Elle s’appelait Huguette.
S’appelait… l’imparfait (= non fini), pour indiquer la fin d’une vie, a aussi valeur de durée.
Huguette, donc, pendant 86 ans, jusqu’à ce début d’après-midi du 3 septembre 2022.
Quelle que soit la puissance de la mémoire affective, le vide que crée la disparition physique ne peut pas être comblé. L’absence matérielle est et sera, là, avec soi, jusqu’à son propre imparfait de durée.
Notre première rencontre eut lieu lors du constat d’un sinistre dû à une fuite d’eau. Notre appartement est situé au-dessus de celui qu’avait occupé sa sœur et qu’occupent de manière intermittente son neveu et ses nièces. Peu après notre installation, il y a huit ans, un nourrice d’eau explosa sur une conduite qui alimente le cumulus. Nous étions en ville, pas très loin, et la personne qui faisait le ménage se trouvait dans l’appartement. Elle m’appela. En un quart d’heure j’étais là. Je n’ose imaginer les conséquences – la fuite était importante – si l’incident s’était produit lors d’une absence de plusieurs heures et sans personne pour donner l’alerte.
Comme la quantité d’eau épongée n’était pas importante, j’en conclus que la plus grande partie s’était infiltrée dans l’appartement du dessous. J’appelai une des nièces que j’avais rencontrée quelques semaines auparavant. Elle me donna le numéro de téléphone d’une tante qui habitait en ville et disposait de la clef. Je l’appelai et l’attendis devant la porte. Je vis monter une femme grande, mince, droite à la chevelure abondante. Elle ouvrit et nous allâmes constater les dégâts. L’eau qui avait taché le plafond, coulait encore le long d’un mur, sur un meuble et trempait un tapis.
C’est à ce moment-là que, pour moi du moins, la relation s’est nouée. La connaissance intuitive. C’est rien, dit-elle, en m’aidant à transporter le tapis dans la salle de bains. Ce n’était pas tout à fait rien. Mais c’était beaucoup de l’entendre.
Ce qu’elle dit, la manière dont elle le dit, à propos de cet incident, c’était elle : droite, claire, sans calcul. Telle était Huguette qui, nous confia-t-elle plus tard, traversait alors un moment très difficile : elle venait de perdre son mari peu après la mort de sa sœur.
Peu à peu, notre relation devint une amitié. Outre les affinités affectives avec notre couple – la marche, le cinéma, les livres, le vin, un voyage ensemble à Londres – il y eut le fait qu’elle et moi avions eu, dans nos histoires respectives, le même engagement politique, dicté par le même refus du « c’est comme ça » pour le même « idéal » du commun. La post-vérité aujourd’hui très à la mode en particulier depuis Trump dont l’évocation lui mettait des étincelles dans le regard, ne nous intéressait pas. Faire usage de la critique n’est pas se déjuger. Surtout dans le désintéressement.
Sa décision, parfois, de ne pas venir au rendez-vous rituel du vendredi où nous rejoignions au café un couple d’amis, signifiait une tristesse de solitude qu’elle disait simplement, au téléphone, pour se décommander.
Lors d’un de ses derniers anniversaires que nous fêtions chez nous avec ce couple d’amis, elle déclara, avec une émotion à peine contenue, combien elle appréciait notre compagnie et elle me le répéta, me confiant combien nous l’avions aidée à surmonter la peine causées par la mort de sa sœur puis de son mari.
En heurtant nos verres de champagne, nous lui avions dit combien elle nous était précieuse.
Elle l’est encore. C’est en quoi sa disparition matérielle n’est pas une disparition totale. Le vide creusé par sa mort n’est pas un trou noir. Pour nous, pour ceux qui l’aiment et qu’elle a aimés, elle s’appelle toujours Huguette.