Fraternité

« À quoi reconnaît-on le début d’une guerre civile ? » était l’objet annoncé de Questions du soir (France Culture- 26/10/2026).

Pour le philosophe Vincent Delecroix, l’un des invités, la substitution de fraternité à citoyenneté en est un signe : « Le citoyen c’est pas le frère. Et quand on réintroduit le concept pseudo politique de fraternité on réintroduit quelque chose comme du lien familial à l’intérieur de la politique et de l’espace politique et là ça devient vraiment dangereux. »

J’ai abordé cette question de la fraternité dans la série d’articles intitulée État des lieux : ce que nous sommes publiée à partir du 02/09/2020. J’en ai construit la problématique à partir du triptyque révolutionnaire de la République (Liberté Égalité Fraternité) et de la proposition de Marx de remplacer la devise « Tous les hommes sont frères ! » de La ligue des Justes qui devenait la Ligue des communistes, par le mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

V. Delecroix évacue fraternité au motif qu’elle est inadéquate en politique : « C’est quoi cette espèce d’obsession qui consiste à considérer que l’horizon fondamental de la communauté c’est la relation entre frères ? »

La question qu’il ne pose pas est celle du sens possible de fraternité en dehors du champ familial et politique dont il dénonce, à juste titre, la confusion.

Il appuie son argumentation sur « la sagesse des Grecs » : « Leur sagesse consistait à dire la famille c’est très bien, mais méfiance (…) Il faut quitter l’espace des frères, parce que c’est dangereux, et ça ils l’avaient tous les jours sur leur scène tragique, les frères c’est dangereux, faut passer aux citoyens. »

Seulement, cette référence n’est pas adéquate  : l’objet de la tragédie grecque n’est pas la confusion entre l’espace des frères et l’espace politique. Par exemple, le conflit entre les deux frères Étéocle et Polynice  (Les Sept contre Thèbes – Eschyle, Antigone, Œdipe à Colone – Sophocle…) n’est pas constitutif de la tragédie, pas plus que les liens de parenté entre enfants et parents dans le mythe des Atrides : ce qui constitue le tragique du Chant du bouc, est la non-maîtrise par l’homme de sa vie et de sa mort, et c’est ce qui constitue l’objet du discours critique des auteurs de ces tragédies.

Finalement, peu importe.

Ce qui est significatif d’un refus de problématique – via le détour de la référence grecque – , c’est une dialectique dont la construction est inaboutie : si fraternité désigne un rapport affectif, et s’il est inclus dans le champ politique, c’est une catastrophe, dit V. Delecroix. Mais si le mot a été ajouté à Liberté et Égalité, est-ce dans ce sens affectif ? Comment l’aurait-il été à la place de citoyenneté par des révolutionnaires pour qui citoyenneté était une notion capitale – elle supprimait la sujétion ?

Ce questionnement – il inclut Marx – est indispensable à la constitution de la dialectique qui permette de déterminer une signification autre.

Je propose dans la série d’article la notion de « fraternité de solitude » qui n’a rien ni d’affectif ni de politique, mais qui rend compte du réel humain, spécifiquement humain :

Pour mémoire, la conclusion de l’article :

« Cette fraternité fondée sur la communauté de conscience humaine de la mort, est à la fois « transcendante » dans le sens où, s’élevant au-dessus des contingences socio-économiques, elle concerne l’humanité en tant qu’espèce, et « immanente » dans le sens où elle est dépourvue de toute métaphysique et reste horizontale. Transcendance et immanence cessent alors de s’opposer pour devenir une transcendance immanente.

Elle est « de solitude » parce que chacun de nous est irrémédiablement seul pour entendre le discours permanent que lui tient sa propre mort dans un langage biologique et psychique, et c’est précisément cette solitude, propre à notre espèce, commune à tous et vécue nécessairement de manière originale et incommunicable qui tisse entre nous des liens d’une tragédie dont la scène du théâtre antique offre les premières représentations.

Pour franchir une étape supplémentaire et commencer à enrichir d’harmoniques cette note fondamentale, il est indispensable de préciser que confrontés à la dimension tragique de notre existence nous avons en commun d’être tous frères et sœurs de solitude.

Il ne s’agit donc pas d’une valeur, mais d’un principe qui constitue notre « commun » à la fois objectif et sensible. »

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