Vacances et vacance (suite)

Je ne rencontrai plus Jacques que le lundi après-midi, et brièvement, dans le cours de travaux pratiques de thème latin (traduction d’un texte français en latin), un exercice intéressant pour vérifier moins les connaissances grammaticales que la maîtrise de l’esprit de la langue. Il avait obtenu une dérogation pour les cours magistraux, travaillait seul les auteurs inscrits au programme pour l’épreuve orale et faisait chez lui les versions (traduction d’un texte latin en français) pour préparer l’ épreuve écrite en respectant les conditions de temps imposées.

Il faisait les voyages en train, arrivait juste au début du cours et repartait aussitôt après.

Un lundi où le professeur de latin était absent – il n’y avait aucun moyen de prévenir les étudiants qui découvraient l’information en arrivant à la fac – nous eûmes le temps d’aller boire une bière au Café de l’Université de l’autre côté du Rhône.

Et il me raconta.

Il avait fait acheter par la bibliothécaire vingt exemplaires d’Andromaque et réservé une fois par semaine le gros magnétophone à bandes.

– Je n’avais aucune envie de faire de l’explication de texte traditionnelle. Je voulais seulement qu’ils découvrent la musique de Racine, m’expliqua-t-il. Je ne voyais pas pourquoi ils n’y auraient pas droit. Je les ai fait lire en les enregistrant et en leur faisant écouter leur voix. Je faisais la même chose et nous discutions des différences entre eux, et entre eux et moi. Ça les intéressait.

Un matin, un IPR (inspecteur pédagogique régional) débarqua dans sa classe, et sans prévenir, comme il était d’usage à l’époque. Jacques me dit qu’il eut un moment de panique en voyant entrer cet homme en costume trois pièces accompagné du proviseur. Il n’aurait jamais imaginé qu’un auxiliaire comme lui, nommé pour une seule année, puisse être inspecté. Et puis, « inspecté » avait des connotations de procès, de mise en accusation.

L’inspecteur eut l’air surpris en voyant les élèves en cercle, les uns assis sur les tables autour du magnétophone et de leur professeur. Il s’installa dans un coin de la salle et demanda à Jacques de continuer son cours.

L’émotion passée, Jacques reprit son travail et, me dit-il, finit par se sentir animé d’une sorte d’excitation positive liée à la présence de cet homme qui l’observait en prenant des notes.

Et c’est là que tout, ou presque tout, en tout cas l’essentiel, se joua.

– A la fin du cours, avant l’entretien, me confia Jacques, j’étais heureux. Ce n’était pas de la vanité, mais, comme le jour où le proviseur me fit la proposition de prendre cette classe, le sentiment d’une adéquation. Ce que je faisais me convenait. En d’autres termes,  essentiellement, j’étais joyeux.

Nous buvions une blonde de Leffe – je précise pour ceux qui ne connaîtraient que Heineken – et tandis qu’il inclinait sa chope, je vis nettement ses yeux briller d’une petite flamme.

Quand je dis que tout se joua : l’inspecteur le reçut dans le bureau du proviseur et après lui avoir dit tout le bien qu’il pensait de son travail, lui proposa pour l’année suivante un poste complet de maître auxiliaire.

– Je n’ai qu’un certificat de licence, objecta Jacques .

– Que passez-vous, cette année ?

– Le latin.

– Je vous fais confiance.

En juin, Jacques obtint son certificat de latin. Il était maintenant titulaire d’une demi-licence et avait désormais le statut de maître-auxiliaire à temps complet (18 heures de cours).

Le dernier épisode la prochaine fois.

Vacances et vacance (suite)

Je rencontrai Jacques à l’université de Lyon où nous étions l’un et l’autre inscrits en lettres classiques. En ce temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître, il fallait, pour devenir professeur, réussir, après l’obtention du baccalauréat, les épreuves dites de propédeutique qui se préparaient en une année, puis, quatre certificats qui constituaient la licence et qui demandaient deux voire trois années supplémentaires. L’obtention de la licence permettait ensuite de se présenter au bout d’une autre année à un concours (capes et/ou agrégation) dont j’ai dit dans l’article précédent tout le bien que j’en pensais.

Quand je l’ai rencontré, Jacques avait 22 ans, était marié, attendait un enfant pour le printemps et exerçait la fonction de surveillant d’externat (pion) dans un lycée de la région stéphanoise. Il était titulaire d’un certificat de littérature française. Autrement dit, un quart de licence.

Quelques jours après la rentrée, le proviseur de son lycée lui proposa d’assurer, en plus de ses heures de surveillance, les 6 heures de cours de français d’une classe de troisième dite d’accueil dont personne ne voulait en heures supplémentaires. Accueil était le joli qualificatif choisi pour cette classe où était réunie la vingtaine d’élèves de fin de premier cycle qui ne pourraient pas continuer des études secondaires : ils seraient orientés vers un apprentissage ou un CAP ou ce qu’on appelle la vie active, une façon de laisser croire que la vie d’étudiant serait passive. Ou alors, une manière d’enjoliver par l’action ce qui se présentait plutôt comme un grand risque d’inaction. Allez savoir ce qui se passe dans la tête de ceux qui sont chargés d’inventer des étiquettes. Vous vous en doutez quand même un peu, j’imagine.

Jacques n’hésita pas une seconde, il accepta. Les heures de surveillance, celles de cours à la fac et, maintenant, les 6 heures de cours en 3ème le protégeaient assurément du risque d’uniformité, donc d’ennui, puisqu’il est avéré que l’ennui naît de l’uniformité.

La raison raisonnante lui aurait commandé de refuser la proposition pour consacrer le maximum de temps aux études et aux cours de la fac.  Jacques s’était appuyé sur une raison autre, disons, intuitive, et déterminée par le désir. Il avait envie d’enseigner et s’il ne mesurait pas encore l’importance déterminante du désir dans l’acte d’enseignement de ce qu’il aimait, la littérature, il la pressentait.

Il ne calcula rien. Il sentit que le rapport entre ce qui lui était proposé et ce qu’il était, là, maintenant, lui convenait.

Et il décida de commencer son cours par Andromaque de Racine. Parce qu’il aimait Racine, et tout particulièrement cette tragédie. Une double raison amplement suffisante.

Il me confia qu’il n’avait entendu chez ceux qui étaient maintenant ses collègues et auxquels il avait fait part de sa décision, que des avis négatifs. Racine à des 3èmes d’accueil ! Il était jeune, naïf, idéaliste, il allait se planter, comme on dit aujourd’hui, pour évoquer la perte du mouvement.

Attendez un peu pour la suite.

Vacances et vacance

La fin des unes ne signifie pas la fin de l’autre. Ainsi, à quelques jours de la rentrée, il manque quatre mille enseignants, en primaire et secondaire – des postes non pourvus à la suite des concours – ce qui conduit le ministère à recruter des intérimaires par voie de petites annonces. En d’autres termes, quelqu’un peut se retrouver du jour au lendemain, sans les connaissances requises, et sans préparation devant une classe pour enseigner.

Nul ne nie qu’il y ait là un problème. Encore faut-il en préciser la nature.

Pour devenir professeur d’enseignement du second degré (collège/lycée), par exemple, il faut une licence et un master, soit cinq années d’études après le baccalauréat. Un concours (Capes ou agrégation) donne ensuite accès à un poste d’enseignant titulaire.

Là se situe, à mon sens, la question majeure : l’acquisition d’un master indique un niveau de connaissances suffisant pour enseigner puisque le concours qui suit n’élève à aucun degré supérieur de connaissances : la preuve en est qu’on peut être recalé au concours pour un point. Qui dira qu’un point de différence entre le dernier reçu et le premier recalé signifie une différence de niveau de connaissances ?

Le concours repose sur des critères non de connaissances, mais de budget. Tant de budget, tant de postes pour x candidats.

Ce qui veut dire qu’à connaissances égales, un candidat deviendra professeur parce que tel jour à telle heure, il aura été plus capable que son voisin de traiter tel sujet à l’écrit, d’exposer telle question à l’oral. Un autre sujet, un autre jour où il aurait été moins « en forme » auraient conduit à son élimination.

Il y a donc là une confusion qui explique, en partie, pourquoi des professeurs titularisés par concours se révèlent de piètres enseignants – nous avons tous connus des profs chahutés, ennuyeux comme la mort – alors que d’autres qui sont parvenus par des voies différentes étaient plus intéressants.

C’est le cas de mon ami Jacques. Je lui ai demandé si je pouvais raconter son histoire ici. Il vient de me répondre qu’il était d’accord.

Ce sera l’objet du prochain article.

Journal de vacance (22 août)

Après, était le dernier mot de l’article précédent, suivi de points de suspension qui n’étaient pas sans créer (intentionnellement !)un certain suspense pour ne pas dire un suspense certain. Après, c’est maintenant, autrement dit, après quelques jours plus ou moins confortables, sur terre et sur mer, à essayer de trouver un rapport entre la cuisson des lentilles (vertes et du Puy-en Velay) et l’imprévu qui te vous tombe dessus au moment précis où je me lève pour vérifier si elles sont à point. C’est souvent comme ça : on rencontre une difficulté particulière et on ne pense pas à établir des rapports de causalité événementiels. Bien sûr, on suppute, on cherche avec appareils sophistiqués qui sont capables de voir vos intérieurs organiques (comment faisait-on avant ? même type de question que pour le dictionnaire bilingue sur smartphone surtout quand vous êtes dans un petit village irlandais) mais la question du rapport événementiel n’est jamais posée ! Ainsi, mon médecin ne m’a pas demandé ce que je faisais au moment où… Je ne lui ai pas dit non plus, parce que je ne me voyais pas mettre un plat de lentilles sur le bureau médical.

Je me souviens que la lentille n’est pas une légumineuse anodine : elle a été utilisée par Jacob, le fils de Rebecca et Isaac, comme monnaie d’échange du droit d’ainesse dans un marché avec son frère Esaü.

Depuis, je creuse la question dont vous mesurerez la complexité quand je vous aurai dit que je n’ai pas de frère avec lequel je puisse avoir un conflit de droit d’aînesse.

Ah, mais je ne suis pas homme à reculer devant la difficulté ! D’autant, qu’à bien m’en souvenir, les lentilles avaient un goût inhabituel.

Journal de vacance   (14,15,16 août…et +)

L’imprévu a ceci de très énervant qu’il ne prévient pas. Il te vous tombe sur le coin de la figure (c’est une manière de parler, la figure pouvant se situer n’importe où entre bout des pieds et celui de la tête) alors que vous ne lui demandez rien et alors que vous vous êtes en train de vérifier si les lentilles au menu du dîner du samedi soir 13 sont cuites. Entre dur et mou, ça se joue très vite. Le dimanche 14, Sunday is closed, et en France, dans le cas où vous voudriez contacter votre médecin, le lundi 15 est comme un dimanche. J’ouvre une parenthèse. Le lundi au soleil c’est une chose qu’on n’aura jamais, est donc une assertion un peu rapide. Je passe sur « une chose ».  Et je ne parle ni de Pâques ni de Pentecôte.  Je referme. C’est dire que les imprévus ne sont pas tous le même nature ; il y a les anodins et les pervers. Le mien était donc un pervers, d’autant que Ballyvaughan ignore ce qu’est une pharmacie. En revanche, Kinvarra, à une vingtaine de kilomètres, en possède une et une charmante pharmacienne avec laquelle la conversation fut, le 15 – c’est pourtant un pays de tradition catholique, mais ils ignorent l’assomption de la Vierge – grandement facilitée par le dictionnaire/traduction ouvert sur le smartphone. Comment faisait-on avant pour trouver les termes exacts de la pharmacopée en pays étranger ? C’est également vrai pour acheter par Internet un double billet sur un ferry qui a l’avantage de partir le mercredi. L’inconvénient, c’est que toutes les cabines sont déjà prises. Nous ne pourrons disposer que d’un siège couchette. Encore un imprévu.  Mais la parade est beaucoup plus facile : ces sièges sont à peu près ceux des 1ères classes dans les avions. Il suffit donc de se convaincre qu’on est dans une cabine d’avion, et qu’on pourra donc (essayer de) dormir dans des conditions plus confortables que coincé dans un siège « de catégorie économique », plié en deux ou en quatre, tout dépend de la longueur des jambes. Et puis, le voyage devrait passer beaucoup plus vite.

Après…

Journal de vacance (10,11,12,13 août)

Il n’y a pas de moutons dans le Burren, mais des vaches dont certaines entièrement noires. Et donc aussi des taureaux, dont un, lui aussi entièrement noir, imposant, et qui nous a regardés passer d’un œil qui m’a paru nettement sarcastique. Je précise que nous étions en voiture, hors de portée. Peut-être l’ai-je manifesté par un signe qui ne lui a pas échappé ?

Le Burren est un massif calcaire (oui, karstique, si vous préférez), donc avec beaucoup de cailloux gris partout et des prairies entourées de murs forcément de pierres,  sèches, posées de manière nettement artisanales, et traversé en dehors de la nationale (N) et de quelques départementales (R = road) par de toutes petites routes (L = lane =  voie) parfois improbables.

Et en plein milieu de ce massif quasiment désert, se trouve… je vous le donne en mille… une parfumerie (perfumery) ! Un laboratoire qui fabrique des parfums avec le magasin qui les vend. Pour y parvenir, il faut emprunter une de ces L où l’on ne se croise qu’à certains endroits et encore et, pour finir, encore plus étroite, une petite route longue de trois ou quatre cents mètres, avec virages et où l’on ne peut pas se croiser. Au bout, un parking, la parfumerie, un jardin et un salon de thé (pas seulement du thé et des pâtisseries, mais aussi une home made soup, il y a de la soupe partout). Beaucoup de voitures, donc de monde, et… il y a là un mystère : jamais en trois visites, nous n’avons eu à croiser une voiture sur ce bout de route. Ni à l’aller, ni au retour. Etonnant, non ? J’en ai conclu à l’aide d’un raisonnement mécanique inspiré de Descartes, que la divinité des parfums (disons Aphrodite), dont les narines sont forcément très titillées par les effluves émises par le laboratoire, règle la circulation de manière à éviter les bouchons. Je parle des bouchons sur la route. Sinon ?

Etonnant aussi, cet autre L que j’ai pris par erreur. L’herbe poussait au milieu de la chaussée (c’est un signe qui aurait dû m’inquiéter) et la route suivait des pentes impressionnantes, avec ici et là un minuscule renfoncement qui permet un croisement pratiquement à l’arrêt. Au moins, on a tout le temps de se saluer, les rétroviseurs extérieurs aussi quand ils n’échangent pas une légère caresse. Quand vous arrivez au sommet d’une de ces côtes, vous apercevez la route qui court, tout là-bas et à perte de vue dans ce no man’s land. Vous êtes engagé, pas moyen d’opérer un demi-tour. Vous finissez quand même par en sortir et votre joie rythmée d’incoercibles sanglots quand vous découvrez le premier panneau routier indiquant une R doit ressembler à celle du marin perdu, en haillons et menacé par le scorbut qui aperçoit une terre à l’horizon.

C’était hier. Les deux jours précédents, rien d’aussi dramatique. Le train-train. Aujourd’hui non plus, sinon que ce doit être le dernier jour d’anticyclone et que le marché paysans s’est tenu sous un grand soleil. A partir de demain, l’Irlande redevient elle-même.

Nous, nous attendrons encore une semaine pour le redevenir et je fais semblant d’ignorer les Unes pourtant si joyeuses de mon journal qui continue de me persécuter.

Journal de vacance (9 août)

Je suis tombé sur une vacance qui me semble significative de la déliquescence de la prise en compte du commun : l’état de délabrement de l’hôpital public, plus particulièrement celui de la gériatrie.

La lecture pas du tout angoissante de la double page publiée dans le Monde daté du 10 août sur ce problème – il vaut mieux être en bonne santé pour la lire –  incite vivement à ne pas se laisser atteindre par une pathologie nécessitant une hospitalisation, ni à devenir dépendant, surtout si on est une personne âgée.

La question est de savoir à partir de quel âge on est une personne âgée. Avant – au siècle dernier, et encore avant – il y avait les gens normaux (ceux qui n’étaient pas vieux) et les vieux (ceux qui n’étaient pas normaux). Ensuite, les distinctions se sont affinées : les vieux sont devenus les personnes du troisième âge, les deux premiers étant celui des jeunes qui ont tout l’avenir devant eux (difficile de l’avoir derrière) et les adultes qui, eux, sont dans la force de l’âge. Aujourd’hui, la précision est encore plus fine puisqu’il y a les vieux d’un quatrième âge qui relativise donc beaucoup la vieillesse du troisième.

Les vieux, ceux d’avant, formaient un bloc indifférencié. Ils s’habillaient de noir et on les mettait dans des hospices construits exprès pour regrouper ceux qui n’étaient plus capables d’être vieux tout seuls. Ils n’étaient pas encore très nombreux parce qu’ils mouraient tôt et parce qu’ils étaient encore pris en charge par leurs enfants. Trois ou quatre générations sous le même toit. Les femmes ne travaillaient pas à l’extérieur, elles venaient juste d’acquérir le droit de vote et demandaient à leur mari pour qui voter, elles n’avaient pas le droit à un compte bancaire à leur nom et demandaient des sous à leur mari, et l’idée de conduire une voiture ne venait à l’esprit de personne. Personne de sérieux, s’entend. Surtout pas à leur mari. Quand ils en possédaient une.

La gestion de la vieillesse dans ces temps archaïques d’il y a un peu plus cinquante ans était considérée comme normale. La vieillesse était un naufrage, on jetait les bouées qu’on pouvait où on pouvait, on entassait et on refermait les portes.  

Les conditions de vie ayant allongé le temps de la vie, les vieux sont devenus plus nombreux, au point même qu’ils manifestent parfois, mais oui, dans les rues et avec des banderoles ! pour protester contre l’insuffisance de leurs pensions. Bref, on les voit et on les entend. Et en plus, ils sont habillés comme les jeunes, avec des jeans !

L’article explique qu’ils sont aussi capables de rester des heures sur un brancard dans un couloir d’hôpital et qu’ils résistent même à des températures insupportables dans des chambres non isolées, sous les toits !

D’accord, il y a des effets secondaires, comme des escarres ou des pathologies provoquées par ces conditions de confort très relatif, mais on ne s’en sort pas si on se perd dans les détails.

La preuve que cet état des hôpitaux publics et de la gériatrie n’est pas préoccupant, quoi qu’en disent certains esprits chagrins qui voient le mal partout et qui parlent d’une catastrophe nationale, c’est que le président n’en parle pas.

Donc.

Est-ce qu’on ne pourrait pas demander aux vieux juste un petit effort supplémentaire ? Enfin, quoi ! ils n’ont plus d’emploi à assurer, plus d’enfants à charge, ils ont tout l’avenir de la journée ou de la demi-journée devant eux, ils sont dans la force de l’affaiblissement de l’âge, alors, est-ce qu’ils ne pourraient pas mettre un peu de bonne volonté pour vieillir un peu moins vite ? Ou alors très vite, d’un coup. Et si, par hasard, ils sont malades, est-ce qu’un peu de discrétion ne siérait pas à la sagesse qui est l’apanage du grand âge ? Si les oiseaux se cachent pour mourir, et je ne parle pas des éléphants, les hommes qui valent nettement mieux, ne sont-ils pas capables de plus ? Déjà, voler… Je ne parle pas des éléphants. Encore que, Dumbo…

Tenez, hier, nous avons revu le dolmen de Poulnabrone. Un tombeau collectif impressionnant construit il y a environ 5000 ans. Est-ce qu’il existait des services de gériatrie à l’époque ? Et est-ce que les vieux n’étaient pas heureux ? On les enterrait même avec des poteries, des bijoux, tout le nécessaire pour l’au-delà. C’est vous dire.

Est-ce que les personnels soignants qui désertent l’hôpital public aux motifs somme toute mesquins du manque de moyens matériels et de surexploitation de leur travail, ne pourraient pas s’en inspirer et rappeler aux vieux auxquels ils doivent mettre des couches faute de temps pour les accompagner aux toilettes, que ces couches sont peut-être l’équivalent métaphorique des poteries du dolmen de Poulnabrone ? Ou d’ailleurs. Les dolmens, ce n’est pas ce qui manque. Il suffirait d’un tirage en couleurs format A3. Est-ce que le stimulus intellectuel n’est pas déterminant pour un vieux – ou une vieille – couché pendant de longues heures sur un brancard dans un couloir d’hôpital, au milieu du brouhaha quand même gênant des va-et-vient ?

En voilà une idée qu’elle est bonne, disait un humoriste. Il est vrai qu’en France, on n’a pas de pétrole.

Journal de vacance (7, 8 août)

Hier, donc, pèlerinage gastronomique chez Monks (donc, voir l’article d’hier, sinon, à quoi ça sert que je me décar… Ah ? La formule a déjà été utilisée ? Et pour des épices ? Eh ben…)  Même choix pour elle et moi : « open sandwich » de crabe avec salade composée. Autrement dit deux belles tranches de pain noir légèrement grillées et généreusement recouverte de crabe frais.  Petite sauce « marie rose » et jus de citron. Guinness pour elle (nobody’s perfect) et pour moi un verre de chenin  (cépage blanc des vins de Loire, par exemple) provenant d’Afrique du sud. Il y avait aussi sur la carte du picpoul de Pinet, que je connais, il est de par chez nous, mais si c’est pour faire comme à la maison, à quoi bon voyager, hum ? Je ne vous le fais pas dire. Et pour finir, un crumble de pommes tièdes avec crème et glace à la vanille.

C’était hier.

Aujourd’hui, dans le numéro du Monde daté du 9 août (il est publié la veille du jour de la date imprimée, c’est la caractéristique de ce qu’on appelle un journal du soir), l’annonce d’une série d’articles ( deux pages pour commencer) avec ce titre accrocheur « Jane Fonda portrait d’une jeune fille en feu ». Pas en fleur, en feu. On a compris.

En réalité, c’est plutôt du père, Henry, dont il est question dans ce premier article. Parmi tous les acteurs que j’aime, il est sur la plus haute marche.

Pourquoi lui ?

Parce qu’il ne joue pas. Plus exactement, s’exprime dans ses personnages l’homme qui ne parvenait pas à s’exprimer dans sa famille. Et l’homme m’est éminemment sympathique.

Ce qui n’est pas le cas des acteurs qui jouent ce qu’ils ne sont pas et qu’on reconnaît à des procédés, des trucs et dont on dit : « ils font du… » Des noms ? Gabin, Delon, pour n’en citer que deux des plus célèbres. Même dans Le Samouraï, on voit le jeu, parfaitement  maîtrisé, oui, mais c’est un jeu.

Dans les Raisins de la colère (John Ford), My darling Clémentine (encore John Ford) ou Douze hommes en colère [Sidney Lumet – voir article du 21/10/2021 Festival (2)], et tous les autres, H. Fonda ne joue pas.

Une seule exception : le personnage de Frank dans Il était une fois dans l’ouest (Sergio Leone). Le jeu en clin d’œil. Et l’œil, pour Leone, ce n’est pas rien.

Journal de vacance (5 et 6 août)

Ce matin encore nous étions dans le Connemara, avec, devant les yeux, des moutons, des lapins (jusqu’ici, je les avais posés, allez savoir pourquoi), des murs de pierre et l’océan. En cette fin d’après-midi, pas de lapins, pas de moutons au-delà de la fenêtre à petits carreaux d’une nouvelle maison, pas de murs de pierre, seulement (!) l’océan, à une vingtaine de mètres : une baie immense avec, en face, tout là-bas, Galway et le début du Connemara.

Nous sommes donc revenus dans le Burren (à Ballyvaughan) qu’on ne confondra pas avec Daniel Buren et ses colonnes de la cour d’honneur du Palais Royal, à Paris, dont j’ai déjà dit et répété que le prix du café sur les Champs-Elysées… Je n’insiste pas. Il y a quand même des traumatismes qui… Bon, je n’insiste pas.

En revanche j’insiste sur Cong (Conga) que nous traversâmes et où J. Ford tourna son film The Quiet Man (L’homme tranquille) avec John Wayne, Maureen O’Hara, Barry Fitzgerald (il joue un sympathique chief-inspector dans le film de Rudolph Maté Midi gare centrale) , Victor McLagen  (le sergent Quincannon dans La Charge héroïque de J. Ford)  et Ward Bond (un réac pur sucre), l’ami du shérif Chance – J. Wayne, qui lui-même… – dans Rio Bravo de H. Hawks.

Je laisse se tirer les tiroirs sans fin des références avec un petit pincement au cœur en pensant à Marcel Gottlieb et aux séances mémorables de A la recherche de la mémoire perdue (cf. article du 20,21,22,23 juillet).

A ceux qui veulent se faire une idée du machisme tel qu’il pouvait fonctionner dans les années 1950, je conseille de regarder The Quiet Man qui, à ma connaissance ne suscita pas de protestations féministes (c’est encore un peu tôt) et dont le tournage continue d’attirer les touristes à Cong, un mignon petit village au centre duquel se trouve une statue représentant le couple John Wayne /Maureen O’Hara.

Curieux, ce rapport avec le réel construit à partir des acteurs de cinéma. Il en va différemment avec ceux du théâtre. L’illusion de l’immortalité est plus forte avec le film (pellicule ou numérique) qui demeure. Au théâtre, quand le rideau tombe, c’est fini. C’est sans doute pour ça que le mot « fin » apparaît sur l’écran. Enfin… apparaissait, dans un temps où le besoin de cette illusion était plus important qu’il ne l’est aujourd’hui. En tout cas dans le cadre de la croyance traditionnelle. Il y avait, dans le tambour de l’église désertée, comme les autres, de mon quartier d’enfance, une critique religieuse des films, à voir ou à ne pas voir.

Dans le coin reculé où nous étions jusqu’à ce matin, Yves Boisset tourna une partie de Taxi mauve avec Fred Astaire (son dernier film), Philippe Noiret, Charlotte Rampling et Peter Ustinov.

Les quatre hommes sont morts. Pour nous qui ne les connaissions pas, ils ont d’autant moins disparu que nous pouvons les retrouver sans la tristesse qui assombrit plus ou moins le souvenir intime de ceux que nous avons connus et aimés.

Journal de vacance (3 et 4 août)

Ce soir, ce sera la nuit du 4 août 2022. Outre le fait qu’elle est la seule à donner naissance au 5, et pas seulement en août, elle a, vu sous cet angle, une petite sœur et une cousine.

La petite sœur est celle du 4 août 1789 au cours de laquelle l’Assemblée Nationale Constituante vota l’abolition des droits féodaux et des privilèges de classe. Il y a parfois des voix qui s’élèvent pour réclamer un nouvelle nuit du 4 août. Les droits féodaux ayant disparu, on se demande bien pourquoi.

Hier, 3 août, nouvelle visite de l’abbaye de Kylemore, à quelques kilomètres du National Park du Connemara.

Non, mais, quel rapport ? demandez-vous, le front plissé de rides de perplexité.

A l’origine, l’abbaye était un château de style néogothique, construit au 19ème siècle par Mitchell Henry pour son épouse, Margaret, d’origine irlandaise. La famille Henry, et Mitchell en particulier, avaient acquis une fortune plus qu’immense, disons colossale, dans l’import/export aux Etats-Unis. On aime ou on n’aime pas. Je parle du style du château, pas de l’amour de Mitchell pour son épouse. Quant à ce qui a permis une telle fortune (Mitchell avait des maisons à Londres et ailleurs), l’explication est dans la formule très explicite « les affaires sont les affaires » ou, si vous préférez, « l’argent n’a pas d’odeur ». Et puis, quand on aime, on ne compte pas.

Le site, en revanche, ne souffre pas la moindre critique. Un lough (lac) magnifique, des arbres centenaires, de l’eau qui court partout, des petites cascades, et un jardin de style victorien impressionnant. Enfin, pour ceux qui sont impressionnables par les jardins de type victorien. Je ne parle pas de Victoria.

Or, Margaret mourut prématurément de la dysenterie au cours d’un voyage en Egypte. A peu près à la même époque que Flaubert (voir les articles le concernant, à partir du 11 décembre 2021). Je parle du voyage, pas de la mort. Mitchell fit construire à sa mémoire une petite église – dans le même style – et un tombeau où son corps fut déposé. Quand on aime…  Le château et l’ensemble de la propriété furent acquis au début du 20ème par l’église catholique et des religieuses belges d’Ypres vinrent s’y réfugier pendant la 1ère guerre mondiale. Elles sont maintenant installées dans un couvent moderne (elles y fabriquent du chocolat, surtout au lait, le noir n’ayant que 60% de cacao, ce qui est nettement insuffisant pour ceux qui ne l’aiment qu’à partir de 70%) construit à l’entrée du vaste domaine que l’on visite ainsi qu’une partie du château.

A propos du rapport qui vous intriguait : nous en parlions, mon épouse et moi, et nous tombâmes d’accord pour nous construire à nous aussi une petite église, mais de style roman auvergnat. Reste à trouver le terrain, le maître d’œuvre, les compagnons et… quoi déjà ? Ah oui, les fonds. Pour le château, nous l’aimerions dans le style de la tour de Montaigne, mais nous ne nous aimons pas assez pour ne pas compter. Et puis nous ne faisons pas dans l’import/export aux USA.

La cousine est celle de la nuit du 4 décembre 1851, deux nuits après celle du coup d’état du prince Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre. Victor Hugo en témoignera, un an plus tard, depuis l’île de Jersey où il s’est exilé, dans un poème célèbre, intitulé Souvenir de la nuit du 4 (on le trouve facilement sur Internet) et publié dans le recueil Les Châtiments.

Il commence par « L’enfant avait reçu / Deux balles dans la tête ». Une balle pourrait être une balle perdue, deux signifient qu’il a été visé. Tuer des enfants…

Ce qui me ramène à l’époque étrange que nous traversons. Pas seulement en Ukraine ou dans les nombreux pays où les enfants sont tués quand ils ne meurent pas de faim, mais à Taïwan et en Chine.

Un article du Monde rend compte de la visite de Nancy Pelosi, la « speaker » démocrate de la Chambre des représentants des Etats-Unis, et des manœuvres militaires entreprises en représailles par Xi Jinping.

Voici ma contribution.

A la veille du congrès du PCC, N. Pelosi, mandatée par J. Biden, rend un bon service à Xi Jinping qui peut utiliser ainsi l’argument patriotique/nationaliste pour faire taire les critiques sur la politique intérieure. Il y a vraisemblablement derrière cette démarche des USA à visée interne (les élections de mi-mandat approchent et montrer sa « détermination » peut être électoralement payant) un accord voulu « gagnant-gagnant » qui concerne sans doute aussi le rapport Chine/Russie.

En regard des problèmes majeurs que pose le réchauffement climatique, cette agitation, de l’ordre du jeu de la cour de récréation, a quelque chose d’irresponsable, d’autant que personne ne connaît le seuil à partir duquel une simple étincelle peut, comme on dit, mettre le feu aux poudres et devenir incontrôlable (cf. ce qui a rendu possible l’agression russe contre l’Ukraine). Jouer à l’apprenti sorcier quand la peur de l’abîme peut inciter à s’y jeter participe de l’irresponsabilité politique en général (électeurs et élus), révélatrice du manque de conscience et d’intérêt pour le commun humain.

Aujourd’hui, le ciel du Connemara est bleu, le vent promène des nuages blancs, les moutons paissent, la nuit du 4 s’annonce paisible.