiastes à l’idée d’assurer ce genre de mission. Et c’est bien compréhensible. Comment se montrer à l’aise auprès d’élèves avec lesquels se sont tissées des relations de qualité, disons, variable ? Et sur des enseignements bien repérés. C’est de toute façon un sujet sur lequel on ne s’improvise pas face à des ados à aux émotions à fleur de peau ; formation – inexistante – indispensable. La circulaire en vigueur se contente de dresser de façon allusive un tableau idéal de collaborations partagées, mais sans aller au fond. Or le recours aux intervenants extérieurs n’est pas toujours idéal, loin de là, tant le contrôle du contenu peut s’avérer compliqué. Le/la prof de Svt et l’infirmière – quand il y en a une – deviennent donc destinataires du dossier qui sera traité avec plus ou moins de bonheur. Et c’est ainsi que cette éducation à la sexualité passe à la trappe, comme d’ailleurs pas mal de dispositifs soit-disant [sic]  obligatoires.

> dies olé sparadrap joey (pseudo) C’est beau ce que vous dites! Je vous explique: les élèves de troisième ont 4 heures 30 de français par semaine. Leurs professeurs car ils savent que l’orthographe est un des éléments les plus pénalisants en France. Ils voient avec désespoir les élèves issus de milieu populaire partir d’emblée avec ce genre de handicap. Et le catéchisme, c’est le dimanche.

Ma réponse aux deux :

> PMF : L’argument de la carence et de ses effets pervers ne me semble pas pertinent pour aborder le problème. Il importe de définir ce que doit être l’enseignement de la sexualité puis de former ceux chargés de le dispenser. On est aujourd’hui dans l’empirisme avec des résultats… disons aléatoires.

> dies : J’évoque une approche possible (l’esthétique : bien écrire comme bien s’habiller, par exemple) de la maîtrise de l’orthographe dont les erreurs qui ne sont pas d’ignorance  (on parle d’ « inattention », ce qui évite de se poser la question), et elles sont souvent nombreuses, peuvent être un moyen plus ou moins conscient de « régler des comptes » avec ceux qui lui donnent un sens pas toujours strictement orthographique : ainsi, certains parlent encore de « fautes » d’orthographe alors qu’il s’agit d’erreurs.  

La Russie et « la peur de la liberté »

Le Monde (25.02.2023) publie l’interview d’une avocate ukrainienne qui demande la création d’un tribunal pour juger V. Poutine et les crimes de guerre commis en Ukraine. Par ailleurs, elle avance comme explication que « la Russie a peur de la liberté. »

Ma contribution, un peu plus développée que les mille signes autorisés par le journal :

Un tribunal pour juger V. Poutine agresseur de l’Ukraine ne suffit pas.  Il en faut aussi un pour G.W. Bush agresseur de l’Irak. Les mensonges de l’un (armes de destruction massive, construction de fausses preuves pour réunir une coalition) valent ceux de l’autre (régime nazi et génocide) et l’impunité de l’un donne un argument à l’autre ainsi qu’à ceux qui le soutiennent pour des raisons économiques, géostratégiques (la Chine notamment) éventuellement associables à des règlements de comptes coloniaux  pour certains régimes africains – notamment ceux qui expulsent les forces françaises et font appel à la milice russe Wagner.

Emergeant des causes profondes liées à l’économie, les symptômes les plus manifestes sont ceux d’une volonté de puissance territoriale pour V. Poutine, de puissance idéologique pour G.W. Bush autoproclamé représentant des forces du Bien contre les forces du Mal dont faisait partie l’ancienne URSS elle-même autoproclamée force libératrice de l’Humanité. L’un et l’autre sont l’expression d’une transcendance, toujours explicite pour les USA (La Bible, « God bless América », quel que soit le président), masquée chez l’autre (La théorie, le Parti) et dont l’exploitation de la Mère-Patrie et de la guerre contre le nazisme, la Grande Guerre patriotique, est, associée au culte du chef, le signe d’une permanence – V. Poutine a été formé par le KGB soviétique.  

« Peur de la liberté » est un oxymore intéressant qui demanderait que les termes soient précisés ; laisser penser que cette peur pourrait être une spécificité intrinsèque de la Russie nourrit plutôt le discours de la transcendance.

Relativement aux obstacles à l’exercice de la liberté que sont la peur et l’angoisse, les différences entre les individus et les sociétés s’expliquent essentiellement par la présence ou l’absence du discours contradictoire d’immanence, seul susceptible de remette en cause l’équation capitaliste (être = avoir +) moteur des stratégies de contournement (par l’économie, la finance, l’accumulation… notamment de territoires) plus ou moins mortifères, en l’occurrence, pour Ukraine – et aussi pour la République Démocratique du Congo, le Yémen …  –  la dévastation et le massacre.

Jean-Sébastien Bach : Matthäus Passion – BWV244 – Passion selon Matthieu (6 – fin 2)

Ce qui fait sortir la musique de Bach de l’église où sa pertinence liturgique n’est que de commande, ce qui l’en expulse (dans le sens de l’accouchement), c’est ce qu’elle dit du rapport entre le corps et l’esprit, que traduit l’art du contrepoint (la fugue, particulièrement) et sa combinaison avec l’harmonie ; autrement dit, la superposition de lignes mélodiques qui courent, comme la pensée, vers l’infini de l’horizontalité (cf. la fugue en la mineur  BWV 578 – article du 19/06/2021) et de la verticalité (les infimes variations d’arpèges, par exemple le premier prélude du Clavier bien tempéré), combinées avec les enchainements d’accords (verticalité) accompagnant une mélodie (horizontalité) – ex : les chorals, dont un des plus remarquables est celui répété aux entrées 15, 17, 44 et doublé en 54 –  un ensemble qui fait vibrer l’organisme et de la pensée et du corps, particulièrement les compositions pour l’orgue, elles aussi objets d’incessants enregistrements et adaptations.

Organisme et orgue ont la même étymologie (grec organon : machine, organe > latin organum). Le souffle de l’instrument, l’infinie variétés des jeux et des registrations, sont, jusqu’aux claquements du pédalier, l’expression matérielle d’une énergie dont la puissance, concentrée dans une machine, fait trembler les vitraux de l’église.

La fugue en ré mineur (pour orgue) que j’évoquais, est exemple de ces combinaisons horizontales et verticales caractéristiques de l’œuvre de Bach.  On peut en voir et écouter sur Youtube des enregistrements que je trouve dans l’ensemble d’exécution trop rapide au point de produire parfois un « fouillis » appauvrissant. Nous devons à Glenn Gould une redécouverte de Bach, notamment par le tempo lent (cf. l’aria des Variations Golberg – version 1981). Cette fugue se termine par un enchaînement d’accords modulés dans les trois dernières mesures dont la toute dernière est occupée par le seul accord final en ré mineur, un exemple de la démarche de profondeur que j’évoquais précédemment.

La Passion se termine sur un semblable accord (si mineur) de profondeur qui conclut le dernier choral interprété par les chœurs I et II en mode harmonique : « En larmes nous nous inclinons (…) Repose dans la paix (…)  La conscience angoissée trouve un réconfort dans ton tombeau et mes yeux ravis se fermeront doucement. »

Il n’y a dans cette conclusion (texte et musique) aucune référence à la résurrection qui constitue pourtant l’essentiel de l’heureux message qu’est l’évangile. La présentatrice de l’émission hebdomadaire du Bach du dimanche  (7 h 00 > 9 h 00 sur France Musique) qui diffusait récemment ce choral en fit la remarque, et ajouta seulement qu’il fallait attendre Pâques, trois jours plus tard.

Ce que chantent les deux chœurs et l’orchestre dit exactement le contraire : aucun drame, pas la moindre angoisse, aucune attente de quoi que ce soit, mais une harmonie réconciliatrice dont les reprises qui parviennent à abolir le temps –  sans fin mélodique, elles pourraient continuer à l’infini – pourraient être une représentation de l’éternité.

Considérée sous cet angle, la Passion selon Bach – l’expression musicale sans doute la plus complète de l’essence de son discours – est une illustration de ce qu’est la transcendance dans l’immanence – donc débarrassée de sa cangue métaphysique religieuse – en ce sens que la combinaison du contrepoint et de l’harmonie – et à ce niveau-là, elle fait de Bach la référence absolue – est celle de de la pensée et des affects, de l’esprit et du corps. Il ne s’agit pas d’une métaphore mais d’un réel, concret, mesurable si l’on veut.

Dans son essai Phénoménologie de la transcendance (Edition d’écart), la philosophe Sophie Nordmann s’évertue à définir une transcendance hors du champ religieux.

Elle recourt au concept « d’idéal de l’Humanité » : «  C’est en accédant à l’idéal de l’Humanité – autrement dit, à l’impératif du respect absolu de l’incommensurabilité au monde – que l’être humain entre dans un rapport d’incommensurabilité au monde » (p. 188) « On peut reconnaître que l’être humain est, en tant que tel, un être vivant au même titre que les autres, mais qu’il entre dans un rapport d’incommensurabilité au monde et aux autres êtres à partir du moment où, accédant à l’idéal de l’Humanité, il sort du monde par la pensée. » (p.190)

Je pense plutôt que, dans la cadre d’une philosophie de l’immanence – si l’on veut, l’homme sans Dieu – la transcendance est dans un rapport au monde non d’incommensurabilité mais au contraire d’identité essentielle.

C’est en tout cas ce que me dit la musique de Bach.

Jean-Sébastien Bach : Matthäus Passion – BWV244 – Passion selon Matthieu (6 – fin 1)

Oui… il y aura une fin 2.

Il ressort de ces observations que la musique de la Passion n’est pas une musique d’accompagnement du récit, et c’est bien l’impression d’une distorsion, ou, si l’on préfère, d’une énigme, qui est à l’origine de mon questionnement.

Autrement dit : celui qui connaît le récit de l’Evangile de Matthieu et ne maîtrise pas la langue allemande, ce mélomane non germanisant, qui n’a pas sous les yeux le livret traduit, ne comprend pas les textes de la Passion chantés en allemand et cherche forcément une cohérence entre la tonalité de la musique et celle du récit qu’il connaît.

Je ne suis pas germaniste et je connais assez bien l’Ancien Testament, plus encore le Nouveau (Evangiles – Actes des Apôtres) qui ont été le composant principal de ma « culture première », comme ils le furent pour beaucoup,  en ce temps-là, et depuis des siècles, et dans une mesure nettement moindre, aujourd’hui encore.

L’écoute de cette Passion de Bach fut donc surprenante : ce que j’entendais ne correspondait pas toujours, loin de là,  au récit de l’épouvantable mort du fils de Dieu, trahi, abandonné, moqué, flagellé, désespéré, crucifié à cause des péchés des hommes – tous les hommes, ceux d’avant, de pendant et d’après, donc nous – coupables d’une abomination qui n’incitait pas à frapper dans ses mains ou taper sur une batterie pour marquer un rythme qui donnait souvent plutôt envie de se réjouir que de pleurer.

Il y avait donc un sérieux problème qu’approfondit encore, comme je l’ai montré, le texte traduit.

Et même si l’évangéliste rappelle à maintes reprises que ce qui arrive ne pouvait pas ne pas arriver, parce que c’était écrit à l’avance (jusqu’à l’achat du champ du potier avec les deniers de la trahison finalement rendus par Judas avant son suicide), l’idée que ce plan de sauvetage était une invention des hommes et non d’un Dieu-Père aimant, cette idée, qui permet de réaliser en cessant de marcher sur la tête et en retombant sur ses pieds ce qu’est est capable d’imaginer la misère humaine pour exorciser l’angoisse de sa mort, cette idée – j’y viens –  n’émergeait pas encore de l’écoute d’une musique dont le déchiffrage était d’autant plus difficile qu’elle était forcément, nécessairement, un discours de foi, puisqu’elle avait été composée par un musicien croyant pour des offices religieux – oui, il était protestant,  ne croyait ni à la vierge Marie ni à l’infaillibilité du Pape, mais, bon, il était quand même chrétien.

En ce temps dont je parle, la musique religieuse de Bach était bien plus connue et célébrée que ses compositions profanes – celles, pour piano, étant considérées plutôt comme pédagogiques (le clavecin bien tempéré) ou savantes (Variations Goldberg) – qui se résumaient souvent aux Concertos brandebourgeois et à la badinerie (Suite orchestrale n°2 en si mineur – BWV 1067).

C’est peut-être ce qui permet de comprendre pourquoi sa musique ne connut pas en son temps l’engouement qu’elle suscite aujourd’hui et pourquoi elle fut ignorée pendant près d’un siècle.

De son vivant, elle était bien liturgique mais ne correspondait pas vraiment aux critères du discours religieux, et après sa mort, commença à se lever en Europe le vent d’une révolution qui, entre autres actes libérateurs, enfonça un coin de dissociation entre musique et religion, jusqu’à permettre, dans tous les domaines de l’existence individuelle, l’émergence du « je »,  questionnant par tous ses organes – dont les oreilles –, interdit jusque-là par le totalitarisme politique et théocratique.  En d’autres termes, il fallut ce long temps à la musique de Bach pour sortir de l’église, comme, quelques siècles plus tôt, il en avait fallu au théâtre.

Ce qui conduit à s’interroger sur le contenu du discours de cette musique, composée à des fins de liturgie religieuse et qui est, essentiellement, tout… sauf ça.

Ce questionnement est un élément de la problématique de la musique, que j’ai déjà tenté de construire dans les articles précédents traitant de la musique : pourquoi et pour quoi la musique ? et, en l’occurrence, en quoi celle de Bach possède-t-elle ce caractère si particulier qu’elle est la seule à susciter autant d’interprétations sans cesse renouvelées, de constructions modernes, d’adaptations innombrables, notamment par des ensembles de jazz  (entre autres,  le trio Play Bach  de Jacques Loussier, Pierre Michelot et Christian Garros) ?

Un détour par le Miserere de Gregorio Allegri peut aider à trouver un chemin d’explication.

 Légende ou pas, il est dit que cette œuvre du chapelain du pape Urbain VIII, composée en 1638, était exclusivement réservée à la chapelle Sixtine et que la diffusion de sa partition était frappée d’excommunication – Mozart, dit-on encore, sut la reconstituer après l’avoir écoutée une seule fois lors de son voyage à Rome.

Il faut écouter* pour comprendre pourquoi cette œuvre,  polyphonique, chantée a cappella – sans accompagnement d’instruments – est entourée d’un tel interdit, réel ou imaginaire, peu importe.

Après une introduction polyphonique, il s’agit d’un dialogue entre une ligne de chant grégorien – interprétée par des voix d’hommes – et un chœur d’hommes et d’enfants.

La clé explicative est la note de contre-ut – un do à la limite du registre de la voix de soprano – non chantée, en ce sens qu’il n’y a pas de vibrato possible à cette hauteur, mais émise par un garçon qui n’a pas encore mué, autrement dit, un cri. Et c’est quoi, ce cri, exactement, poussé, là, par un jeune garçon, dans la polyphonie qui répond au grégorien asexué d’hommes, au milieu de surplis et de soutanes ? Au choix : celui de l’orgasme ou du viol. Ou les deux. D’où l’interdit d’extériorisation d’une représentation d’un quelque chose qui doit rester entre nous. Toutes choses égales, un interdit analogue peut expliquer la si longue dissimulation de l’Origine du monde (G. Courbet) –  je veux dire égales s’agissant de la stratégie d’occultation élaborée par le déni dont on sait les ruses quand il est d’ordre sexuel.

* Youtube propose, entre autres, une interprétation (video) du King’s Collège de Cambridge. Tout est « dans son jus » : le chœur d’enfants et d’adultes, le chef, tous en surplis blancs et soutanes rouges sont la représentation d’un monde à la fois suranné et étouffant. L’interprétation est remarquable.

Jean-Sébastien Bach : Matthäus Passion – BWV244 – Passion selon Matthieu (5)

Les exemples sont un peu plus nombreux que prévus… Pour ne pas trop alourdir, je conclurai dans un sixième… et dernier article.

>> entrée 27 : Judas vient de trahir Jésus en l’embrassant pour le désigner à la troupe venue pour l’arrêter et qui s’en saisit.

Deux parties :

– d’abord une aria pour soprano et alto dont la mélodie est introduite par ce que je pense être un hautbois et une clarinette avec un violoncelle, sur le mode fugué ; l’ensemble, voix et instruments, est une mélopée légère, douce, paisible et à la fois sur un rythme à deux temps marqué par le violoncelle, distanciée du texte : « Voici que Jésus est maintenant tenu enchaîné ! », mélopée brusquement envahie par le chœur qui exprime avec force – deux temps, silence, deux temps, silence, trois temps –  une protestation impuissante « Lasst ihn  (laissez-le !), haltet (arrêtez !), bindet nicht (ne l’attachez pas !) » sans interrompre les vocalises des deux voix féminines qui enchaînent, dans le même rythme,  avec la suite du texte qu’elles disent deux fois « Lune et lumière se consument de douleur, parce que Jésus est prisonnier », la reprise étant à nouveau complétée par la même forte intervention du chœur avant que les deux voix ne poursuivent leur dialogue en mode fugué ou harmonique, le rythme toujours marqué par le violoncelle..

– ensuite, tout change : les deux chœurs et l’orchestre interviennent pour interpréter le texte suivant : « Est-ce que les éclairs, les roulements du tonnerre ont disparu dans les nuages ? Enfer, ouvre ton abîme ardent, anéantis, détruis, engloutis, brise de ton ire soudaine le traître perfide, le bras criminel ! »

Rythme à trois temps très accentués : la première phrase est répétée une dizaine de fois en un crescendo qui s’achève par une brusque chute d’octave suivie d’un silence, puis d’une reprise, sur le même tempo rapide, de la seconde phrase dont est repris deux fois « le traitre perfide, le bras criminel » (Den falschen Verräter, das mördrische Blut ! » et achevée, sur Blut, par un accord majeur retentissant et triomphant.

Je parlais de concert dans le concert… l’entrée 29 en offre un autre exemple.

>> l’entrée 36 conduit Jésus chez le Grand-Prêtre pour un moment éminemment dramatique. A la question « Je t’adjure, de par le Dieu vivant, de nous dire si c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu », Jésus répond « C’est toi qui l’as dit. De plus je vous le dis, dorénavant vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la Puissance et venant sur les nuées du ciel »

Le Grand-Prêtre déchire alors ses vêtements, constate le blasphème et demande leur avis à ceux qui sont là (les scribes et les anciens du peuple).

La réponse « Il mérite la mort ! »  ( Er ist des Todes schuldig !) est chantée par les chœurs I et II : 14 secondes d’une fugue, crescendo, terminée sur un puissant accord majeur.

Ensuite, ils lui crachent au visage et le frappent en disant « Devine, Christ, et désigne qui t’a frappé ? », 20 secondes de fugue et d’harmonie mêlées interprétées par les deux chœurs, avec la même énergie, le même tempo et le même accord final majeur qui donne envie d’applaudir.

>> sans doute les plus significatives de la distanciation :

– l’entrée 50 : malgré l’avis de son épouse (le seul personnage féminin) Pilate livre Jésus à la crucifixion demandée à cor et à cri par les juifs, en signifiant qu’il s’en désolidarise –  il se lave les mains – et c’est à ce moment-là que la foule crie «  Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » Il faut écouter ces 90 secondes de swing (fugue et harmonie mêlées) en complet décalage avec la dimension tragique du moment.

 – l’entrée 58 : Jésus est sur la croix, il est insulté par les passants, les grands-prêtres, les scribes et les anciens qui se moquent de lui. « Si tu es fils de Dieu, descends de la croix ! (…) Il en a sauvé d’autres et il ne peut se sauver lui-même (…) »

Un moment pathétique s’il en est traité de la même manière « jazzée » avec une note finale grave, à l’unisson, qui semble accorder du « sérieux » à l’entreprise de démolition.

– enfin l’entrée 66 : les Pharisiens viennent trouver Pilate pour lui demande de faire garder le sépulcre afin d’éviter que le corps ne soit enlevé pour faire croire à une résurrection. Les deux chœurs interprètent  (fugue et harmonie mêlées) cette demande dans le même tempo « jazzé ».

P. Rosanvallon (suite)

J’aurais intitulé l’article la limite de P. Rosanvallon si je ne venais d’utiliser le mot limite dans le titre de l’article précédent. Comme il ne s’agit pas de musique et que je ne suis pas Bach – là, c’est un clin d’œil adressé aux lecteurs des articles sur la Passion selon Matthieu – j’évite donc la répétition.

P. Rosavallon, lui, n’hésite pas à répéter. Bon. Je suis de mauvaise foi, puisqu’il s’agit de l’émission Le grand face à face de France Inter – ce 11/02/2022 – que je n’écoute jamais. Je ne suis pas un fan d’Ali Badou, ce qui n’est pas un argument… quoique, en l’occurrence, peut-être bien… voir plus loin – alors que mon article P. Rosanvallon et « faire sens » concernait son intervention sur France Culture. Les auditeurs de l’une ne sont pas nécessairement les auditeurs de l’autre. Je suis « tombé » sur cette émission en appuyant sur le mauvais bouton de mon poste de radio.

Un geste d’inattention… qui n’est pas sans conséquences intéressantes. Enfin… intéressantes… Jugez-en par vous-mêmes.

Il était donc question des manifestations contre le projet du gouvernement visant les retraites et P. Rosanvallon répétait son argumentaire.

J’allais couper quand A. Badou donne la parole à sa collègue Natacha Polony – si je savais qui elle est pour avoir lu quelques articles à propos de la revue Marianne, je ne l’avais jamais entendue.  

Dans le cadre d’une question sur la filiation entre les manifestations de 1975 – contre le projet de réforme de protection sociale d’A. Juppé que soutenait alors P. Rosanvallon – elle évoque une interview de Cornélius Castoriadis donnée en 1997 à L’événement du jeudi.

Voici qu’elle en dit – prenez le temps de lire, ça en vaut la peine :

« Il dit que la donne a changé avec Maastricht et avec cette idée d’une politique commune de monnaie forte ; il expliquait que cette politique déflationniste faisait que si le capitalisme peut marcher avec une inflation zéro, il ne peut le faire qu’en produisant du chômage. Il disait : un peu partout le système s’attaque aux réformes partielles qu’il avait dû concéder au siècle précédent ; l’immensité, la complexité et l’interdépendance des questions qui en résultent, font que les demandes partielles apparaissent comme irréalistes, elles sont le plus souvent vouées à l’échec, le découragement s’en trouve augmenté et la privation renforcée. Est-ce que les travailleurs qui sont là, dans la rue, ne se heurtent pas à cette mécanique implacable qu’on voit en fait depuis trente ans ? »

Bien sûr, tout comme moi, mais si, vous vous attendez à ce que P. Rosenvallon apporte une réponse adéquate à cette analyse qui touche à la nature du système capitaliste. Un problème de fond, comme on dit.  

Voici sa réponse,  telle quelle :

« La mécanique implacable à laquelle vous faites référence, c’est l’appartenance à l’Union européenne (…) l’appartenance à l’économie de marché, mais l’Union européenne ne dicte aucunement une forme d’exercice de la démocratie et on voit bien qu’hélas, aujourd’hui,  il y a au sein de l’Europe des régimes qui deviennent des démocraties presque fortement autoritaires qui ne font plus confiance à l’état de droit, regardez la Pologne et surtout la Hongrie, alors que ce qu’il faut c’est réinventer une démocratie sociale, parce qu’en 1995 on était encore à l’âge du fonctionnement classique, les syndicats représentaient toute la société et les partis politiques eux-mêmes… »

A. Badou redonne la parole à sa collègue (je suppose qu’elle a signifié en levant le doigt qu’elle avait quelque chose à ajouter, je serais à sa place, c’est ce que je ferais)  qui enfonce le clou ( ce que je ferais aussi) :

«  Vous ne répondez pas à ma question quand vous dites l’Union européenne ne dicte pas une forme de démocratie, non, mais elle dicte un système économique (…) Si les travailleurs descendent dans la rue, ce n’est pas juste parce qu’ils ont besoin de reconnaissance [c’est le leitmotiv de Rosanvallon] c’est parce qu’il y a un système qui a contourné les protections sociales construites depuis la Libération. »

A. Badou dit alors à sa collègue dont l’intonation indique clairement qu’elle a terminé son intervention : « Laissez Pierre Rosanvallon vous répondre. » ( ?)

Et P. Rosanvallon de répondre  : « Vous n’avez raison que très partiellement, parce que ce à quoi l’Europe fait attention, c’est aux déficits publics et les déficits publics ils ont de multiples origines, c’est pas seulement la question des retraites (…) Ce qu’appelle cette grande manifestation, c’est à une nouvelle considération du travail et de l’activité après le travail, parce que la vie ne s’arrête pas à la retraite. »

 Je suppose que, comme moi, vous êtes impressionnés par la pertinence de la réponse et, aussi, émus – je vous demande une seconde, le temps de me moucher –  en apprenant que « la vie ne s’arrête pas à la retraite ».

Après avoir brièvement rappelé qui fut C. Castoriadis, A. Badou déclare : « J’aimerais qu’on revienne en 2023 et à ce qui se passe aujourd’hui en ce moment-même dans à ce mouvement. »

Ah, je me souviens maintenant pourquoi je n’apprécie pas beaucoup ce qui sort de la bouche de cet homme.

Quant aux concepts décisifs de P. Rosavallon (comme l’embrigadement dans les contraintes, les rails trop difficiles – cf. article précédent) et à ses idées-forces assénées avec la certitude officielle qui enfonce les portes ouvertes de l’idéalisme rassurant (le besoin de reconnaissance, la considération du travail) et de la révélation (la vie qui continue avec la retraite)…  j’hésite entre Monsieur Prudhomme d’Henry Monnier et Homais, le pharmacien de Flaubert (Madame Bovary).

Bon, oui, d’accord,  c’est une alternative non dénuée de malignité.

Alors, les deux.