Richard Wagner – Der Ring des Nibelungen ( L’anneau du Nibelung – La Tétralogie) (4)

J’ai écouté (sur Internet où j’ai également trouvé quelques articles) deux interviews de Jean-Jacques Nattiez, musicologue québécois, spécialiste reconnu de l’œuvre de Wagner et qui s’est intéressé précisément à l’expression de l’antisémitisme dans sa musique dont il précise l’importance qu’elle a pour lui.

Il prend les deux exemples évoqués dans l’article précédent : Beckmesser (Les Maîtres chanteurs de Nuremberg),  Alberich et Mime (Ring).

Le premier des deux opéras a pour cadre la confrérie des Maîtres chanteurs de la ville de Nuremberg, en l’occurrence le concours de chant qu’ils organisent et dont le vainqueur, qui doit être un maître, épousera Eva, la fille de Veit Pogner, un des maîtres. Elle vient de rencontrer Walther et les deux jeunes gens ont été frappés par le même coup de foudre. Mais Walther, un profane, ne maîtrise par l’art du chant alors que Bekmesser qui convoite Eva est un maître de la confrérie. Walther tente d’être admis mais Beckmesser, chargé de relever les fautes, l’élimine en l’humiliant. Hans Sachs, poète, cordonnier et maître qui fait autorité (un personnage historique), aide Walther à mettre en musique l’ode qu’il a écrite pour Eva et l’invite à la chanter au concours. A la suite de quiproquos, Bekmesser tentera de chanter l’ode, se ridiculisera,  Walther  gagnera le concours et épousera Eva.

Jean-Jacques Nattiez explique que cette ode, très mal chantée par Beckmesser contient des caricatures de chants rituels juifs, et il précise que les auditeurs juifs de la première représentation de l’opéra l’avaient signalé.

Alberich et son frère Mime sont deux Nibelung, des êtres habitants dans les profondeurs sombres de la terre et leur attirance pour l’or en tant que moyen de pouvoir et de domination permet de les considérer comme des figures de l’antisémitisme déclaré de Wagner, tout particulièrement Mime interprété par un ténor dans la partie la plus haute, peu agréable, de la tessiture.

Le problème est le suivant : est-ce que la musique – hors parodie déclarée – peut tenir un discours idéologique, en l’occurrence antisémite ? Et est-ce qu’elle peut jouer pour l’auditeur le rôle du message subliminal ? Autrement dit, est-ce que l’écoute de la musique de Wagner pourrait me rendre antisémite ? Ou encore : si je dis que le langage des mots d’Heidegger contient nécessairement ce qui constitue le nazisme dont il fut un partisan encarté et depuis le début, est-ce que je peux le dire aussi pour le langage des notes de la musique ? Nécessairement, dans le sens où ce qu’il écrit, et quel qu’en soit l’objet, dit qui il est, étant entendu que le nazisme – en tant que théorie de l’humanité, de l’homme et des rapports humains –  choisi par conviction – ce qui fut le cas pour Heidegger – n’est pas pour son adepte un à-côté du soi mais révèle son être. C’est également vrai pour les choix qui engagent dans le champ de ce que j’appellerai la réponse totale (christianisme, communisme, par exemple).

Est-ce que la judéophobie  (hostilité à la culture juive) et l’antisémitisme (stigmatisations de caractéristiques physiques) de Wagner peuvent être comprises comme un engagement de ce type ?

J-J Nattiez explique qu’il a commencé à écouter la musique de Wagner dès son adolescence. Il n’est pas devenu antisémite. La lecture d’Heidegger – sans parler de sa fréquentation (cf. Anna Arendt) – ne produit pas non plus mécaniquement cet effet. Ces constats ne résolvent pas le problème, ils soulignent seulement la spécificité de l’œuvre d’art, qu’elle s’exprime par les mots (en l’occurrence ceux de la philosophie – cf. les articles « La cause première » à partir du 21.10.2022) ou par les notes.

Wagner a nommé David, un des personnages sympathiques des Maîtres chanteurs et, à la différence de Mime, Alberich est interprété par un baryton-basse.

(à suivre)

Richard Wagner – Der Ring des Nibelungen ( L’anneau du Nibelung – La Tétralogie) (3)

La question sociale était une des préoccupations de Wagner – de tendance plutôt anarchiste, il participa à la tentative révolutionnaire de Dresde en 1849 – comme elle fut à la même époque celle de Marx et de tous ceux que ne laissaient pas en repos les problèmes que posait le début de l’essor industriel et commercial du capitalisme. L’antisémitisme très répandu jusque dans la pensée socialiste d’alors est aussi une composante de l’idéologie de Wagner (comme elle le fut de celle du  « jeune Marx » cf. La question juive) et il plonge une partie de ses racines dans l’histoire familiale… comme ce fut le cas pour Marx (cf. Article 12 « Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 25.09.2020).

La rencontre entre la réalité sociale et la réalité familiale ne se fait pas toujours sur le mode de la contradiction.

Le père de Wagner mourut alors que Richard avait 6 mois et sa mère se remaria avec un homme d’ascendance juive, Ludwig Geyer – acteur de théâtre et peintre –, qui mourut alors qu’il avait 9 ans et dont il ne découvrit qu’à l’adolescence qu’il n’était pas son père biologique – c’est à ce moment-là qu’il prit le nom de son père, Wagner. Certains expliquent ainsi son antisémitisme, déclaré (cf. Le judaïsme dans la musique, un essai dans lequel il explique le danger que constituent les compositeurs juifs pour la culture nationale) ou caché dans les opéras (selon certaines interprétations, Alberich et Mime, les deux frères Nibelungen habitant les sombres profondeurs du Ring, Beckmesser –  Les Maîtres chanteurs de Nuremberg – seraient des figures de la judéité) dont il faut noter qu’aucun livret ne délivre de message antisémite explicite. Wagner ayant eu toute sa vie un problème majeur avec l’argent dont il ne parvint jamais à avoir la maîtrise, on peut encore émettre l’hypothèse que ce rapport difficile pourrait être une seconde « raison ».

Comme Hitler admirait la musique de Wagner, il est tentant de dire qu’elle contient les éléments qu’a utilisés le chef nazi… à moins qu’il ne s’agisse – comme pour Nietzsche – d’une exploitation, ce que pourrait bien confirmer le fait que la multitude de ceux qui aiment l’écouter ne sont pas antisémites. Daniel Barenboïm, par exemple. Moi aussi… ou non plus.

L’écoute des premiers opéras montre l’importance de l’influence de Mozart, Beethoven et, surtout, Weber : les échos de son Der Freischütz (mon  interprétation de référence : Carlos Kleiber – Staatskapelle de Dresde – Gundula Janovitz – Edith Mathis – Peter Schreier – Theo Adam) qui y sont fréquents sont absents du Ring.

Les opéras de Mozart et Weber proposent, intercalés dans des récitatifs, des éléments musicaux (arias, chœurs) qui existent par eux-mêmes et qu’il est possible d’interpréter en dehors de l’œuvre. Tout mélomane peut fredonner l’aria d’Agathe, le chœur des chasseurs (Der Freischütz), l’aria de Chérubin (Les Noces de Figaro), celui du catalogue de Leporello (Don Giovanni), de Papageno (La Flûte enchantée) etc.

S’il en va de même pour le chœur des pèlerins (Tannhäuser)et celui des noces (Lohengrin), rien de tel dans le Ring.

Les seuls repères sont les leitmotive, à savoir un ensemble de notes insuffisant pour constituer une mélodie, encore moins une aria.

Exemple : l’entrée de Freicka et Wotan dans L’or du Rhin : le leitmotiv est constitué par un arpège descendant (4 notes), remontant (les mêmes 4 notes) répété 2 fois, à nouveau la remontée répétée 2 fois, puis, pour les mêmes notes,  des changements de modes et de tons du mineur au majeur jusqu’à l’intervention de Fricka qui invite Wotan à se réveiller.  Reprise alors du motif initial par les cuivres sous le chant linéaire  de Wotan (baryton-basse) qui n’est pas une aria et qui  retrouve le motif jusqu’au sommet, éclatant, de l’arpège.

De quoi s’agit-il ?

Je dirais, un affrontement entre la masse de l’orchestre – en particulier les cuivres – et l’individu – peu de duos, chœurs quasi absents (sauf dans la troisième journée : Crépuscule des Dieux) – l’un et l’autre « jouant » leur propre partition. Est donc rompue l’unité que constituaient dans les opéras, surtout de Mozart, dans une moindre mesure de Weber, la musique du chant et celle de l’orchestre d’une part, leur accord d’autre part. Sauf dans les leitmotive qui apparaissent ainsi comme des moments exceptionnels, d’autant plus qu’il n’est pas possible de les extraire comme on peut le faire pour les arias.

L’absence de discontinuité soulignée par la durée, la brièveté et le retour des leitmotive (de puissantes esquisses mélodiques) constituent les piliers de la problématique de l’œuvre.

(à suivre)  

Manifestations, syndicalisme et politique

La CGT – connotation historique révolutionnaire/communiste – a cessé d’être majoritaire dans le secteur privé trente ans après que s’est éteinte la lumière de l’alternative socialiste/communiste au capitalisme.

La CFDT – issue du syndicalisme chrétien et partisane de la réforme –passée devant la CGT, est sans doute aujourd’hui la plus désemparée des deux. Elle est en effet confrontée à une contradiction entre sa philosophie de la négociation et du compromis, et le mouvement d’une contestation devenue composante d’un radicalisme qu’elle a rendu possible en faisant des 64 ans une ligne rouge. Une fuite en avant plus ou moins imposée par le dédain, sinon le mépris du président de la République pour tout ce qui est intermédiaire.

 A la différence des partis politiques qui se différencient par des choix de société explicités, les syndicats ne définissent pas de projet global et expriment ainsi de manière indirecte, cryptée,  le « politique » à la fois exclu de leur discours en tant que tel et très présent en filigrane.

La CGT est, jusqu’à présent, restée majoritaire dans la fonction publique.

Cette particularité de la représentation syndicale est significative du rejet implicite global de la problématique du commun – explicite dans la sphère du politique – telle qu’elle a été construite jusqu’à la fin des années 80 et qui a encore un écho chez ceux qui sont en dehors du système de production.

Le président de la République sait le bénéfice qu’il peut tirer de l’absence de solution de rechange au système. Il sait que les millions de personnes descendues dans la rue pour protester contre le projet de réforme sont plus une juxtaposition d’individus qu’un peuple politique en mouvement. Les manifestants le savent aussi, même si la connaissance de cette réalité n’est pas du même genre.

L’inconnue réside dans les connexions possibles des petites machines individuelles de désespérance.

L’unanimité des députés chinois

« Cette réélection formelle, à l’unanimité des quelque 3 000 députés votants, marque l’aboutissement d’une ascension qui a vu Xi Jinping devenir le dirigeant le plus puissant du pays depuis des générations. » (A la Une du Monde – 10.03.2023)

Ma contribution :

Quelle différence entre cette unanimité et celle d’une religion autre fondée sur une foi autre? L’une et les autres ont en commun la réponse avant le questionnement et, variables dans l’histoire, les moyens de faire taire ceux qui voudraient penser au-delà des limites de la sphère du croire (en un dieu ou une idéologie). Même question pour l’individu sans « jeu » dans sa pensée,  qui s’efforce systématiquement de tout faire entrer dans sa grille de lecture. S’il donne à voir ici une image massive et mécanique, pathétique sous l’angle du rapport individu/collectivité, le totalitarisme (ce qui apporte la totalité des réponses), quelle qu’en soit la référence transcendante, est une des expressions de l’angoisse humaine qui tente par tous les moyens, psychiques et physiques, de contourner la spécificité de la réalité « simplement » immanente de l’homme… Pourquoi et pour quoi avons-nous besoin de voir des hommes marcher au pas – de l’oie ou pas ?

Un détenu libéré de Gantanamo

« Ghassan Abdullah Al-Sharbi, 48 ans, était enfermé depuis 2002 dans la prison de la base militaire américaine à Cuba, sans jamais avoir été inculpé. » (A la Une du Monde – 09/L03/2023)

Ma contribution :

– Ma loi est la loi parce que je suis le plus fort.

– Et les autres ?

– Quoi, les autres ?

– Ceux qui disent et qui font pareil, ailleurs ?

– Eux, c’est les forces du Mal. Enfin, pas tous, ceux de l’est. Surtout.

– Parce que vous, c’est les forces du Bien ?

– Et aussi du mâle, comme avant, dans l’ouest.

– C’est pas un peu vieux tout ça, non ?

– La preuve que non, c’est que ça tire toujours chez nous un peu partout. Et puis on a Dieu avec nous : « God bless America ! » Et j’ai juré sur la Bible.

– Poutine, lui aussi dit qu’il a Dieu avec lui Et il dit aussi que l’Ukraine est un danger de destruction massive pour la Russie.

– N’importe quoi !  Il est capable de tout, même de fabriquer des preuves !  

– Vous, non ?

Il lui donne une petit tape sur la joue.

– La force du Bien a toujours raison, fiston.

Richard Wagner – Der Ring des Nibelungen ( L’anneau du Nibelung – La Tétralogie) (2)

L’opéra, celui de Wagner notamment, est un des éléments de la problématique du rapport plus ou moins énigmatique entre ce qu’on appelle « art » et le ou les publics. En l’occurrence, l’art lyrique. Si la chanson est un art et si elle est « populaire », pourquoi l’opéra ne l’est-il pas ? Autrement dit et au risque de la simplification, si l’amateur d’opéras écoute les chansons, pourquoi l’amateur de chansons n’est-il pas aussi amateur d’opéras ? Simplification, oui, parce que les chansons n’ont pas toutes le même degré de popularité et peut-être aussi parce qu’il existe des opérettes – ah, le suffixe -ette ! Encore que… Ecoutez « La la la mine de rien, la voilà qui revient, la chansonnette… » interprétée par Yves Montand –  que n’apprécient pas forcément les amateurs d’opéras. Du moins en France.  Et puis, généraliser, comme ça…  Enfin, il y a quand même une part de réel dans ces distinctions.

Cette problématique n’était pas étrangère à Wagner qui avait été attiré par l’anarchisme – il participa à la tentative révolutionnaire de Dresde en 1849 – et choisit la petite ville de Bayreuth pour s’éloigner des lieux fréquentés par la bourgeoisie dans le but de permettre un accès populaire à ses opéras.  Sans doute un problème insuffisamment analysé, encore que l’esprit du festival de Bayreuth soit très différent de celui de Salzbourg, comme le signifie le prix des places.

Il y a en effet une spécificité de l’opéra wagnérien, que la question de l’épopée (cf. article 1) permettra peut-être d’identifier. Elle sera abordée un peu plus tard, je ne peux pas être plus précis.

Chanson ou opéra, il s’agit d’un récit, d’une histoire. L’ « ouverture » de l’opéra ou de la chanson fait entrer dans un monde autre – rien n’est plus frustrant, en tout cas pour moi, qu’une ouverture d’opéra jouée, seule, en élément de programme d’un concert.  

La différence la plus apparente est celle du temps. Trois minutes pour une chanson – on a à peine le temps de s’asseoir – des heures pour un opéra, plus de quinze pour les quatre opéras de la Tétralogie (le prologue : L’or du Rhin, puis les trois journées : la Walkyrie, Siegfried, Le crépuscule des dieux) donnés à la suite à Bayreuth.

Là, on s’installe.

Une supposition : vous ignorez l’allemand, vous êtes à Bayreuth pour assister à la représentation de la Tétralogie, vous connaissez l’histoire dans ses grandes lignes, mais vous n’avez pas la traduction du livret.

Est-ce que ça fonctionne ?

Je pousse un peu plus loin :  et si vous ne connaissez rien de l’histoire ?

Allons-y.

Vous ignorez tout de l’histoire, vous vous êtes débarrassé des idées reçues sur la musique de Wagner (du genre « Quand j’écoute trop Wagner j’ai envie d’envahir la Pologne » Woody Allen  –   c’est bien tourné, mais, et malgré la nuance du « trop »,  c’est quand même idiot) le début de L’or du Rhin.

Au tout début, tendez l’oreille, moins qu’une note et presque un bruit, une vibration, profonde et grave, soufflée, et qui se constitue peu à peu en musique d’ arpèges, crescendo, enrichie de cordes,  jusqu’à l’éclatement d’une voix féminine bientôt rejointe par deux autres.

Plus de quatre minutes. La chanson habituelle a fini de raconter son histoire. Et là, ça commence juste.

Justement, c’est le commencement. On vient du fond de… peut-être la nuit qui précède le jour, peut-être la nuit qui enfante le monde, allez savoir… et on émerge à la lumière de la femme. De quoi nourrir un discours, non ?

Quatre minutes 14 secondes dans l’enregistrement de Georg Solti, le premier du Ring en studio, fin des années 50. Un monument.  Si vous ne l’avez pas, si vous n’êtes pas abonné à un diffuseur (Deezer, Spotify…), vous pouvez trouver ces quatre minutes 14’ sur le site de France Musique : vous tapez « l’ enregistrement légendaire du Ring de Wagner par John Culshaw – c’est le producteur – et Geog Solti – le chef ).

Installez-vous et écoutez. Si vous avez un casque, c’est encore mieux. Et vous comprendrez pourquoi je parle de frustration. D’autant que suivent des extraits dont le choix pourrait être meilleur.

(à suivre)

Manifestation à la porte sud des Cévennes

Ganges, mardi 7 mars 2023, 13 h 00,  La ville comprend un peu plus de quatre mille habitants.  Trois ou quatre cents personnes devant la mairie. Peut-être un, peu plus. « On y va ! » annonce le haut-parleur. Le cortège parcourt lentement les rues de la petite ville. En tête, la voiture sono – L’internationale, Bella ciao… – puis, les banderoles syndicales, individuelles – « La meilleure retraire c’est l’attaque » « Macron t’es foutu les Cévennes sont dans la rue ».  Toutes les classes d’âge. Manifestants seuls ou en groupe autour de leur fanion syndical.  Pas de slogans. Juste avant le départ, un essai de slogan collectif a tourné court. Des fenêtres s’ouvrent avec parfois des gestes de main. Commerces fermés avec l’affiche de soutien. D’autres ouverts.

En 2020, la liste du maire sortant – il a été membre du PS puis du MRG – a obtenu plus de la majorité des voix dès le premier tour, face à deux listes, l’une – sans étiquette explicite – à sa droite, l’autre à sa gauche. 

En 2022, M. Le Pen a devancé E. Macron de 39 voix au second tour des présidentielles (plus de 70% de votants), et, aux législatives (un peu plus de 47 % de votants), le candidat LFI de la circonscription (élu avec 600 voix de plus que le candidat RN)  a recueilli ici un peu plus de 53% des voix.

Des moments d’expression à la synthèse difficile quand on sait l’importance des affects et l’absence de la problématique du commun dans le discours général et politique.

Ce qui est palpable, là, dans la rue, où L’internationale n’est chantée que par l’enregistrement, c’est un manque. Le commun que chante le chant révolutionnaire que personne ne reprend, ce commun maintenant disparu, laisse un vide, un vide ressenti sans doute, et dont personne ne parle encore.

Procès d’une djihadiste

A la Une du Monde (04/03/2023) : « Amandine Le Coz, une convertie de 32 ans, a été condamnée vendredi à dix ans de prison pour avoir rejoint les rangs de l’organisation Etat islamique. Très immature, cette jeune femme radicalisée a elle-même été victime de la violence de son mari et de la guerre en Syrie. »

Extraits de l’article :

« Coupable d’association de malfaiteurs terroriste, Amandine Le Coz a elle-même été la victime de ses choix, de la brutalité de son époux djihadiste qui la battait « jusqu’au sang », du bombardement de son immeuble à Raqqa dans lequel elle a été blessée, et du calvaire des camps kurdes, hantés par la violence, la famine, la mort. (…) Amandine Le Coz l’a répété durant tout son procès : elle se trouve « bête ». Depuis le box vitré, elle dit aussi sa « honte » que son histoire se retrouve dans les journaux. Sa fragilité remonte à loin, aux grandes difficultés qu’elle a rencontrées dès l’école primaire, puis à sa scolarisation dans une classe spécialisée Section d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa) dont elle avait « honte », déjà, étant enfant. En grandissant, elle s’est cherchée, elle a été « gothique », puis elle a fait la fête, a beaucoup bu, s’est droguée aussi. Et puis un jour, à l’âge de 23 ans, elle a décidé de se convertir et de porter le voile. (…) Quand ils découvrent qu’Amandine porte le voile hors du domicile familial, le père, athée, et la mère, chrétienne non pratiquante, mettent leur fille à la porte. « Cette religion faisait peur, on n’aimait pas voir les femmes habillées tout en noir. On s’est braqués, on l’a mise dehors en lui disant qu’il fallait qu’elle fasse un choix », dit Daniel, le père. »

Quelques réactions

« Si on comprend bien, c’est elle la victime ? »

« Elle aurait pu être une gentille gilet jaune une gentille zadiste. Bref une vraie nouille dangereuse »

« L’empathie quasiment énamourée de l’autrice de l’article comme d’ailleurs son précédent sur Douha Munib confirme l’étrange tendance depuis quelques temps des portraits de femme par des journalistes femmes à se transformer en hagiographies sulpiciennes. »

« Beaucoup de tristesse à la lecture de cet article. Cette femme avait juste besoin d’être aidée et se sentir utile et aimée. Comme tout un chacun.
Et une question : comment notre société peut-elle créer pareille situation ?
 »

« Des gens idiots qui abandonnent leur enfant parce qu’il est gay, délinquant ou drogué j’en ai croisé un paquet dans ma vie. Ça a toujours très mal fini (suicide, prison, asile, clochardisation). Je ne comprends pas comment on peut détruire la vie de son enfant sans être inquiété ? »

Ma réponse à cette contribution :

« Détruire la vie de son enfant ». Quelle maîtrise avons-nous du « discours » que nous tenons à nos enfants, dès leur conception, et quelle conscience exacte avons-nous de sa pertinence ? Hors le registre pathologique de la perversion – et cela demanderait des précisions – les parents ne décident pas la « destruction » de leur enfant. Ils « font avec » les moyens culturels qu’ils ont acquis ici et là, souvent de manière aléatoire . S’il existe une formation institutionnalisée – relativement récente et non systématique – des futurs parents pour l’accouchement, il n’en existe pas d’ « apprentissage parent », comme si écouter, comprendre un enfant et lui répondre allait de soi. Comme si ce qu’est l’enfant était d’une évidence telle qu’il suffise d’en faire un – ce n’est pas très difficile – et qu’il soit désiré – ce qui l’est moins – pour disposer de ce savoir. Ensuite, il y a le monde et ses problèmes. La responsabilité des uns et des autres fait partie de cette problématique.

                                                                <>

Ma contribution – la même problématique que je ne cesse de répéter… dans l’hypothèse que la répétition – elle serait un outil d’apprentissage, et puis il y a de nouveaux lecteurs, et puis… bon, voilà  –  finit par laisser quelques traces.

Un exemple éclairant et pathétique d’un processus d’enchainement de catastrophes dans la vie de l’individu et du monde. En contrepoint permanent du « qui suis-je ? » de l’individu, la recherche de ce qui permet d’exister. Et au bout, la réponse à la fois sidérante et cohérente de la mort pour les autres comme solution. Ce qu’on appelle « terrorisme » – une étiquette commode qui n’explique rien – est l’expression d’une désespérance provoquée par la fin des deux « paradis », celui de l’au-delà (la croyance à la résurrection devient obsolète), celui des lendemains qui chantent mort avec l’implosion soviétique à la fin des années 80 – début du « terrorisme » – deux alternatives de compensation et de contournement au capitalisme, système aux effets délétères de plus en plus insupportables (guerres économiques et militaires, climat) et dont l’absence de solution de rechange conduit à ces actes individuels et collectifs de désespérance mortifère. Il importe de redéfinir ce qu’est notre « commun ».

Une réponse :  L’islam radical est né bien avant la chute du communisme soviétique ( révolution islamique iranienne, frères musulmans, wahhabisme saoudien ). Le capitalisme a bon dos !

Ma réponse : Je parle de ce qu’on appelle « terrorisme », de sa dimension planétaire , et non du radicalisme qui est inhérent à toutes les religions. Quant au capitalisme, il n’est pas celui de la forme qu’il a prise à partir du 18ème siècle, mais de l’équation « être = avoir + » qui détermine, et depuis notre origine, le rapport que nous construisons avec l’objet (ce qui n’est pas nous) et conditionne le rapport production/consommation, notamment le besoin d’accumulation et collection en tous genres (des boîtes d’allumettes aux capitaux en passant par les conquêtes amoureuses etc.) jusqu’à la pathologie. Ce sont des comportements de contournement liés à la spécificité de notre condition : nous savons depuis l’âge 3 ou 4 ans que nous allons mourir et nous mettons en place ces stratégies. Tel est notre « commun » essentiel qui préoccupe l’homme au moins depuis Platon (cf. La République).

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Richard Wagner – Der Ring des Nibelungen ( L’anneau du Nibelung – La Tétralogie) (1)

La problématique, outre celle du monument qu’est le Ring (une histoire racontée dans quatre opéras consécutifs) qui plus est, construit (livrets et musique) par un seul homme, est celle de l’épopée généralement appliquée à cette œuvre de Wagner en tant qu’elle fait intervenir des dieux et des héros – issus de la mythologie nordique et germanique.

Ceux qui écoutaient les récits d’Homère – l’Iliade et l’Odyssée – étaient convaincus de l’existence des dieux tout-puissants et imprévisibles qui interviennent dans les affaires humaines et auxquels ils sacrifiaient en jetant un coup d’œil à la fois confiant et craintif du côté de l’Olympe ennuagée.

Aucun des auditeurs/spectateurs du Ring ne croit aux divinités de la mythologie ancienne dont le royaume se trouve quelque part là-haut et que seuls connaissent les héros reçus dans le Walhalla qui leur est réservé, à côté de Wotan, Erda, Freia, Fricka, Loge et les autres, tous personnages divins évoluant sur la scène du Ring.

La question peut se poser autrement :  l’épopée est-elle possible quand le cadre de l’histoire est autre que celui de la religion dominante à l’époque où est créé le récit, en l’occurrence l’Allemagne chrétienne du 19ème siècle ?

Ou bien, si l’on considère l’auteur, est-ce qu’Homère – lui ou un autre – peut exister en tant qu’auteur épique (voir juste en dessous la question de la définition de l’épopée), au 8ème siècle avant notre ère, s’il ne croit pas aux dieux qu’il fait intervenir dans son récit – rien dans le poème ne permettant de supposer le contraire ?

Composé sept siècles plus tard pour célébrer la philosophie d’Epicure (4ème siècle) dans un temps où la même théocratie tient le gouvernail du monde, le poème de Lucrèce – De rerum natura (« De la nature des choses ») –en offre l’exemple opposé. Mais lui n’est pas une épopée.

Ce qui revient à se demander si Richard Wagner qui ne croit évidemment pas aux dieux qu’il met en scène dans le Ring peut exister en tant qu’auteur épique.

Tout dépend de la définition du sens de l’épopée dont l’étymologie (grec epos poïein = faire un poème) et les dictionnaires ne disent rien sinon des spécificités formelles.

Ce qui caractérise le récit antique que nous appelons épopée, c’est l’absence de questionnement du héros ou, ce qui revient au même, le fait qu’il a les réponses avant les questions. Le guerrier grec ou troyen sait que manquer la cible qu’il vise avec sa lance n’est pas imputable à sa maladresse mais à une intervention divine, comme Ulysse sait que les péripéties de son voyage de retour ne sont pas le fait du hasard.

J’ai expliqué dans je ne sais quel article que ce monde de l’épopée n’est pas à proprement parler historique, mais une strate de notre structure psychique : nous vivons dans le monde des héros (mon père est le plus fort de tous les hommes) jusqu’à l’âge de trois ou quatre ans, avant que l’émergence de la conscience de notre mort à venir ne nous fasse basculer du monde épique dans le monde tragique de la philosophie. Cette strate de la première enfance ne disparaît pas et c’est elle que nous contactons pour écouter par exemple le Ring ou encore des histoires qui se terminent bien à la fin.

Les opéras de Wagner antérieurs au RingDer Fliegende Hollander ( =  Le Hollandais volant  curieusement traduit en français par « LeVaisseau fantôme »), Tannhäuser, Lohengrin, Tristan und Isolde (« Tristan et Yseult »), Die Meistersinger von Nürnberg (« Les maîtres chanteurs de Nuremberg ») – ou celui qui lui est postérieur, Parsifal, tous racontent des légendes qui se déroulent dans le monde chrétien et dont la problématique tourne autour de l’amour, de la sexualité, particulièrement de la pureté.

Les quatre opéras qui constituent le Ring sont ailleurs. Où ? Telle est la question, ou une des questions, que je propose d’examiner dans quelques articles dont j’ignore le nombre, ce qui ne surprendra aucun de ceux qui lisent ce blog.

Le sexe et la sexualité à l’école

A la Une du Monde (02/03/2023) : « Le Planning familial, SOS homophobie et Sidaction saisissent le tribunal administratif de Paris jeudi 2 mars pour faire respecter la loi de 2001 qui prévoit trois séances annuelles d’éducation à la sexualité pour les élèves, de l’école au lycée. »

Ma contribution :

A ceux qui opposent éducation sexuelle et apprentissage des savoirs traditionnels [c’est un argument qui revient souvent], je demanderai s’ils observent un tel type de compartimentage dans la pratique de leur propre vie, ou bien si, au contraire, ils constatent qu’elle est un tout dont la qualité dépend de la maîtrise globale (corps/affects et esprit/pensée), notamment par l’esthétique qui concerne aussi bien l’écriture (on n’insiste pas assez sur cet élément pour enseigner l’orthographe) que les rapports les autres dont la sexualité. Maintenant, il faudrait distinguer l’apprentissage de la physiologie sexuelle (soi) de celui de la sexualité (soi et les autres) qui rejoint (cf. la littérature, la philosophie, l’art) la question de la mort qui est le seul objet absent des programmes scolaires. Elle aussi fait partie de la vie.

Deux réponses :

> PMF (pseudo) : Vous aurez du mal à trouver des professeurs enthousiastes à l’idée d’assurer ce genre de mission. Et c’est bien compréhensible. Comment se montrer à l’aise auprès d’élèves avec lesquels se sont tissées des relations de qualité, disons, variable ? Et sur des enseignements bien repérés. C’est de toute façon un sujet sur lequel on ne s’improvise pas face à des ados à aux émotions à fleur de peau ; formation – inexistante – indispensable. La circulaire en vigueur se contente de dresser de façon allusive un tableau idéal de collaborations partagées, mais sans aller au fond. Or le recours aux intervenants extérieurs n’est pas toujours idéal, loin de là, tant le contrôle du contenu peut s’avérer compliqué. Le/la prof de Svt et l’infirmière – quand il y en a une – deviennent donc destinataires du dossier qui sera traité avec plus ou moins de bonheur. Et c’est ainsi que cette éducation à la sexualité passe à la trappe, comme d’ailleurs pas mal de dispositifs soit-disant [sic]  obligatoires.

> dies olé sparadrap joey (pseudo) C’est beau ce que vous dites! Je vous explique: les élèves de troisième ont 4 heures 30 de français par semaine. Leurs professeurs car ils savent que l’orthographe est un des éléments les plus pénalisants en France. Ils voient avec désespoir les élèves issus de milieu populaire partir d’emblée avec ce genre de handicap. Et le catéchisme, c’est le dimanche.

Ma réponse aux deux :

> PMF : L’argument de la carence et de ses effets pervers ne me semble pas pertinent pour aborder le problème. Il importe de définir ce que doit être l’enseignement de la sexualité puis de former ceux chargés de le dispenser. On est aujourd’hui dans l’empirisme avec des résultats… disons aléatoires.

> dies : J’évoque une approche possible (l’esthétique : bien écrire comme bien s’habiller, par exemple) de la maîtrise de l’orthographe dont les erreurs qui ne sont pas d’ignorance  (on parle d’ « inattention », ce qui évite de se poser la question), et elles sont souvent nombreuses, peuvent être un moyen plus ou moins conscient de « régler des comptes » avec ceux qui lui donnent un sens pas toujours strictement orthographique : ainsi, certains parlent encore de « fautes » d’orthographe alors qu’il s’agit d’erreurs.