Confusion

La conclusion de l’article sur Ozu confond la fin de son Voyage à Tokyo avec celle du Grondement de la montagne de Mikio Naruse, contemporain du précédent.  

Après les films d’Ozu, j’avais commencé à revoir ceux de Naruse et j’ai écrit mon article après avoir regardé Grondement de la montagne. D’où la confusion, intéressante en ce sens qu’elle est significative d’une similitude de point de vue des deux auteurs. J’y reviendrai.

Le cinéma d’Yasujiro Ozu

On trouvera sur Internet tous les renseignements biographiques concernant ce cinéaste japonais (1903-1963).

Je viens de revoir les 7 films (coffret Lumière) dont je donne la traduction des titres :  Printemps tardif (1949), Eté précoce (1951), Voyage à Tokyo (1953), Fleurs d’équinoxe (1958), Bonjour (1959), (1960), Fin d’automne (1960), Le Goût du saké (1960).

Regarder ces films est source d’apaisement ne serait-ce parce qu’ils sont à mon sens un arrêt du temps : pas ou très peu de mouvement, sinon le train qu’on voit se déplacer comme si on était penché à une fenêtre de compartiment ou que les personnages voient passer de loin,  ou encore les petits pas des femmes, en kimono ou pas, la lente démarche des hommes, le glissement de la porte qui donne sur le couloir ou la rue où l’on entrevoit la marche de quelques personnes.

Pour la vie à l’intérieur des maisons, la caméra est placée à faible hauteur, celle de l’assise japonaise sur un coussin, jambes repliées, alors qu’elle remonte pour celle de l’univers du travail de bureau (le seul qui soit montré) où sont utilisées des chaises.

Deux mondes fortement contrastés par leurs architectures géométriques respectives, essentiellement des lignes horizontales et verticales, celles froides et dures du béton des grands immeubles de bureaux juste entraperçus où les hommes sont en costume-cravate, les femmes en robes, et celles fragiles et transparentes des intérieurs où les hommes laissent tomber sur le sol, comme des objets souillés, leur vêtement d’extérieur récupéré par l’épouse (ou la fille si l’épouse est morte) pour revêtir le vêtement traditionnel après le bain.

Les seules courbes sont celles des dos dans l’assise au sol, de la main qui verse le thé, verse et boit le saké jusqu’à, parfois, la démesure de la détresse humaine, surtout dans les bars où se retrouvent les hommes.

Peu de discours, des acquiescements de gorge, des sourires de compréhension, beaucoup de silence, pas d’agressivité physique, les seuls cris étant ceux des enfants dont les parents ou grands-parents constatent calmement la rébellion qu’ils laissent se manifester.

Le drame est celui de deux solitudes : la solitude « fatale » liée à la mort du conjoint (le plus souvent, c’est le père qui est veuf), la solitude « moderne » résultant de la rupture du couple qu’ignore la génération précédente.

Ozu contient le drame par ses plans géométriques (intérieur/extérieur), rapides et sans transition qui suscitent de brefs points de regard interne, de pensée contemplative. Pas le moindre mélodrame.

De ce point de vue, la fin du Voyage à Tokyo est remarquable en ce sens qu’elle fait se rencontrer ces deux solitudes dans un espace immense, qui n’est pas seulement une métaphore de la vie, mais la vie elle-même.

Bricolage des concepts

La dimension dramatique du changement climatique pourrait bien être le déclencheur majeur des dérives des comportements délétères individuels et collectifs. En particulier, l’absurdité sidérante de celui de V. Poutine dont on peut se demander s’il n’est pas suicidaire, comme peut le laisser aussi penser la résurgence de l’extrême-droite en Europe : si tout est perdu, reste la jouissance d’entraîner avec soi les autres, tous les autres, dans l’abîme. Quand les cadres des repères s’effondrent…  Lire et relire Le théâtre et son double d’Antonin Artaud.

Une certaine philosophie se démène comme elle peut pour tenter de trouver des réponses, sinon des solutions, avec des mots nouveaux dont elle veut faire croire qu’ils sont des concepts.

« Penser et agir dans un monde en feu », tel est le titre d’un article publié dans la Une du Monde (26 septembre 2022) par le journaliste Nicolas Truong. Après ce préambule « L’espace d’un été, le monde a basculé. Aucun coin de terre n’a échappé à sa saison en enfer. Chacun a pu ressentir le désastre au bord du balcon, percevoir l’apocalypse au bout du jardin, connaître la suffocation sur les routes en goudron » il fait l’inventaire des nouveaux concepts inspirés aux philosophes par l’état de la planète.

  la « solastalgie » (« forgée au début des années 2000 par le philosophe australien Glenn Albrecht – auteur des Emotions de la Terre (Les liens qui libèrent, 2020) – lui-même bouleversé par les saccages de l’exploitation minière de la Hunter Valley, une région au nord de Sydney dont il est originaire), désigne ce « sentiment de désolation causé par la dévastation de son habitat et de son territoire », mais aussi « le mal du pays que vous éprouvez alors que vous êtes toujours chez vous ».

– l’« écoanxiété », théorisée à la fin des années 1990 par la chercheuse en santé publique belgo-canadienne Véronique Lapaige, qui s’est largement popularisée. Si la solastalgie, cette douleur morale causée par la disparition de son propre milieu de vie, est une tristesse de rétrospection, l’écoanxiété, suscitée par la crainte d’un effondrement à venir, est une angoisse d’anticipation.

– pour Bruno Latour (Ah, les inventions de Bruno Latour !… Le Monde l’aime beaucoup), inventeur de géopathie ( !) (= être en empathie avec la Terre), « l’univers est un plurivers » (!!) (in Manifeste compositionniste) ( !!!).

Tout se passe comme si le comportement destructeur de l’homme était une découverte. Ce qui est nouveau, c’est l’ampleur du champ de la destruction, mais certainement pas les capacités destructrices.

La différence n’est pas si grande entre les anciennes peurs millénaristes de fin du monde et la conscience actuelle du risque de la fin de vie humaine sur la planète. Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’homme qui est responsable, par ses péchés dans le premier cas, par son aveuglement dans le second. La différence se trouve dans la disparition de la punition divine : nous n’avons plus besoin de Dieu, nous sommes tout à fait capables de nous détruire nous-mêmes.

Quant au rapport à la Nature… qu’y-a-t-il de nouveau au moins depuis Spinoza (17ème siècle) ?

Qu’est-ce qui a empêché l’homme de réaliser qu’il est un constituant de la Nature au même titre que tout ce qui existe, sinon lui-même, autrement dit sa peur et son angoisse qui l’ont conduit à croire ?

Ceux qui s’évertuent à trouver des mots nouveaux pour se donner l’illusion qu’ils trouvent des idées nouvelles ne font que tourner en rond dans la même sphère d’interprétation redondante et stérile.

Le journaliste conclut « Ainsi assistons-nous à un tournant géologique de la pensée contemporaine. (…) L’écosophie (Félix Guattari) est confrontée à un double dilemme tactique et sémantique. Face à l’urgence de penser et d’agir dans un monde en feu, la tentation est grande de vouloir rompre avec le vocable de l’ancien monde et d’accompagner l’avènement du nouveau par des concepts inédits et des narrations inouïes.»

La tentation est grande, dit-il, visant ce qui ressemble fort au jeu avec des mots.

Dérive des réseaux dans l’affaire J. Bayou ?

J. Bayou, accusé de violences psychologiques par une ex-compagne, vient de démissionner de son poste de secrétaire national du parti EELV.

Le Monde (26.09.2022) publie le message qu’il a envoyé aux militants de son parti, dont cet extrait :  « Vous le savez peut-être, je suis accusé de faits qui ne me sont pas présentés, dont mes accusateurs.ices disent qu’ils ne sont pas pénalement répréhensibles, et dont je ne peux pour autant pas me défendre puisqu’on refuse de m’entendre. C’est Kafka à l’heure des réseaux sociaux ».

Un article écrit par deux avocates dont le lien est indiqué dans la même page du journal, précise les termes de la loi concernant les violences sexuelles et souligne l’amalgame souvent fait par le public entre ces violences répréhensibles et les comportements sexistes.

Ce qui est apparemment le cas dans l’affaire J. Bayou.

Son invocation de Kafka est-elle pertinente et pourquoi a-t-il démissionné ?

L’univers de Kafka est celui d’un insaisissable, autrement dit d’une machine dont nul ne sait ce qui préside à son origine et à son fonctionnement. Elle fonctionne. Victimes et bourreaux dansent la même danse délétère dénuée de sens apparent. Dans Le Procès, ni Joseph K., ni ceux qui le jugent ni ceux qui le tuent ne connaissent le pourquoi.

J. Bayou, lui, sait.

Jusqu’à aujourd’hui, il était responsable d’une organisation engagée dans la défense des femmes victimes de violences.

Or, la problématique féministe est actuellement dans une phase dialectique aiguë non encore résolue : aux non-dits et aux surdités des millénaires passés, s’oppose dans les sociétés occidentales (notamment en France) et depuis peu de manière structurée (fin 19ème siècle) un discours contradictoire dont les démesures répondent aux démesures d’un déni qui perdure toujours plus ou moins.

En tant que principal responsable d’un parti qui a créé une cellule interne pour juger des actes et des comportements agressifs envers les femmes (signe du caractère aigu de la dialectique), il n’est plus un homme ordinaire ayant vécu une séparation difficile de couple, mais la personnification de la cause défendue par le parti.

Ce qui pourrait/devrait ( ?) n’être qu’un problème de couple apparaît donc comme un élément de la dialectique dans sa dimension démesurée amplifiée par les réseaux sociaux.

La faiblesse de J. Bayou n’est pas tant dans ce qui lui est reproché (si ce qui est dit est vrai) que dans son incapacité à expliquer la nature de la problématique dans laquelle sa fonction l’a impliqué.

Flux de l’extrême-droite

En mai 1945, qui aurait imaginé que quatre-vingts ans plus tard,  l’idéologie d’extrême-droite reviendrait en force en Europe ?

L’avocat du diable rétorquera que le RN en France, Fratelli d’Italia en Italie, le parti des Démocrates en Suède, Vox en Espagne etc. n’ont rien à voir avec le nazisme d’Hitler et les différents fascismes du siècle dernier, dont celui de Mussolini. Si certains Italiens disent que l’action politique de Mussolini n’a pas été que négative (n’a-t-il pas construit la ville de Littoria – aujourd’hui Latina – en asséchant des marais ?), c’est avec un implicite invoquant une honnêteté intellectuelle qui oblige à reconnaître aussi qu’Hitler a construit de belles autoroutes et fabriqué la première Volkswagen.

Bref, un simple problème de type rapport bénéfices/inconvénients. De ce point de vue, si un tremblement de terre détruit beaucoup, il garantit en même temps l’emploi des travailleurs des entreprises de reconstruction. La sagesse des nations ne dit-elle pas qu’ « A toute chose malheur est bon » ? Ou qu’ « On ne fait pas d’omelette sans casser les œufs » ? Purger, assainir, purifier… les mots ne manquent pas pour le besoin de justifier.

Et puis, Mike Godwin n’a-t-il pas déclaré que plus la discussion est longue, plus elle se rapproche du point où l’on évoquera le nazisme et Hitler ? Une sorte de t.o.c. à en croire certains qui oublient peut-être de se demander quel était le point de référence équivalent avant 1933. Sauf à prétendre que le nazisme est de l’ordre de la génération spontanée, autrement dit qu’il s’explique par lui-même et qu’il est donc en soi une exception historique.

J’ai à plusieurs reprises défendu l’analyse selon laquelle l’idéologie d’extrême-droite est celle d’une régression mortifère dont les étapes sont imprévisibles :  si on sait sans le moindre doute de quelle ingéniosité sont capables les hommes pour se massacrer, nul (y compris les chefs qui jouent le rôle de l’apprenti sorcier) ne connait à l’avance le chemin précis que prendra l’établissement de la « préférence nationale », du « nous sommes chez nous » etc., ni les étapes par lesquelles il passera. L’Histoire nous en fournit maints exemples à des niveaux de dévastation différents.

De même, nul ne connaît à l’avance le seuil à partir duquel les petites machines des peurs/angoisses individuelles se constitueront en une machinerie générale d’angoisse nationale incontrôlable.

Il n’est pas atteint pour le moment, les verrous n’ont pas sauté, mais la pression de la convergence des extrêmes-droites européennes est de plus en plus forte.

Si l’immigration est un catalyseur – et d’autant plus que sa problématique n’a jamais été construite… et elle n’est pas la seule – elle n’est pas la cause de la crise existentielle planétaire qui affecte différemment les pays selon leur propres dysfonctionnements.

Je retarde au maximum la question du que faire ?

Il n’existe pas de miroir de conscience qu’on puisse opposer aux sourires, aux rires, aux cris de ceux qui applaudissent les slogans d’extrême-droite.

Il n’existe pas non plus de rationalité opposable.

Pour soi-même, la seule voix possible, à mon sens,  est celle du refus de la moindre concession aux discours relativistes des « côtés positifs » du fascisme, de l’immigration comme causalité,  de la prétendue distance essentielle des extrêmes-droites actuelles avec le nazisme et les fascismes, donc du bénéfice à attendre de leurs programmes.

Par qui cette voix est-elle audible ?

Je ne sais pas.

Fatigue informationnelle

Dans le cadre de l’émission Et maintenant ? (France Culture) Quentin Lafay recevait ce samedi 17 septembre 2022 Guénaëlle Gault, sociologue et directrice générale de l’Obsoco, (l’Observatoire société & consommation).

Résumé : « Selon une enquête, un Français sur deux souffre de fatigue informationnelle. En clair, il se sent débordé, épuisé ou oppressé, par un flux constant d’information dans lequel il n’arrive plus à faire le tri et qu’il n’arrive plus à transformer en connaissances. »

L’état des lieux est bien connu : d’une part, des chaines de télévision et de radio diffusent 24 heures sur 24 des informations dont la plupart sont reprises « en boucle », d’autre part, les réseaux sociaux en activité permanente publient des opinions sur tous les sujets, à quoi il faut ajouter l’étalement des problèmes personnels sur des sites dédiés, et la présence permanente des smartphones.  

La problématique, telle que je la comprends, est celle d’une esquive de la question existentielle dans ce qui peut apparaître comme la construction d’un rapport avec l’autre ( le monde et les autres dans leurs complexités) mais qui en est un évitement.

Les informations en continu et les réseaux sociaux via l’Internet répondent de manière nouvelle à un besoin archaïque qui peut s’exprimer par exemple par ce qu’on appelle ordinairement « sortir ». Avec la différence que celui qui « sort » finit par rentrer, plus ou moins satisfait ou désabusé par ses rencontres (objet souvent traité par la littérature et le cinéma) alors que l’information continue et les réseaux laissent la porte de la rencontre fermée en faisant croire qu’elle est ouverte.

Si les rencontres de celui qui « sort » n’ont pas pour premier objectif avéré la connaissance de l’autre, en revanche, l’information continue et les réseaux peuvent en créer l’illusion : la répétition médiatique est un écho de la répétition de l’apprentissage du savoir enseigné par le maitre à l’école et les échanges dans le réseau que je connais confondent souvent opinion et idée.

J’expérimente donc de manière critique cette problématique par mes interventions, irrégulières, dans l’espace de discussion du Monde et les articles, réguliers, que je publie dans ce blog.

Ainsi, ce questionnement : pourquoi intervenir dans le réseau du journal, et pourquoi ce blog, alors que le dialogue est l’exception dans l’un (je ne parle pas seulement de mes interventions mais de toutes les autres)  comme dans l’autre ?

Je fournis la même réponse qu’à la question que m’a posée mon travail d’enseignement :  je ne fais rien d’autre (consciemment du moins)  que tenter de proposer des problématiques (la constitution d’une imbrication de problèmes) en sachant qu’elles ne sont pas de l’ordre du dialogue, du moins immédiat, en tout cas avec l’autre, sinon avec soi. Je l’ai expérimenté avec les quelques rares professeurs – lycée et université – qui ont su créer des problématiques dont j’ai constaté qu’elles ont peu à peu diffusé au fil des années leur contenu et leurs questionnements.

Quelques réactions dans le réseau des lecteurs du Monde et dans le blog (relativement suivi malgré son caractère quand même austère) confirment que la création de problématiques (quel qu’en soit le vecteur) est la seule construction, même si, comme le corps, elle peut être bancale, qui permettre de comprendre le vivant.

La reine, le roi et la transcendance

Les réactions attristées de « sujets » britanniques interviewés dans la rue, la foule qui se déplace pour venir saluer la dépouille d’Elizabeth et se déplacera pour ses obsèques, la place accordée par les médias internationaux à la mort de la reine posent la question du sens de ces signes : la personne disparue et celle qui la remplace ne disposent d’aucun pouvoir de décision, elles font partie d’une famille très riche (plusieurs centaines de millions de livres sterling qui se transmettent familialement sans imposition) dont la vie luxueuse est financée en grande partie par l’impôt public.

Dans ce cadre de cette absence de pouvoir, que signifient les carrosses dorés, les uniformes de parade, les apparitions au balcon de Buckingham, les offices à Westminster, tout un décorum qui n’a rien de très différent de celui de Louis XIV ?

La question peut se poser autrement : que manquerait-il aux Britanniques s’il n’y avait ni roi ni reine, ni palais royaux, ni carrosses, ni couronne ?

De quelle nature serait le vide ?

Louis XIV disposait des pleins pouvoirs et il était d’une nature autre que celle de ses sujets : il était de sang bleu,  roi par la grâce de Dieu, mâle et sexué.

Au Royaume-Uni où l’on chante « God save the Queen – maintenant the King », Dieu fut et est toujours la référence essentielle qui, entre autres, justifie l’existence de la royauté.

Le roi Charles est encore censé être l’incarnation de cette transcendance. La différence majeure avec sa mère, est que sa personne ne coïncide plus vraiment, comme Elizabeth a pu l’être – hors-sol, en quelque sorte – avec le personnage qu’il est censé incarner (cf. sa relation avec Diana en a fait un être sexué ordinaire, comme elle le fut, avec la différence qu’elle sut acquérir peu à peu le statut de rebelle généreuse contre un ordre perçu comme hypocrite).

Le problème posé par cette distorsion est celui de la limite du « faire comme si » le roi n’était pas cet être, alors que sa mère sut être la femme pratiquement inconnue, jusqu’à la limite du tolérable lors de la mort de Diana. Les critiques visant son absence de réaction l’ont contrainte alors, pour un moment, à quitter son statut de reine pour exprimer les sentiments d’une femme dont la sincérité ne convainquit pas grand monde.

La popularité de Diana était et est encore sans doute le signe d’un changement de rapport avec le monde de la transcendance, en tout cas une figure sexuée contrastant avec la figure, elle asexuée, de sa belle-mère qui a ainsi permis d’absorber les débordements en tout genre des princes et princesses.  

Mais à quel prix et pour quel bénéfice pour les Britanniques ?

Les conditions de vie sur la planète sont telles, aujourd’hui, qu’elles peuvent faire apparaître le besoin de cette royauté transcendante et costumée comme obsolète, en complet déphasage avec le réel (l’Australie et le Canada envisagent de quitter le Commonwealth), ou au contraire, lui donner une valeur de refuge tranquillisant, comme peuvent l’être les magazines consacrés aux rois et reines qui vivent dans des châteaux.

Une sorte d’opium avec la conscience qu’il en est un.  

Jusqu’à quel seuil de déni ?

CNR

Ce sigle est historiquement celui du Conseil National de la Résistance créé en 1943 par Jean Moulin. Ce Conseil qui réunissait toutes les forces politiques de la Résistance avait un objectif clair : lutter contre l’occupant nazi et préparer la reconstruction du pays après la victoire.

Leur récupération par E. Macron pour ce qu’il appelle le Conseil National de la Refondation (l’éventail des dénominations possibles était pratiquement sans limites) est le signe de ce qui s’apparente à un calcul politicien révélateur soit de faiblesse, soit de duplicité, vraisemblablement des deux.

Personne n’est dupe du message lourdement subliminal dont le premier résultat est un fiasco puisque la totalité des forces politiques d’opposition et la majorité des syndicats refusent leur participation.

Ce qui constituait le ciment du CNR de 1943 était la clarté des deux objectifs rappelés plus haut. Il y avait, d’un côté, la France occupée et collaborationniste, de l’autre la France républicaine. L’ennemi était le nazisme et ses soutiens. C’était donc une question existentielle, de vie ou de mort.

Quel est aujourd’hui l’ennemi qui justifie cette récupération du CNR de 1943 et quelle serai aujourd’hui la question existentielle ?

Quel que soit le problème que l’on choisisse parmi ceux qui sont proposés (climat, école, santé, revenus…),  il est déterminé par les choix politiques, en l’occurrence ceux du parti présidentiel au pouvoir depuis cinq ans. Autrement dit, il n’y a pas d’ennemi extérieur qui mettrait la patrie en danger (la guerre déclenchée par V. Poutine avec ses effets sur les livraisons de gaz n’est qu’un élément de la problématique) mais un système dont les effets délétères devraient conduire à reconsidérer le principe de fonctionnement.

Il n’en est pas question. Il est question de refondation sans qu’en soit précisé l’objet. Et pour cause.

Comment faire croire qu’on refonde une maison sans toucher à ses fondations ?

La mort d’une amie

Elle s’appelait Huguette.

S’appelait… l’imparfait (= non fini), pour indiquer la fin d’une vie, a aussi valeur de durée.

Huguette, donc, pendant 86 ans, jusqu’à ce début d’après-midi du 3 septembre 2022.

Quelle que soit la puissance de la mémoire affective, le vide que crée la disparition physique ne peut pas être comblé. L’absence matérielle est et sera,  là, avec soi, jusqu’à son propre imparfait de durée.

Notre première rencontre eut lieu lors du constat d’un sinistre dû à une fuite d’eau. Notre appartement est situé au-dessus de celui qu’avait occupé sa sœur et qu’occupent de manière intermittente son neveu et ses nièces. Peu après notre installation, il y a huit ans, un nourrice d’eau explosa sur une conduite qui alimente le cumulus. Nous étions en ville, pas très loin, et la personne qui faisait le ménage se trouvait dans l’appartement. Elle m’appela.  En un quart d’heure j’étais là. Je n’ose imaginer les conséquences – la fuite était importante – si l’incident s’était produit lors d’une absence de plusieurs heures et sans personne pour donner l’alerte.

Comme la quantité d’eau épongée n’était pas importante, j’en conclus que la plus grande partie s’était infiltrée dans l’appartement du dessous. J’appelai une des nièces que j’avais rencontrée quelques semaines auparavant. Elle me donna le numéro de téléphone d’une tante qui habitait en ville et disposait de la clef. Je l’appelai et l’attendis devant la porte. Je vis monter une femme grande, mince, droite à la chevelure abondante. Elle ouvrit et nous allâmes constater les dégâts. L’eau qui avait taché le plafond, coulait encore le long d’un mur, sur un meuble et trempait un tapis.

C’est à ce moment-là que, pour moi du moins, la relation s’est nouée. La connaissance intuitive. C’est rien, dit-elle, en m’aidant à transporter le tapis dans la salle de bains.  Ce n’était pas tout à fait rien. Mais c’était beaucoup de l’entendre.

Ce qu’elle dit, la manière dont elle le dit, à propos de cet incident, c’était elle : droite, claire, sans calcul. Telle était Huguette qui, nous confia-t-elle plus tard,  traversait alors un moment très difficile : elle venait de perdre son mari peu après la mort de sa sœur.

Peu à peu, notre relation devint une amitié. Outre les affinités affectives avec notre couple – la marche, le cinéma, les livres, le vin, un voyage ensemble à Londres –   il y eut le fait qu’elle et moi avions eu, dans nos histoires respectives, le même engagement politique, dicté par le même refus du « c’est comme ça » pour le même « idéal » du commun. La post-vérité aujourd’hui très à la mode en particulier depuis Trump dont l’évocation lui mettait des étincelles dans le regard, ne nous intéressait pas. Faire usage de la critique n’est pas se déjuger. Surtout dans le désintéressement.

Sa décision, parfois, de ne pas venir au rendez-vous rituel du vendredi où nous rejoignions au café un couple d’amis, signifiait une tristesse de solitude qu’elle disait simplement, au téléphone, pour se décommander.

Lors d’un de ses derniers anniversaires que nous fêtions chez nous avec ce couple d’amis, elle déclara, avec une émotion à peine contenue, combien elle appréciait notre compagnie et elle me le répéta, me confiant combien nous l’avions aidée à surmonter la peine causées par la mort de sa sœur puis de son mari.

En heurtant nos verres de champagne, nous lui avions dit combien elle nous était précieuse.

Elle l’est encore. C’est en quoi sa disparition matérielle n’est pas une disparition totale. Le vide creusé par sa mort n’est pas un trou noir. Pour nous, pour ceux qui l’aiment et qu’elle a aimés, elle s’appelle toujours Huguette.

Vacances et vacance (suite et fin)

En ce temps-là (que… etc. – voir plus haut) j’étais militant syndicaliste (SNES) avec des responsabilités académiques. Dans la mouvance de mai 1968 (que… etc. – voir toujours plus haut) le débat était vif sur la nature des changements à apporter pour améliorer l’enseignement. Le syndicat insistait – à juste titre – sur les conditions objectives du travail (rémunérations, effectifs, formation pédagogique, entre autres).

J’étais intervenu dans une assemblée générale pour dire que même si tous ces paramètres étaient satisfaits, ils ne suffisaient pas.

J’invitai les camarades qui manifestaient, qui leur surprise, qui leur désaccord, quelques-uns leur intérêt, à se souvenir des conditions dans lesquelles ils avaient suivi leurs études secondaires de second cycle (2nde, 1ère, terminale). Les classes étaient généralement surchargées – quarante élèves en moyenne – ce qui n’empêchait pas certains cours d’être suivis avec la plus grande attention parce qu’ils étaient intéressants, alors que d’autres n’étaient qu’occasion de chahut. Qu’est-ce qui expliquait ces disparités ? Certainement pas une différence de niveau de connaissances, ou de formation pédagogique (quasiment nulle). C’était quoi ?

Je pensais à Jacques, devenu quelques années plus tard – après l’obtention de la licence puis d’une maîtrise (un mémoire + deux nouveaux certificats) professeur titulaire, sans avoir eu à passer un concours et sans avoir reçu la moindre formation pédagogique. Il ne s’agissait évidemment pas d’en faire un modèle, mais de tenter de comprendre pourquoi la réussite du métier d’enseignant (Jacques fut très vite nommé dans un lycée et les résultats qu’obtinrent ses élèves au baccalauréat furent comparables à ceux de ces collègues) ne pouvait s’expliquer par les seuls critères objectifs mis en avant par le syndicalisme en général.

J’expliquai, devant mes camarades syndiqués, que ce que j’appelle la note fondamentale (les connaissances dans une discipline donnée) ne suffisait pas à intéresser, pas plus que la note elle-même, même parfaitement juste, tirée sur la corde du violon. La musique commence avec les harmoniques, à savoir l’ensemble des vibrations produites par le musicien et qui, jusqu’à la limite de la dissonance, donnent à la note fondamentale, la vie, via l’émotion.

Pour l’enseignement, les harmoniques étaient les rapports construits entre la note fondamentale (les connaissances) et le vivant,  autrement dit, la capacité pour le professeur de montrer en quoi l’acquisition de telle ou telle connaissance concerne la vie de celui qui vient au lycée pour l’acquérir. Et cette capacité passe par une formation permanente, pendant l’ensemble de la carrière, qui ne vise pas la note fondamentale des connaissances – c’est au professeur lui-même de la parfaire sans cesse – , mais les connaissances périphériques susceptibles de faire résonner cette note. Jacques était un passionné de musique, et c’est par elle qu’il avait réussi à intéresser ses premiers élèves à Racine. En d’autres termes, il fallait proposer aux professeurs une formation continue et permanente dans d’autres disciplines que celle qu’ils enseignaient.

Ce qui voulait dire – et c’est ce que je dis devant un auditoire peu réceptif, du moins dans sa majorité – que je n’accordais pas beaucoup d’intérêt à la pédagogie, encore moins au pédagogisme – pour ne pas dire que je le détestais – dont nous saoulaient certains inspecteurs/inspectrices et les délégués des Instituts Universitaire de Formation des Maîtres, capables de tenir pendant des heures des discours creux qui me faisaient penser à ceux que dénonçait Rabelais.

Bref, le désir de transmettre un savoir et l’esprit critique sans lequel il n’existe pas, puis la recherche et l’exploitation d’harmoniques qui permettent de construire ce que je pense être l’essentiel, parce que c’est ainsi que fonctionne le vivant, à savoir des problématiques.