Le problème que la gauche doit résoudre pour gagner la présidentielle est ardu si l’on prend comme référence les législatives de 2024. Au premier tour (66% de participation), le Nouveau Front Populaire = 28,84%, le RN + alliés = 33,42% (donc en tête, comme aux européennes de la même année), Ensemble pour la République = 21,80%, Les Républicains = 8,49%.
Autrement dit, ce qui n’est pas la gauche représentait environ 63% des suffrages exprimés.
Au second tour, les désistements et les triangulaires ont permis au NFP d’obtenir le plus grand nombre de députés, mais sans majorité absolue.
Le président qui n’a pas respecté le résultat a nommé des premiers ministres de droite pour le résultat catastrophique dont témoignent les indicateurs économiques et sociaux, et les mouvements massifs de protestation.
Comment évaluer ce qui a changé depuis deux ans ?
Les municipales de 2026 – participation en baisse de 5 points par rapport à 2014 référence plus fiable que celle de 2020 (covid) – ont indiqué une progression du RN, un recul des écologistes malgré quelques résistances, le maintien du PS et quelques succès spectaculaires de LFI : Saint-Denis (42% de votants) et Roubaix (37,48% de votants).
Quant aux manifestations, elles ne sont pas un indicateur pertinent. En 1968, après une longue grève générale et des manifestations plus massives qu’aujourd’hui, la droite a obtenu la majorité absolue aux législatives de juin.
Les sondages. Ils existent et constituent une réalité. Les rejeter au motif qu’ils se trompent et qu’ils peuvent être tendancieux n’est pas un argument audible, d’abord parce qu’ils ne se trompent pas toujours, ensuite parce qu’ils indiquent une marge d’erreur, enfin parce qu’ils ne peuvent pas prédire les changements susceptibles d’intervenir entre le moment où ils sont effectués et le jour de l’élection. Pour la présidentielle, si on rejette ce qu’ils prévoient pour le résultat final (victoire du RN contre LFI), il faut également rejeter leur prévision de la participation de LFI au second tour.
Actuellement, ils donnent LFI et RN au second tour avec une large victoire du RN. S’ils valent pour aujourd’hui, et aujourd’hui seulement, ils constituent un fait radicalement nouveau en ce sens que, pour la première fois, l’élection présidentielle apparaît comme ne pouvoir être gagnée que par des forces politiques perçues comme des extrêmes.
Pour que la gauche gagne, elle a le choix entre deux options de discours qui ne s’excluent pas, mais qui seront de tonalité différente selon que la priorité sera l’adhésion (vote positif) ou le rejet du RN (vote négatif).
Compte tenu des résultats des derniers scrutins, le choix du vote par défaut qui a été celui de 2022 apparaît aujourd’hui non seulement improbable mais inefficace.
Le discours d’adhésion doit donc viser à créer un consensus qui dépasse l’électorat de gauche tel qu’on le connaît, donc proposer un quelque chose qui fasse suffisamment bouger les lignes pour que ce qui est perçu comme un extrême ne soit plus dissuasif mais devienne fédérateur, autrement dit cesse d’être cet extrême. Cela vaut aussi pour le RN.
Ce que propose J-L Mélenchon au Bourget, est ce qu’il appelle la stratégie des causes communes, la question climatique, la prévention dans le domaine de la santé, entre autres.
Mais une stratégie ne peut pas être fédératrice tant que n’est pas défini ce qui la définit et causes communes est une notion qui n’est pas spécifique de la gauche en ce sens qu’elle n’est pas l’expression d’une philosophie de gauche, mais qu’elle renvoie au catalogue de mesures particulières que la droite peut proposer elle aussi : le doit à la pilule pour la contraception, la majorité à 18 ans, la loi sur l’IVG sont des acquis de gouvernements de droite.
Sans la définition du commun, L’avenir en commun reste un slogan de campagne qui rappelle le en marche et le en même temps, même avec la précision du rejet du racisme et l’idée, juste, que l’antiracisme est une culture, parce qu’il faudrait encore expliquer de quelle culture il s’agit, puisque le racisme s’exprime aussi par la bouche de personnes « cultivées ».
Ce quelque chose ne peut pas être non plus le catalogue des mille mesures – quelle qu’en soit la pertinence – parce qu’il s’opposera nécessairement, dans le cadre de controverses budgétaires sans fin, à un autre catalogue de mesures, ce qui est la marque de la tradition électoraliste qui a contribué à nourrir la défiance d’une partie importante de l’électorat, en particulier celle qui ne vote pas.
Notre force c’est notre nombre, est une affirmation qui sera reprise par le RN qui a, lui aussi, le nombre. Et le nombre, une donnée arithmétique, n’est jamais l’expression politique du peuple qui n’est ni la masse, ni la population.
L’association « Nous sommes confrontés à une crise globale de la civilisation humaine d’un bout à l’autre de la planète » et « Le capitalisme est dangereux pour la vie sur cette planète » ne suffisent pas à définir le quelque chose fédérateur : « crise de la civilisation humaine » ne veut rien dire si n’est pas expliqué en quoi les multiples constructions de la vie sociale dans l’histoire sont des expressions différentes de la civilisation humaine, non plus que « le capitalisme est dangereux » tant que n’est pas expliqué de quoi il est le signe et tant que n’est pas proposé clairement son remplacement et par quoi.
Jamais J-L Mélenchon ne définit les critères d’un nouveau système économique qui se substituerait au capitalisme dont le principe échappe à toute réforme, en particulier celle d’une nouvelle constitution.
Le plus préoccupant est la fin de son discours – après qu’il a fait huer les milliardaires. La référence répétée à Robespierre, la présentation du RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne) comme moyen de gouvernement et de renvoi des élus – y compris le président de la République – renvoient, il le sait, à la période révolutionnaire dite de la Terreur que ne manqueront pas d’exploiter la droite et l’extrême-droite pour susciter la peur.
Enfin, sa préférence de Solidarité à Fraternité est le signe qu’il ne comprend pas ce que recouvre le triptyque républicain. En réduisant Fraternité au lien familial il fait non seulement un contresens, mais il s’interdit de définir le quelque chose qui constitue notre commun humain, seul capable de fédérer, aujourd’hui, une majorité.