« Savoir de la pollution et pollution du savoir » (1)

Nous assistons à un basculement idéologique quasiment planétaire qui se traduit électoralement par les taux élevés obtenus par les partis d’extrême droite, politiquement par des alliances gouvernementales de la droite « classique » avec ces partis.

Ce réel se heurte à la conviction que le chaos initié par le fascisme et le nazisme rendait un tel retour impossible. Une conviction appuyée sur l’implicite que la mémoire suffit (d’où le « devoir de mémoire » = une illusion), elle-même appuyée sur l’hypothèse que fascisme et nazisme ont pu prospérer grâce à l’ignorance ; au « on ne savait pas, on ne s’imaginait pas », s’oppose le « maintenant on sait ». Autre illusion.

Le corollaire est l’effondrement du « commun » dont la problématique a été diversement déclinée par le communisme, le socialisme ou la social-démocratie dont les résultats sont soit une catastrophe soit le signe d’une impuissance.

Le réchauffement climatique met en évidence ce déni/refus du commun quand est franchi le seuil de tolérance repérable au fait que la contradiction entre les individus et les décisions prises ou envisagées pour tenter de le limiter devient un objet « hors discussion = dialogue de sourds », d’affrontement.  Ce fut également le cas lors de la pandémie du covid19 quand se sont développés les discours complotistes, notamment à propos des vaccins.

Si la multiplication des signes patents du réchauffement réduit le champ du complotisme, elle réduit en même temps celui du commun et agrandit celui de l’individu qui tenté par le discours pour le moment souterrain et indicible « nous n’avons plus rien à perdre », prémices du « chacun pour soi » ou du « sauve qui peut » de la panique.

A ce point de l’article, je me suis souvenu de ma critique du livre d’Hubert Reeves Mal de Terre (2003) dans l’essai écrit et publié en 2010 sous le titre La note fondamentale et les harmoniques. (Edilivre)

C’est cet article intitulé Savoir de la pollution et pollution du savoir que je vous soumets.

Un hiver en Bretagne – Roman (16)

Le Tout homard particulier se déclinait en quatre préparations. C’est ce que précisait par le menu un Menu qui avait fini par désigner le Tout de la carte gastronomique.

Le tout indiqué par la partie, la partie par le tout ou encore le contenu par le contenant, étaient les exemples d’une figure de style appelée métonymie qui aurait très bien pu être une fille de Polymnie, la Muse de l’éloquence. Les Grecs avait préféré la conserver vierge, sans doute parce qu’ils se méfiaient de leur attirance pour la rhétorique.

Ce nom savant créé pour définir une économie de mots par glissement de sens n’en disait pas les raisons. Le grammairien était toujours de genre neutre.

Certaines métonymies, assez simples, devaient s’expliquer par l’urgence. Par exemple  « boire un verre » était indéniablement plus rapide que « boire le contenu du verre », surtout quand on a très soif et qu’il fait chaud, même si le contenu de cette métonymie est rarement de l’eau . En revanche, on n’avalait pas une assiette ou un bol tout seuls, mais toujours de soupe, sans doute parce qu’il fallait la laisser refroidir.

D’autres étaient plus complexes, en particulier avec blanc et noir. Ainsi,  pour le vin et le café, le blanc et le noir étaient le plus souvent petits, surtout le matin, et en minuscules. Il en allait tout autrement pour « les Blancs » et « les Noirs » en majuscules à toute heure du jour ou de la nuit. Ils rappelaient non seulement le fondement hautement scientifique de la notion de race, mais encore la coïncidence morale et religieuse entre ces deux couleurs de peau et le bien et le mal, le bien étant divinement blanc comme Dieu et son fils, le mal sataniquement noir comme le Diable qui savait aussi très bien se déguiser en peau-rouge ou en péril-jaune.

La première déclinaison était un cappuccino de bisque sans café, autrement dit la métaphore crémeuse d’une double cuisson.    

Je la contemplai en me disant qu’elle était nettement plus sympathique que la première déclinaison rencontrée dans ma vie. J’avais dix ans. Rosa, servait de modèle à la première déclinaison latine, sans doute parce que le choix de la rose, qui n’avait pas été le nom le plus employé par les Romains, proposait une représentation idéalisée de la vie, comme le verbe aimer qui servait de modèle à la première conjugaison.

Avec ses pétales, sa couleur, son parfum, ses épines et ses bouquets impairs, elle était sans conteste la fleur la plus emblématique de l’amour qui n’était pourtant pas toujours rose. Le vieux Ronsard qui avait choisi de l’érotiser pour convaincre la jeune Hélène de coucher avec lui en avait fait l’amère expérience.

La mousse de la strate supérieure de la préparation, blanche comme l’écume – elle expliquait cappuccino – me rappelait une autre image.  

La pluie avait cessé quand j’étais sorti de l’hôtel. Au-delà de la route une masse compacte de brume laiteuse s’était formée sur la mer. Suivant le plan-guide, j’avais longé le bord, passé le quai d’embarquement pour l’île de Batz alors invisible et pris le chemin montant vers la chapelle Sainte-Barbe d’où l’on dominait l’embarcadère du Bloscon et, plus bas, le port de plaisance et la criée.

A mi-chemin, j’avais senti venir le vent. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les rafales d’ouest avaient balayé le ciel et j’avais atteint la chapelle dans la lumière. En contrebas, le ferry étincelait sous le soleil et je m’étais entendu murmurer « tu brilles comme un sou neuf ».

L’expression m’avait laissé interdit. Elle était sortie d’elle-même, comme échappée de la case où elle était enfermée depuis le jour de mon cinquième anniversaire . « Tu brilles comme un sou neuf ! » m’avait dit ma grand-mère en finissant de me sécher après le barbotage dans la baignoire. Elle me contemplait, les yeux brillants, comme si elle venait de me fabriquer. J’avais mis une culotte et un tee-shirt propres pour souffler près d’elle les cinq bougies plantées dans un gâteau au chocolat. Six mois après l’accident.   

J’étais revenu en passant par le centre-ville. De nombreux magasins étaient fermés parce qu’il était trop tôt ou parce qu’ils étaient saisonniers.

J’étais entré dans l’église Notre-Dame de Croaz-Batz moins pour les arcs en ogive – je préférais nettement les arcs en plein cintre des églises romanes – que pour le plafond à coque renversée qui témoignait de l’omniprésence de la mer.

J’avais regagné ma chambre et travaillé toute la journée, m’interrompant à midi le temps d’un œuf dur, trop dur, trop cuit, comme il l’est le plus souvent sur les zincs, et d’un café au bar de l’hôtel qui n’avait pas de restaurant. J’avais réservé une table à L’Armor.

La cuisine, le service, tout avait été de grande qualité.  

A la fin du dîner, le chef en toque avait fait son tour de salle. La femme et l’homme installés à la table voisine de la mienne avaient exprimé leur satisfaction.  Au cours de leur échange, la femme avait dit qu’ils allaient prendre leur retraite et qu’ils étaient attirés par la Bretagne où ils avaient souvent passé des vacances.

« Je vous le déconseille.  Il faut être paysan pour vivre ici » avait assuré le chef avec une gravité souriante.

« Pourquoi, paysan ? » avait demandé l’homme. Le chef qui avait sans doute utilisé le mot dans son sens premier avait alors énuméré le vent, la brume, l’humidité, la pluie, les tempêtes, l’absence de soleil. « En général, ceux qui achètent une maison pour y vivre leur retraite la revendent très vite. Croyez-moi, il faut être né ici » avait-il insisté avant de se diriger vers une autre table.

Plus tard, je m’étais dit que le processus qui m’amenait en Bretagne pour y passer l’hiver avait démarré là, à cet instant, après s’être mis en place en Irlande. Pour un problème de dos, j’avais pris un rendez-vous dans un cabinet de kinésithérapie à Ennis, la capitale du comté de Clare. La thérapeute qui m’avait reçu était française. Elle pratiquait une méthode douce qui prenait du temps et nous avions parlé de l’automne et de l’hiver en Irlande. Elle avait eu la même réponse que le chef cuisinier pour la Bretagne et constaté elle aussi que la plupart des couples français qu’elle connaissait étaient repartis. Elle était venue en Irlande parce qu’elle avait épousé un Irlandais kinésithérapeute et elle tenait le coup parce que son mari était « du pays ».

Cet impossible tenait de la conquête de l’ouest américain qui ne se réduisait pas à la seule conquête de territoires. Le steak du « That’s my steak, Valance ! » était ramassé par Ransom Stoddard qui était L’homme qui tua Liberty Valance même s’il ne l’avait pas tué. Dans ces deux régions de l’extrême ouest européen, la bière, le whisky, le cidre, le chouchen et le lambic faisaient office de colts, le vent, la pluie et la tempête d’attaquants de diligence. La question était de savoir si je pouvais être Ransom Stoddard sans le secours de Tom Doniphon.

(à suivre)

Un hiver en Bretagne – Roman (15)

Quand j’avais quitté l’hôtel, une heure plus tôt, le personnel commençait à mettre en place le buffet pour le lendemain. Je m’étais arrêté sur le seuil du salon où était installé un immense écran de télévision et j’avais regardé un instant les informations diffusées par une des chaines dont la spécialité était de faire répéter par des hommes et des femmes à intervalles réguliers dans un ordre différent les mêmes événements illustrés par les mêmes images tandis que d’autres informations défilaient sans interruption au bas de l’écran.   

La mécanique répétitive était interrompue tout aussi régulièrement par de tout petits films qui montraient un jeune homme ouvrant une bouche démesurée pour tenter de mordre dans un gros sandwich rond à trois étages débordant de minces plaques de fromage superposées, une famille rayonnant de bonheur après avoir réussi à ranger tous ses bagages dans le coffre de sa nouvelle voiture, un homme habillé en ingénieur de laboratoire certifiant que son dentifrice tuait tous les microbes, toutes les bactéries, raffermissait les gencives, préservait l’émail et, en plus, blanchissait les dents comme les prothèses des acteurs de cinéma.  

Cette industrie à multiples écrans publics et privés avait pour mission de contribuer de manière moderne à l’abrutissement par répétition analogue à celui que dénonçaient au 16ème siècle Rabelais et Montaigne dans l’instruction de l’infime minorité des enfants éduqués par des maîtres formés pour pratiquer méthodiquement le bourrage de crâne par ce procédé. Ce qu’il y avait de très différent, ici, c’est que la répétition était démocratique puisque tout le monde y avait droit, gratuitement, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et à domicile. Cette manifestation de la liberté d’expression héritée des Lumières fonctionnant le jour et la nuit sans discontinuer, personne, sauf à être de mauvaise foi, ne pouvait se plaindre d’être maintenu dans l’ignorance. La population devenait donc un peuple de plus en plus savant et cultivé comme en témoignait la baisse régulière de la participation électorale et la hausse inverse tout aussi régulière de l’audience des thèses populistes antinomiques de l’universalisme des Lumières.

La dernière image était celle de réfugiés logés depuis des années dans un camp de toile très provisoire et à qui on venait de livrer des sacs de riz pour leur éviter de mourir complètement de faim.

J’avais devant moi un verre de champagne, un hors-d’œuvre de fruits de mer, j’attendais un homard et une demi-bouteille de Corton.

Le contraste pouvait paraître saisissant et il n’était pas impossible que la Morale fronçât les sourcils et arborât une moue dédaigneusement culpabilisante : quelle indécence que ces buffets ! Et ce champagne ! Et ce homard ! Et ce Corton !

L’exhortation à la privation pour l’amour du prochain qui n’a rien ou si peu, n’avait jamais servi que les scrupules de ceux qui avaient tout intérêt à en avoir de temps en temps.  Bonne et mauvaise pervertissaient la conscience en lui ôtant la pensée. Et j’aimais la pensée comme j’aimais le Corton, le homard, les fruits de mer et le champagne que je finis après l’avoir entraîné dans un dernier léger tourbillon de molécules olfactives brisées.  

Pour qu’il soit efficient, le renoncement au buffet de l’hôtel L’Orme et à la gastronomie de L’Armor supposait le même renoncement à tous les buffets et à toutes les gastronomies qui supposait le renoncement aux paramètres qui les rendaient possibles qui supposait la reconsidération du rapport à l’objet qui supposait la reconsidération de l’équation capitaliste qui supposait l’affrontement lucide de la condition humaine qui supposait le renoncement à toutes les stratégies de déni et de contournement, dont la charité chrétienne.

J’avais, pour aider les plus démunis, choisi des moyens qui me permettaient d’utiliser ma conscience réfléchie.  

Le sommelier apportait la demi-bouteille dans une poche à glaçons transparente.

– Corton 2018, annonça-t-il sur le ton de la question oratoire en me montrant l’étiquette que je regardai en acquiesçant.

Il ôta la coiffe, enfonça la mèche de l’outil qui porte le nom de la profession, tira le bouchon en appliquant le principe d’Archimède, le mit sous son nez pour vérifier qu’il ne sentait pas bouchon – être sans l’odeur de ce que l’on est, telle était la question existentielle du bouchon  – , hocha une tête approbatrice puis versa une petite quantité de vin dans l’autre verre tulipe placé devant mon assiette, attendant que je renvoie le même signe d’approbation.  

J’agitai légèrement le verre. Le vin était à la bonne température et je retrouvai la complexité des fragrances que je ne parvenais jamais à identifier, alors que les spécialistes reconnaîtraient d’un infaillible coup de nez l’amande grillée, la cannelle, la frangipane, la pierre à fusil et la fleur d’acacia, pour m’en tenir au plus simple. Je ne décelai aucune émanation indésirable et je hochai donc la tête à mon tour. Comme il attendait toujours, la bouteille à la main, je compris que le nez ne suffisait pas, qu’il fallait encore l’assentiment de la langue, des gencives et du palais pour écarter définitivement le bouchonnage. Je sollicitai tous ces outils, ils donnèrent leur accord après s’être brièvement consultés et je confirmai d’un second hochement. Le sommelier emplit alors le verre au tiers et remit la bouteille dans sa poche avant de s’éloigner.

Le couple avait discrètement suivi du regard la cérémonie, s’était entretenu à voix basse et m’avait une nouvelle fois adressé de conserve un signe d’approbation qui agrandissait encore le champ des possibles déjà largement ouvert.

(à suivre)

Un hiver en Bretagne – Roman (14)

Sorti du ventre du bateau au volant de ma voiture, j’avais traversé Roscoff encore endormie.  

C’est alors que les planètes avaient commencé à s’aligner.   

D’abord, la place de stationnement libre juste en face de l’hôtel. Ensuite, le créneau réussi du premier coup. Enfin, de part et d’autre des trois lignes verticales lumineuses tracées sur la façade par les projecteurs, les fenêtres sombres signalant les chambres disponibles.

J’avais dit à l’hôtesse d’accueil que je désirais en réserver une qui donne sur la mer.

– Pour combien de nuits ? avait-elle demandé en acquiesçant tandis que ses doigts avaient commencé leur course sur le clavier de l’ordinateur.

Ils s’étaient immobilisés, elle avait levé les yeux et je m’étais entendu répondre « trois nuits ».

L’explication de cette spontanéité se trouvait non dans un quelconque sens de cet alignement de planètes métaphoriques, mais dans l’énergie positive qu’avait suscitée cette addition de tout petits événements sans importance en eux-mêmes. Comme celle qui fait s’écrier « C’est le plus beau jour de ma vie, j’ai retrouvé mon chapeau ! » parce que la perte est toujours un chaos.

Cela supposait une disposition d’esprit,  peut-être aussi de corps, allez savoir, prête à saisir les incidences pour en faire un moteur d’énergie positive. Une disposition rangée avec un ricanement jaune dans le tiroir « optimisme » par le pessimisme pour qui le bon est toujours annonciateur du mauvais et qui s’auto-justifie en qualifiant d’imbéciles heureux ceux qui se réjouissent de retrouver leur chapeau ou de trouver une place de stationnement juste devant la porte de l’hôtel un matin de pluie en Bretagne.

Quand j’avais précisé que je venais de débarquer et que je souhaitais prendre un petit-déjeuner, elle m’avait invité à entrer dans la salle à manger en précisant qu’il s’agissait d’un buffet.

Le buffet n’était pas un meuble mais un libre-service.

Les linguistes discutaient toujours de l’évolution du sens du mot d’origine italienne – buffa désignait ce qui produit du souffle, comme la bouche qui émet le rire sollicité par l’opéra du même nom créé à cet effet, ou encore celle d’aération du métro new-yorkais dont on sait, depuis Marilyne Monroe, et après quelques réflexions, que l’air chaud gonfle les robes qui en deviennent ainsi bouffantes.

Comment avait-il fini par désigner le meuble puis la nourriture proposée au client sans autre restriction que la sienne ? Telle était la question. Est-ce que le gonflement des bedaines et des joues, soufflées comme le verre par la bonne ou malbouffe, aurait été transféré par mimétisme sur le buffet ventru, gros de toute sa vaisselle vouée aux victuailles  ?

La langue humaine était capable de toutes les audaces.

Comme les hôteliers dont il n’était pas encore établi s’ils avaient conçu le buffet synecdochique pour permettre à leurs clients de vérifier que le choix implique le renoncement.  

Synecdochique – quel adjectif ! –  venait de synecdoque – quel nom ! et même pour ceux qui savent le grec ! Mais comment dire autrement, sinon dans une phrase compliquée qui alourdirait inutilement l’explication, comme celle que j’étais en train d’écrire pour expliquer ce que le terme savant me permettait de ne pas expliquer, que le « buffet » annoncé par l’hôtesse ne désignait pas un meuble, comme je l’avais indiqué, mais, et comme la voile désigne le navire ou la lame l’épée surtout quand elle est fine, les aliments proposés en libre-service ?

Exposer une telle quantité de nourriture avec le message « autant que vous voulez » renvoyait selon qu’on penchait pour la vulgarité ou la distinction, à la goinfrerie ou à la corne d’abondance, à Gargantua avant ou après son éducation humaniste, et à Pluton, le dieu de la richesse – la ploutocratie et les ploutocrates venaient de là – et du royaume des morts.

La construction du rapport entre la richesse et la mort occupait une place d’autant plus importante dans les théories que ceux qui possédaient beaucoup de tout ce qu’on peut posséder n’étaient jamais les plus nombreux.  L’évangile de la malédiction divine contre les riches qui n’auraient pas de billet d’entrée pour le paradis de l’au-delà ne suffisait pas toujours à convaincre les pauvres qu’ils avaient beaucoup de chance d’être pauvres dans l’ici-bas.  

Répondant aux stimuli envoyés par la profusion,  mes yeux s’étaient agrandis pour toucher aux rivages de l’infiniment grand, tandis que mon ventre se connectait aussitôt à la zone cérébrale spécifique chargée de répondre par la raison à l’appel puissant de l’hubris, la démesure et l’outrance que les Athéniens considéraient comme le mal redoutable par excellence, sans doute parce qu’ils y étaient fortement enclins.

Le buffet n’était qu’un miroir aux alouettes.

En optant pour le sucré, j’avais choisi en même temps de renoncer au salé – le lard, au lever du jour, même quand il est breton, n’était pas ma tasse de thé – et composé un plateau de petites crêpes fines et dentelées comme les coiffes bigoudènes, d’un triangle isocèle de far aux pruneaux, d’un yaourt nature en pot de verre sur lequel était inscrit le nom de la ferme bretonne qui le produisait et d’un mug de café pur arabica, lui brésilien.

Les deux tables les plus proches de la fenêtre étant occupées, chacune par un couple mixte, j’avais décidé de m’installer à l’écart et salué au passage les quatre voyageurs.

 L’un des couples avait répondu par un double « hello » dont la version anglaise du guide breton posé sur la table indiquait l’origine, l’autre par un vague grognement français de lui, elle se contentant d’un vague hochement de tête du même idiome. Je n’en tirai aucune conclusion définitive.

J’ignorais alors que je reviendrais l’année suivante et encore moins le même jour. Le processus enclenché par la spontanéité de la réservation n’avait pointé son nez que le soir, dans le restaurant où je me trouvais de nouveau.

J’ignorais aussi que les deux soirées se termineraient de manière très différente.

(à suivre)

Naufrage

« Un navire de pêche parti de Libye a coulé, dans la nuit de mardi à mercredi, alors qu’il faisait route vers l’Italie. Une centaine de personnes ont pu être secourues. Selon le témoignage de rescapés, le bateau transportait 750 personnes. »  (A la Une du Monde – 16/06/2023)

Quelques réactions :

« Donc. Du forcing habituel. Bateau pourri, qu’ils savaient surchargé et à risque (pas besoin d’être bien malin pour le voir) sur lequel ils sont montés volontairement en payant rubis sur ongle en connaissance de cause des passeurs criminels et ceci en toute illégalité. (il vient d’où l’argent d’ailleurs ?)
Refusent les secours initiaux en mer , ben forcément puisqu’ils savent que c’est illégal de forcer une frontière. Et veulent prendre le risque tous seuls de continuer. Et après ça se passe mal, on appelle finalement au secours et ça devient la faute des européens ? Ça va bien là
. »

« Bien évidemment comme à chaque fois dans pareil cas c’est les Européens responsables pas du tout les passeurs ni les Lybiens.(sic) »

« Le pire, depuis que cette terrible horreur de la migration ne cesse, et pour cause, aucune solution n’a pu être trouvée en Europe, c’est incroyablement affreux. Mais ces pauvres migrants, ils ont voulu éviter la Grèce, et pour cause, ils les accueillent très mal… alors leurs journée de deuil… des larmes de crocodiles…Mais quand va-t-on enfin trouver une solution humaine, créer des couloirs de migration, des accueils, sécurisés…Mon Dieu, quand ? »

« Que voulez-vous qu’il arriva (sic) ! En voyant la photo, on devine mes drames passés et à venir. Il faudrait maintenir une flotte permanente qui repousse les bateaux partant (on sait s’où ils viennent) »

« Retrouvez donc un peu d’humanité messieurs les commentateurs !Vous savez ? La compassion chrétienne, ce serait donc du pipeau ?Un habillage moral ? Parfois je me demande ce qui me pousse à errer dans ces espaces de commentaires… »

Ma contribution :

D’où parlons-nous ?

Depuis notre conscience morale ou religieuse ? Notre humanisme ? Notre déni ? Nos points de vue partisans ? Ce n’est pourtant pas très compliqué : il y a de plus en plus de personnes qui ne peuvent plus rester dans le coin du monde où elles sont nées parce qu’y vivre est devenu à ce point impossible qu’elles courent le risque de mourir en mer. Est-ce que nous sommes pour quelque chose dans le long processus de la détérioration de leurs conditions de vie, ou pas ? Telle est la question d’où découle l’ensemble des réponses adéquates pour ces pays et ces personnes… et pour nous. L’exploitation de la misère à des fins lucratives fait partie du même problème.

Une réponse de « Atchoum la houle » (pseudo, cela va sans dire).

« Joli post, qui commence bien, mais oublie deux points essentiels : 1/ des questions de natalités, 2/ des questions de corruptions des élites ici et là bas, surtout la bas, mais ici aussi… »

Ma réponse :

A vos souhaits : je ne suis pas certain que les deux points que vous dites « oubliés » ne fassent pas partie de la question, si vous la creusez un peu.

Un hiver en Bretagne – Roman (13)

Comme l’hôtesse d’accueil, la serveuse qui vint poser sur la table le verre de champagne et le hors-d’œuvre remplissait les conditions anatomiques de l’emploi, de face et de dos elle aussi, dans un rapport d’harmonie légèrement différent mais lui aussi agréable à l’œil. Le regard de l’homme assis à la table voisine qui l’accompagna à l’aller et au retour me signifia clairement une approbation dont je feignis de ne pas remarquer qu’elle sollicitait une réponse complice.  La femme assise en face de lui se pencha pour murmurer quelque chose en posant sa main sur la sienne et il répondit par un acquiescement souriant. Mince, de taille moyenne,  il devait avoir vingt-cinq ans, elle, plutôt petite et dodue, avait dépassé la quarantaine. Ils m’adressèrent l’un et l’autre un salut qui me parut signifier un peu plus qu’une pure courtoisie commensale. Le champ des possibles était largement ouvert.

Le champagne était servi dans un vrai verre à vin, un verre tulipe. La précision était justifiée par le contre-sens de la coupe et de la flûte, la première vraisemblablement imaginée pour un m’as-tu-vu d’étalement, la seconde pour un succédané de transcendance.

Le hors d’œuvre rosé-rouge était incrusté de petits linéaments verts.

– Une préparation de fruits de mer à la coriandre, avait-elle expliqué sans se douter du développement que suggérait la double résonance de l’énoncé.

L’arrivée du homard était prévue dans une petite demi-heure, le champagne était un peu trop froid et mon voyage à la recherche de la coïncidence pouvait attendre un peu.

A la différence du prosaïque seafood britannique, la métaphore française fruit de mer m’évoquait le foisonnement et la puissance de la vie sous-marine, l’exact contraire du fruit de vos entrailles qui avait produit dans mon imaginaire d’enfant l’image désagréable et sanguinolente de la charcuterie, même s’il était béni.

Les neuf mois passés dans le liquide amniotique expliquaient sans doute la complexité des rapports avec cette masse mouvante, puissante et nourricière. L’homophonie française de mère et mer ouvrait la porte à des saillies strictement hexagonales et ne permettait donc pas de parvenir à une conclusion de portée internationale, même si l’on pouvait observer un peu partout dans le monde humain la délicate relation entre la mère et l’enfant et l’attirance ambivalente pour la mer. Ulysse, Jonas, le capitaine Nemo levaient le doigt si l’on demandait des témoignages et Baudelaire dont les rapports avec sa mère furent particulièrement difficiles s’écria dans son poème L’homme et la mer : « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! ». Rapporté à son histoire, chérir la mer offrait des perspectives d’analyse intéressantes.

Quant à coriandre, son genre féminin n’était pas celui auquel on pensait spontanément à cause de –andre qui évoquait le masculin entier quoiqu’un peu diminué quand même d’andropause ou à moitié d’androgyne, il pouvait s’expliquer par le féminin korè qui désignait la jeune fille, encore que le nom grec d’origine fût neutre. La question du genre était beaucoup plus complexe que ne le laissaient entendre certains discours.

Le hors-d’œuvre méritait bien son nom. Hors-d’œuvre était à la cuisine ce que prologue était au théâtre et ouverture à l’opéra : une déclaration d’intention faite en dehors du corps de l’œuvre pour être mise en bouche ou en oreille. De ce point de vue, il n’avait que peu de rapport avec amuse-bouche, encore moins avec amuse-gueule qui désignaient sans beaucoup de finesse la chose dite apéritive. D’autant que ce qui était présenté comme amusant ne l’était pas toujours, ni pour la bouche ni pour l’esprit. En particulier, le discours précédé du « Ce qui est amusant, voire marrant, c’est que… » le plus souvent sans rapport avec son objet et qui témoignait au moins d’un manque d’assurance, au pire de vacuité.

En attendant que le champagne gagne trois ou quatre degrés pour libérer ses arômes,  je remontai sur le ferry.

Le 20 septembre de l’an dernier. Il était 7 h 00.

Quinze heures plus tôt, en même temps qu’il avait libéré le bateau dans les eaux d’Irlande, le largage des amarres m’avait envoyé dans l’ « à Dieu vat » de l’espace marin, « sans mâts, sans mâts, ni fertiles ilots »,  avais-je récité à mi-voix, appuyé au bastingage le temps de la lente traversée de l’immense baie de Ringaskiddy. La passe franchie, je savais que le danger principal venait de la densité du trafic dans le rail d’Ouessant qui n’avait de rail que le nom, ce qui n’était pas très rassurant, même si, malgré la grande sécurité que les parallèles d’acier étaient censées garantir au transport ferroviaire, il arrivait quand même que des trains… déraillassent. Oui. La sonorité particulière désormais inouïe de cet imparfait du subjonctif à la troisième personne du pluriel avait un air d’onomatopée.

Quoi qu’il en soit, mourir noyé ou écrasé n’était pas de l’ordre du choix, pas plus que la peste ou le choléra métaphoriques. On ne s’embarquait pas sur un bateau ou dans un train pour mourir et on pouvait toujours décider de refuser l’alternative pathologisante.

Le dilemme dit cornélien n’existait que pour celui qui se conformait aux règles établies à cet effet. Avant de se battre contre le comte offenseur et père de Chimène qu’il devait épouser, Rodrigue avait seulement tenté de se dire dans un grand monologue qu’il pouvait ne pas jouer le jeu auquel voulait l’obliger son offensé de père. « Stances » qui désignaient ce monologue venaient du verbe latin stare – se tenir immobile – et Rodrigue finissait par décider de ne pas bouger. Il était un peu tôt pour la révolution. Corneille avait sagement décidé de ne pas franchir la ligne de contestation qui séparait le théâtre de la vraie vie et au-delà de laquelle il se mettait en danger. Galilée, qui ne disposait pas de la fiction pour donner le change, l’avait franchie, lui, dans le même contexte théocratique, avant de faire un pas en arrière, un retrait salvateur qui n’allait pas contrarier la rotation de la terre. Ils avaient eu raison. On ne vit qu’une fois.

La préparation avait la complexité des saveurs marines et le champagne commençait à exprimer celle de l’ineffable.

(à suivre)

L’explication a priori de l’agression d’Annecy

Il semble maintenant établi que l’agresseur est Syrien, qu’il a quitté son pays au moment de la guerre civile, qu’il est arrivé en Suède via la Turquie où il s’est marié, que la citoyenneté suédoise lui a été refusée alors que son épouse – ils ont divorcé depuis – l’a obtenue, qu’il est chrétien, qu’il n’est pas membre d’une organisation dite terroriste, qu’il est inconnu des services de police, qu’il voyageait en France légalement et qu’il n’était sous l’emprise ni de l’alcool ni d’une drogue quelconque.

Il n’entre donc pas dans le cadre de l’immigré qui vient apporter chez nous la preuve criminelle manifeste que le grand remplacement est en cours de réalisation.

Quand même, on pourra toujours se dire que s’il était resté chez lui, ou s’il n’avait pas passé la frontière française, il n’aurait pas commis ces agressions qui dépassent l’entendement. On pourra se dire aussi que si tous ceux qui à des degrés divers ont causé des torts à leurs semblables n’étaient pas nés, ou avaient été étouffés dans leur berceau, le monde n’en irait que mieux. Ce type de discours invite à rappeler, même si c’est un rappel frappé au coin du non-sens, que Hitler n’était pas vraiment un immigré.

Ceux – un masculin grammatical incluant le féminin – qui se plaisent à alimenter les grandes peurs sans doute parce qu’ils les éprouvent eux-mêmes ou qu’ils sont prêts à tout pour obtenir le pouvoir – ce qui revient au même – ont commencé par lire avec des effets de manche l’acte d’accusation habituel de l’immigré-illégal-musulman-terroriste-grand-remplaçant-de-civilisation-occidentale-chrétienne.

L’identité de l’agresseur ne cochant que la case « immigré », il a bien fallu triturer l’acte d’accusation, jusqu’à l’affirmation qu’il était possible qu’il se proclame chrétien alors qu’il ne l’est pas – comprenez : il est musulman – comme d’autres immigrés se proclament homosexuels sans l’être – comprenez : ils sont mieux accueillis. (cf. Le Monde du 09.06.2023)

Que ce discours puisse être tenu implique qu’il peut être entendu, comme celui des manifestations dites « patriotiques » à Annecy et ailleurs avec chants de La Marseillaise contre l’immigration ainsi considérée comme la cause de l’agression, en tant que telle.

L’absurdité du lien de causalité entre immigration et déséquilibre psychique est désormais impuissante à empêcher ce discours, parce qu’il correspond à une attente de plus en plus répandue et prête à beaucoup, sinon à tout,  pour être satisfaite.

Le « processus de décivilisation » du discours présidentiel en fait partie.

L’agression des enfants à Annecy « La pire barbarie qui soit » ?

« Emmanuel Macron, en visite à Annecy sur les lieux du drame, n’a pas souhaité qualifier l’attaque avant que la justice n’ait éclairci l’affaire. Il s’est contenté d’affirmer : « S’attaquer à des enfants est la pire barbarie qui soit. C’est ce qui nous a, je crois, tous bouleversés. »« Il y a des choses qui ne sont pas digérables. La violence derrière ces actes n’est pas entendable. Il ne faut pas qu’on s’habitue », a-t-il insisté. » (Le Monde – 10.06.2023)

Ci-dessous, la contribution de « Raphaël », la réponse de « MOK » et la mienne, à MOK – je partage l’esprit général de la contribution de Raphaël..

Raphaël : Il y a fort à parier que cet acte relève de la psychiatrie même si cela reste à l’heure actuelle une donnée inconnue. Donc l’indécence dans la récupération est à son comble. La droite et l’extrême-droite bien sûr, s’il y a encore une différence. Mais aussi Macron qui en profite pour s’écouter parler. Notons que le terme d’acte de barbarie a aussi un contenu judiciaire. Cette qualification ne s’appliquerait pas si l’individu a agi dans le contexte d’un épisode psychotique. Donc quand Macron nous parle de la plus grande des barbaries, même sans rentrer dans l’approche purement judiciaire, il évacue avant enquête la possibilité d’une irresponsabilité pénale. En effet, le crime d’un fou peut être horrible mais il n’y pas barbarie sans conscience de l’acte. Enfin, le lien de causalité entre son statut de réfugié et le crime commis est tout sauf établi. Le fait même de suggérer que cet événement puisse être l’occasion d’un débat sur la politique migratoire est une absurdité.

MOK : C’est le fait de s’attaquer délibérément à des enfants, des bébés, (cette intention la était première, tuer des enfants) laisse penser qu’il s’agit d’un acte prémédité et conscient, pas l’acte d’un fou. Ensuite la folie a peut être pris le relais lorsqu’il a poignardé des gens âgés. Vous vous baladez avec un opinel ds la poche? Pour couper une pomme peut être, pas pour egorger des gens. Ben oui c’est de la barbarie, et elle a évidemment des causes. J’ai lu L’Arabe du futur de Riad Sattouf, son enfance en Syrie. Il y a des choses qu’il relate qui sont très choquantes, d’une violence pour nous complètement improbable, ça montre au minimum une éducation aux antipodes de ce qu’on essaie d’inculquer à nos enfants.

Ma réponse :

> MOK : vous établissez un rapport de contradiction entre préméditation et « folie », un concept généraliste qui n’est plus trop utilisé aujourd’hui. La préparation et la combinaison d’actes, en tant que tels, ne sont pas des critères suffisants pour déterminer la santé mentale de l’individu. Les membres des Einsatzgruppen nazis qui, dans le cadre d’une pathologie collective, tuaient de sang-froid des enfants au motif qu’ils étaient juifs, n’étaient pas individuellement « fous » – certains le sont devenus après – , pas plus que ceux qui avaient planifié les massacres. Si, dans le cas qui nous occupe, le fait qu’un individu, seul, prenne de sa propre initiative – si c’est bien le cas – un couteau pour attaquer des petits enfants inconnus rencontrés par hasard, n’est pas le signe d’une pathologie mais d’un esprit sain, qu’est-ce qui fait que ce type d’acte individuel est l’exception rarissime ?

Un hiver en Bretagne – Roman (12)

Devant moi, un beau couvert sur une nappe blanche, et là, à quelques mètres, des hommes et des femmes remuant des bras et des mains comme dans un film au ralenti, d’autres agitant leurs jambes en accéléré.

A l’intérieur de moi qui ne bougeais ni bras ni mains ni jambes, j’entendais, je ne sais pas très bien où,  le discours d’une envie de rire qui disait « tu as le cul entre deux chaises » et celui d’une envie de pleurer qui en remettait une couche en murmurant comme à la fin des comédies de Molière, « tu ne t’en sortiras pas comme ça ».  

La petite machine enfouie et toujours à l’affût qui s’était mise en route pour plaquer le patron-type de la profession sur la femme singulière qui l’exerçait, avait produit en même temps la satisfaction béate de la correspondance parfaite qui dit que tout va bien, que le monde est en ordre et pour toujours comme le chantent les bedaines bourgeoises de Daumier décorées de chaines de montre en or, et la nausée du soulagement que procure cette satisfaction.

Je modifiai mon assise, à la recherche d’une branche à laquelle me raccrocher.

Parce qu’ici et maintenant, il avait suffi de quelques légères variations chimiques et électriques dites de fatigue et de faim pour provoquer une dépression globale et ouvrir les vannes du laisser-aller. Mais oui, un laisser-aller qui n’était pas si grave que ça, comme on dit au tout début, juste quand ça commence, quand on n’est pas encore assez nombreux et qu’on se satisfait de peindre des étoiles sur les vitrines en attendant d’y jeter des pierres.

– Avez-vous choisi ?

Elle était là, une tablette informatique à la main, regardant avec perplexité les deux cartes, fermées,  à l’endroit où elles les avait posées.

J’ignorais quelle branche j’avais trouvée, mais j’y étais agrippé.

– Oui. Le menu Tout homard et une demi-bouteille de Corton 2018. – J’ajoutai en désignant les deux cartes : J’avais choisi en faisant la réservation.

– Très bien, dit-elle en tapotant sur la tablette. La préparation demande une petite demi-heure. Pour accompagner le hors d’œuvre qui vous est proposé, souhaitez-vous un autre vin servi au verre ou directement le Corton ?

– Je prendrai un verre de champagne, brut.

Elle hocha la tête.

– Et puis, si vous disposez d’un moment à la fin du dîner, et si cela vous convient, pourrions-nous parler de Térence ? L’auteur comique, bien sûr.

Elle eut un grand sourire.

– Ce sera avec plaisir.

Elle récupéra les cartes et se dirigea vers une des tables où on l’appelait.

Quand je m’entendis penser que choisir le même menu et le même vin ne concernaient que l’apparence, je sus que j’avais rétabli les bonnes connexions électriques et relancé la chaine des réactions chimiques positives.

J’adressai à mon ordinateur un clin d’œil invisible à l’œil nu et donnai un coup de rame qui me ramena dans le courant.

Comme l’eau du fleuve où se baignait le philosophe éphésien, tout était toujours nouveau, dont le philosophe lui-même, surtout quand il s’agissait de chardonnay bourguignon accompagnant un homard breton choisis dans le même restaurant et à la même table par le même voyageur qui arrive en Bretagne deux 20 septembre consécutifs.

Se produisit alors l’infime variation de tonalité qui signifie la mauvaise appréciation d’un indice ou son omission et qui s’estompe aussitôt. Il était inutile de tenter un passage en force.

Cette année j’étais arrivé en fin d’après-midi alors que l’an dernier j’avais débarqué en tout début de matinée.

A 7 h 00 le ferry était entré au port. La délicate manœuvre d’approche et l’accostage sans heurts du mastodonte avaient été effectués avec un doigté aussi précis que celui du plafond de la chapelle Sixtine.

Lors de ma première et unique expérience de pilote, en eau douce et sur un bateau de six mètres environ, je m’étais surpris à chercher le frein à main dans l’attente du franchissement de la première écluse sur le canal du Rhône au Rhin devant laquelle j’avais tourné en ronds plus qu’approximatifs, cognant avec une belle régularité la coque contre les pieux de la berge judicieusement arrondis. 

Sur le quai, la bruine faisait luire les cirés des hommes tirant les aussières jetées du bateau jusqu’aux bornes qui recevaient leur œil de corde cerclée de fer. C’est ce qu’aurait sans doute écrit Victor Hugo s’il s’était laissé aller, lui aussi,  à la contemplation lyrique de ces condensés d’épopée maritime. Les câbles tendus, le géant des mers se trouvait dans une posture qui évoquait maintenant celle de Gulliver immobilisé par les ficelles lilliputiennes.

Compte tenu de la largeur et de la profondeur du fossé qui séparait cette espèce minuscule de l’immense espèce humaine, le rapprochement pouvait être contestable. Non seulement les tout petits Lilliputiens étaient continuellement en guerre contre leurs voisins, ce qui témoignait assez de leur débilité, mais encore et surtout ils se tuaient à cause d’une divergence sur le côté de l’œuf qu’il convient de briser quand il est cuit à la coque, alors que les hommes,  eux, grands comme l’on sait,  ne se massacraient en nombre – quelques dizaines de milliers ou de millions de temps en temps – que pour des raisons correspondant à leur mesure et à côté desquelles cette histoire de coquille d’œuf brisée à la petite cuillère ou à la pointe du couteau était parfaitement ridicule. Quels bouffons que ces petits bonshommes mesquins avec leurs coques d’œuf ! Les seules coques fécondes méritant d’être prises en considération dévastatrice étaient celles des navires que les hommes grands et surtout les grands hommes se plaisaient à exploser à coups d’obus et de torpilles en poussant des cris de joie militaire.

(à suivre) 

Un hiver en Bretagne – Roman (11)

Le plus efficace était de tenter de revivre cette journée. Une entreprise délicate qui sollicitait toutes les mémoires, notamment celle des affects dont aucune machine ne pourrait jamais disposer, quels que soient les méga ou gigaoctets de ses RAM ou ROM ou Flash.

Si l’homme était capable de créer tous les artifices imaginables, jusqu’à rire de son propre rire en en plaquant la mécanique sur un animal-transfert pour se donner l’illusion de sa maîtrise  – outre le dessin de la vache fromagère hilare en abyme, il avait imaginé une petite boîte ronde percée de trous appelée « boîte à meuh » qui devait être retournée pour que le meuglement soit émis de manière à amuser, et moins les enfants que les adultes –,  s’il savait construire des machines capables de calculer à la vitesse de la lumière ou de produire des phrases d’apparence intelligente aux contenus aléatoires à partir des données qu’il avait lui-même fournies en vrac, il était impuissant à reproduire artificiellement la mémoire spécifiquement humaine, celle qui construit à l’aune de la singularité de l’individu le seul réel dont il a la conscience intime qu’il est le seul vrai.

Comme il me restait une centaine de mètres à parcourir, je réalisai brusquement que si la coïncidence que j’essayais d’élucider était celle de deux dates, il était possible que le 20 septembre ne soit qu’un simple indice. Je devais envisager que la cause se trouvât dans l’épisode du restaurant et examiner si l’envie de retrouver le Tout homard n’était pas qu’un prétexte.

Je ralentis pour me donner le temps d’amorcer le processus.

La traversée de nuit depuis Cork s’était faite par mer calme et le ferry était arrivé à Roscoff à l’heure prévue.  Un peu plus tôt, une douce musique du folklore breton s’était répandue dans les cabines et sur les ponts, puis une voix féminine, douce et apaisante comme celle des aéroports, des gares ferroviaires et des ascenseurs, avait annoncé qu’il fallait remettre les montres à l’heure française, et que le bar et le restaurant libre-service étaient ouverts. Elle avait ensuite donné les consignes pour le débarquement avant d’indiquer que la température extérieure était de treize degrés Celsius et qu’il pleuvait légèrement. Au bar, quelqu’un avait assuré sur le ton de la certitude scientifique que c’était un temps breton. Je m’étais contenté d’un simple expresso siroté debout en équilibre instable devant une des grandes baies vitrées de la salle du libre-service, alors que le ferry s’offrait un léger roulis au large de Batz. Plutôt que le petit-déjeuner à la va-vite qui sent le lever tôt des fins de voyage, j’avais choisi celui de l’hôtel L’Orme dont mon guide hôtelier soulignait la qualité et où j’avais prévu de séjourner un ou deux jours.

J’apercevais l’enseigne de L’Armor quand je me sentis soudain submergé par une immense vague de fatigue. L’image qui me vint fut celle de l’affaissement d’une voiture dont les quatre pneus seraient brusquement dégonflés en même temps. Je m’appuyai contre le mur d’une maison. De l’autre côté de la rue, un commerçant éteignait les lumières de son magasin d’alimentation et sortait pour verrouiller la porte. Il jeta un coup d’œil autour de lui,  découvrit ma présence et resta là, à m’observer, se demandant sans doute si j’attendais qu’il eût tourné les talons pour cambrioler son épicerie. Je pris mon téléphone portable, fit semblant de composer un numéro, puis de parler à quelqu’un, et il s’éloigna lentement en tournant régulièrement la tête pour voir si je n’allais pas sortir un pied de biche de ma poche.

Je m’étais réveillé à quatre heures sans pouvoir me rendormir, puis j’avais parcouru près de six cents kilomètres, parfois sous la pluie, et je n’avais avalé qu’un demi sandwich à midi. Mon corps réclamait des calories. La dépression physique bloqua ma lucidité et j’occultai le fait que si mon corps en manquait, mon esprit en manquait aussi.

Une femme vint m’accueillir dès que j’eus poussé la porte. Une femme jeune, souriante, que je trouvai attirante. Ce n’était pas ce constat qui aurait dû m’alerter – en soi, il était l’expression banale d’un érotisme subjectif – mais ce qui m’apparut comme l’évidence d’une adéquation censée aller de soi : elle était hôtesse donc elle devait être jeune, souriante et attirante.

– Bonsoir, monsieur.

–  Bonsoir. J’ai réservé un couvert, au nom de Térence.

Elle me précéda vers la réception, repéra le nom sur la page du grand agenda et le surligna d’un trait de marqueur jaune citron.

– Vous êtes un descendant de l’auteur comique latin ? me demanda-t-elle en m’adressant un sourire malicieux.

Et là, au lieu de répondre avec le même sourire ou un sourire approchant que, non, je ne l’étais pas,  ou, mieux encore et de manière à faire comprendre que j’entrais dans son jeu, que je l’étais, mais oui, bien sûr, et en ligne directe, j’entendis sortir de ma gorge un bruit obscène, un faux-rire d’une niaiserie confondante dont j’eus conscience une demi-seconde trop tard pour pouvoir le bloquer.

L’air gentiment désolé qu’elle arbora alors signifiait clairement : Vous êtes étonné qu’une hôtesse de restaurant connaisse la littérature latine, n’est-ce pas ?

Trop tard, en effet.

– Je vous prie de m’excuser de ne pas avoir su arrêter la bêtise à temps. Et le mot est faible.  

– Je vous excuse d’autant plus volontiers que – elle marqua un léger temps d’arrêt et retrouva son sourire – vous vous punissez vous-même.

Elle connaissait vraiment et, à mon hochement de tête, comprit que je connaissais aussi.

– Où souhaitez-vous vous installer, monsieur Térence ?

Trois tables étaient occupées, chacune par un couple. Celle de l’an dernier était libre et je la désignai. Elle m’y accompagna en prenant au passage les cartes des menus et des vins.

– Je vous laisse choisir et je reviens prendre la commande.

Elle s’éloigna. Le dos valait le devant, oui, mais ce nouveau constat qui ne suscita ni fantasme ni réaction organique était impuissant à évacuer le malaise provoqué par ma réaction incontrôlée. Pas plus, du reste, que ma demande d’excuse et son acceptation.

Le problème n’était pas la honte – je lui avais réglé son compte depuis longtemps – mais la fragilité.

(à suivre)