La question de l’extrême

Selon tous les sondages, le second tour de la présidentielle opposerait la candidate du RN et celui de LFI,  l’un et l’autre étant perçus, même s’ils le contestent, comme deux expressions de l’extrême politique, de droite et de gauche.

Les actes de destruction et de pillage qui ont accompagné la manifestation du 17 octobre, l’attentat raciste de Trappes et la Verrière (23/10/2026) sont l’expression d’un extrême autre, celui du « on n’a plus rien à perdre » de la désespérance, et dont le lien respectif avec les deux extrêmes politiques est objet de polémique.

Extrême n’est pas seulement la limite au-delà de laquelle il n’y a plus que l’inconnu, l’abîme, réels et métaphoriques, il est aussi cet inconnu et cet abîme, en ce sens qu’il contient l’idée de s’y précipiter.

L’hypothèse que la victoire électorale présidentielle sera celle de l’un ou l’autre extrême apparaît encore, globalement, comme un irréel, avec la différence majeure que, si « Jean-Luc Mélenchon président de la République » est de l’ordre du conte,  « Marine Le Pen présidente de la République » ne l’est plus, signe qu’un bouleversement normatif est en cours :

–  la candidate du RN a été condamnée à deux reprises pour détournement de fonds publics, en particulier à une peine d’inéligibilité – dont on ignore si le pourvoi en cassation l’annule ou pas – et cette condamnation n’a aucune incidence négative sur les intentions électorales, si elle n’en a pas une positive, comme ce fut le cas pour D. Trump.

– les révélations par Mediapart de l’antisémitisme de J. Bardella ont le même effet  : ses dénégations d’un réel avéré rappellent que l’antisémitisme est bien le paradigme qui constitue le FN/RN et qui s’exprime aujourd’hui par les notions d’identité et de préférence nationales que Marine Le Pen veut inscrire par référendum dans la constitution.

– tous les sondages indiquent qu’elle gagnerait l’élection, quel que soit son adversaire du second tout, surtout s’il est J-L Mélenchon.

Autrement dit, six mois avant l’élection, la société française est prête à accepter la norme de la discrimination et de l’exclusion dont les verrous d’interdit ont sauté grâce à la validation intéressée ou naïve ou la fascination de journalistes, d’intellectuels, de spécialistes, de la « dédiabolisation » entreprise par le RN. C’est en quoi l’attentat raciste de Trappes et La Verrière est un indicateur de ce que permet, à terme, cette inversion des normes : le meurtre « gratuit » d’un noir ou d’un maghrébin convient à la majorité de la société française actuelle.

Insoumis, au contraire d’identité nationale, est une négation. Une négation ne définit pas une existence, et elle l’est d’autant moins structurante que l’absence d’objet (insoumis par rapport à quoi ?) lui donne une valeur absolue qui l’inscrit dans le champ de l’anarchisme, autre négation. LFI constitué par 11 définitions (voir le site)  n’est pas un parti mais un mouvement, il n’y a pas d’adhérents, pas de structure, seulement un chef qui cimente l’ensemble par sa parole qui dit la voie à suivre.

Empruntant les accents populistes et patriotiques qui sont aujourd’hui des marqueurs de l’extrême-droite, le discours tribunicien de J-L Mélenchon (Clermont-Ferrand – cf. article du 13/10/2026) ignore ou feint d’ignorer la nature de l’enjeu dont témoignent pourtant les diverses expressions violentes du malaise actuel : un enjeu qui n’est d’abord ni social ni économique ni constitutionnel, mais existentiel : ce qui,  depuis une trentaine d’années, a disparu du conscient et de l’inconscient collectifs, c’est le schéma d’une dialectique qui permette de construire une alternative au capitalisme, c’est-à-dire de donner un sens non seulement à la vie humaine, mais au vivant  que mettent gravement en cause l’état de crise permanente, les guerres dont personne n’imaginait le retour, en particulier les destructions massives, sidérantes, entreprises par la Russie et Israël, la désinhibition meurtrière instituée par D. Trump comme mode de gouvernement et de relations internationales selon le principe de la loi du plus fort, enfin le changement climatique qui n’est pas seulement un facteur de plus, mais  le catalyseur de la justification implicite et pernicieuse du « nous n’avons plus rien à perdre » que j’évoquais plus haut.

Par l’exploitation de l’angoisse qui résulte de la disparition de ce schéma, sans dire autre chose que « identité et préférence nationales » censées le remplacer, le RN peut gagner l’élection par défaut du discours existentiel que réclame de manière informelle, éparse, souvent confuse et inadéquate, mais insistante, le désarroi général – les manifestations lycéennes en sont la dernière expression –, et dont aucun des autres candidats ne semble percevoir la nécessité.

La solution ne peut être apportée que par le discours qui maintienne le RN et LFI dans leur statut d’extrême.

Pour le moment, il n’existe pas.

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