Le dévoilement d’Oreste à sa sœur se déroule dans une longue séquence de 320 vers incluant la parenthèse (55 vers) d’une prestation du Chœur.
Je construis la problématique de cet épisode à partir du décalage entre sa durée et l’objet du récit. Le dévoilement d’Oreste pourrait être rapide puisqu’il a entendu le discours précédent de sa sœur et qu’il connaît les réponses aux questions qu’il va lui poser après être sorti de sa cachette.
Euripide étire le récit pour une confrontation de discours qui va peu à peu estomper la tragédie.
Oreste, toujours inconnu de sa sœur, lui demande de lui décrire sa situation – qu’il connaît déjà – pour, dit-il, la rapporter à Oreste parce que « La compassion [οἶκτος – oiktos] n’est nullement dans l’ignorance mais [littéralement] chez les savants [σοφοῖσι- sophoïsi] des hommes [= chez ceux des hommes qui sont savants]. »
Euripide était un ami de Socrate auquel Platon fera préciser dans sa défense que le seul savoir [ σοφία -sophia), dont il dispose est peut-être le savoir propre à l’homme (cf. les articles sur l’Apologie). Or, οἶκτος – oiktos (formé à partir de l’interjection οἴ = Ah ! Hélas ! ) signifie d’abord lamentation, et la lamentation théâtrale est la caractéristique de l’expression tragique du non-savoir (Œdipe et l’oracle) ou du savoir imposé (Antigone et la philia). La compassion est une lamentation traditionnellement partagée par le Chœur qui se trouve dans le même type d’ignorance que les personnages. L’associer au savoir c’est la détacher de la transcendance en lui donnant une dimension humaine.
Le discours d’Électre à celui qui n’est pas encore son frère décrit essentiellement une situation qui n’est pas de l’ordre de la tragédie (fille d’un père qu’elle doit venger) mais, comme dans la pièce de Sophocle, de la frustration (on pourrait dirait « petite-bourgeoise ») teintée de jalousie : ses vêtements, sa maison, son travail, son mariage ne sont pas ce qu’ils devraient être, alors que sa mère et Égisthe, eux, vivent luxueusement dans le palais. Agamemnon n’est évoqué qu’en contrepoint en tant qu’objet de vexation : elle raconte qu’Égisthe va danser sur son tombeau contre lequel il jette des cailloux quand il est ivre tout en se moquant d’Oreste. Si, dans la tradition, Égisthe n’est pas un héros, il n’est pas non plus une telle figure caricaturale. Elle demande ensuite de transmettre ce message à son frère : « Il serait déshonorant, si le père a détruit les Phrygiens [= Troie], que le fils ne puisse tuer un seul homme [Égisthe], alors qu’il est jeune et né d’un père meilleur. » (300 > 338) Meilleur… que ? Le comparatif qui ne peut concerner qu’Oreste (comparer Agamemnon à Égisthe après ce qu’elle vient de raconter n’aurait aucun sens) résonne comme l’écho de la moquerie qu’elle vient d’évoquer.
Survient le mari : « Hé ! Qui sont ces étrangers que je vois près de la porte ? À cause de quoi sont-ils venus vers ma maison rustique ? Est-ce qu’ils ont besoin de moi ? Assurément, il est honteux pour une jeune femme de se trouver avec des jeunes hommes ! » La réaction – de type primaire et peu cohérente avec l’homme du début de la pièce – s’apparente à celle du mari jaloux de la comédie, en tout cas hors tragique, comme la demande d’Électre, condescendante et désobligeante, aux deux hommes « étrangers, excusez ces paroles ». (348)
Euripide substitue alors à ce mari caricatural le paysan « pensant » du début qui va inviter les deux voyageurs à entrer chez lui, avec cette précision: « Car si je suis né pauvre, je présenterai de ma propre volonté [ = j’ai construit] une manière d’être qui n’est pas de sentiments bas ». Cette confidence-pensée va servir d’introduction au grand discours d’Oreste (366 > 400) sur la valeur de l’homme-mâle (εὐανδρία – euandria), élargie à l’homme en général, et lui aussi hors du récit et discours tragique : « Les natures des mortels sont troubles. Car j’ai déjà vu le fils d’un père de noble race être un homme de rien et des enfants nés de pères mauvais être vertueux. J’ai vu de la boue dans la manière d’être d’un homme riche, et de la hauteur de pensée dans un corps pauvre. (…) [ Pour faire la distinction] Il est à craindre que vous n’ayez pas la faculté de penser, vous qui êtes emplis de vains préjugés, mais c’est par la fréquentation des mortels et leur manière d’être que vous distinguerez les hommes (…) » Montaigne a lu Euripide.
« (…) Puisse un étranger pauvre et au bon cœur m’accueillir plutôt qu’un riche. J’apprécie donc d’être reçu dans la maison de cet homme, mais je voudrais que ton frère heureux m’accueilles dans sa maison heureuse. Il est possible qu’il vienne (…) Molière aussi. Sade ?
Euripide sait quelle est la ligne de dérision à ne pas franchir [ (… ) Les réponses de Loxias (Apollon) sont solides et je renonce à me réjouir des prédictions des hommes. »), du moins dans la forme.
Oreste entré dans la maison avec Pylade et ses serviteurs, Électre persiste dans une attitude condescendante à l’égard de son époux, attitude d’autant plus burlesque qu’elle est en contradiction avec le discours d’Oreste :
Électre : Ô malheureux, connaissant l’indigence de ta maison, pourquoi as-tu fais entrer ces étrangers meilleurs que toi ?
Le paysan : Eh quoi ? S’ils sont, comme il semble, de bonne naissance, ne se réjouiront-ils pas de la même manière, pauvreté ou pas ?
Électre : Maintenant que tu as commis une faute étant donné que tu es dans la pauvreté, va chez le vieil ami *qui a élevé mon père (…)
*Il va servir à l’identification d’Oreste.
Le paysan redevient le chef de famille et l’homme pensant : (…) Rentre dans la maison au plus vite pour préparer. Une femme bien disposée peut y trouver tous les ingrédients d’un repas. Il y a encore dans la maison de quoi les rassasier du moins pour une journée. Chaque fois que je tombe sur de telles choses, je considère la grande force qu’a prise l’argent pour donner [l’hospitalité] aux étrangers, et, quand on est tombé malade, pour dépenser pour guérir. Pour la nourriture quotidienne, la dépense est minime ; car tout homme rassasié, le riche et le pauvre, a la même quantité.»
Les personnages disparus, dans la maison et à l’extérieur, que reste-t-il de la tragédie du Chant du bouc avant la prestation du Chœur ?