Ce qu’on appelle les « avancées » sont pratiquement toujours le résultat de luttes sociales – manifestations, grèves. Ce n’est pas un phénomène moderne : au 5ème siècle avant notre ère, les hommes de la plèbe (citoyens romains non nobles) se retirèrent (avec succès : ils étaient les soldats en temps de guerre) sur l’Aventin, une des collines de Rome, en raison de difficultés économiques (en particulier les dettes qui mettaient le débiteur à la merci du créancier). Plus récemment, en France, les grèves des printemps 1936 (congés payés) et 1968 (revalorisation de 35% du smig).
Aujourd’hui, l’élève d’un lycée en grève disait (journal de 12 h 30 – France culture) que les décisions du gouvernement ne correspondaient pas aux besoins et que la lutte devait continuer.
Ces décisions (28 élèves pour certaines classes de seconde en 2027 et pour toutes en 2028, 500 postes supplémentaires de profs, 500 supplémentaires pour l’infirmerie et les services sociaux, révision des emplois du temps, 5 milliards pour la rénovation des bâtiments, 15000 places supplémentaires en université, nouveau système pour Parcoursup, 3000 professeurs remplaçants… ) qui ne règlent aucun problème de fond mais qui ne sont pas matériellement anodines posent cette question générale : pourquoi un gouvernement – tout gouvernement, à l’exception du gouvernement de 1944/45 – ne prend-il pas avant les mesures qu’une lutte sociale le contraint à prendre après ? L’explication « droite » ne fonctionne pas – cf. le gouvernement de Front populaire.
Il y a une « raison » apparente : aucun des secteurs de la vie économique et sociale ne disposant jamais de moyens suffisants, anticiper pour l’un oblige à anticiper pour tous, donc « on attend de voir » comment se manifestera l’urgence la plus criante.
Cette « raison » qui peut servir de prétexte permet d’apercevoir la « raison réelle » : qu’un gouvernement propose à froid à tous les secteurs de la vie économique et sociale de se mettre autour de la table de discussion pour décider des améliorations particulières, implique que chacun de ces secteurs ait le sens du commun, autrement dit qu’il soit capable d’apprécier les priorités.
Ce qui contient cette question : que faut-il supposer pour que les individus – personnes et entités sociales – disposent de cette capacité ?
Un exemple : il y a une vingtaine d’années, j’ai assisté à la présentation d’une liste municipale (opposition de gauche) par celui qui serait le nouveau maire si la liste l’emportait – c’est ce qui arriva. L’exposé de la « philosophie » de cette liste dura une petite demi-heure et le candidat demanda s’il y avait des questions. Un homme, au premier rang, prit aussitôt la parole pour cette question : « Qu’est-ce que vous comptez faire pour les pigeons ? ».
S’il avait entendu le discours du candidat, il ne l’avait pas écouté, parce qu’il n’était pas venu pour l’objet commun clairement annoncé, mais pour obtenir une réponse à une préoccupation relative à un objet particulier, donc inadéquat – je précise en outre qu’ il n’y avait pas de « problème pigeon » aigu dans la commune.
Il n’y eut pas de réaction de l’assistance et le candidat répondit – calmement – comme s’il s’agissait d’un problème essentiel.
La préoccupation du commun n’est pas spontanée, non seulement chez les individus, mais dans un gouvernent dont c’est en principe la raison d’être, mais dont les luttes révèlent qu’il gère en réalité les intérêts particuliers des acteurs du système capitaliste dont il tente de persuader qu’ils sont ceux du commun – E. Macron vient de la banque.
Si elle n’est pas spontanée, elle est prête à se manifester. Les deux conventions citoyennes sur le climat et la fin de vie en témoignent – leur contexte politicien est une autre question : 150 puis 184 citoyens et citoyennes tirés au sort ont participé à des débats dont les propositions concernent deux domaines importants de notre commun : qu’elles n’aient pas été prises en compte par le gouvernement n’a rien de surprenant en ce sens qu’elles tendent à mettre en cause – même si elles ne le disent pas explicitement – l’équation capitaliste, en particulier la convention sur la fin de vie, qui touche au commun humain essentiel dont je dis qu’il doit constituer le cœur du discours de la gauche.