Nathalie Iannetta et la question du sport

Nathalie Iannetta, directrice du service des sports à Radio France, était invitée des Matins de France Culture, ce mercredi 15.12.2021, émission à laquelle participait aussi Carole Gomez, directrice de recherche en géopolitique du sport à l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques).

La 1ère partie de l’émission concernait la question des abus sexuels/viols dans le monde du sport de compétition – tennis, patinage, natation etc.

N. Iannetta – elle intervint le plus dans cette première partie –  propose une explication très claire des raisons pour lesquelles le monde du sport, « comme celui du cinéma », dit-elle, peut être un « monde malsain » en ce sens qu’il met les corps à nu dans des situations de contact étroit,  et dans le cadre d’une démarche de performances qui s’accompagne de souffrances et de violences : «  Comment je motive un enfant si je ne lui crie pas dessus ? ». Un enfant qui, précise-t-elle, a très bien intégré le paramètre de la souffrance dans le travail de préparation.

 Se pose donc la question de la frontière (et de sa solidité) entre cette violence, donc inhérente à la préparation,  et l’abus, dont le viol.

> Ce qui pose cette autre question :  qui décide du seuil de souffrance et de violence ? (voir plus loin).

Elle explique aussi très bien la part de responsabilité des parents (« complicité », dit-elle, même) qui veulent que leur enfant devienne un champion et qui le « laissent entre les mains de quelqu’un sont vous avez assez peu de garantie de moralité » et qui devraient donc « demander des gages ».

L’analyse rencontre ici sa limite, par des formules conclusives au contenu incertain : « Les valeurs du sport, performance et dépassement de soi,  peuvent se transformer et devenir des vecteurs de dérives et d’abus » et « C’est ce système qu’il faut remettre à plat, ce sera long et douloureux. »

Comment une valeur peut-elle se transformer en vecteur de dérive et sous l’effet de quoi exactement, et que signifie concrètement remettre à plat ?

Autrement dit, il manque à l’analyse descriptive du monde du sport de compétition, la problématique du rapport entre sport et compétition, l’un et l’autre étant implicitement confondus dans son discours et celui de C. Gomez (voir plus loin).

Elle aborde pourtant cette problématique en qualifiant le monde du sport de malsain  et elle indique un début de réponse avec cette comparaison: « Des mondes (sport et cinéma) qui cochent toutes les cases de risque pour ce genre de situation c’est-à-dire la domination : l’outil c’est votre corps donc un petit peu comme dans l’histoire de l’église catholique. »

Comparaison qui peut sembler surprenante et inadéquate à première vue, mais qui est pourtant pertinente, à condition de préciser que le rapport avec le corps, pour le sport et pour l’église, souffre de la même perversion systémique dans des dimensions transcendantes opposées : le sport de compétition porte aux nues une certaine idée du corps, comme la religion catholique le voue aux gémonies.

Quant à savoir si N. Iannetta veut explicitement dire cela… la nuance gênée « un petit peu comme » laisse planer un doute.

Même doute à propos de l’idée de C Gomez à propos des J.O. de Paris selon laquelle ils permettent « une vraie intellectualisation du sport dans la société ». Les J.O étant, essentiellement, une compétition qui associe exploit et nationalité, je ne sais si l’intellectualisation ne concerne pas plutôt la compétition que le sport.

La confusion (au sens de « fondre l’un en l’autre ») sport/compétition, ou la réduction de celui-là à celle-ci,  est en effet, ce qui constitue le dénominateur commun des deux discours.

Cette confusion conduit à esquiver certaines questions comme celle du seuil de la souffrance : dire, par exemple, comme on l’entend souvent, que le sport permet de « dépasser ses limites » qu’il est un « dépassement de soi » est en soi un non-sens qui risque de contribuer à nuancer ou à relativiser les abus et les viols.

En effet, lorsqu’on attribue à quelqu’un le droit de décider pour un autre où sont les limites de sa souffrance (cf. mais si tu peux !), on procède ainsi à un transfert de responsabilité qui ouvre le champ des abus en anesthésiant la possibilité pour l’apprenti de dire « non » à des violences inadéquates : si l’entraîneur est reconnu disposer des critères de seuil de ma souffrance, celle qu’il m’inflige n’est-elle pas « normale » malgré ce que je sens et ce que je pense ? C’est en cela qu’il y a, dans le rapport inversé que j’ai précisé, une comparaison pertinente entre l’entraîneur de compétition et le prêtre catholique.

Je rappellerai pour terminer la déclaration de N. Iannetta à propos de l’affaire Pierre Ménès (printemps 2021) déclenchée par un documentaire qui mettait en cause le comportement de ce journaliste de Canal+.

Une déclaration remarquable en ce sens qu’elle démolit l’argument de la relativité historique derrière laquelle se cachait celui qui était mis en cause : « Les hommes visés par ce documentaire […] ne sont nullement victimes d’une époque qui aurait changé. Ils sont au contraire coupables de vouloir coûte que coûte rester ce qu’ils sont, au nom d’un passé qu’ils invoquent pour se couvrir, mais qui en réalité, dysfonctionnait déjà. Est-ce plus clair ? On ne veut détruire personne. On veut juste déconstruire un système. »( Libération  – juillet 2021 – dans un article sur sa nomination à Radio France)

Il suffit, si j’ose dire, de commencer un travail qui permette de déconstruire le rapport entre compétition et sport.

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