La scène est vide. Électre est à l’intérieur de la maison avec les deux « étrangers », elle a envoyé son mari chercher le vieillard qui a élevé son père pour qu’il apporte de quoi traiter dignement les hôtes et se réjouisse d’apprendre qu’Oreste est vivant.
Seul, sur l’orchestra, le Chœur.
Habituellement, il commente le récit par un discours (chanté et dansé) dans la tonalité tragique de la plainte, de la compassion, de la déploration du sort des personnages aux prises avec une destinée malheureuse qui leur échappe.
Ici, les deux couples de strophes et antistrophes ont pour objet principal les armes forgées par Héphaïstos pour Achille après la mort de Patrocle tué par Hector pendant la guerre de Troie, en particulier le fameux bouclier.
Euripide qui a déjà délaissé la tragédie pour une scène de famille campagnarde et une digression sur le rapport entre classe sociale et mérite, envoie les spectateurs dans l’Iliade, une épopée qu’ils connaissent pour l’avoir étudiée à l’école, et dont la description du bouclier d’Achille est un passage célèbre (Chant XVIII).
Le rapport entre ce rappel épique et le récit est ainsi expliqué dans l’épode, la strophe de conclusion: « C’est le chef de tels hommes durs à la guerre que tes coucheries ont tué, Tyndaride, fille aux mauvais desseins. C’est pourquoi les Ouranides [Titans, fils d’Ouranos] t’enverront à la mort. Oui, un jour, un jour, sous ta gorge sanglante je verrai le sang coulant sous le fer. » (479 > 485)
Si la dernière phrase ne peut annoncer que la mort de Clytemnestre, les deux précédentes sont ambiguës : « tes coucheries » ( σὰ λέχεα / sa lechea, ici au pluriel = lit, couche) et « Tyndaride » (=fille de Tyndare ) peuvent aussi bien désigner Hélène, sœur de Clytemnestre et dont les coucheries avec Pâris sont la cause de la guerre. Quant aux Ouranides, ils renvoient aux divinités premières du tout début de la théogonie, avant Zeus et les Olympiens, donc avant le monde du tragique avec lequel ils n’ont pas de rapport.
Arrive alors le vieillard qu’est allé chercher le mari… qui ne revient pas avec lui – il disparait de la pièce.
« Où, où est ma souveraine et maîtresse, la fille d’Agamemnon qu’un jour j’ai élevé ? Comme l’accès à la maison est raide pour un vieillard ridé qui marche avec ce pied ! Pourtant vers mes amis il faut traîner mon épine dorsale courbée par la vieillesse et mes genoux cagneux. » (487 > 492)
« Tragique » d’autant plus singulier qu’immédiatement après cet aveu de décrépitude, le vieillard annonce à Électre qui sort opportunément de la maison, qu’il porte avec lui un agneau, des couronnes de fleurs, des fromages et « un vieux trésor de Dionysos parfumé », donc du vin, avec la précision μικρόν -micron « en petite quantité » pour un souci de vraisemblance qui a l’allure d’un clin d’œil.
L’objet du dialogue entre les deux personnages en est un autre.
Le vieillard raconte qu’il a fait un crochet pour aller voir la tombe d’Agamemnon et qu’il a été surpris de découvrir des libations, ainsi que la mèche de cheveux qu’il tend à Électre en lui demandant de la comparer avec les siens pour savoir s’ils ne sont pas ceux d’Oreste.
Dans les Choéphores, Eschyle a traité le même événement dans le mode du tragique. Ici, Électre se moque (gentiment) du vieillard en expliquant l’invraisemblance d’une telle comparaison. Et elle récidive quand il évoque l’empreinte des pieds ou le tissu du vêtement, qu’Eschyle a également traités de la même manière tragique.
Que ce soit Électre qui oppose la raison à l’irrationalité du tragique accentue la distanciation qu’accentuera encore la scène du dévoilement.