Post-fascisme

Commentaire envoyé (24/10/2022) au Monde à propos d’un article de la Une racontant la rencontre à Rome entre E. Macron et G. Meloni avec utilisation du terme « postfascisme » appliqué à elle et à son parti Fratelli d’Italia.   

« Que signifie postfasciste s’agissant d’un parti qui se réclame ouvertement du créateur du fascisme ? « Post » signifiant « après », tout ce qui vient après le fascisme est donc postfasciste. Appliqué au parti Fratelli d’Italia, est-ce que le qualificatif exprime la seule notion temporelle ou bien indiquerait-il quelque chose qui ressemblerait à une édulcoration, une manière de laisser entendre qu’il existerait un demi-fascisme ? »

 Une réponse d’un lecteur.

 « Post signifie : acceptable, respectable, normal, inoffensif. c’est une opération politico médiatique pour nous faire accepter l’inacceptable. c’est comme ça que le fascisme s’installe : le rhinocéros de Ionesco. dites vous bien que si on vous dit que tout est normal ça craint un max : le maquis et les armes à la main sont proches…la guerre civile aussi. Pourquoi ? parce que l’armée et la police sont aux mains des fascistes donc la Résistance devra prendre les armes et prendre le maquis. »

LA CAUSE PREMIERE (4)

Quelle différence essentielle entre le tableau, la composition musicale et l’écrit ?

C’est sans doute, par-delà les formes, la perception du sens que l’on attend – semble-t-il – plus spontanément de l’écrit que des touches de peinture ou des notes de musique.

La fonction première de l’écriture – comme celle de la parole – est l’utilité pratique (le grec archaïque appelé linéaire B – 2ème millénaire – découvert en Crète a pour objet des inventaires et des décomptes administratifs) et l’idée qu’un texte écrit puisse ne pas avoir un sens plus ou moins immédiat ne va pas de soi. Ce qui se produit quand il n’est pas (ou pas perçu comme) un récit, comme le texte philosophique qui se présente sous la forme d’un discours utilisant un langage particulier.

Selon ce critère d’utilité pratique, la philosophie ne sert donc à rien. Du moins la philosophie exposée dans les livres – ignorés de la plupart – et dont l’explication toute relative et parcellaire n’est proposée qu’à une infime minorité de la population scolaire.

Si, comme les arts, elle est inutile, si donc elle est, comme eux, peu ou pas connue du plus grand nombre parce que peu ou pas enseignée, la résonance plus ou moins « populaire » des noms de ses « pères » (Socrate, Platon, Aristote… Montaigne, Descartes…) signale et rappelle l’importance de la pensée et du questionnement philosophiques que les médias – en particulier les réseaux sociaux – exploitent pour une vulgarisation qui n’est pas toujours purement pédagogique ni désintéressée.

Semble-t-il, disais-je à propos du sens, en pensant aux controverses relatives aux arts dont l’histoire est émaillée de censures et de polémiques.

Un des exemples les plus remarquables concerne la musique de Wagner et les écrits de Nietzsche.

L’un et l’autre sont régulièrement au cœur de polémiques touchant principalement à l’antisémitisme, au racisme et à leur influence sur la construction du nazisme. Je mets à part le cas de Heidegger, contemporain du nazisme dont il fut un partisan encarté dès le début.

Les compositions de Wagner étaient appréciées d’Hitler, mais comment caractériser le lien, s’il existe, entre cette musique, l’antisémitisme (Wagner était antisémite) et le nazisme ?

Nietzsche – il rejeta la musique de Wagner quand il estima qu’elle devenait chrétienne (cf. Parsifal) – fut également objet de tentative de récupération par le nazisme et il l’est toujours par l’idéologie d’extrême-droite.

Récupération, parce qu’ Hitler n’est pas devenu nazi après avoir lu Nietzsche (s’il l’a lu) ou écouté Wagner.

Tentatives stériles puisque l’œuvre de Wagner et les livres de Nietzsche se situent ailleurs que dans la problématique créée par ce type de polémique : l’hostilité à l’antisémitisme, au racisme et au nazisme n’a pas de rapport avec l’intérêt qu’ils ont suscité et suscitent toujours :  en témoignent, parmi d’autres, les investissements de P. Boulez et P. Chéreau dans la Tétralogie de Wagner (Bayreuth – 1974) et de Gilles Deleuze dans l’œuvre de Nietzsche (Nietzsche et la philosophie – 1962).

C’est peut-être là que se constitue la problématique que je propose, à savoir que les discours de Nietzsche et de Wagner ne sont pas ceux de militants propagandistes d’une idéologie, mais, dans les domaines particuliers de l’opéra et de la philosophie, des discours de conteurs.

L’un et l’autre nous racontent,  sous des formes spécifiques, des histoires de et pour l’adulte-enfant dont ils ne sont pas plus responsables des interprétations, que ne le sont Perrault, Andersen ou Grimm des diverses lectures de leurs contes. C’est sous cet angle du conte que la philosophie peut être considérée comme un art disposant de son propre mode d’expression.

Les livrets des opéras de Wagner sont les supports-prétextes d’un discours musical dont je dirais qu’il inclut le fini de la mélodie dans l’infini dominant du questionnement pour ainsi dire psalmodié, substitué au récitatif (mi-chant mi-parler à fonction narrative) et, dans une moindre mesure, à l’ aria (air à fonction de discours écrit pour une voix ) antérieurs (dans les opéras de Mozart ou Weber, par exemple) ; il propose un mode de chant que développeront les compositeurs du 20ème siècle jusqu’à l’évacuation quasi totale de la mélodie (A. Berg).

Nietzsche rompt avec le discours philosophique habituel non seulement en introduisant le récit (Ainsi parlait Zarathoustra) mais surtout en faisant voler en éclat le langage de ce discours par les aphorismes, les métaphores, les emportements et les démesures de ce qu’il appelle une philosophie au marteau.

Reste à expliciter cette thèse du conte appliquée à son œuvre et savoir si l’on peut l’élargir à toute la philosophie.

(à suivre)

LA CAUSE PREMIERE (3)

La thèse du point zéro – elle n’est pas explicite dans le discours de recherche scientifique – et celle du créateur contiennent la question de l’« avant » qui ne peut se résoudre que par son évacuation.

Malgré la tentative de récupération par l’église catholique, et au moment même où elle fut émise, la théorie du « big bang » (phase d’expansion rapide de l’univers) n’est pas énoncée comme une théorie du commencement que le discours scientifique laisse à la spéculation métaphysique, même s’il peut faire partie des préoccupations des chercheurs, en particulier ceux qui croient en Dieu – Georges Lemaître, l’astrophysicien inventeur du « big bang », était prêtre.

La croyance en un dieu créateur qui existe de et par lui-même et de toute éternité évacue la question de l’ « avant » dans une démarche intellectuelle qui n’est pas d’ordre chronologique, en ce sens que la question de la création n’est pas première : l’homme finit par se poser la question du commencement parce qu’il commence par se poser celle de sa fin.

Ainsi, après Zeus/Jupiter devenu peu à peu le père des hommes et des autres dieux ainsi abolis, le dieu incréé et créateur des religions monothéistes permet d’assurer l’immortalité de l’âme et, avec le fils du Dieu chrétien, la résurrection du corps. Une réponse censée procurer un apaisement et qui aboutit à une résultat tout autre parce qu’elle repose sur un déni.

La question de la cause première – la définition de son objet exact viendra plus tard – est en effet constitutive de la « conscience questionnante » spécifique de l’espèce humaine : je sais quelque chose,  je sais que je sais ce quelque chose, ce savoir devient ainsi objet de questionnement, et le premier quelque chose que je sais de manière indubitable dans un discours biologique et psychique de connaissance totale de l’être, est que moi, qui suis là et qui expérimente la vie en tant que corps et esprit, je mourrai en tant que corps et esprit.

Cette spécificité permet de comprendre l’importance du rapport permanent entre le monde tragique de la conscience réfléchie et le monde épique de la petite enfance non encore affectée par l’angoisse que crée cette spécificité : depuis l’âge de trois ou quatre ans, âge d’entrée dans le monde tragique, l’être humain vit dans la tension entre cette conscience « adulte »qui oblige sa pensée à construire sa réponse existentielle (la mort étant inévitable, qu’est-ce que « être » ?), et ce temps toujours vivace de la petite enfance, indissociable de la vie intra-utérine, où les parents suffisent à constituer la réponse.

Cette tension permanente est à l’origine des confusions entre ce qui ressortit à l’un et à l’autre de ces deux mondes, épique et tragique, confusions d’autant plus difficiles à dissiper qu’elles s’expriment de manière spectaculaire dans l’espace intermédiaire qu’est le domaine de l’art, d’autant plus ambigu que, visant le rien qu’est pour le sujet sa propre mort, il ne sert à rien.

Parmi les modes d’expression, il en est un qui n’entre pas dans la classification des arts : la philosophie.

Et si elle était un art au même titre que la littérature ?

(à suivre)

LA CAUSE PREMIERE (2)

Si l’on en déduit que l’objet visé par la cause première fait partie du champ de la croyance ou de l’inconnaissable,  ce qui revient au même, reste à comprendre ce qui pousse l’esprit à produire cette idée et à chercher dans le champ du savoir une réponse introuvable.

Repasser le film pour examiner la genèse de l’événement permettrait peut-être de repérer l’instant précis où s’est enclenché le processus à partir d’une combinaison d’éléments chimiques, électriques, physiques, psychologiques.

Mais comment le repasser ? La mémoire volontaire est impuissante à le reproduire, la mémoire involontaire est une reconstruction (cf. Proust), et le résultat des thérapies fondées sur la réminiscence provoquée est aléatoire.

Pourtant, nous dit la pensée, si l’infime fraction de temps de la mise en mouvement du processus n’est repérable ni par le sujet au moment où elle est vécue, ni a posteriori par les outils scientifiques d’investigation, cet instant T en contient nécessairement la cause objective dont les signes/symptômes apparaîtront dans un temps plus ou moins lointain : ainsi, à telle nanoseconde de tel jour de telle année, dans le cadre d’une accumulation donnée de rayons ultraviolets, se prépare ou se déclenche sur telle partie du corps un processus électro-chimique qui aboutira vingt, trente ou quarante ans plus, tard à une affection de la peau.  La vie obéit à une dynamique : on sait que le battement d’ailes du papillon brésilien métaphorique provoque la catastrophe texane bien réelle.

Est-ce cette certitude de l’existence de la cause objective qui est à l’origine du questionnement de la cause première, et est-ce l’incertitude voire l’impossibilité de la réponse qui peut inciter à le limiter à l’événement pour pouvoir ensuite le taxer de vanité ? Ainsi s’élabore une stratégie de déni : assigner à un questionnement une cible inadéquate pour s’en débarrasser.

Si l’histoire de la pensée montre que l’on ne s’en débarrasse pas, c’est sans doute que le problème est celui du questionnement en tant que tel : poser une question, quel qu’en soit l’objet, n’est-ce pas, plus ou moins consciemment, plus ou moins confusément, chercher une origine première ?

La mythologie grecque qui ne fait pas des dieux de l’Olympe des créateurs mais des créatures, nomme cette origine première « chaos », autrement dit l’informel. 

Dans le champ philosophique, ceux que nous nommons Présocratiques (6ème / 4ème siècles avant notre ère) tentent de la repérer dans l’un et/ou l’autre des quatre éléments, l’eau, la terre, l’air et le feu.

D’une manière générale, nous manifestons en permanence le besoin de comprendre, au sens littéral de prendre ensemble les composants d’un phénomène pour les réunir dans le discours d’une élucidation qui se veut, relativement à l’objet étudié, exhaustive.

L’idée de cause première est donc apparemment un constituant de la pensée humaine, qu’elle soit objet d’un investissement scientifique rejeté par la transcendance, d’un investissement de la transcendance rejeté par la science, ou encore de scepticisme.

Alors que les religions monothéistes et les variantes plus ou moins sectaires qu’elles ont suscitées continuent à promouvoir la croyance en un dieu créateur, un des objectifs majeurs visés par la science, sinon l’objectif primordial, est d’atteindre le point zéro où tout a ou est censé avoir commencé – le télescope James Webb en est l’instrument le plus récent.

(à suivre)

LA CAUSE PREMIERE (1)

La pensée de la cause première – l’acte de l’esprit peut-être le plus contraignant – se heurte très vite à deux premières objections visant à nier la pertinence du concept. L’une, transcendante, est la croyance en un être créateur (cf. Genèse), l’autre, immanente, souligne l’enchaînement des causes de l’événement : si le sol est naturellement mouillé c’est parce qu’il a plu, s’il a plu c’est parce qu’il y a un nuage de pluie, s’il y a un nuage de pluie etc., jusqu’à l’infini.

Ensuite, le concept peut être regardé comme un simplisme ou, ce qui revient au même, une complication artificielle de la pensée qui ignorerait le complexe, au sens littéral d’entrelacement de facteurs multiples se combinant pour déclencher un processus – la maladie, par exemple – et qui ne sont pas forcément tous repérables par l’investigation scientifique.    

Ainsi, pourquoi les personnes soumises dans des conditions équivalentes à un agent agressif comme l’amiante ne développent-elles pas toutes un cancer ? Autrement dit, l’amiante étant une substance cancérigène, pourquoi ne l’est-elle pas systématiquement ? Même question pour le tabac.

L’énigme apparente renvoie à l’unicité de l’être vivant : tous les individus sont identiques – ce qui rend possible la science médicale – et tous sont différents – ce qui explique le résultat variable des thérapies.

Faire de l’unicité de l’individu la cause première revient donc à reconnaître un inconnaissable : l’équilibre du corps, de l’esprit, et de leurs rapports mutuels est déterminé en partie par une série d’activités chimiques et électriques généralement non contrôlées, en partie par une série d’activités physiques et psychiques conscientes et inconscientes dont les déclencheurs et les enchaînements sont propres à l’individu lui-même  : je fume et je suis ou ne suis pas affecté par un cancer du poumon sans qu’il soit possible de savoir exactement pourquoi, d’autant que je peux en être affecté sans jamais avoir fumé.

Si l’on conclut que ces objections invalident l’idée – hors événement – de la cause première, par conséquent sa pensée, reste à identifier ce qui la produit.

On sait qu’une personne dont la vie est mise en cause par la maladie peut être tentée de se demander pourquoi moi ? Et, inversement, celle qui n’a pas été tuée dans un attentat ou un accident de masse, pourquoi pas moi ?

Ce type de questionnement est une manifestation de la pensée qui présuppose une intentionnalité première dans l’existence (donc dotée de sens) du monde et de l’homme. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire au Bon Dieu ? en est une variante populaire.

(à suivre)

L’assassinat de Lola

L’assassinat à Paris, vendredi 7 octobre 2022, de la jeune fille âgée de 12 ans est devenu une affaire politique parce que la coupable présumée, Dahbia B., est une Algérienne en situation irrégulière sous le coup de l’Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF).

L’argument du RN et d’une partie de la droite parlementaire est que si Dahbia B. avait été expulsée comme elle aurait dû l’être, Lola serait vivante, et que si elle ne l’a pas été, c’est à cause du laxisme du gouvernement quant à l’immigration.

Seulement, Dahbia B., entrée légalement en France en 2016, n’était pas sous le coup de l’OQTF pour un motif de délinquance, mais pour défaut de titre de séjour constaté en août 2022.

Le problème est celui du rapport de causalité.

Si elle est reconnue coupable, Dahbia B. a-t-elle commis cet assassinat en tant qu’immigrée en situation irrégulière, ce qui est la thèse du RN, ou pour un motif autre ?

Dans le premier cas, reste à trouver le lien de causalité entre cette situation et l’assassinat marqué de grande cruauté de cette jeune fille de 12 ans. Dahbia B., pour ce que l’on en sait, n’était pas connue des services de police, sinon pour une agression conjugale dont elle aurait été victime.

Pour le second – il faudrait encore déterminer quelle incidence a pu avoir la situation d’irrégularité – le journal Libération évoque un conflit entre la sœur de Dahbia B. et la mère de Lola, gardienne de l’immeuble où habite cette sœur et dans l’appartement duquel la jeune fille aurait été tuée.

Quoi qu’il en soit, on se heurte, ici comme pour tout fait divers de ce type, à la question du dysfonctionnement de l’individu. On peut toujours dire qu’il n’y aurait pas eu de victime si l’individu qui a commis l’acte n’avait pas été à un moment donné l’assassin qu’il fut. L’utilisation du conditionnel passé n’a pas à voir avec l’émotion réelle ou prétendue de ceux qui l’utilisent à la tribune de l’Assemblée nationale ou dans les réseaux sociaux. Inversement, l’analyse n’abolit pas l’empathie.

Transformer un fait divers qui touche au plus ou moins d’irrationalité du sujet qui passe à l’acte, en un fait du politique caractérisé, lui, par la raison, est affaire de responsabilité et d’éthique.

5000 euros par mois

« Dans un communiqué de presse du 10 octobre, la direction de TotalEnergies affirme que « les niveaux de rémunération moyenne des opérateurs du raffinage de TotalEnergies en France » sont de « 5 000 euros ». Plusieurs commentateurs s’en sont émus, laissant entendre qu’un tel niveau de salaire entachait la légitimité des grévistes à se battre pour leurs salaires. » (A la Une du Monde – 13.10.2022)

Cette annonce patronale (vivement contestée par les syndicats) qui a suscité de nombreuses réactions pour ou contre l’action de grève est dictée par une intention manifestement morale.

Ma contribution :

La problématique implicite de la publication patronale de 5000€/mois est celle du partage, de la solidarité. Autrement dit : faire grève avec de tels salaires est indécent. C’est un exemple de la manière dont fonctionne l’idéologie du capitalisme industriel : la cause de la grève n’est jamais à rechercher chez celui qui détient le capital mais chez celui qui réclame une amélioration de ses conditions de travail et de vie. Ce qui rend possible, donc audible ce discours en contradiction avec le principe censé le justifier (partage des richesses/profits et dividendes démesurés), c’est qu’il est celui qui fonde l’équation capitaliste existentielle propre à l’homme : être = avoir +.  Celui qui a le capital (accumulation) est, quels que soient ses excès matériels, une figure « idéale » qui permet l’exploitation de « valeurs » censées être transcendantes, le plus souvent implicites et perverties, comme la fraternité et le sens du commun.

Le procès de Marseille

« A Marseille, des militants de Génération Identitaire [organisation dissoute en mars 2021] devant la justice. Vingt-deux membres du groupuscule d’extrême-droite ont attaqué, en 2018, les locaux de SOS Méditerranée, l’association de sauvetage en mer de migrants. » (A la Une du Monde du 10.10.2022)

Quelques contributions hostile à SOS Méditerranée :

« SOS MED est un aspirateur à migrants illégaux qui participe à des infractions sur le droit d’entrée sur le territoire national. Ces gens-là doivent être incarcérés et leurs activités dénoncées. »

« Quand on voit page 220 du rapport [Insécurité et délinquance 2021] du Ministère de l’Intérieur, que 40% des cambriolages sont commis par des allogènes, on est vraiment fiers que cette organisation existe… »

« Incriminer des activistes politiques non-violents, c’est inquiétant. »

Ma contribution

Il est vrai qu’il y a des délinquants immigrés. Qu’est-ce qu’on fait de ce problème ? On en évacue l’analyse ? On met dans un avion tous les immigrés clandestins et on les expulse ? On condamne les associations qui les aident à ne pas mourir dans leur périple terrestre ou maritime ? Ceux qui tiennent un tel discours se réclament de la France. Qu’ils disent, s’ils en trouvent, quels sont, dans la liste des livres que l’école de la France fait lire aux élèves/étudiants de France et de l’étranger, ceux qui promeuvent un discours comme le leur qui évacue les problématiques construites depuis au moins le 16ème siècle par ceux qu’on appelle « Humanistes », « Lumières » etc., et qui sont reconnus comme les fondements de notre culture. Il est toujours difficile, dérangeant, de dépasser les réactions épidermiques violentes et accepter de construire une problématique qui rende compte des diverses responsabilités (= réponses adéquates à un questionnement).  

Annie Ernaux et la littérature

Annie Ernaux explique dans La Place (prix Renaudot en 1984) qu’elle revendique une « écriture plate » parce qu’elle ne s’autorise pas le droit à l’art pour « rendre compte d’une vie soumise ». Et pour elle, l’art est « faire quelque chose de passionnant ou d’émouvant ». Une conception disons discutable de l’art, et, si la littérature est un art, de la littérature elle-même. Autrement dit, le risque d’un appauvrissement.

Le comité Nobel dit de son œuvre qu’elle est « sans concession et écrite dans un langage simple ».

La simplicité du langage conduit un contributeur du Monde à écrire, en réaction contre les critiques dépréciatives largement dominantes des contributeurs : « La critique est aisée… Au contraire de tous ces critiques aussi acerbes que leur production littéraire est égale à zéro,( « la littérature, c’est autre chose » est-il dit . C’est quoi, alors ?) je me suis toujours senti « chez moi » en lisant Annie Ernaux, qui a magnifiquement décrit notre civilisation, et son côté « personnel » m’a amené à, tout simplement, m’intéresser à cette femme , et à avoir envie de l’aimer. Quant aux critiques de son style… Maupassant aussi écrivait simplement et on le lit encore. »

L’écriture de Maupassant, fils littéraire de Flaubert, est évidemment tout sauf simple : un travail minutieux de la phrase auquel l’engageait Flaubert pour tendre vers ce qu’il appelait le « style » (voir les articles à partir du 11.12.2021) caractéristique de l’œuvre d’art.

L’appréciation (sans doute obligée) d’E. Macron « le roman de la mémoire collective et intime de notre pays… [elle] a magnifiquement décrit notre civilisation » » rejoint celle du lecteur.

La question posée par cette appréciation concerne la valeur littéraire et l’ampleur  du « je » qui dirige son œuvre.

:« J’écrirai pour venger ma race. », écrit-elle dans son journal (cf. l’article du Monde du 07.10.2022). Elle s’en explique dans L’Ecriture comme un couteau : « Je voulais dire la classe sociale dont je suis issue. J’avais écrit “race” sans doute à cause du cri de Rimbaud : “Je suis de race inférieure de toute éternité”, aussi parce que le terme de race marquait plus fortement que “classe” mon appartenance au monde dominé. »

Est-ce une question de classe ou de rapport affectif avec ses parents ? La honte qu’elle dit avoir éprouvée en devenant professeur me semble apporter la réponse.

Rimbaud, qui sert de référence, n’est pas dans cette démarche de règlements de comptes (avec sa mère notamment), mais dans son dépassement par la recherche d’une révolution par le langage. Une entreprise et une expérience douloureuses qu’il interrompt très tôt pour entreprendre tout autre chose.

Je dirais que la problématique est celle du rapport entre les prix littéraires, auréolés d’une transcendance de conjoncture (elle peut s’en émanciper), et l’art, qui est peut-être la transcendance, recherchée sans fin par l’artiste et toujours inaboutie pour lui, des névroses communes dont il vit une expérimentation aiguë.

Satisfaction, colère, contestation etc.

A la Une du Monde, ce mardi 04.10.2022 :

« La dixième vague de l’étude « Fractures françaises », réalisée par Ipsos-Sopra Steria pour Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), dresse un portrait contrasté d’une France massivement mécontente mais note, dans le même temps, les premiers signes d’une décrispation. »

Voici la première question posée (les réponses sont entre parenthèses) :

Si vous deviez vous positionner, de quelle France vous sentez-vous le plus proche ? : apaisée et satisfaite (6%) / en colère et contestataire (36%) / mécontente mais pas en colère (58%)

Libellé surprenant qui dissocie le citoyen interrogé de la France. Mais qu’est-ce que la France envisagée ici, sinon les citoyens ? Pourquoi pas « Etes-vous un Français apaisé, mécontent, en colère etc . et pourquoi ? » On invite le sondé à regarder un objet organisé pour y repérer la case/réponse qui lui convient.

« Apaisée et satisfaite » a une connotation de bonheur béat, l’association « colère et contestation » , évacue la colère « pure » ainsi que la contestation murement réfléchie, l’opposition « mécontentement / colère » donne au mécontentement un sens permanent déconnecté du présent de référence du sondage.

Autre question : « Trouvez-vous normal que certaines personnes usent de la violence pour défendre leurs intérêts ? » (74% « pas normal » contre 26 % « normal »).

De quelle violence et de quels intérêts s’agit-il ? Un licenciement économique n’est-il pas une violence ? Et une manifestation contre ce licenciement ? Des heures d’attente sur un brancard dans le couloir d’un service d’urgence qui a fermé des lits par manque de personnel ?  

Autre question : « Avez-vous le sentiment que l’on vit dans une société patriarcale ? » (oui : 68 % – non : 32 %). Combien, parmi les interrogés, savent définir précisément ce qu’est le patriarcat et les formes qu’il prend dans la société actuelle ?

Enfin, « 79 % des Français voudraient un « vrai chef pour remettre de l’ordre » (stable sur un an, mais en baisse de 8 points par rapport à il y a dix ans). » Encore faudrait-il leur demander ce qu’est l’ordre qu’il faudrait rétablir, et donc ce qu’est le désordre qui les fait réagir.

Le reste de l’enquête est analogue.

Bref, un sondage qui ne définit pas les concepts utilisés dans les questions, qui laisse entendre que leur sens est évident pour tous et qui produit une image sans autre contenu que des sentiments et des opinions.

Tout sauf des idées.