Introduction à la lecture de l’Ethique de Spinoza (1)

Dans un temps où l’humanité est confrontée à la gravité du problème climatique, aux discours et aux comportements irrationnels qu’engendre la question désormais posée des conditions de sa survie sur la planète, reste le recours à la pensée et à la raison.

Quand la philosophie n’est pas un des modes d’expression des stratégies de contournement de ce qui constitue la spécificité humaine (le double discours du corps et de l’esprit relatif à la conscience que nous avons de notre mort), elle est un des remèdes majeurs à la séduction du laisser-aller ou à la tentation des solutions prétendues radicales, faciles et factices.

Elle explicite ce discours caractéristique de notre espèce et si elle ne fournit pas le prêt-à-porter de la réponse, elle offre d’abord à respirer un air non pollué par les passions du quotidien.

Deux exemples de cette philosophie :

– d’abord les Essais de Montaigne* (16ème siècle) auquel les éditions modernes donnent un accès facile. [J’invite à éviter celle qu’a dirigée M. Onfray (éditée par le libraire bordelais Mollat) dont le discours idéologique à la tonalité agressive et vindicative me semble être aux antipodes de la démarche de l’auteur.] Montaigne ignore la triste ironie née de la nostalgie d’un temps mythique et rejette la rhétorique des règlements de comptes. Il est essentiellement l’ami dont la force réside dans la confidence des faiblesses et des doutes. Lui qui a connu les ravages de la guerre et de la peste, les crimes de la superstition, les dangers du pouvoir politique et la souffrance de la maladie, invite à la douceur des nuances.  

– ensuite l’Ethique de Spinoza** (17ème siècle).

C’est une autre démarche. Celle d’un homme jeune qui, ayant identifié les outils irrationnels d’asservissement de l’homme, explique, au péril de sa vie, le processus de leur fabrication et dévoile un mode d’emploi pour s’en défaire et devenir libre.

La lecture du livre ne va pas de soi : « Je n’ai pas tout compris (…) mais dès qu’on touche à des idées pareilles, c’est comme si on enfourchait un balai de sorcière. » (L’homme de Kiev – Bernard Malamud – Un roman, paru en poche, qui est une illustration intéressante de l’approche de la pensée de Spinoza).

Lire l’Ethique exige la conscience permanente que la pensée se nourrit d’abstraction, autrement dit de concepts, sans doute parce qu’elle est confrontée à ce paradoxe que si nous savons ce qu’est la mort, nous n’avons aucun moyen de connaître ce que sera la nôtre – nous ne pourrons pas l’expérimenter – dont le seul savoir que nous en ayons est sa certitude.

S’affrontent donc en permanence dans notre corps et notre esprit, d’une part le concret de la mort de l’autre et du savoir que nous avons de cet objet, d’autre part l’abstrait de la nôtre et l’angoisse qu’il génère pour le sujet que nous sommes.

L’Ethique nous propose d’emblée un voyage dans l’abstraction qu’il va peu à peu dissocier de l’angoisse de la mort. Le balai de sorcière n’est pas qu’une métaphore dans le sens où il évoque la découverte d’une harmonie à proprement parler spatiale, antinomique de cet affrontement.

Que se passe-t-il si nous acceptons de savoir que le corps et l’esprit qui nous constituent sont sous des formes différentes l’expression de la même substance éternelle constitutive de tout ce qui existe ? Autrement dit, comme on largue les amarres, de nous libérer du poids que sont cet inconnaissable de notre mort et l’angoisse qu’il produit ?

Tel est l’enjeu.

*cf. articles des 10, 14 et 21 octobre 2021 (L’état des lieux)

**même références

                                                           **

Au 17ème siècle, croire ou ne pas croire en Dieu – le Dieu de la Bible, créateur du ciel, de la terre et de l’homme, père de Jésus envoyé pour racheter les péchés (pour les chrétiens) ou messie à venir (pour les juifs)  etc. –  n’est pas de l’ordre du débat possible. Ceux qui veulent l’ouvrir risquent leur vie parce que l’organisation de la société repose alors sur cette croyance que les institutions officielles présentent comme un savoir. Donc, indiscutable.

Comment peut faire celui qui tient à proposer une autre explication du monde et de l’homme ?

Globalement, il a le choix entre :

– développer une critique des textes sacrés et de la lecture qui en est faite par les théologiens. Dans le temps où il rédige l’Ethique, Spinoza écrit le Traité théologico-politique qui démolit les interprétations officielles. On en trouve une illustration dans le roman Le problème Spinoza d’Irvin Yalom (paru en poche) quand, au début, il fait dialoguer le philosophe avec les deux juifs envoyés par le rabbin pour le piéger.

ou

– commencer par définir des concepts (idées), en apparence sans lien direct avec la religion, dans un raisonnement dont l’enchainement va conduire peu à peu à reconsidérer l’ensemble du schéma de la croyance.

C’est la méthode utilisée dans l’Ethique.

Ainsi, Spinoza propose des concepts qui vont remettre en cause des notions, plus ou moins claires et maîtrisées, à partir desquelles ont été construits le Dieu de l’Ancien et du Nouveau Testaments (Bible), le judaïsme et le christianisme, les dogmes créés par les églises, bref, la totalité du système religieux. Il articule ces concepts dans une analyse rigoureuse (more geometrico = à la manière géométrique, précise-t-il – il écrit en latin, la langue savante de l’époque) qui doit amener notamment à se désaliéner de la croyance (pas seulement religieuse) par la compréhension de la manière dont l’homme fonctionne.

Le but visé est donc l’acquisition de la liberté.

Avant même de commencer la lecture proprement dite, il suffit de feuilleter le livre pour voir combien l’organisation constitue une démarche originale.

Pour l’exactitude de la traduction du latin, la meilleure édition de l’Ethique, à côté de celle de Charles Appunh (Flammarion), est celle de Robert Misrahi (Editions de l’Eclat).

Dernière précision sous la forme d’une question : est-ce que la démarche de Spinoza est encore pertinente aujourd’hui, chez nous où la religion n’a plus l’importance qu’elle avait et où le discours philosophique est libre ?

Plus simplement, est-ce que la lecture de l’Ethique a un intérêt pour un athée ?

L’Ethique n’est pas d’abord une contestation de la religion (croyance et pratique religieuses) : le livre est essentiellement un « mode d’emploi » des deux composants de l’être humain, le corps et l’esprit, une explication de ce qu’ils sont et des rapports qu’ils ont l’un avec l’autre.

On peut juger de la force de la démarche par la réponse historique de la religion qui commence par condamner la doctrine (connue par les textes antérieurs à l’Ethique) et excommunier son auteur, puis s’efforce de récupérer sa pensée, de la même façon qu’elle excommunie, condamne le discours scientifique puis tente de l’intégrer dans la croyance.

Si croire est le fondement de la religion, la religion est une création de l’homme que Spinoza veut convaincre d’utiliser l’outil dont il a l’exclusivité : la raison.

Pour m’en tenir au simple premier degré du langage, la récurrence du verbe croire dans le parler quotidien incite à dire que la démarche de l’Ethique est d’une actualité permanente et universelle.

                                                            *

L’introduction que je propose concernera les huit Définitions de la première des cinq parties du livre, partie intitulée « de Dieu » (de dans le sens latin au sujet de).

Dieu n’est nommé que dans la Définition VI, ce qui, en soi, est déjà  un problème dans le sens où Dieu qui est le point d’arrivée est  par principe  le point de départ obligé. (cf. Au commencement, Dieu créa le ciel et la terreGenèse)

Ces cinq premières définitions sans la référence à Dieu, surprennent parce qu’elles proposent des concepts (idées, notions) disons inattendus, sans rapport évident avec l’objet annoncé, et qui s’éclaireront précisément avec la Définition VI où Dieu apparaît pour la première fois.  

Autrement dit – je parle à la place de Spinoza : j’annonce que je vais parler de Dieu, je parle d’un « autre chose »  qui n’est pas Dieu et quand je finis par citer Dieu, c’est pour l’identifier à cet « autre chose ». Ce qui revient à dire : je substitue à une croyance transcendante (Dieu) dont l’humanité a eu et a besoin,  une pensée immanente (l’immanence rejette le surnaturel), je vous invite à plaquer mes définitions sur celles qui sont utilisées pour Dieu et à constater qu’elles suffisent pour expliquer le monde.

Pour comprendre les 5 premières définitions, il importe donc d’identifier l’essentiel qui conduit à ce besoin d’un dieu et qui peut se résumer ainsi : l’homme sait qu’il va mourir, ce savoir l’angoisse, il lui faut donc inventer un récit/discours qui enveloppe cette angoisse pour, sinon l’éradiquer, du moins l’évacuer, la dénier, l’anesthésier.

Or, savoir qu’il va mourir est lié au fait qu’il sait qu’il a eu un commencement (sa naissance) et qu’il aura une fin (sa mort) : le récit/discours va donc devoir inclure ce savoir traumatisant du début et de la fin dans un schéma où il n’y a ni commencement ni fin de manière à « régler » le problème. Ce schéma inclut une divinité (quelle qu’elle soit, elle sera la réponse ultime à tous les problèmes) à laquelle la religion chrétienne donne une forme humaine rassurante : Dieu sera un être, père et créateur – le papa étant à la fois le géniteur et la première figure toute puissante en ce sens qu’il fournit au tout petit enfant les réponses avant les questions, par le seul fait qu’il est. Un cran au-dessus du papa humain, Dieu est et de toute éternité, donc sans avoir été créé puisque sa création impliquerait un autre créateur (et ainsi de suite), donc une imperfection (sens étymologique d’inachèvement). Si Dieu n’a ni commencement ni fin, l’homme qu’il a créé à son image (cf. la Bible) n’a donc, malgré ce qu’il sait et expérimente, ni commencement ni fin. Autrement dit, il ne meurt pas. (à suivre)

Glasgow et Obama 

« L’ancien président américain Barack Obama s’est exprimé, lundi, à la Conférence des parties, à l’adresse des militants mobilisés pour l’écologie. Il a rendu hommage au mouvement de protestation des jeunes pour le climat et à son égérie suédoise, Greta Thunberg, se félicitant qu’il « y [ait] plein de Greta à travers le monde ». M. Obama a également dénoncé le manque d’« ambition » des Etats pour mettre en œuvre l’accord de Paris sur le climat, les appelant à « faire plus ». Enfin, l’ancien président américain a critiqué l’absence du président chinois, Xi Jinping, et du président russe, Vladimir Poutine, représentants de « deux des pays les plus émetteurs ». (A la Une du Monde – 09.11.2021)

Quelques contributions :

« Aaaaah notre cher Obama, sauveur du monde, donneur de leçons….qui pourtant a eu deux termes de présidents des Etats-Unis dans un climats 100 fois plus sain et calme qu’aujourd’hui… qu’a t il fait ? Ou étaient les efforts a l’époque ? Il ferait mieux de compter les millions qu’il fait à chaque interventions. »

« A gerber ces politiques. On vote pour des visionnaires et on fini avec des plombiers. Même si j adore les plombiers, je vois toujours pas de politiciens assez courageux pour entraîner les autres au niveau Européen. »

« C’est sûr qu’Obama qui pour détruire la Libye a fait balancer quelques milliers de tonnes de bombes et de produits toxiques sur ce pays, a poursuivi la guerre en Irak et en Afghanistan, est le mieux placé pour parler écologie »

Ma contribution

Le hiatus apparent entre le discours d’apologie de la révolte prônée par B. Obama  et l’indigence du contenu de ses deux mandats (au regard des problèmes posés pendant ces 8 ans) explique les critiques ironiques des contributions qui supposent de l’hypocrisie. C’est oublier ou mésestimer le rôle de l’utopie dans le capitalisme que l’ancien président n’a évidemment jamais remis en cause : elle consiste à faire croire qu’il existe quelque part dans son fonctionnement un « possible » décisif encore inexploité de changement décisif. D’où le « Yes we can ! », dont l’objet du « nous pouvons » est indicible : le seul changement susceptible de correspondre aux attentes de ceux qui ont besoin de croire au slogan est d’ordre révolutionnaire, donc interdit dans le cadre d’une institution dont la fonction  est de sauvegarder le système, via l’élection présidentielle et la représentation théâtrale qui la nourrit. Reste la conscience de celui qui joue. Ce n’est pas notre affaire.

Glasgow

« A Glasgow, dans les rues, les églises ou autour du centre de conférence, la société civile tente d’exister en marge de la COP26. Plus de 100 000 personnes ont convergé dans la ville écossaise, samedi, pour faire pression sur les négociateurs. Mais tous les militants ne parviennent pas à se faire attendre. » (A la Une du Monde – 07.11.2021)

Quelques réactions :

« Et, une fois la manifestation terminée, tous les militants du climat sont rentrés chez eux, après avoir fait le plein à la station-service. »

Deux réponses :

> « Non, non : on nous dit que des manifestants venus d’Italie ou de Grèce sont en train de rentrer à la nage. C’est vraiment votre argument le plus intelligent contre les écologistes ?! »

> « Il paraît même qu’il y à eu des collisions entre les nageurs écologistes descendant vers le sud et nageurs migrant qui crawlaient vers le nord. Bref pas question de se résigner aux « gérontocraties fossiles ». Nous avons la chance de bénéficier d’une génération dont une part (minoritaire ?) cherche du sens et pas seulement de l’argent, réfléchit, agit. Tout n’est pas perdu. Les jeunes ne croient plus aux politiques. Et ils ont raison. Il faut qu’ils se mobilisent. »

« Ces minorités rendent la vie de la majorité impossible. Faut pas s’étonner des majorités qui ressortent des urnes partout. »

« Les militants du climat ne sont pas « la société civile » : la confusion des mots aggrave la confusion des idées. En général, les militants du climat réclament des actions radicales, alors que la société civile dans son ensemble répugne à changer radicalement son mode de vie. Dans aucune démocratie depuis 70 ans un parti écologiste n’a été capable de devenir un parti de masse à vocation majoritaire. Certaines des idées écolos peuvent être jugées intéressantes, mais le package complet ne l’est pas, il est bien trop décalé de la vie de monsieur et madame Tout le monde. Quand on ne pratique pas la confusion, les politiques climatiques deviennent assez logiques : les dirigeants font ce qu’ils peuvent en sachant bien que ce n’est pas le militant écolo qui paiera les salaires et les factures en fin de mois. L’incohérence des dirigeants est de ne pas le dire et assumer clairement au lieu d’une langue de bois et de promesses bidon qui essaient (sans succès) de plaire à des militants. »

Ma contribution

C’est un moment de la dialectique  de la mutation climatique. Il y a plusieurs décennies, la découverte scientifique de cette mutation. Un savoir théorique occulté pour des raisons multiples, dont les intérêts liés à l’exploitation des énergies fossiles. Puis la diffusion de ce savoir théorique auquel s’oppose le scepticisme qui arrange un « je ne veux pas savoir » assez général. Peu à peu le savoir devient plus précis, sensible, expérimenté. La protestation prend progressivement l’ampleur du déni initial : la mutation climatique devient la menace pour la vie de l’humanité. Le risque global n’est pas encore admis (la menace est pour les plus exposés, « les autres ») : d’où le contraste entre le discours officiel encore théorique (pas de résultats tangibles) et le discours protestataire qui exige des changements sensibles. La résolution ne peut passer que par la remise en cause du rapport à l’objet. Ce n’est pas encore perçu : on continue de parler de croissance et de décroissance.

Une réponse :

« En effet, tant que la doxa économique ne considérera les atteintes à l’environnement que comme des externalités négatives, des dommages à la marge qu’il faut « compenser », il n’y aura pas de réelle mutation. Les théories économiques néo-classiques sont revisitées, agrémentées d' »aggiornamento » pour tenter de prendre en compte les nouvelles données et contraintes mais dans le fond c’est la même logique qui prévaut toujours: celle d’une production de biens et services prenant place dans un environnement aux ressources illimitées (ou peu limitées). Et ce sont toujours ces théories qui servent de base aux décisions actuelles… »  

Ma réponse à la réponse :

Oui. J’ajouterai que le discours contestataire est lui aussi déterminé par ces paramètres. Les deux  discours,  confrontés aux expérimentations dramatiques, vont donc continuer jusqu’au moment où émergera des contradictions qui s’affrontent dans la même sphère idéologique une autre manière de penser le problème.

Alpinistes français disparus dans l’Himalaya

« La France dépêche des secours pour retrouver les corps. Les trois jeunes hommes ont été emportés par une avalanche, à la fin d’octobre, alors qu’ils tentaient l’ascension du Mingbo Eiger, dans le massif de l’Everest.  La France va dépêcher, vendredi 5 novembre, une équipe de secours pour tenter de retrouver les corps de Louis Pachoud, Gabriel Miloche et Thomas Arfi, trois jeunes alpinistes emportés par une avalanche alors qu’ils tentaient l’ascension de la face ouest du Mingbo Eiger (6 017 mètres), un sommet proche de l’Ama Dablam, dans le massif de l’Everest. (…) Agés de 27 à 34 ans, Louis Pachoud, Gabriel Miloche et Thomas Arfi appartenaient au Groupe Excellence Alpinisme national, formation d’élite de la FFCAM (Fédération française des clubs alpins de montagne), et le dernier contact téléphonique avec eux depuis leur bivouac remonte au 26 octobre, selon la FFCAM . Des premières reconnaissances ont permis de repérer leurs traces jusqu’à 5 900 mètres d’altitude alors qu’ils avaient, semble-t-il, fait demi-tour à une centaine de mètres en dessous du sommet. »

Quelques réactions

« Les trois alpinistes du GEAN disparus lors de leur tentative d’ascension d’une goulotte de la face ouest du Mingbo Eiger ont été emportés par une avalanche. Pourquoi ont-ils pris la décision de s’engager dans ce parcours ? »

« Eh bien, au Monde d’investiguer pour nous donner la suite de cette aventure, bilan financier avec ou sans assurance, bilan humain pour les gendarmes et alpinistes qui vont prendre des risques et bilan carbone à l’heur de la COP 26. »

« Et sur le chemin du retour, les « sauveteurs » pourraient s’arrêter en Syrie ou en Iraq. Il y a la-bas des enfants encore vivants qui aimeraient bien – eux aussi – (re)venir en France. »

« Euh, risquer la vie de gens pour aller rechercher des corps ? Paix à leur âme, mais ils ont le plus beau des cimetières dont puisse rêver un alpiniste. »

« Au-delà du coût et du risque qui justifie au moins la plus grande transparence que nous n’avons pour l’instant pas. Il est assez beau que l’on aille chercher les corps de compatriotes pour les ramener chez eux. »

« Essayer de retrouver les corps, permettre de faire le deuil, c’est une cause qui n’est pas critiquable. »

« Chaque jour en Méditerranée il y a des corps à repêcher, des gamins, des femmes, des vieillards, des jeunes gens qui n’ont pour tort que fuir la guerre, ce ne sont pas des sportifs, des esthètes mais des gens qui fuient les atrocités, essaie-t-on de se pencher par-dessus un bastingage pour récupérer leurs corps ? »

Ma contribution

La décision d’aller chercher les corps est du même ordre que celle de gravir la montagne. Et l’hypothèse de ne pas les retrouver est analogue à celle de l’incertitude de l’accès au sommet. La tentative de récupération immédiate et risquée des corps fait partie de la problématique de la représentation de la montagne, non en tant que simple objet mesurable ou, comme ici, réceptacle aléatoire de cadavres, mais en tant que symbole, même s’il est singulièrement dévalorisé par les démesures de tous ordres (cf. l’accumulation des déchets sur l’Everest). L’expédition dont il est question s’inscrit dans la « conquête de l’inutile » = une manière de poser (ou d’évacuer) la question de notre condition.
Ne pas aller chercher les corps, quoi qu’il en coûte, revient à démythifier la montagne où, on le sait, siègent les dieux.

Picasso

« Picasso, étranger, anarchiste, donc suspect. Le Musée de l’histoire de l’immigration, à Paris, montre, à travers une riche exposition, comment l’artiste a été maltraité par l’Etat français et ses administrations. (…) Il l’est dès son arrivée à Paris, parce que Montmartre est un quartier prolétaire, de mauvaise réputation politique depuis la Commune, et celui où vivent des compagnons anarchistes, de toutes nationalités. Ils sont espionnés par des mouchards, qui rapportent ragots et soupçons. Ceux qu’ils ramassent ou inventent sur Picasso alimentent un rapport du 18 juin 1901, signé d’un commissaire nommé Rouquier. Pour lui, Picasso a deux torts : il est logé par un Catalan, Pedro Mañach, réputé anarchiste et violent, et il peint des mendiants, des saltimbanques et des filles « de mauvaise vie ». De tels motifs douloureux ne peuvent intéresser qu’un artiste hostile à l’ordre bourgeois, en déduit le commissaire, qui conclut que Picasso « partage les idées de son compatriote Mañach, qui lui donne asile. En conséquence, il y a lieu de le considérer comme anarchiste ». Cela, donc, en 1901. (…) » (A la Une du Monde  – 06.11.2021)

Quelques réactions

« Peu importe, Picasso est bien dans l’histoire comme un génie artistique. Pareil pour Caravaggio. »

« Picasso a été très violent avec ses femmes et des enfants, physiquement et psychologiquement….tout est documenté. Mais c’était un peintre génial donc… »

Une réponse :

« En effet, et cela n’est jamais mentionné. C’est encore l’omerta dans le monde artistique, où la côte de certains pourraient souffrir si ces choses devaient vraiment publiques. « Ah, vous avez acheté ce Picasso, où il peint sa femme en pleurs juste après l’avoir frappée?! Que c’est beau et courageux! »

« L’article passe à côté de son sujet, les liens entre un artiste et l’administration et le pouvoir de son époque. Les relations entre Picasso et l’Etat français me semblent correspondre à un véritable artiste libre et engagé.C’est sûr que les artistes célébrés de notre époque, style Soulages, Burren et milles autres qui remplissent les Fondations, sont d’une autre catégorie, les laquais du pouvoir. »

« Picasso était COMMUNISTE ! Membre du PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS ! »

Une réponse :

« Quelle prescience du policier en 1901 de prédire que Picasso sera membre d’un parti encore loin d’exister, fondé seulement en 1920. Une prescience à peine moindre pour celui de 1940 qui prévoit que Picasso adhèrera à ce parti quatre ans et demi plus tard. A moins que, plus prosaïquement, il ne s’agisse de l’inculture étalée de l’analphabète du quartier. »

La mienne :

Oui, Picasso était communiste. Et… ? Pourriez-vous faire la liste de tous les écrivains, peintres, artistes en général, qui étaient communistes à cette époque et nous expliquer en quoi cela constitue une explication ? Et de quoi, exactement ?

Ma contribution

Picasso n’est pas le seul à avoir été et être encore – si je lis bien certaines contributions – jugé coupable parce que communiste. Caïus et Tiberius Gracchus, par exemple, assassinés à Rome au 2ème siècle avant notre ère. On pourrait aussi accuser Platon, parce que, vous savez, dans La République… La liste n’est pas close. Voyez du côté du maccarthysme. A se demander si le « commun » ne serait pas une préoccupation inhérente à l’espèce humaine. Allez savoir pourquoi elle fait aussi peur au point de produire de tels excès et de tels errements. Dans la mise en œuvre du communisme et dans sa détestation. Il doit y avoir, quelque part derrière, un quelque chose qu’on ne veut pas regarder en face…

La police et la transgression

« Un bicot comme ça, ça ne nage pas » : quatre mois de prison avec sursis requis contre un policier. Sept policiers des Hauts-de-Seine accusés, pour l’un d’injure raciste, pour les autres de violences, lors de l’interpellation d’un Egyptien en avril 2020 ont été entendus par la justice » ( A la Une du Monde – 05.11.2021)

Quelques réactions :

« Cette semaine, un flic hors service reconnu dans un train a été passé à tabac. Dans une charmante cité, des tags appellent à leur couper la tête et à violer les personnels féminins.
Le Monde n’en dit pas un mot.
Il ne s’agit pas de défendre les quelques inévitables brebis galeuses d’un corps comptant presque 150 000 fonctionnaires, mais j’apprécierais de mon journal un minimum d’équilibre dans les faits relatés…histoire de permettre une possible mise en perspective. »

Ma réponse :

Parler des agressions que vous évoquez revient à rechercher les causes de cette animosité à l’égard des forces de l’ordre, autrement dit à aborder la dimension systémique de la transgression que signifient certaines des violences policières. Rendre compte de l’agression d’un truand contre un policier – ce que fait régulièrement la presse – c’est souligner la difficulté du métier du policier. L’agression « civile », hors délinquance, signifie un problème autre et renvoie à la responsabilité du « discours général » des forces de l’ordre et de ceux qui le construisent.

« Il aurait fait la même chose en Egypte, on l’aurait retrouvé pendu dans sa cellule ou jeté dans le Nil. Il n’avait qu’à pas venir en France où la police est si méchante ! »

« Cette racaille de flics est toujours en activité, avec armes à feu et lois pour les protéger, ils vont pouvoir continuer à tabasser en toute impunité , des dangers publics. »

Ma contribution

Les forces de l’ordre sont par définition confrontées à celles qui ne le respectent pas et la violence qu’elles doivent affronter fait donc partie du « contrat ». Celle qu’elles subissent en-dehors de ce contrat – ex : un policier agressé en-dehors de son service – peut s’expliquer comme une réplique à une inversion des rôles : un policier qui pratique l’insulte n’est plus dans le respect de l’ordre mais dans sa transgression. En d’autres termes une négation de son statut. Et si cette transgression apparaît comme systémique la réplique prend alors la même dimension. Quant à l’ « argument » de la relativité (en Egypte il aurait été massacré), il n’est qu’une justification de la transgression.  

Festival (2) : 12 Angry Men (Douze hommes en colère) – suite et fin.

(cf.article du 20.10.2021)

Le vendredi suivant, Géraldine arrive à 7 h 40 pour que tout soit prêt dès qu’ils seront là. Rien n’est plus irritant que des appareils inertes, surtout quand le public dont une partie vient plus ou moins à reculons est constitué de techniciens mâles, et que la personne qui doit appuyer sur le bouton est une femme.

A 7 h 55, les branchements sont faits, le DVD est dans le tiroir, la langue et les sous-titres sélectionnés,  la première image à l’écran – le palais de justice en contre-plongée – sur « pause ».

Elle descend les stores et allume la rampe lumineuse du tableau.

Elle ne dira rien du film avant la projection. Le discours introductif est souvent  pour le présentateur une tentative de tirer à lui la couverture : je vous ai dit que c’est un film excellent, vous êtes donc priés de m’attribuer une partie du plaisir qu’il vous a procuré. Elle l’a encore vérifié, il y a quelques jours à propos de Johnny Guitar dans un ciné-club de son quartier où elle va quelquefois. Elle pense que la dimension sociale du cinéma est un paramètre de la conception et de la réalisation du film, même s’il n’a pas la même importance que pour le théâtre. On tourne un film pour des spectateurs qui feront la démarche d’aller dans une salle commune et celui qu’on y voit n’est pas tout à fait le même que celui qu’on regarde chez soi. Et puis, les commentaires de ciné-club – elle n’intervient jamais – réservent parfois de bonnes surprises. Ce soir-là, par exemple, après des interventions plutôt monocordes et répétitives, celle, inattendue, d’un spectateur contestant la thèse du féminisme que l’animateur avait présentée comme une évidence indiscutable et jusque-là indiscutée. L’intervention a produit l’effet de la boule bousculant les quilles, d’autant plus que l’intervenant n’avait pas le look « ciné-club » habituel.

A 8 h 00, les onze pénètrent lentement à la queue leu leu dans la pénombre de la salle. Ils ont immédiatement l’œil attiré par l’écran et les onze bonjours sont plus ou moins articulés. Elle y répond par un bonjour global en allant fermer la porte que le dernier a laissée ouverte. Elle éteint dès qu’ils sont installés et lance la projection après avoir seulement précisé qu’il s’agit de la version originale sous-titrée. Le film dure quatre-vingt dix minutes et elle a besoin de la demi-heure restante pour commencer la discussion. Elle s’est assise au fond de la salle pour pouvoir observer les réactions. A la densité du silence qui ne faiblit pas, elle sait qu’elle a gagné la première manche.

A la fin, elle appuie sur pause pour conserver la dernière image : le jour se lève sur la ville où la vie ordinaire continue comme elle aurait continué si les douze hommes avaient voté guilty.

Les stores repliés, elle prend sa place derrière le bureau professoral.

– Je vous propose un tour de table pour ce qui pourrait être un verdict de jurés- spectateurs. – Elle devine quelques sourires – Est-ce que l’un de vous s’y oppose ? – Répondent quelques rires – Non ? Il y a donc unanimité. Si vous êtes toujours d’accord, nous suivrons la liste alphabétique. Bien. Monsieur Aranda, vous avez l’avantage ou la malchance d’être le premier…

Elle s’y attend, mais la réaction gamine du groupe la surprend quand même. Curieux, ce besoin irrépressible de se rendre intéressant sur le dos d’un autre, en l’occurrence un ajusteur qui ne se manifeste apparemment pas beaucoup à l’usine. Seuls, André et deux autres se tiennent à l’écart de cet enfantillage

Tous reconnaissent que le film les a intéressés, avec des nuances plus ou moins marquées.

Par exemple,  Robert Fayol, le premier réticent à la proposition du film, lui aussi ajusteur, dit que l’histoire est quand même invraisemblable : comment est-il possible que des policiers et un avocat, donc des professionnels, n’aient pas découvert les failles que douze jurés trouvent en quelques heures ?  

A côté de lui, Hervé Lemoine, fraiseur, le second réticent qui attendait des recettes de grammaire et d’orthographe, dit qu’il est d’accord et ajoute « C’est quand même un peu gros ! ».

Paul Miallon, voisin de table d’André – lui est affecté à la maintenance mécanique –  dit son désaccord avec ses deux collègues : il demande si une erreur judiciaire n’est pas obligatoirement invraisemblable à partir du moment où elle est révélée. Ils ne réagissent pas.

André, que son nom, Vallet, fait intervenir le dernier, insiste sur les préjugés sociaux représentés par le juré 10 qui estime que le jeune, issu de ce milieu, le sous-prolétariat précise-t-il, ne peut être que coupable. Et aussi par le juré 3 qui a besoin de croire et d’affirmer que tous les adolescents sont des dégénérés qui n’ont plus de respect pour leur père.

Géraldine observe que si Robert et Hervé sont plutôt hostiles à Paul et à André, les sept autres semblent flottants. Le marais. Sans doute le reflet de la situation dans l’entreprise. Des antagonismes peut-être syndicaux. Le « sous-prolétariat » évoqué par André indique une dimension politique.

Elle leur demande s’ils ont repéré un thème qu’ils voudraient discuter après le débat sur le film. Ils se regardent.  

– La peine de mort, propose André.

Robert réagit aussitôt avec un haussement d’épaules.

– Elle est supprimée depuis quarante ans, je ne vois pas l’intérêt ! Surtout que dans le monde – il échange un regard amusé avec Hervé –  c’est la Chine qui exécute le plus !

Hervé opine gravement.

– Pourquoi tu ramènes la Chine ? demande Paul.

– C’est un pays communiste, non ? Et tous les pays communistes pratiquent la peine de mort.

– L’intérêt d’en parler, continue André, c’est que certains veulent la rétablir, ici, en France.

Nouveau mouvement d’épaules.

Géraldine lève la main.

– Je reviendrai sur l’échange que vous venez d’avoir dans le cadre du travail oral. Je parle du procédé, pas du fond. Pour le moment, si vous êtes d’accord, je mets la proposition de monsieur Vallet aux voix. – S’il n’y a aucun signe d’enthousiasme, personne ne proteste –  Bien. Qui est contre ?

Robert et Hervé sont les seuls à lever la main. Deux ou trois autres hésitent, regardent du côté d’André et Paul, et ne font rien.

– Nous n’avons pas besoin d’unanimité puisqu’il ne s’agit pas d’autoriser une exécution capitale, mais simplement d’un débat entre nous, conclut allègrement Géraldine qui remarque qu’André et Paul ne sont pas dupes de l’artifice de l’argument. Je vous demande donc pour la semaine prochaine de réfléchir à deux choses : d’abord, quel est selon vous l’argument décisif qui justifierait le rétablissement de la peine de mort ; ensuite, êtes-vous d’accord pour accepter de changer votre point de vue, si le point de vue adverse apporte la preuve irréfutable que le vôtre, pour ou contre, est erroné ? Ce débat nous occupera une partie de la deuxième heure après un échange sur le film. La première heure – elle adresse un regard appuyé à Robert et Hervé – sera réservée à l’orthographe et à la grammaire.

                                                            *

Trois mois plus tard, quelques jours avant les vacances de Noël, Géraldine Vidal intervient dans une réunion à laquelle participent Marcel Mestrier, un responsable académique de la formation continue, un membre du comité d’entreprise et un spécialiste de pédagogie intéressé par cette expérience de formation continue des adultes. L’objet de la réunion est le bilan de la session.

La dernière séance a eu lieu dix jours plus tôt.

Géraldine a expliqué comment les réticences du début se sont peu à peu estompées et comment le film a été le support d’un travail oral intéressant. La lecture de la pièce a aussi donné de bons résultats. Avec leur accord, elle les a enregistrés.

Elle termine son exposé par le débat sur la peine de mort.

– J’ai vérifié une fois de plus combien ce problème échappe à la rationalité. Cinq sur les onze étaient pour son rétablissement et, parmi eux, deux qui n’étaient pas d’accord pour en discuter. Leur position s’explique par des motivations qui n’ont rien à voir avec l’argument de dissuasion qu’ils mettent principalement en avant et qui a été facilement démonté. Ils l’ont plus ou moins reconnu,  mais ils n’ont pas changé d’avis, contrairement à l’engagement pris. Il n’y a donc pas eu de huitième juré et les positions à la fin étaient les mêmes qu’au début.

– Vous ne tourniez pas un film, fait remarquer celui que Géraldine appelle le pédagogiste, un quadragénaire en costume sombre à fines rayures claires et épaisses montures de lunettes. Et puis, vous le savez, n’est-ce pas, il n’est pas facile de reconnaître en public qu’on s’est trompé et qu’on change d’avis.

Géraldine décide d’ignorer.

– Ils ont bien compris pourquoi les jurés 3 et 10 tiennent à ce que le jeune homme passe sur la chaise électrique, mais…

– Je n’ai pas la même connaissance du film que vous, l’interrompt le responsable académique. Vous pourriez préciser ?

Les trois autres acquiescent.

– Le 3 transfère sur le gamin la colère qu’il a contre un fils dont il voulait, dit-il, faire un homme, quitte à se battre avec lui, et avec lequel il n’a plus de relations. Le 10, lui, répète que les gens de ce milieu sont des criminels-nés. Le réalisateur ne nous explique pas les raisons de cette animosité, sans doute parce que c’est un lieu commun. Je disais que si les stagiaires ont repéré le lien entre leur décision de voter guilty et leurs affects, ils l’oublient aussitôt quand il s’agit d’eux-mêmes et du rétablissement de la peine de mort.

– Qu’est-ce qui fait que ces deux jurés décident de changer leur vote ?

– Je ne dirais pas qu’ils décident mais qu’ils y sont contraints par le basculement progressif vers la rationalité de la majorité d’entre eux. C’est en tout cas le parti pris du réalisateur. Les autres, à deux exceptions près, ne sont pas concernés par des affects comparables, et ils émergent peu à peu du piège du miroir aux alouettes tendu par l’accusation pour qui le jeune homme doit être le coupable. Au bout de la nuit, le 3 et le 10 constatent qu’il n’y a plus que leur image dans le miroir. Ils cèdent parce qu’ils n’ont plus rien à opposer au doute légitime, autrement dit rien d’objectif à quoi raccrocher leurs névroses.

– Une thèse très optimiste, pour ne pas dire une utopie, intervient à nouveau et avec un petit rire le pédagogiste.

– Qu’en penses-tu ? lui demande Mestrier attentif aux signes d’énervement de sa collègue.

Elle le remercie d’un battement de cils.

– Hum… Je suppose que c’est par un fatalisme qui n’ose pas dire son nom que vous invoquez l’optimisme et l’utopie qui, entre parenthèses, n’ont pas grand-chose à voir. Plus sérieusement, le débat nous a conduits à chercher la cause du blocage des jurés 3 et 10 dont nous avons reconnu qu’ils pouvaient représenter les partisans de la peine de mort.

– Et, là je suis très sérieux, qu’avez-vous trouvé et comment ?

Plus de petit rire aigrelet mais un ton ironique.

– Oh, rien de très nouveau pour ce qui conditionne la gestion des affections. En revanche…

– Excusez-moi, mais, encore une fois, pourriez-vous préciser ?

Voilà, elle t’a amené là où elle voulait et tu vas en ramasser une, se dit Mestrier.

– Je ne pensais pas utile de développer ce qui est quand même assez bien connu de ceux qui se préoccupent de la philosophie du savoir. Je ne parle pas de pédagogie mais de discours d’enseignement. Il s’agit simplement de la conscience de ce que nous disent nos affections et de ce qu’on en fait. Quand vous m’avez coupée, je voulais ajouter que le débat a ensuite évolué jusqu’aux antagonismes que j’avais repérés entre les participants. En l’occurrence, ils utilisent les vecteurs syndicaux et politiques.  

– Là, on est plutôt dans la psychologie, non ?  

– Cette objection me fait penser à celles des deux participants que j’ai évoquées tout à l’heure et qui rangeaient le cours de français dans une catégorie. On tire les tiroirs orthographe, grammaire, oral et on trouve les réponses. Ça ne marche pas comme ça, en tout cas pour moi – Sans attendre, elle se tourne vers le délégué du comité d’entreprise – Est-ce que vous avez eu des retours ?

Mestrier sourit sous son masque. Il lui a donné la réponse la veille, dans son bureau, quand ils ont dressé le premier bilan.

Le délégué est un moustachu à la mâchoire qui paraît dessinée avec une équerre. Blouson de cuir, pull et jean bleu marine, carré d’épaules et de mains, regard malicieux sous des sourcils aussi épais que la moustache.

– Ce que disent les copains qui ont suivi la formation, commence-t-il, c’est qu’ils ont aimé ce qu’ils ont fait avec vous. Même les râleurs, si vous voyez à qui je fais allusion. Ils proposent au C.E. de renouveler l’opération. J’ajoute que le travail d’acteur leur a plu et il y en a même qui ont envie d’essayer de jouer la pièce. Ben oui, ajoute-t-il avec un haussement d’épaules en voyant l’échange des regards surpris. Pour le moment, c’est juste une idée en l’air, mais il est bien possible qu’elle aboutisse. – Il s’adresse à Géraldine –  Je crois savoir qu’ils vous demanderont de les aider. Si j’ai bien compris, vous avez décidé de boire un pot tous ensemble ?

Géraldine acquiesce.

– Ils m’ont proposé de nous retrouver dans un café.

– Le PMU de la place de la mairie, précise le moustachu.

                                                          ***

Le culot sidérant de F. Hollande

Hier, j’avais entendu que l’ancien président serait l’invité des Matins de France Culture animés par Guillaume Erner (7 h 00 > 9 h 00 – 26.10.2021).

Sachant que la nature a horreur du vide et que je suis un élément de cette nature, j’ai pris le temps de me préparer à ce que je pressentais comme une épreuve vertigineuse que j’ai décidé de ne pas esquiver. Un peu plus loin, j’essaierai d’expliquer pourquoi. Je prends mon petit-déjeuner à 7 h 00 en écoutant cette radio, mais ce n’est pas une raison.

 Affronter  est le titre du livre qu’il vient de publier et qui justifiait son invitation. Il y a dans affronter : front  (dans le sens avoir le front, l’audace) et  affront.

Le discours coche parfaitement les deux sens.

Le front, autrement dit le culot hollandais, est sidérant par le décalage abyssal entre le discours que tient aujourd’hui le citoyen F. Hollande et celui qu’il a tenu pendant des cinq années où il fut président (2012-2017) ; l’affront consiste à faire comme si nous, les auditeurs, étions frappés d’amnésie.

Exemples de culot :

>> « La mission majeure du président de la république c’est que l’unité du pays soit préservée et rien n’est pire que l’éclatement, la division, de ce point de vue je peux dire que le futur président devra réconcilier les Français. »

Rappel : l’unité du pays était telle à la fin de son mandant qu’elle le dissuada de se représenter.

Lorsque G. Erner lui demande : « Ils sont plus désunis aujourd’hui qu’ils ne l’étaient à la fin de votre quinquennat ? La loi travail a suscité beaucoup de colère il y avait beaucoup de débats, votre popularité était inférieure à celle d’E. Macron aujourd’hui… », il répond  (non sans bafouiller à deux reprises)  « qu’il y ait des contestations, des manifestations, cela fait partie de la démocratie ».

>> A propos de l’école, il fait cette proclamation originale, novatrice pour ceux qui penseraient que l’instruction des enfants n’a aucune importance et qu’il est inutile d’en parler : « Il faut avoir un projet éducatif et on ne sortira pas des contradictions qui sont les nôtres aujourd’hui, des difficultés, on le voit bien dans les tensions des sociétés et le creusement des inégalités, s’il n’y a pas un grand projet éducatif qui passe bien sûr par une présence beaucoup plus forte dans les zones et les quartiers sensibles et l’accompagnement des enfants et dans l’accès à l’enseignement supérieur parce que c’est l’élévation des qualifications qui fera que notre pays pourra être au rendez-vous. »

D’accord, il ne précise pas de quel rendez-vous il s’agit, ni où il aura lieu, mais comprenez qu’après un tel effort (une phrase de près de 7 lignes et sans reprendre sa respiration ou alors à peine) il ne puisse que chercher son souffle avant de livrer cette enthousiasmante et lyrique conclusion : « Il n’y a pas de projet politique sans espérance ! »

A cet instant, mon émotion est telle que… Il y a heureusement  le ravissement tout intellectuel de cette éblouissante analyse : « Je rappelle cette loi qui n’est pas écrite, c’est que F. Mitterrand a été élu en 1981 et il y avait cinq candidats de gauche, j’ai été élu en 2012, il y avait 5 candidats de gauche, donc ce qui compte, c’est qu’il y en a un qui soit plus fort que les autres. »

Je ne sais pas vous, mais moi, il m’arrive parfois de me demander pourquoi je me suis levé, quel est le sens de ma vie, pourquoi je suis né, etc. Après avoir entendu cela… comment dire… vous, je ne sais pas, mais moi, je pense à Pentecôte, quand l’esprit saint tombe en langues de feu sur la tête des apôtres. Tout devient clair, lumineux, on en devient muet.

Et pour finir, sa proposition de légaliser le commerce et l’usage du cannabis – je ne reprends pas à dessein son analyse, aussi originale que celle du plan éducatif, il faut être prudent, je pense au choc émotionnel que créent les grandes découvertes  –   à propos de laquelle le journaliste Stéphane Robert lui demande, mais très vite, et avec une grande perche tendue « C’est quelque chose que vous auriez pu défendre quand vous étiez en exercice où est-ce que la France n’était pas encore mûre ? » qu’il saisit au vol : « Voilà, je pense qu’il y a une évolution. »

Ouf…

Alors, oui, pourquoi ne pas esquiver une telle épreuve ?

D’abord, parce que j’ai voté pour lui en 2012 et que je ne me suis toujours pas réconcilié avec moi-même pour ce geste. Autrement dit, j’ai encore des comptes à régler.

Ensuite, parce que j’essaie de comprendre ce que peut signifier un tel culot.

Une des expressions de l’indécence politique du moment ?

E. Zemmour et la question de l’exutoire

Certains sondages placent E. Zemmour devant M. Le Pen dans les intentions de votes et le donnent qualifié pour le second tour.

Autrement dit, des enquêteurs ont demandé à des électeurs de dire quel sera leur vote dans 6 mois, et 15 à 16% d’entre eux répondent qu’ils voteront pour E. Zemmour.

Or, E. Zemmour n’est pas candidat.

Moi non plus.

Et je note – vous pouvez le vérifier vous-même très facilement –  qu’aucun enquêteur n’a proposé mon nom aux sondés.

Je pose donc la question : pourquoi les enquêteurs proposent-ils le nom d’E. Zemmour et pas le mien, alors que ni lui ni moi ne sommes candidats ?

Comme je vous devine sur le point d’empoigner votre téléphone pour protester auprès des instituts de sondage, je vous donne tout de suite la réponse : l’explication de cette scandaleuse discrimination qui, soit dit en passant, vous exclut pareillement, vous aussi,  des sondages – jetez un coup d’œil vers le titre de l’article après avoir vérifié ce que je vous dis –  c’est l’exutoire.

Mais, murmurez-vous en reposant lentement le combiné, un exutoire, c’est quoi, exactement ?

Eh bien, voici deux exemples tirés de Wikipédia :

1° « L’évacuation des eaux usées a été conçue dès l’origine selon un principe gravitaire assurant leur écoulement naturel vers leur exutoire au point le plus bas  (…) » Cet exemple concerne l’organisation des égouts.

Ça, c’est le sens propre… Si j’ose dire.

2° « Dans une époque pas très drôle, le rire est devenu un exutoire nécessaire. »

Et ça, c’est le sens figuré. L’exemple demande un peu d’imagination parce que « une époque pas très drôle » ne correspond évidemment en rien à la nôtre.

Le problème est donc clair comme de l’eau de roche : aujourd’hui, pour faire court, disons que « ça déborde ». Non, inutile de relire Freud, le ça, disons, pour retenir (toujours si j’ose dire) l’essentiel, que c’est tout ce qui pousse. On ne sait pas ce que c’est, on ne veut pas le savoir, tout ce qu’on sait c’est que ça pousse et que ça doit sortir. Là, ce serait plutôt clair comme (je ne sais pas si j’ose… oui ? Allons-y) du jus de chique.

Comme tout cela coule dans la durée (ben oui, je n’ai pas pu l’éviter), la question est de savoir si la poussée qui, aujourd’hui, rend nécessaire l’exutoire, sera toujours aussi forte dans 6 mois.

Peut-être faudrait-il alors tenter une médication, du genre régime doux ?

Comme j’ai tendance à penser que le corps social fonctionne comme le corps biologique, j’ai trouvé ça (non, là, c’est simplement un démonstratif) toujours dans Wikipédia :

« Le riz est un aliment sans résidus, c’est-à-dire qu’une fois digéré, il n’y a pas de déchet à évacuer, ce qui permet de reposer l’intestin. Mieux vaut le préférer blanc, car le riz complet contient plus fibres ce qui fait travailler davantage les intestins. »

Je compte bien trouver dans vos contributions l’ordonnance qui indiquera quel peut être pour le corps social le riz blanc du corps biologique.

En attendant, il faut souhaiter que ça déborde et que la nausée abonde (oui, bon…) au point que la pestilence conduise à reposer les plaques d’égout.  

Dialogue à propos de compagnies pétrolières

« Changement climatique : comment Total et Elf ont contribué à semer le doute depuis des décennies. Une étude révèle que les deux compagnies pétrolières, bien que conscientes des risques dès 1971, ont mis en doute les données scientifiques qui menaçaient leurs activités. » (A la Une du Monde – 20.10.2021)

Ma contribution :

Un procès ? A qui ? Aux compagnies qui ont tout fait pour maintenir leur rente le plus longtemps possible ? Ces compagnies (et pas seulement elles) ne sont que l’expression la plus visible du principe du capitalisme dont on retrouve les démesures massives depuis la fin du 18ème s. et dont l’équation (être =avoir plus) nous constitue en tant qu’espèce humaine. C’est cette équation qui est la cause et qui est délicate à considérer parce qu’elle touche à l’angoisse essentielle, spécifiquement humaine. S’attaquer aux excès est sans doute utile mais ce qu’un procès réduira ici surgira ailleurs avec à la clé le même risque de démesure. Le problème auquel nous sommes confrontés de manière urgente n’est pas l’écologie (elle n’est qu’une pratique) mais  la conscience spécifique que nous avons de notre fin et les stratégies de contournement que nous mettons en place. Même s’il est à certains égards criminel, le déni climatique à des fins intéressées n’en est qu’un exemple.

Une réponse :

« Tout à fait d’accord. Un procès ne transformera pas une doxa profondément ancrée, et n’en gommera qu’une aspérité. Et c’est un défi monumental de vivre une époque ou la conscience de notre finitude ne pourra plus se dérober, justement, parce qu’elle redeviendra tangible, comme elle l’a été pendant des siècles. Etre au pied du mur aura forcément des conséquences chaotiques. Mais c’est, paradoxalement, peut être au sein de ce chaos que réside notre unique espoir de dépasser la crise, voire d’imaginer une inéquation du genre « être > avoir plus » (moi j’ai besoin d’espoir, sinon je ne suis rien…) »

Ma réponse :

Je vous suis. Nous sommes peut-être en effet en train de vivre la contradiction dialectique de l’équation dont vous suggérez la résolution par une inéquation. Elle implique une reconsidération du rapport du sujet à l’objet qui pourrait aller jusqu’à la dissociation des deux. Etre sans besoin d’avoir, ce qui pose ce problème : nous disons « j’ai un corps » et « j’ai un esprit/âme » ce qui veut dire que « je » n’est ni corps ni esprit/âme : le corps qui devient le cadavre et l’esprit qui n’existe pas sans le corps qui devient cadavre expliquent sans doute ces expressions proprement absurdes et le rapport à l’objet en tant que transfert d’immortalité  = plus j’ai ( = accumulation de toute sorte, de la pierre précieuse aux capitaux en passant par la collections de bouchons) plus je suis, moins je meurs.