Le tragique et la tragédie : Électre – Euripide (7)

Après avoir révélé à Oreste qu’il ne peut compter sur aucune aide à Argos pour accomplir le double assassinat, le vieillard précise « C’est dans ta seule main et dans le destin que réside ta seule possibilité de prendre possession de la maison de ton père et de la cité. » (610, 611)  [Précision intéressante en ce sens que le double assassinat produira le contraire.]

Le dialogue qui suit change la nature de la pièce : la question qu’Euripide met alors dans la bouche d’Oreste [ « Oui, mais que faire pour que nous y parvenions ? » – 612] est absurde, ce que confirme la réponse du Vieillard : « Tuer le fils de Thyeste [Égisthe] et ta mère » (612), puisqu’elle conduit à faire du double assassinat non plus la fin  – punir les assassins d’Agamemnon – mais le moyen de prendre le pouvoir, ce que confirme encore la réponse d’Oreste  « Je suis là pour cette couronne*. Mais comment m’en emparer ? » (613).  Le vengeur tragique devient en cet instant un comploteur politique.

*Il y a là un clin d’œil adressé à Sophocle qui avait imaginé la mort fictive d’Oreste pendant une course de chars disputée dans des jeux également fictifs à Delphes où il aurait remporté tous les concours – la victoire est récompensée par une couronne.

La suite répond aux codes du récit théâtral : le Vieillard a aperçu dans la campagne voisine Égisthe qui préparait le sacrifice d’un taureau en l’honneur des nymphes et s’il est protégé dans son palais par des gardes, là, il n’est accompagné que de serviteurs. Bref, il n’agirait pas autrement s’il voulait faciliter la tâche d’Oreste, d’autant qu’il l’invitera au sacrifice, précise le Vieillard qui apparaît comme une parodie de Tirésias, le devin tragique conventionnel.  Même si tout cela est du code théâtral, il est plutôt du registre de la comédie en ce sens que les grosses ficelles prêtent à sourire.

Pour l’assassinat de Clytemnestre, Euripide a conçu un scénario d’un registre différent : d’abord il la sépare d’Égisthe pour une raison tout aussi artificielle – elle ne l’a pas accompagné parce qu’elle est mal vue de la cité, mais elle viendra plus tard pour assister au banquet –, ça, c’est le récit, puis il fait imaginer le piège par Électre : pour l’attirer dans la maison, le Vieillard ira annoncer à sa mère qu’elle a mis au monde un garçon et il lui demandera de venir pour la cérémonie de purification de l’accouchée qui a lieu le dixième jour.

Le Vieillard : Comment ça ? Tu crois qu’elle se soucie de toi, mon enfant ?

Électre : Oui, assurément, elle déplorera ma décision d’enfanter. (557,558)

Et ça, c’est le discours : combiner l’assassinat de la mère avec la « complicité » de l’enfant, est de l’ordre de la perversion, un outil de psychologie qui s’ajoute à la grosse ficelle et contribue à évacuer le tragique.

La prière qui suit accentue le décalage d’autant qu’ Héra (épouse de Zeus) est la déesse du mariage et de la famille et que Gaia ne fait pas partie du même champ d’invocation. Le dernier vers – après le contraste entre la tonalité épique de l’appel à tous les morts grecs de la guerre de Troie et celle de l’élaboration du projet – a la résonance du rituel accompli auquel la succession des vers donne l’allure et la tonalité d’une litanie.

Oreste : Ô Zeus paternel, sois le vengeur de nos ennemis

Électre : Aie pitié de nous car nous souffrons de manière pitoyable

Vieillard  : Oui, aie pitié de tes enfants

Électre : Et toi,  Héra, maîtresse des autels de Mycènes,

Oreste : Donne-nous la victoire, si nous demandons des choses justes

Le Vieillard : Oui, donne un châtiment qui venge leur père

Oreste : Et toi, père, demeurant sous terre par suite d’un crime impuni

Électre : Et Terre souveraine, à laquelle je donne mes mains [ = elle s’est étendue sur le sol avec Oreste et le Vieillard]

Le Vieillard : Protège, protège ces enfants chéris

Oreste : Viens avec l’aide de tous les morts

Électre : Qui ont fait périr de la lance les Phrygiens ( = les Troyens]

Le Vieillard : Et tous ceux qui ont en horreurs les fléaux vengeurs sacrilèges

Électre : As-tu entendu, toi qui souffre des choses terribles de ma mère ?

Le Vieillard : Je crois que ton père à tout entendu. Il est temps d’y aller. (671 > 684)

La prestation du Chœur qui fait la jonction avec le troisième épisode (le récit de l’assassinat d’Égisthe) rappelle comment Zeus dupa Thyeste qui avait dupé son frère Atrée pour s’emparer du pouvoir : il lui promit qu’il règnerait aussi longtemps que le soleil se coucherait à l’ouest. Thyeste accepta et Zeus inversa la course du soleil.

Le Chœur conclut  : « La légende à peu de crédit pour moi (…) Ces contes effrayants pour les mortels profitent au culte des dieux. Les ayant oubliés, tu as tué ton époux, sœur d’illustres frères !* »

La distance prise avec le mythe accentue encore la distanciation du tragique et l’évocation des « illustres frères », Castor et Pollux* n’est pas anecdotique :  Zeus, qui voulait coucher avec Léda, épouse de Tyndare (roi de Sparte), s’était transformé en cygne pour déjouer la surveillance de son épouse qui avait quelques motifs d’être jalouse.  Elle pondit donc deux œufs… comprenez qu’elle couchait en même temps avec son époux et que rien n’est impossible en mythologie… d’où sortirent, de l’un, Castor et Clytemnestre, mortels (donc enfants de Tyndare), de l’autre, Pollux et Hélène, immortels (donc enfants de Zeus).

Euripide annonce ici le dénouement en même temps que sa signification.

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