Orthographe et grammaire (1)

Il fut question d’orthographe, ce 8 décembre 2022, dans Les Matins de France Culture. Guillaume Erner recevait Edouard Geffray, « directeur général de l’enseignement scolaire ».  

La page Internet de l’émission apporte cette précision  : « Depuis 1987, une même dictée est proposée pour évaluer l’évolution des fautes à cette étape de l’école primaire. Et en près de 35 ans, le constat est sans appel : les élèves de CM2 faisaient 10,7 erreurs en moyenne en 1987. Ils en font 19,4 en moyenne en 2021. »

Je ne sais si dans un ou deux articles du blog – plusieurs ?  –  j’ai déjà évoqué mon expérience en la matière.  Ce n’est pas impossible. La sagesse des nations (Dans le douteBis repetita…) a cet avantage qu’on peut toujours lui faire dire ce qui arrange. Et quand bien même… (une formule intéressante, elle aussi).

Si je ne sais, sauriez-vous, vous ?

Donc.

Longtemps, j’ai enseigné la littérature dans des classes de premières et terminales de lycée,  et je ne me suis pas couché de bonne heure. Voyez du côté des paquets de copies. Du temps perdu ? Non, je m’y retrouvai.

Je constatais bien en lisant et annotant les copies à la lumière de ma lampe qu’il y avait pour beaucoup un problème avec la maîtrise de l’orthographe (du grec orthos : droit, juste / graphè : écriture) mais je l’occultais. Oui… je me contentais… c’est une manière de parler…  de souligner. Ce qui m’importait, c’était l’enseignement de la littérature, pas le reste. Comme quoi… (encore une formule très intéressante, elle aussi, n’est-ce pas ?  – méfiez-vous du n’est-ce pas ?).

Cette occultation (justifiée par le « pas le temps », en réalité un déni) en a pris un coup le jour où j’ai commencé à enseigner aux élèves malades hospitalisés dans les services de pédiatrie (à Lyon, mais le problème n’était – et n’est toujours – pas lyonnais). Là, dans la chambre d’hôpital, j’étais bien toujours le prof. de l’Education Nationale, mais l’élève que je rencontrais dans sa chambre, en pyjama et couché, plus ou moins relié à d’étranges machines, avait sur moi l’avantage, si j’ose dire, de disposer du statut de malade. Le mien était plutôt celui de l’intrus.

Quand je parvenais à établir le contact, la plupart des élèves de collège répondaient à ma question sur la nature de l’aide que je pouvais leur apporter en citant la grammaire et l’orthographe. Pour la grammaire, la formule était « Je n’y comprends rien », pour l’orthographe un « Je suis nul » souvent ponctué du grand sourire de la performance réussie.

Là, j’ai découvert la grande misère de la conception d’enseignement (ce que, pour l’école dans son ensemble, j’appelle le discours d’enseignement) de ces deux disciplines. Pour ne parler que d’elles. Tant que j’y suis (autre formule),  j’aurais bien quelques remarques sur l’exercice, artificiel, absurde, ridicule, imbécile, pervers… je m’efforce de respirer calmement… de commentaire de texte imposé aux malheureux lycéens dont certains seront pour longtemps dégoûtés de l’analyse littéraire, sinon de la lecture des classiques.

Pour m’en tenir à l’orthographe.

D’abord, il est question de « faute ». Un mot employé comme s’il allait de soi (je l’ai employé) significatif d’un enjeu, j’allais écrire pervers, mais je vois que je viens de l’utiliser à propos du commentaire de texte… Est-ce à dire qu’il existerait quelque part une intention maligne de culpabilisation ?  

Voyons… Faute est connotée de mal. La faute d’orthographe ne serait donc pas seulement un mal contingent propre à un travail scolaire donné (dictée ou autre) mais un mal absolu, en rapport avec un bien.

Je m’arrête un cours instant sur le parvis de l’Eglise à l’intérieur de laquelle résonnent, au pied du crucifix, des mea culpa et des maxima culpa qui infusent sournoisement depuis des siècles la société pour lui souffler ses définitions du bien et du mal qui arrangent certains en les confortant dans des situations bien établies.

Je passe.

Cette charge de faute contre un bien qui ne dit pas son nom, endossée par les parents en tant que respect de ce qu’il faut, explique en partie le grand sourire qui accompagna l’aveu de nullité prétendue : commettre des fautes,  et tant qu’on y est beaucoup de fautes, surtout des fautes qu’on est capable de corriger soi-même, est un signe de rébellion que nourrit la dictée, particulièrement quand elle imposée par les parents.

Cela pour les erreurs autocorrigées qui invalident le « je suis nul ».

Les autres ?

Celles qui concernent le vocabulaire sont pour l’essentiel liées à la lecture et la lecture a un rapport avec le milieu familial et social. Un rapport très complexe dans la mesure où lire peut être par exemple un moyen d’échapper à un environnement, de s’en émanciper. Ou, à l’inverse, le refus de lire.

Quant aux erreurs grammaticales qui concernent les règles d’accord, elles fourniront la matière d’un second article.  

E. Macron et la fin de vie

« Emmanuel Macron est allé à Rome comme on irait à confesse. Ce lundi 24 octobre, il pénètre sous le soleil doré de l’automne dans le palais apostolique pour une audience avec le pape François, la troisième depuis son arrivée à l’Elysée. Entre les deux hommes, une proximité, intellectuelle, affective, presque une complicité s’est installée au fil des ans. Le président français tutoie l’Argentin, l’embrasse. Assez, sans doute, pour que le chef de l’Etat soulage son âme auprès du souverain pontife. »

Tel est le début d’un long article publié dans Le Monde du 08.12.2022 et qui incite à ce rappel : la France est une République laïque.

Quelques réactions :

« On ne comprend pas très bien cet interminable article sur les supposés vertiges métaphysiques de notre président. Cela ne concerne que lui-même et sa propre fin de vie En écrivant un tel article, on reste dans le formatage catholique pour qui votre existence ne vous appartient pas entièrement et que vous auriez des comptes à rendre au Tout Puissant. »

« Que vient faire l’avis de E. Macron dans ce débat qui concerne intimement chacun et chacune? Que vient faire l’avis du pape ? Qu’est ce cette histoire de solidarité : Parlons de liberté. Le suicide est libre. Pourquoi imposer la souffrance à imposer un suicide douloureux? Parfois, je me demande si on ne marche pas sur la tête à poser des questions qui n’ont aucune raison d’être. Chacun dispose de son propre destin : Que vient faire l’opinion de Macron, du Pape et de Mr Tartempion ? »

Ma contribution.

La question première, essentielle : notre vie (qui contient notre mort) nous appartient-elle ? Tout le reste en découle et n’est qu’ajustements.

Une question : si les deux journalistes qui ont rédigé l’article sont bien informées, et rien n’indique qu’elles ne le soient pas, est-ce que, à l’occasion de sa deuxième campagne électorale,  E. Macron a révélé qu’il avait une âme ?

Pour mémoire, deux articles :  La fin de vie : un débat nécessaire (9 avril 2021) / La question du suicide (13 août 2021)  

Education populaire (4)

Un commentaire de « Jacote »

« Désolée pour vous, M. Peyrard, mais quelques siècles après Platon, la preuve est faire, et l’on ne peut que se rendre à l’évidence, le communisme est totalitaire par essence. Nos concitoyens dotés d’une intelligence minimale l’ont bien compris. Il reste encore quelques étudiants de Sc Po pour y croire, cela ne leur durera pas longtemps… »

Ma réponse :

Désolée de quoi, exactement ? De ne pas chercher d’où peut venir cette préoccupation du « commun » qui débouche au 19ème siècle sur la proposition d’une forme politique qu’on appellera  « communisme » ? Autrement dit, pourquoi limiter sa réflexion à la seule forme ? Peur d’identifier le commun qui se cache derrière, qui nous concerne tous et dont le déni pourrait bien être à l’origine de l’expérience communiste catastrophique du 20ème siècle ?  Il pourrait bien être aussi pour quelque chose dans le rapport tout aussi catastrophique avec notre environnement dont nous mesurons les effets délétères… dans le système capitaliste.

* C’est ma dernière intervention autorisée par les quotas.

Education populaire (3)

Le contributeur anonyme (pseudo : Peps72) répond vingt minutes après la publication de mon texte :

« S’il n’y avait eu qu’une ou deux expériences communistes malheureuses, on pourrait encore se dire qu’il existe un « bon communisme », mais avec la vingtaine d’expériences communistes différentes (et toutes désastreuses) sur 3 continents différents, la simple observation des faits force à constater que le communisme est structurellement totalitaire. Et au-delà du constat déductif et statistique qui est accablant, c’est la nature même de l’idée communiste et son dogme central de la collectivisation des biens de production qui conduit inéluctablement au totalitarisme, car tout comme il faut séparer les pouvoirs politiques (exécutif, législatif, judicaire) il faut également s’assurer que l’Etat bureaucratique ne dépasse pas un certain poids dans la société et le système économique, car sinon cet Etat a trop de poids et de pouvoir, et écrase toutes les libertés individuelles, ce qui est toujours le cas avec la collectivisation des moyens de production. Réfléchissez-y… »

J’envoie cette nouvelle réponse :

Votre réponse souligne à nouveau l’échec des expériences dont vous remarquerez qu’elles sont toutes fondées sur la même analyse (marxiste), mais n’aborde pas la question de fond : d’où vient cette idée de « communisme » déjà d’actualité chez Platon, entre autres ? La collectivisation des biens de production n’est qu’un moyen et un moyen moderne. Qu’est-ce qui, dans l’homme, produit cette idée, puis le conduit à imaginer ce moyen illusoire de la réaliser  ? Je pose ma question autrement : ne pouvez-vous oublier un instant les expériences du 20ème siècle pour aborder la problématique du « commun constant de l’humanité » ? Autrement dit encore, examiner si ces expériences, centrées sur la collectivisation, ne dérivent pas d’une analyse tronquée, erronée – celle de Marx – de ce « commun » ? Ou encore : comment expliquez-vous l’insatisfaction humaine qui, à la différence des animaux, conduit les hommes à vouloir toujours et encore améliorer, changer la société, sans y parvenir ?

Il y a maintenant plus d’une heure que ma réponse a été publiée. Elle restera vraisemblablement sans suite pour un motif sans relation avec les limites imposées par le journal – j’ai vérifié, Peps72 dispose encore d’une réponse possible – mais avec ce que je pense être la peur d’aller voir ce qu’il y a derrière les symptômes. Je souhaite me tromper.   

Education populaire (2)

Cette contribution d’un lecteur qui use d’un pseudo et dont les positions conservatrices – je n’ose dire l’ »anticommunisme primaire »    – sont régulièrement exposées sans la moindre ambiguïté. « Visiblement faut pas rappeler que Trotski et Lénine ont tué des millions d’innocents pour remplacer une dictature par une autre dictature, et qu’en 1918 ils ont créé les 2 premiers camps de concentration russes (à Mourom et Arzamas). Sinon excellente idée de s’inspirer du trotskisme pour embrigader… pardon pour « éduquer » les jeunes militants LFI. »

J’ai deux petites voix.

L’une me dit que le dialogue est impossible parce que l’objet, quel qu’il soit – ici l’éducation populaire – sert de prétexte à l’expression d’un autre chose, de l’ordre sans doute du traumatisme.

L’autre, que je n’ai pas le droit de préjuger, qu’une incitation à l’analyse peut ne pas être inutile, même s’il est peu probable que le destinataire accepte de passer outre ses affects, bref qu’on ne sait jamais, et que, dans le doute, l’abstention n’est pas forcément la meilleure solution.

Voici donc ma réponse.

Je doute d’être audible. J’essaie quand même : aucun désaccord de ma part sur les crimes commis à l’époque soviétique. Maintenant : est-ce que le crime suffit pour expliquer, comprendre ? La simple justice de droit commun répond non : il faut un procès. Si donc l’idée de communisme survit au fiasco soviétique, c’est bien qu’il y a en amont de cette expérimentation désastreuse, un quelque chose qui permet de comprendre pourquoi tant de personnes, parmi lesquelles une multitude d’écrivains, philosophes, artistes, ont été et sont toujours préoccupés par cette idée depuis Platon, qui n’a pas connu Lénine. Autrement dit, est-ce que les dérives, crimes, massacres soviétiques suffisent à invalider l’idée, pour ne pas dire l’idéal « communiste » ? Si vous préférez, est-ce que l’accident d’avion suffit à invalider l’aviation ? Il y a « commun » dans communisme, et, pour comprendre l’engouement, il faudrait peut-être commencer par se demander ce qui, essentiellement, est commun à l’humanité.

Je publierai une éventuelle suite…

Education populaire (1)

Le Monde du 06/12/2022 publie un article intitulé « A LFI comme dans toute la gauche, la nostalgie de l’éducation populaire. »

 Ma contribution

L’Education Populaire du 20ème siècle visait le «savoir social » complétant celui du « savoir officiel » de l’Ecole Obligatoire de la 3ème république. Ce savoir social s’inscrivait dans la philosophie du sens de l’histoire, en particulier les luttes sociales et politiques occultées dans l’enseignement officiel de l’Education Nationale. Depuis la fin des années 80 (implosion soviétique du modèle « classique » de la révolution marxiste), le sens de l’histoire a disparu en même temps que les lendemains qui chantent, partant, le champ historique de l’éducation populaire. Le seul champ qui s’ouvre pour l’école obligatoire est désormais d’ordre existentiel, ontologique : qu’est-ce qu’ « être » quand l’ « objet » de substitution (=> être = avoir +) finit par produire un système production/consommation dont les effets destructeurs sont à ce point massifs qu’ils mettent en danger l’existence même de l’humanité ? De ce point de vue, l’Education Nationale deviendrait l’Education Populaire.  

Ecrivaines et plafond de verre

« Prix littéraires : les écrivaines cassent enfin le plafond de verre. Dans le sillage du Nobel de littérature attribué à Annie Ernaux, six des onze principaux prix littéraires français, dont le prestigieux Goncourt, l’ont été à des femmes. Les autrices se voient enfin couronnées : histoire d’une belle revanche. » (A la Une du Monde – 30.11.2022)

Quelques réactions :

« Enfant ma première lecture fut la comtesse de Ségur ! Maintenant j’hésite avant de lire un livre écrit par une femme, l’autobiographie plaintive et geignarde non merci ! »

« Pour mon compte ni le sexe et / ou le genre et / ou la couleur de la peau et / ou l’origine sociale et / ou la couleur des yeux et / ou la religion et / ou le véganisme et / ou l’âge et / ou le handicap et / ou ? ? ? ne doivent être pris en compte pour distinguer une création — un ou une artiste — je suis toujours un peu colère quand il est clair que seul le «  » politiquement correct «  » a été déterminant ! »

« On a le droit de ne pas trop apprécier la littérature féminine française ? En tout cas celle qui encombre aujourd’hui les librairies ? Ces histoires très répétitives, formatées, sagement transgressives, de fortes en thème qui explorent la jungle du réel et en prennent à témoin le monde entier ? Je n’ai rien contre l’autobiographie ni l’autofiction, au contraire, mais ces nymphettes littéraires sur le retour me donnent la fâcheuse impression d’une armée de clones dont la mission serait : « occuper le terrain à tout prix » (Goncourt ou non). »

« Dans ma bibliothèque, la parité est parfaitement respectée. Il y a 0% de prix littéraire masculin et 0% de prix littéraire féminin. Qui dit mieux ? »

Ma contribution :

Tout discours sur le rapport homme/femme pour ce qui concerne la création artistique renvoie aux hiérarchies historiquement établies sur des critères masculins : les femmes créatrices sont les exceptions dont les quelques noms ou leur absence servent de confirmation à la croyance en un type de dispositions lié au sexe. Aux femmes l’utérus/sensiblerie, aux hommes le cerveau/sensibilité. Rien d’étonnant si, pour la vie sociale, le balancier de contestation se soit élancé dans une zone de démesure comparable en vue d’obtenir une parité. Mais la parité pour l’art ? Si le paramètre social a une importance, encore faut-il déterminer exactement pour quoi. On peut trouver un début de réponse si l’on pense que l’art est une sublimation de névroses et que les névroses ont à voir, pour partie, avec les conditions sociales. Celles des femmes se rapprochant de celles des hommes, il peut paraître « normal » que la création devienne de plus en plus féminine. » *

*Extrait de l’article « On aimerait couronner davantage de livres écrits par des femmes, mais ils manquent à l’appel », affirmait, début juillet, Didier Decoin, le président de l’académie Goncourt, dans l’hebdomadaire Le Journal du dimanche. Ce qu’il résumait d’une formule brutale et maladroite : « On se casse le nez sur la matière première. »

Qatar et football : où est le problème ?

Hasni Abidi, directeur du Centre d’Etudes et de Recherche sur le Monde Arabe et Méditerranéen, à Genève, était l’invité des Enjeux internationaux de France Culture, ce matin 21/11 à 6 h 45. Ceux qui se lèvent tard peuvent l’écouter sur le site de la chaine.

Il précise ce que nous savons tous,  plus ou moins : le Qatar,  tout petit pays de moins de trois millions d’habitants que personne ne connaissait il y a trente ans… enfin, presque personne : l’émir avait prêté son château – oui, il avait un château, non, pas en Espagne, un vrai, en Suisse – pour les négociations des accords de Genève conclus en 1962 entre la France et le FLN…

Où en étais-je ? Ah, oui, le Qatar, disais-je… ou plutôt dit-il…  a acquis une belle influence internationale, notamment dans les instances, mondiale (FIFA) et européenne (UEFA), du football – certains laissent entendre qu’il y aurait un lien avec sa désignation pour organiser la coupe du monde… ça, c’est moi qui l’ajoute, non sans quelque perfidie – , mais aussi au sein des Hauts-Commissariats des Droits de l’Homme et de l’Aide aux Réfugiés – que veulent dire ces sourires ? C’est moi qui pose la question, toujours non sans quelque perfidie…

 Où en étais-je ? Ah, oui, l’influence. Elle a été et est toujours acquise au moyen du carnet de chèques, vieille expression – elle désignait au siècle passé des bouts de papier sur lesquels étaient inscrits avec des plumes en or dans certains lieux discrets un nombre – de 1 à 9 – suivi de beaucoup de zéros – devenue métaphorique pour des raisons de transparence.

Vous voulez des exemples ?

Le journaliste et son invité vous en donnent deux : 20 millions de dollars donnés pour la rénovation de la principale salle de réunion du palais des congrès de l’ONU à Genève, et 25 millions d’euros à l’Organisation Internationale du Travail qui avait d’abord publié en 2014 un document (nettement tendancieux, ça, c’est moi qui l’ajoute pour bien dire que non mais quand même !) sur le travail forcé (non mais franchement ! c’est toujours moi, pour la même raison) à l’occasion des premiers travaux pour la coupe du monde.

Maintenant, j’en viens à l’essentiel : où est le problème  ? Oui, puisque certains parlent de boycott et de morale pour dire ne pas regarder les matchs de la coupe du monde à la télé.  

D’accord, le football n’est pas la première activité du Qatar (c’est plutôt le gaz naturel liquéfié et le pétrole), d’accord, c’est une monarchie absolue dont la loi est fondée sur la charia – on a connu ça, nous aussi, même si charia n’était pas le terme utilisé, et on dit même aux enfants  des écoles que c’était le Roi Soleil… oui, non, c’est juste pour dire –  mais, si on est de bonne foi (hum…), on observera que les hommes de la haute classe qatarie  portent une longue robe blanche qui couvre tout le corps jusqu’aux chevilles et ils ont la tête couverte par une coiffe, ce qui, oui, vous alliez le dire, relativise quand même beaucoup les contraintes vestimentaires auxquelles sont soumises les femmes ! Et puis, on a beau dire, les femmes ne sont que des femmes, alors que les hommes, non.

Je repose la question : où est le problème ?

Les conditions de travail des immigrés ? Les morts ?

Là, la distanciation qu’exige l’humour devient très difficile.

Il faudrait opposer à cette situation dramatique, les si bonnes conditions dans lesquelles travaillent nos immigrés à nous, ou encore, celle des ouvriers qui taillent et cousent pour nous au Pakistan et au Bangladesh et ailleurs. Oui… aller jusqu’à opposer le travail à l’extérieur dans l’été qatari au travail à l’intérieur… L’humour peut aller jusque-là, oui, quand il est destiné à ceux qui partagent le même refus de résignation. Une manière de canaliser la colère.

N’empêche, ici, où la densité de capitalisme s’apparente à la masse critique de matière fissile, tout prend un aspect surréel.

Par exemple, mais là, c’est au niveau de la pâquerette, quand notre président dit qu’il n’ira au Qatar que si l’équipe de France parvient aux demi-finales.

C’est ce que certains esprits perfides appellent une morale à géométrie variable. Ou encore, mais seulement ceux qui n’ont pas la fibre patriotique, une tartufferie. Et on est dans l’euphémisme.

Alors, sérieusement – encore que l’humour soit une forme de sérieux –  où est le problème ?

Le problème, c’est que le football est un jeu. Qu’il est pratiqué sur toute la planète. Que les enfants y jouent, partout, dans les cours des écoles, dans la rue, même dans les lieux de misère, pieds nus.

Et que, visiblement, ce n’est pas un jeu d’argent.

Proust et la lecture d’Annie Ernaux

A l’occasion du centième anniversaire de la mort de Proust, Annie Ernaux était l’invitée de Guillaume Erner, dans Les Matins de France Culture, ce vendredi 18 novembre. Son intelligence, sa capacité à mettre en évidence la fréquente inadéquation des questions du journaliste ont été pour moi source d’ un grand plaisir.

Par exemple, quand il lui demande si, comme Proust a écrit « sur lui », elle a écrit « sur elle ».

« Je ne sais pas ce qu’aurait dit Proust, répond-elle très gentiment, mais je ne pense pas qu’il aurait dit qu’il écrivait sur lui. Moi, j’ai pas l’impression d’écrire sur moi. J’ai l’impression que, voilà, j’ai un corps, un esprit, une vie, mais quand j’écris, c’est à travers des choses qui m’ont traversée, des sensations, et avec le désir que, en devenant de l’écriture, elles soient en quelque sorte devenues générales. »

La question du journaliste dénote une vue disons assez superficielle non seulement de l’œuvre de Proust, non seulement du roman en général,  surtout s’il est écrit à la première personne, mais surtout du principe même de la littérature.

Le « je » du narrateur d’un roman n’est pas le « je » de l’auteur, mais une reconstruction du narrateur et dont l’auteur est en quelque sorte le liant. L’architecture produite n’a pas à voir avec celle de la biographie.

Pour le reste, il y aurait beaucoup à dire sur la fonction de généralisation qu’A . Ernaux assigne à la littérature, mais le plus intéressant concerne à mon sens le point de vue de « classe » qui est le sien.

Ce qui sous-tend sa démarche littéraire est la culpabilité (cf. article du 8.10.2022). Elle évoque dans l’entretien le « sentiment de culpabilité que j’éprouve par rapport à mon milieu » et c’est à travers le prisme de « transfuge de classe » (c’est son expression) qu’elle lit, en particulier le roman de Proust.

«  Il y a des passages qui sont à la limite insoutenables « , dit-elle, par exemple à propos de Françoise, la servante de la famille « lorsqu’il considère que la vie qui l’habite c’est un petit peu celle des animaux, c’est limite. » 

Limite de quoi ? Sa remarque qui serait pertinente si elle visait un essai politique ou sociologique, est, s’agissant d’une œuvre littéraire, un roman, complètement inadéquate. Autant dire que le tableau  Les mangeurs de pommes de terre, de Van Gogh, est « limite » à cause de la trogne des personnages.

Voici un autre exemple à propos d’un extrait (lu par Denis Podalydès) de la dernière partie de La recherche du temps perdu, Le temps retrouvé, que fit entendre G. Erner.

« La guerre ayant jeté sur le marché de la conversation des gens du peuple, une quantité de termes dont ils n’avaient fait la connaissance que par les yeux, par la lecture des journaux, et dont, en conséquence, ils ignoraient la prononciation, le maître d’hôtel ajoutait « Je ne peux pas comprendre comment que le monde est assez fou. Vous verrez ça, Françoise, ils préparent une nouvelle attaque d’une plus grande enverjure que toutes les autres. M’étant insurgé, sinon au nom de la pitié pour Françoise et du bon sens stratégique, au moins de la grammaire, et ayant déclaré qu’il fallait prononcer envergure, je n’y gagnai qu’à faire redire à Françoise la terrible phrase, chaque fois que j’entrais à la cuisine, car le maître d’hôtel, presque d’autant que d’effrayer sa camarade, était heureux de montrer à son maître que, bien qu’ancien jardinier de Combray et simple maître d’hôtel, tout de même bon Français selon la règle de Saint-André-des-Champs,  il tenait de la Déclaration des droits de l’Homme le droit de prononcer enverjure en toute indépendance et de ne pas se laisser commander sur un point qui ne faisait pas partie de son service, et où, par conséquent, personne n’avait rien à lui dire, puisqu’il était mon égal. »

Commentaire d’ A. Ernaux : « « C’est évidemment très jouissif d’entendre çà, mais c’est tout de même une position de classe avec cette ironie qu’il espère faire partager avec le lecteur. C’est ça. Et on est là dans ce qui pour moi fait problème, fait question. Cela dit, je vois pas qu’on puisse à cause de ça ne pas lire Proust. (…) Moi aussi, j’ai le droit de contester la position dominante que Proust a à l’intérieur de ce passage qui est, mais je le reconnais, très drôle. »

Le critère « lutte de classe » pour lire et apprécier La Recherche – l’objet concerne la « vraie vie » qu’est la littérature via la reconstruction par la mémoire – n’est pas pertinent.

Ici,  l’humour de Proust n’a pas à voir avec à un se moquer de « dominant » qui ressortit à l’ironie, mais il se manifeste pour l’essentiel par la distorsion entre la banalité de l’événement (une prononciation erronée) et l’importance d’apparence dramatique/tragique (m’étant insurgé… bon sens stratégique) donnée par le narrateur, le tout agrémenté d’un comique de répétition (chaque fois que j’entrais dans la cuisine…) lié à l’humour même du maître d’hôtel. L’autodérision n’est pas loin.

Bref, A. Ernaux perturbe sa jouissance de lectrice par le sentiment de culpabilité qui la conduit à cette réaction d’ambivalence, un malaise dont Nietzsche dirait peut-être… sans doute…  qu’il est symptomatique du ressentiment.

Le négationnisme et la loi

« Condamné plusieurs fois pour avoir nié l’existence des chambres à gaz ou le massacre d’Oradour-sur-Glane, [le français Vincent Reynouard] a été placé en détention [en Grande-Bretagne] avant une éventuelle extradition. » (A la Une du Monde – 14.11.2022)  

Quelques réactions :

« Sidérant de lire les commentaires qui dénotent d’une disparition de l’esprit d’analyse et critique chez les Français, ainsi que de l’anéantissement du Droit.
Condamner à de la prison ferme pour un délit d’opinion quelle qu’elle soit devrait indigner, que ce soit pour un négationniste comme pour un politique ou un religieux. Ce sont des lois félonnes inacceptables. Ces gens peuvent penser ce qu’ils veulent, ils sont des groupuscules ultra minoritaires qu’aucune Vérité ne devrait craindre si elle est la Vérité.
 »

« Nier l’histoire c’est ouvrir grande les portes de la reproduction des faits, même et surtout les plus horribles! Ce monsieur devrait être installé de force devant un écran pour voir tous les reportages et les interviews existants sur les horreurs des camps, sans lui épargner le moindre « détail » ! Je voudrais aussi rassurer tous les lecteurs du Monde qui ont tellement peur pour la liberté d’expression, ce monsieur n’est pas encore extradé et son procès n’est pas pour demain, rassurez-vous bonne gens, tout va encore bien dans le meilleur des mondes ! »

« Ce type n’a tué personne, n ‘a agressé physiquement personne, si dans son délire il veut se faire photographier avec un buste d’Hitler, c’est son droit absolu, le prince Harry s’est fait photographier bourré avec un brassard nazi, il n’est pas allé en taule pour ça. » 

« A enfermer à triple tour ! »

Ma contribution :

Liberté d’expression = pouvoir exprimer toute opinion ? On touche à un idéalisme qui trouve sa limite banale dans la vie quotidienne : je n’ai pas le droit de dire publiquement le mal que je pense d’une personne sans devoir en répondre. Nier Oradour ou les chambres à gaz est une opinion qui franchit un interdit analogue concernant des personnes. Mais l’essentiel est un implicite : la fascination morbide pour le nazisme en tant qu’entreprise de mort, qui ne ressortit pas au législatif. D’où l’ambiguïté de la loi censée répondre à cet implicite qu’elle occulte. Il serait plus pertinent d’expliquer en quoi nous sommes tous concernés par cette fascination (cf. la multitude des livres, films etc.), quels sont les verrous de protection et les circonstances qui les fragilisent au point de redonner à cette pathologie (elle concerne les individus et la collectivité) une forme d’expression politique audible d’apparence édulcorée.

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P.S.  Cet article est le 600ème publié depuis trois ans m’indique WordPress qui précise : 6903 visiteurs, 13429 vues, 228 commentaires.