Un hiver en Bretagne – Roman (14)

Sorti du ventre du bateau au volant de ma voiture, j’avais traversé Roscoff encore endormie.  

C’est alors que les planètes avaient commencé à s’aligner.   

D’abord, la place de stationnement libre juste en face de l’hôtel. Ensuite, le créneau réussi du premier coup. Enfin, de part et d’autre des trois lignes verticales lumineuses tracées sur la façade par les projecteurs, les fenêtres sombres signalant les chambres disponibles.

J’avais dit à l’hôtesse d’accueil que je désirais en réserver une qui donne sur la mer.

– Pour combien de nuits ? avait-elle demandé en acquiesçant tandis que ses doigts avaient commencé leur course sur le clavier de l’ordinateur.

Ils s’étaient immobilisés, elle avait levé les yeux et je m’étais entendu répondre « trois nuits ».

L’explication de cette spontanéité se trouvait non dans un quelconque sens de cet alignement de planètes métaphoriques, mais dans l’énergie positive qu’avait suscitée cette addition de tout petits événements sans importance en eux-mêmes. Comme celle qui fait s’écrier « C’est le plus beau jour de ma vie, j’ai retrouvé mon chapeau ! » parce que la perte est toujours un chaos.

Cela supposait une disposition d’esprit,  peut-être aussi de corps, allez savoir, prête à saisir les incidences pour en faire un moteur d’énergie positive. Une disposition rangée avec un ricanement jaune dans le tiroir « optimisme » par le pessimisme pour qui le bon est toujours annonciateur du mauvais et qui s’auto-justifie en qualifiant d’imbéciles heureux ceux qui se réjouissent de retrouver leur chapeau ou de trouver une place de stationnement juste devant la porte de l’hôtel un matin de pluie en Bretagne.

Quand j’avais précisé que je venais de débarquer et que je souhaitais prendre un petit-déjeuner, elle m’avait invité à entrer dans la salle à manger en précisant qu’il s’agissait d’un buffet.

Le buffet n’était pas un meuble mais un libre-service.

Les linguistes discutaient toujours de l’évolution du sens du mot d’origine italienne – buffa désignait ce qui produit du souffle, comme la bouche qui émet le rire sollicité par l’opéra du même nom créé à cet effet, ou encore celle d’aération du métro new-yorkais dont on sait, depuis Marilyne Monroe, et après quelques réflexions, que l’air chaud gonfle les robes qui en deviennent ainsi bouffantes.

Comment avait-il fini par désigner le meuble puis la nourriture proposée au client sans autre restriction que la sienne ? Telle était la question. Est-ce que le gonflement des bedaines et des joues, soufflées comme le verre par la bonne ou malbouffe, aurait été transféré par mimétisme sur le buffet ventru, gros de toute sa vaisselle vouée aux victuailles  ?

La langue humaine était capable de toutes les audaces.

Comme les hôteliers dont il n’était pas encore établi s’ils avaient conçu le buffet synecdochique pour permettre à leurs clients de vérifier que le choix implique le renoncement.  

Synecdochique – quel adjectif ! –  venait de synecdoque – quel nom ! et même pour ceux qui savent le grec ! Mais comment dire autrement, sinon dans une phrase compliquée qui alourdirait inutilement l’explication, comme celle que j’étais en train d’écrire pour expliquer ce que le terme savant me permettait de ne pas expliquer, que le « buffet » annoncé par l’hôtesse ne désignait pas un meuble, comme je l’avais indiqué, mais, et comme la voile désigne le navire ou la lame l’épée surtout quand elle est fine, les aliments proposés en libre-service ?

Exposer une telle quantité de nourriture avec le message « autant que vous voulez » renvoyait selon qu’on penchait pour la vulgarité ou la distinction, à la goinfrerie ou à la corne d’abondance, à Gargantua avant ou après son éducation humaniste, et à Pluton, le dieu de la richesse – la ploutocratie et les ploutocrates venaient de là – et du royaume des morts.

La construction du rapport entre la richesse et la mort occupait une place d’autant plus importante dans les théories que ceux qui possédaient beaucoup de tout ce qu’on peut posséder n’étaient jamais les plus nombreux.  L’évangile de la malédiction divine contre les riches qui n’auraient pas de billet d’entrée pour le paradis de l’au-delà ne suffisait pas toujours à convaincre les pauvres qu’ils avaient beaucoup de chance d’être pauvres dans l’ici-bas.  

Répondant aux stimuli envoyés par la profusion,  mes yeux s’étaient agrandis pour toucher aux rivages de l’infiniment grand, tandis que mon ventre se connectait aussitôt à la zone cérébrale spécifique chargée de répondre par la raison à l’appel puissant de l’hubris, la démesure et l’outrance que les Athéniens considéraient comme le mal redoutable par excellence, sans doute parce qu’ils y étaient fortement enclins.

Le buffet n’était qu’un miroir aux alouettes.

En optant pour le sucré, j’avais choisi en même temps de renoncer au salé – le lard, au lever du jour, même quand il est breton, n’était pas ma tasse de thé – et composé un plateau de petites crêpes fines et dentelées comme les coiffes bigoudènes, d’un triangle isocèle de far aux pruneaux, d’un yaourt nature en pot de verre sur lequel était inscrit le nom de la ferme bretonne qui le produisait et d’un mug de café pur arabica, lui brésilien.

Les deux tables les plus proches de la fenêtre étant occupées, chacune par un couple mixte, j’avais décidé de m’installer à l’écart et salué au passage les quatre voyageurs.

 L’un des couples avait répondu par un double « hello » dont la version anglaise du guide breton posé sur la table indiquait l’origine, l’autre par un vague grognement français de lui, elle se contentant d’un vague hochement de tête du même idiome. Je n’en tirai aucune conclusion définitive.

J’ignorais alors que je reviendrais l’année suivante et encore moins le même jour. Le processus enclenché par la spontanéité de la réservation n’avait pointé son nez que le soir, dans le restaurant où je me trouvais de nouveau.

J’ignorais aussi que les deux soirées se termineraient de manière très différente.

(à suivre)

Naufrage

« Un navire de pêche parti de Libye a coulé, dans la nuit de mardi à mercredi, alors qu’il faisait route vers l’Italie. Une centaine de personnes ont pu être secourues. Selon le témoignage de rescapés, le bateau transportait 750 personnes. »  (A la Une du Monde – 16/06/2023)

Quelques réactions :

« Donc. Du forcing habituel. Bateau pourri, qu’ils savaient surchargé et à risque (pas besoin d’être bien malin pour le voir) sur lequel ils sont montés volontairement en payant rubis sur ongle en connaissance de cause des passeurs criminels et ceci en toute illégalité. (il vient d’où l’argent d’ailleurs ?)
Refusent les secours initiaux en mer , ben forcément puisqu’ils savent que c’est illégal de forcer une frontière. Et veulent prendre le risque tous seuls de continuer. Et après ça se passe mal, on appelle finalement au secours et ça devient la faute des européens ? Ça va bien là
. »

« Bien évidemment comme à chaque fois dans pareil cas c’est les Européens responsables pas du tout les passeurs ni les Lybiens.(sic) »

« Le pire, depuis que cette terrible horreur de la migration ne cesse, et pour cause, aucune solution n’a pu être trouvée en Europe, c’est incroyablement affreux. Mais ces pauvres migrants, ils ont voulu éviter la Grèce, et pour cause, ils les accueillent très mal… alors leurs journée de deuil… des larmes de crocodiles…Mais quand va-t-on enfin trouver une solution humaine, créer des couloirs de migration, des accueils, sécurisés…Mon Dieu, quand ? »

« Que voulez-vous qu’il arriva (sic) ! En voyant la photo, on devine mes drames passés et à venir. Il faudrait maintenir une flotte permanente qui repousse les bateaux partant (on sait s’où ils viennent) »

« Retrouvez donc un peu d’humanité messieurs les commentateurs !Vous savez ? La compassion chrétienne, ce serait donc du pipeau ?Un habillage moral ? Parfois je me demande ce qui me pousse à errer dans ces espaces de commentaires… »

Ma contribution :

D’où parlons-nous ?

Depuis notre conscience morale ou religieuse ? Notre humanisme ? Notre déni ? Nos points de vue partisans ? Ce n’est pourtant pas très compliqué : il y a de plus en plus de personnes qui ne peuvent plus rester dans le coin du monde où elles sont nées parce qu’y vivre est devenu à ce point impossible qu’elles courent le risque de mourir en mer. Est-ce que nous sommes pour quelque chose dans le long processus de la détérioration de leurs conditions de vie, ou pas ? Telle est la question d’où découle l’ensemble des réponses adéquates pour ces pays et ces personnes… et pour nous. L’exploitation de la misère à des fins lucratives fait partie du même problème.

Une réponse de « Atchoum la houle » (pseudo, cela va sans dire).

« Joli post, qui commence bien, mais oublie deux points essentiels : 1/ des questions de natalités, 2/ des questions de corruptions des élites ici et là bas, surtout la bas, mais ici aussi… »

Ma réponse :

A vos souhaits : je ne suis pas certain que les deux points que vous dites « oubliés » ne fassent pas partie de la question, si vous la creusez un peu.

Un hiver en Bretagne – Roman (13)

Comme l’hôtesse d’accueil, la serveuse qui vint poser sur la table le verre de champagne et le hors-d’œuvre remplissait les conditions anatomiques de l’emploi, de face et de dos elle aussi, dans un rapport d’harmonie légèrement différent mais lui aussi agréable à l’œil. Le regard de l’homme assis à la table voisine qui l’accompagna à l’aller et au retour me signifia clairement une approbation dont je feignis de ne pas remarquer qu’elle sollicitait une réponse complice.  La femme assise en face de lui se pencha pour murmurer quelque chose en posant sa main sur la sienne et il répondit par un acquiescement souriant. Mince, de taille moyenne,  il devait avoir vingt-cinq ans, elle, plutôt petite et dodue, avait dépassé la quarantaine. Ils m’adressèrent l’un et l’autre un salut qui me parut signifier un peu plus qu’une pure courtoisie commensale. Le champ des possibles était largement ouvert.

Le champagne était servi dans un vrai verre à vin, un verre tulipe. La précision était justifiée par le contre-sens de la coupe et de la flûte, la première vraisemblablement imaginée pour un m’as-tu-vu d’étalement, la seconde pour un succédané de transcendance.

Le hors d’œuvre rosé-rouge était incrusté de petits linéaments verts.

– Une préparation de fruits de mer à la coriandre, avait-elle expliqué sans se douter du développement que suggérait la double résonance de l’énoncé.

L’arrivée du homard était prévue dans une petite demi-heure, le champagne était un peu trop froid et mon voyage à la recherche de la coïncidence pouvait attendre un peu.

A la différence du prosaïque seafood britannique, la métaphore française fruit de mer m’évoquait le foisonnement et la puissance de la vie sous-marine, l’exact contraire du fruit de vos entrailles qui avait produit dans mon imaginaire d’enfant l’image désagréable et sanguinolente de la charcuterie, même s’il était béni.

Les neuf mois passés dans le liquide amniotique expliquaient sans doute la complexité des rapports avec cette masse mouvante, puissante et nourricière. L’homophonie française de mère et mer ouvrait la porte à des saillies strictement hexagonales et ne permettait donc pas de parvenir à une conclusion de portée internationale, même si l’on pouvait observer un peu partout dans le monde humain la délicate relation entre la mère et l’enfant et l’attirance ambivalente pour la mer. Ulysse, Jonas, le capitaine Nemo levaient le doigt si l’on demandait des témoignages et Baudelaire dont les rapports avec sa mère furent particulièrement difficiles s’écria dans son poème L’homme et la mer : « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! ». Rapporté à son histoire, chérir la mer offrait des perspectives d’analyse intéressantes.

Quant à coriandre, son genre féminin n’était pas celui auquel on pensait spontanément à cause de –andre qui évoquait le masculin entier quoiqu’un peu diminué quand même d’andropause ou à moitié d’androgyne, il pouvait s’expliquer par le féminin korè qui désignait la jeune fille, encore que le nom grec d’origine fût neutre. La question du genre était beaucoup plus complexe que ne le laissaient entendre certains discours.

Le hors-d’œuvre méritait bien son nom. Hors-d’œuvre était à la cuisine ce que prologue était au théâtre et ouverture à l’opéra : une déclaration d’intention faite en dehors du corps de l’œuvre pour être mise en bouche ou en oreille. De ce point de vue, il n’avait que peu de rapport avec amuse-bouche, encore moins avec amuse-gueule qui désignaient sans beaucoup de finesse la chose dite apéritive. D’autant que ce qui était présenté comme amusant ne l’était pas toujours, ni pour la bouche ni pour l’esprit. En particulier, le discours précédé du « Ce qui est amusant, voire marrant, c’est que… » le plus souvent sans rapport avec son objet et qui témoignait au moins d’un manque d’assurance, au pire de vacuité.

En attendant que le champagne gagne trois ou quatre degrés pour libérer ses arômes,  je remontai sur le ferry.

Le 20 septembre de l’an dernier. Il était 7 h 00.

Quinze heures plus tôt, en même temps qu’il avait libéré le bateau dans les eaux d’Irlande, le largage des amarres m’avait envoyé dans l’ « à Dieu vat » de l’espace marin, « sans mâts, sans mâts, ni fertiles ilots »,  avais-je récité à mi-voix, appuyé au bastingage le temps de la lente traversée de l’immense baie de Ringaskiddy. La passe franchie, je savais que le danger principal venait de la densité du trafic dans le rail d’Ouessant qui n’avait de rail que le nom, ce qui n’était pas très rassurant, même si, malgré la grande sécurité que les parallèles d’acier étaient censées garantir au transport ferroviaire, il arrivait quand même que des trains… déraillassent. Oui. La sonorité particulière désormais inouïe de cet imparfait du subjonctif à la troisième personne du pluriel avait un air d’onomatopée.

Quoi qu’il en soit, mourir noyé ou écrasé n’était pas de l’ordre du choix, pas plus que la peste ou le choléra métaphoriques. On ne s’embarquait pas sur un bateau ou dans un train pour mourir et on pouvait toujours décider de refuser l’alternative pathologisante.

Le dilemme dit cornélien n’existait que pour celui qui se conformait aux règles établies à cet effet. Avant de se battre contre le comte offenseur et père de Chimène qu’il devait épouser, Rodrigue avait seulement tenté de se dire dans un grand monologue qu’il pouvait ne pas jouer le jeu auquel voulait l’obliger son offensé de père. « Stances » qui désignaient ce monologue venaient du verbe latin stare – se tenir immobile – et Rodrigue finissait par décider de ne pas bouger. Il était un peu tôt pour la révolution. Corneille avait sagement décidé de ne pas franchir la ligne de contestation qui séparait le théâtre de la vraie vie et au-delà de laquelle il se mettait en danger. Galilée, qui ne disposait pas de la fiction pour donner le change, l’avait franchie, lui, dans le même contexte théocratique, avant de faire un pas en arrière, un retrait salvateur qui n’allait pas contrarier la rotation de la terre. Ils avaient eu raison. On ne vit qu’une fois.

La préparation avait la complexité des saveurs marines et le champagne commençait à exprimer celle de l’ineffable.

(à suivre)

L’explication a priori de l’agression d’Annecy

Il semble maintenant établi que l’agresseur est Syrien, qu’il a quitté son pays au moment de la guerre civile, qu’il est arrivé en Suède via la Turquie où il s’est marié, que la citoyenneté suédoise lui a été refusée alors que son épouse – ils ont divorcé depuis – l’a obtenue, qu’il est chrétien, qu’il n’est pas membre d’une organisation dite terroriste, qu’il est inconnu des services de police, qu’il voyageait en France légalement et qu’il n’était sous l’emprise ni de l’alcool ni d’une drogue quelconque.

Il n’entre donc pas dans le cadre de l’immigré qui vient apporter chez nous la preuve criminelle manifeste que le grand remplacement est en cours de réalisation.

Quand même, on pourra toujours se dire que s’il était resté chez lui, ou s’il n’avait pas passé la frontière française, il n’aurait pas commis ces agressions qui dépassent l’entendement. On pourra se dire aussi que si tous ceux qui à des degrés divers ont causé des torts à leurs semblables n’étaient pas nés, ou avaient été étouffés dans leur berceau, le monde n’en irait que mieux. Ce type de discours invite à rappeler, même si c’est un rappel frappé au coin du non-sens, que Hitler n’était pas vraiment un immigré.

Ceux – un masculin grammatical incluant le féminin – qui se plaisent à alimenter les grandes peurs sans doute parce qu’ils les éprouvent eux-mêmes ou qu’ils sont prêts à tout pour obtenir le pouvoir – ce qui revient au même – ont commencé par lire avec des effets de manche l’acte d’accusation habituel de l’immigré-illégal-musulman-terroriste-grand-remplaçant-de-civilisation-occidentale-chrétienne.

L’identité de l’agresseur ne cochant que la case « immigré », il a bien fallu triturer l’acte d’accusation, jusqu’à l’affirmation qu’il était possible qu’il se proclame chrétien alors qu’il ne l’est pas – comprenez : il est musulman – comme d’autres immigrés se proclament homosexuels sans l’être – comprenez : ils sont mieux accueillis. (cf. Le Monde du 09.06.2023)

Que ce discours puisse être tenu implique qu’il peut être entendu, comme celui des manifestations dites « patriotiques » à Annecy et ailleurs avec chants de La Marseillaise contre l’immigration ainsi considérée comme la cause de l’agression, en tant que telle.

L’absurdité du lien de causalité entre immigration et déséquilibre psychique est désormais impuissante à empêcher ce discours, parce qu’il correspond à une attente de plus en plus répandue et prête à beaucoup, sinon à tout,  pour être satisfaite.

Le « processus de décivilisation » du discours présidentiel en fait partie.

L’agression des enfants à Annecy « La pire barbarie qui soit » ?

« Emmanuel Macron, en visite à Annecy sur les lieux du drame, n’a pas souhaité qualifier l’attaque avant que la justice n’ait éclairci l’affaire. Il s’est contenté d’affirmer : « S’attaquer à des enfants est la pire barbarie qui soit. C’est ce qui nous a, je crois, tous bouleversés. »« Il y a des choses qui ne sont pas digérables. La violence derrière ces actes n’est pas entendable. Il ne faut pas qu’on s’habitue », a-t-il insisté. » (Le Monde – 10.06.2023)

Ci-dessous, la contribution de « Raphaël », la réponse de « MOK » et la mienne, à MOK – je partage l’esprit général de la contribution de Raphaël..

Raphaël : Il y a fort à parier que cet acte relève de la psychiatrie même si cela reste à l’heure actuelle une donnée inconnue. Donc l’indécence dans la récupération est à son comble. La droite et l’extrême-droite bien sûr, s’il y a encore une différence. Mais aussi Macron qui en profite pour s’écouter parler. Notons que le terme d’acte de barbarie a aussi un contenu judiciaire. Cette qualification ne s’appliquerait pas si l’individu a agi dans le contexte d’un épisode psychotique. Donc quand Macron nous parle de la plus grande des barbaries, même sans rentrer dans l’approche purement judiciaire, il évacue avant enquête la possibilité d’une irresponsabilité pénale. En effet, le crime d’un fou peut être horrible mais il n’y pas barbarie sans conscience de l’acte. Enfin, le lien de causalité entre son statut de réfugié et le crime commis est tout sauf établi. Le fait même de suggérer que cet événement puisse être l’occasion d’un débat sur la politique migratoire est une absurdité.

MOK : C’est le fait de s’attaquer délibérément à des enfants, des bébés, (cette intention la était première, tuer des enfants) laisse penser qu’il s’agit d’un acte prémédité et conscient, pas l’acte d’un fou. Ensuite la folie a peut être pris le relais lorsqu’il a poignardé des gens âgés. Vous vous baladez avec un opinel ds la poche? Pour couper une pomme peut être, pas pour egorger des gens. Ben oui c’est de la barbarie, et elle a évidemment des causes. J’ai lu L’Arabe du futur de Riad Sattouf, son enfance en Syrie. Il y a des choses qu’il relate qui sont très choquantes, d’une violence pour nous complètement improbable, ça montre au minimum une éducation aux antipodes de ce qu’on essaie d’inculquer à nos enfants.

Ma réponse :

> MOK : vous établissez un rapport de contradiction entre préméditation et « folie », un concept généraliste qui n’est plus trop utilisé aujourd’hui. La préparation et la combinaison d’actes, en tant que tels, ne sont pas des critères suffisants pour déterminer la santé mentale de l’individu. Les membres des Einsatzgruppen nazis qui, dans le cadre d’une pathologie collective, tuaient de sang-froid des enfants au motif qu’ils étaient juifs, n’étaient pas individuellement « fous » – certains le sont devenus après – , pas plus que ceux qui avaient planifié les massacres. Si, dans le cas qui nous occupe, le fait qu’un individu, seul, prenne de sa propre initiative – si c’est bien le cas – un couteau pour attaquer des petits enfants inconnus rencontrés par hasard, n’est pas le signe d’une pathologie mais d’un esprit sain, qu’est-ce qui fait que ce type d’acte individuel est l’exception rarissime ?

Un hiver en Bretagne – Roman (12)

Devant moi, un beau couvert sur une nappe blanche, et là, à quelques mètres, des hommes et des femmes remuant des bras et des mains comme dans un film au ralenti, d’autres agitant leurs jambes en accéléré.

A l’intérieur de moi qui ne bougeais ni bras ni mains ni jambes, j’entendais, je ne sais pas très bien où,  le discours d’une envie de rire qui disait « tu as le cul entre deux chaises » et celui d’une envie de pleurer qui en remettait une couche en murmurant comme à la fin des comédies de Molière, « tu ne t’en sortiras pas comme ça ».  

La petite machine enfouie et toujours à l’affût qui s’était mise en route pour plaquer le patron-type de la profession sur la femme singulière qui l’exerçait, avait produit en même temps la satisfaction béate de la correspondance parfaite qui dit que tout va bien, que le monde est en ordre et pour toujours comme le chantent les bedaines bourgeoises de Daumier décorées de chaines de montre en or, et la nausée du soulagement que procure cette satisfaction.

Je modifiai mon assise, à la recherche d’une branche à laquelle me raccrocher.

Parce qu’ici et maintenant, il avait suffi de quelques légères variations chimiques et électriques dites de fatigue et de faim pour provoquer une dépression globale et ouvrir les vannes du laisser-aller. Mais oui, un laisser-aller qui n’était pas si grave que ça, comme on dit au tout début, juste quand ça commence, quand on n’est pas encore assez nombreux et qu’on se satisfait de peindre des étoiles sur les vitrines en attendant d’y jeter des pierres.

– Avez-vous choisi ?

Elle était là, une tablette informatique à la main, regardant avec perplexité les deux cartes, fermées,  à l’endroit où elles les avait posées.

J’ignorais quelle branche j’avais trouvée, mais j’y étais agrippé.

– Oui. Le menu Tout homard et une demi-bouteille de Corton 2018. – J’ajoutai en désignant les deux cartes : J’avais choisi en faisant la réservation.

– Très bien, dit-elle en tapotant sur la tablette. La préparation demande une petite demi-heure. Pour accompagner le hors d’œuvre qui vous est proposé, souhaitez-vous un autre vin servi au verre ou directement le Corton ?

– Je prendrai un verre de champagne, brut.

Elle hocha la tête.

– Et puis, si vous disposez d’un moment à la fin du dîner, et si cela vous convient, pourrions-nous parler de Térence ? L’auteur comique, bien sûr.

Elle eut un grand sourire.

– Ce sera avec plaisir.

Elle récupéra les cartes et se dirigea vers une des tables où on l’appelait.

Quand je m’entendis penser que choisir le même menu et le même vin ne concernaient que l’apparence, je sus que j’avais rétabli les bonnes connexions électriques et relancé la chaine des réactions chimiques positives.

J’adressai à mon ordinateur un clin d’œil invisible à l’œil nu et donnai un coup de rame qui me ramena dans le courant.

Comme l’eau du fleuve où se baignait le philosophe éphésien, tout était toujours nouveau, dont le philosophe lui-même, surtout quand il s’agissait de chardonnay bourguignon accompagnant un homard breton choisis dans le même restaurant et à la même table par le même voyageur qui arrive en Bretagne deux 20 septembre consécutifs.

Se produisit alors l’infime variation de tonalité qui signifie la mauvaise appréciation d’un indice ou son omission et qui s’estompe aussitôt. Il était inutile de tenter un passage en force.

Cette année j’étais arrivé en fin d’après-midi alors que l’an dernier j’avais débarqué en tout début de matinée.

A 7 h 00 le ferry était entré au port. La délicate manœuvre d’approche et l’accostage sans heurts du mastodonte avaient été effectués avec un doigté aussi précis que celui du plafond de la chapelle Sixtine.

Lors de ma première et unique expérience de pilote, en eau douce et sur un bateau de six mètres environ, je m’étais surpris à chercher le frein à main dans l’attente du franchissement de la première écluse sur le canal du Rhône au Rhin devant laquelle j’avais tourné en ronds plus qu’approximatifs, cognant avec une belle régularité la coque contre les pieux de la berge judicieusement arrondis. 

Sur le quai, la bruine faisait luire les cirés des hommes tirant les aussières jetées du bateau jusqu’aux bornes qui recevaient leur œil de corde cerclée de fer. C’est ce qu’aurait sans doute écrit Victor Hugo s’il s’était laissé aller, lui aussi,  à la contemplation lyrique de ces condensés d’épopée maritime. Les câbles tendus, le géant des mers se trouvait dans une posture qui évoquait maintenant celle de Gulliver immobilisé par les ficelles lilliputiennes.

Compte tenu de la largeur et de la profondeur du fossé qui séparait cette espèce minuscule de l’immense espèce humaine, le rapprochement pouvait être contestable. Non seulement les tout petits Lilliputiens étaient continuellement en guerre contre leurs voisins, ce qui témoignait assez de leur débilité, mais encore et surtout ils se tuaient à cause d’une divergence sur le côté de l’œuf qu’il convient de briser quand il est cuit à la coque, alors que les hommes,  eux, grands comme l’on sait,  ne se massacraient en nombre – quelques dizaines de milliers ou de millions de temps en temps – que pour des raisons correspondant à leur mesure et à côté desquelles cette histoire de coquille d’œuf brisée à la petite cuillère ou à la pointe du couteau était parfaitement ridicule. Quels bouffons que ces petits bonshommes mesquins avec leurs coques d’œuf ! Les seules coques fécondes méritant d’être prises en considération dévastatrice étaient celles des navires que les hommes grands et surtout les grands hommes se plaisaient à exploser à coups d’obus et de torpilles en poussant des cris de joie militaire.

(à suivre) 

Un hiver en Bretagne – Roman (11)

Le plus efficace était de tenter de revivre cette journée. Une entreprise délicate qui sollicitait toutes les mémoires, notamment celle des affects dont aucune machine ne pourrait jamais disposer, quels que soient les méga ou gigaoctets de ses RAM ou ROM ou Flash.

Si l’homme était capable de créer tous les artifices imaginables, jusqu’à rire de son propre rire en en plaquant la mécanique sur un animal-transfert pour se donner l’illusion de sa maîtrise  – outre le dessin de la vache fromagère hilare en abyme, il avait imaginé une petite boîte ronde percée de trous appelée « boîte à meuh » qui devait être retournée pour que le meuglement soit émis de manière à amuser, et moins les enfants que les adultes –,  s’il savait construire des machines capables de calculer à la vitesse de la lumière ou de produire des phrases d’apparence intelligente aux contenus aléatoires à partir des données qu’il avait lui-même fournies en vrac, il était impuissant à reproduire artificiellement la mémoire spécifiquement humaine, celle qui construit à l’aune de la singularité de l’individu le seul réel dont il a la conscience intime qu’il est le seul vrai.

Comme il me restait une centaine de mètres à parcourir, je réalisai brusquement que si la coïncidence que j’essayais d’élucider était celle de deux dates, il était possible que le 20 septembre ne soit qu’un simple indice. Je devais envisager que la cause se trouvât dans l’épisode du restaurant et examiner si l’envie de retrouver le Tout homard n’était pas qu’un prétexte.

Je ralentis pour me donner le temps d’amorcer le processus.

La traversée de nuit depuis Cork s’était faite par mer calme et le ferry était arrivé à Roscoff à l’heure prévue.  Un peu plus tôt, une douce musique du folklore breton s’était répandue dans les cabines et sur les ponts, puis une voix féminine, douce et apaisante comme celle des aéroports, des gares ferroviaires et des ascenseurs, avait annoncé qu’il fallait remettre les montres à l’heure française, et que le bar et le restaurant libre-service étaient ouverts. Elle avait ensuite donné les consignes pour le débarquement avant d’indiquer que la température extérieure était de treize degrés Celsius et qu’il pleuvait légèrement. Au bar, quelqu’un avait assuré sur le ton de la certitude scientifique que c’était un temps breton. Je m’étais contenté d’un simple expresso siroté debout en équilibre instable devant une des grandes baies vitrées de la salle du libre-service, alors que le ferry s’offrait un léger roulis au large de Batz. Plutôt que le petit-déjeuner à la va-vite qui sent le lever tôt des fins de voyage, j’avais choisi celui de l’hôtel L’Orme dont mon guide hôtelier soulignait la qualité et où j’avais prévu de séjourner un ou deux jours.

J’apercevais l’enseigne de L’Armor quand je me sentis soudain submergé par une immense vague de fatigue. L’image qui me vint fut celle de l’affaissement d’une voiture dont les quatre pneus seraient brusquement dégonflés en même temps. Je m’appuyai contre le mur d’une maison. De l’autre côté de la rue, un commerçant éteignait les lumières de son magasin d’alimentation et sortait pour verrouiller la porte. Il jeta un coup d’œil autour de lui,  découvrit ma présence et resta là, à m’observer, se demandant sans doute si j’attendais qu’il eût tourné les talons pour cambrioler son épicerie. Je pris mon téléphone portable, fit semblant de composer un numéro, puis de parler à quelqu’un, et il s’éloigna lentement en tournant régulièrement la tête pour voir si je n’allais pas sortir un pied de biche de ma poche.

Je m’étais réveillé à quatre heures sans pouvoir me rendormir, puis j’avais parcouru près de six cents kilomètres, parfois sous la pluie, et je n’avais avalé qu’un demi sandwich à midi. Mon corps réclamait des calories. La dépression physique bloqua ma lucidité et j’occultai le fait que si mon corps en manquait, mon esprit en manquait aussi.

Une femme vint m’accueillir dès que j’eus poussé la porte. Une femme jeune, souriante, que je trouvai attirante. Ce n’était pas ce constat qui aurait dû m’alerter – en soi, il était l’expression banale d’un érotisme subjectif – mais ce qui m’apparut comme l’évidence d’une adéquation censée aller de soi : elle était hôtesse donc elle devait être jeune, souriante et attirante.

– Bonsoir, monsieur.

–  Bonsoir. J’ai réservé un couvert, au nom de Térence.

Elle me précéda vers la réception, repéra le nom sur la page du grand agenda et le surligna d’un trait de marqueur jaune citron.

– Vous êtes un descendant de l’auteur comique latin ? me demanda-t-elle en m’adressant un sourire malicieux.

Et là, au lieu de répondre avec le même sourire ou un sourire approchant que, non, je ne l’étais pas,  ou, mieux encore et de manière à faire comprendre que j’entrais dans son jeu, que je l’étais, mais oui, bien sûr, et en ligne directe, j’entendis sortir de ma gorge un bruit obscène, un faux-rire d’une niaiserie confondante dont j’eus conscience une demi-seconde trop tard pour pouvoir le bloquer.

L’air gentiment désolé qu’elle arbora alors signifiait clairement : Vous êtes étonné qu’une hôtesse de restaurant connaisse la littérature latine, n’est-ce pas ?

Trop tard, en effet.

– Je vous prie de m’excuser de ne pas avoir su arrêter la bêtise à temps. Et le mot est faible.  

– Je vous excuse d’autant plus volontiers que – elle marqua un léger temps d’arrêt et retrouva son sourire – vous vous punissez vous-même.

Elle connaissait vraiment et, à mon hochement de tête, comprit que je connaissais aussi.

– Où souhaitez-vous vous installer, monsieur Térence ?

Trois tables étaient occupées, chacune par un couple. Celle de l’an dernier était libre et je la désignai. Elle m’y accompagna en prenant au passage les cartes des menus et des vins.

– Je vous laisse choisir et je reviens prendre la commande.

Elle s’éloigna. Le dos valait le devant, oui, mais ce nouveau constat qui ne suscita ni fantasme ni réaction organique était impuissant à évacuer le malaise provoqué par ma réaction incontrôlée. Pas plus, du reste, que ma demande d’excuse et son acceptation.

Le problème n’était pas la honte – je lui avais réglé son compte depuis longtemps – mais la fragilité.

(à suivre)

« Décivilisation » ?

« Semblant s’inspirer du processus de « civilisation des mœurs » décrit par le sociologue allemand Norbert Elias (1897-1990), le président de la République utilise un terme en entretenant un flou qui ouvre la porte à de multiples interprétations. (…) Le spectre des phénomènes qu’Emmanuel Macron cherche à décrire par ce terme est large et installe une forme de confusion d’autant plus grande que la France d’aujourd’hui se trouve réduite à un néologisme. Malléable, mais pas inédit, le terme « décivilisation » se prête pour cette raison à toutes les récupérations. » (A la Une du Monde – 02.06.2023)

Ma contribution :

Un débat dont le sens est à chercher dans son existence même. « Décivilisation » est un néologisme qui ne recouvre aucun réel relatif à la civilisation et qui dénote les peurs qui ont contribué à son invention. La civilisation étant un mode d’existence qui contient tout ce qui constitue la vie sociale, le mot ne peut objectivement renvoyer qu’à la fin de ce mode, autant dire à la fin de l’humanité, ce qui n’est pas ce dont parlent ses utilisateurs. La seule idée pertinente à discuter est celle du changement des critères de civilisation. Pour le meilleur ou le pire, c’est une autre question qui touche notamment au rapport sujet/objet que permet de contourner ce débat idéologique. La prétendue « décivilisation » servit d’argument essentiel aux nazis et à ceux qui collaborèrent avec eux pour créer l’abîme que la « décivilisation » était censée avoir creusé et tenter d’y jeter l’humanité.

Ronsard – Baudelaire (4 – fin)

Le discours des 3 dernières strophes conclut le poème dont je disais en introduction (cf. article 1) qu’il était, comme celui de Ronsard, à la fois inadéquat et pervers.

Les deux premières strophes, dans une construction de contraste inversée, assimilent la jeune femme à la charogne :

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,

A cette horrible infection,

Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,

Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,

Après les derniers sacrements,

Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,

Moisir parmi les ossements.

Pourtant (I,v.1)est une réponse à l’objection/réprobation de la jeune femme dont on peut imager qu’elle s’exprime par son visage. En écho, Oui (II v.1) enfonce le clou.

Le futur (vous serez répété = pourtant, oui) rappelle celui de Ronsard mais l’assimilation (semblable à cette ordure /telle) est destructrice : elle va au-delà de bien vieille (décrépitude), au-delà de la mort en tant que terme,  au-delà même de la décomposition, jusqu’à la déshumanisation (ordure => oeil – horrible infection => œil et nez) de l’être qui est là, bien vivant : les qualificatifs étoile, soleil, ange, passion n’expriment pas seulement le contraste ;  les possessifs renvoient au ton réjoui  au regard brillant de celui dont le but n’est pas d’informer d’un inéluctable – le discours n’est pas de dénotation –  mais de jouir des images cruelles qu’il met sous les yeux de la jeune femme. Si le sens d’ étoiles de mes yeux est assez clair – un cliché – l’expression soleil de ma nature l’est moins…  sauf, peut-être si l’on pense que Baudelaire laisse au lecteur le soin de compléter le nom par l’adjectif  perverse, par exemple.

Ange et passion qui s’opposent rappellent sa conviction d’une dichotomie humaine (Dieu attire vers le haut<=> Satan-> tire vers le bas cf. Au lecteur – poème introducteur) et le mélange paganisme / catholicisme (reine des grâces / sacrement) sa « religion travestie » qui adoucit, relativement, la fin du récit :

« Faut-il vous dire à vous, qui ne l’avez pas plus deviné que les autres, que, dans ce livre atroce, j’ai mis toute ma pensée, tout mon cœur, toute ma religion (travestie), toute ma haine ? Il est vrai que j’écrirai le contraire, que je jurerai mes grands dieux que c’est un livre d’art pur, de singerie, de jonglerie ; et je mentirai comme un arracheur de dents. » – Lettre à sa mère, 28 février 1866 – il ressent alors de plus en plus les effets de la syphilis dont il mourra 15 mois plus tard.

« Quand même Dieu n’existerait pas, la Religion serait encore sainte et Divine. Dieu est le seul être qui, pour régner, n’ait pas besoin d’exister. » (Journaux intimes – Fusées– I)

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine

Qui vous mangera de baisers,

Que j’ai gardé la forme et l’essence divine

De mes amours décomposés !

Alors est surprenant : que peut-il arriver de plus ou de pire ? Le Ô ma beauté qui suggère le meilleur conduit en effet au pire : l’injonction (dites) au mode impératif est une manière de jouer/jouir à abolir le futur (mangera) par la sollicitation d’un imaginaire morbide au présent – un « direz » à la Ronsard était possible mais il évacuait le plaisir de la morsure des baisers dont on se doute que la voracité n’est pas seulement celle de la vermine future.

Ce qui, dans les deux derniers vers, pourrait être compris comme une ultime pique du récit – il survit, lui – est évacué par la problématique du discours sur l’éternité non du sentiment mais de l’être aimé : j’ai gardé est à comprendre comme un passé-composé de permanence, d’éternité (= divine) en regard de l’éphémère du vivant singulier (amours décomposés*) auquel renvoient forme (corps/support) et essence (ce qui constitue).

* le masculin au pluriel qui n’est évidemment pas une erreur (cf. Mais le vers paradis des amours enfantines… – Moesta et errabunda – Spleen et Idéal )n’est pas celui de l’amour mais des êtres aimés.

                                                      —

L’inadéquation n’est pas de même nature pour Ronsard et Baudelaire.

Pour Ronsard elle concerne la séduction dont sait qu’elle n’a pas réussi.

Pour Baudelaire, c’est lui-même qu’elle concerne : voir le squelette pourrissant dans la femme aimée et regardée témoigne plus, dans l’instant, d’une perturbation que d’un esprit philosophique.

Le sadisme vaut pour les deux, à un niveau supérieur, si l’on peut dire, pour Baudelaire, ce qui peut expliquer l’importance dans son œuvre de la problématique de la mort notamment dans le rapport entre le contingent et le permanent. Il la développera théoriquement avec la notion de modernité dans Le Peintre de la vie Moderne et esthétiquement, entre autres (cf. les Salons –  Richard Wagner), dans Le Spleen de Paris (poèmes en prose).

Enfin, pour le joindre à celui de Ronsard, j’aurais pu choisir ce sonnet des Fleurs du mal intitulé Remords posthume :

Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
Au fond d’un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir
Qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse ;

Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir,
Empêchera ton cœur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,

Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni,

Te dira : « Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »
– Et le ver rongera ta peau comme un remords.

Si l’on excepte le second tercet – on devine l’expérience qu’elle n’a pas voulu tenter – le poème est quand même nettement moins jouissif qu’ Une charogne, non ?

Ronsard – Baudelaire (3)

1- Strophes 3 à 9

Elles poursuivent le récit qui prend une dimension épique et annonce le contenu du discours (strophes 10 à 12).

 – strophes 3 et 4 .

Le soleil rayonnait sur cette pourriture

Comme afin de la cuire à point,

Et de rendre au centuple à la grande Nature

Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe

Comme une fleur s’épanouir.

La puanteur était si forte, que sur l’herbe

Vous crûtes vous évanouir.

v.1 à 6

Le soleil… la grande Nature… Et le ciel sont des touches à la fois spatiales et philosophiques annonciatrices du discours : la mort est présentée comme la continuation de la vie sous une autre forme.

L’action (rayonnait s’épanouir), la contemplation (regardait) et leur objet (pourriture / carcasse) créent un choc esthétique  (soleil rayonnait – on lève la tête – est coloré d’un jaune orangé uni, vif,  alors que cette pourriture – on la baisse – l’est d’un mélange de teintes sombres et criardes jurant avec celles de la fleur) et philosophique en ce sens que le soleil devient un agent de cuisine (cuire à point) et le ciel une entité vidée de transcendance. Les deux comparaisons (comme pour… comme une fleur) soulignent l’interprétation humaine, philosophique, ici de résonance matérialiste (la grande Nature… Tout– cf. Spinoza) d’un monde sans créateur (elle avait joint) ni dimension mystique : le contraste – dans le cadre des représentations habituelles – entre la réduction d’un soleil cuisinier (v.1-2) et l’agrandissement d’un univers infini (dans l’infiniment petit) autonome (v.3-4) propose une harmonie intellectuelle nouvelle…  inaccessible à la femme.

v.6 -8

La sensiblerie féminine (puanteur – évanouir) ramène au prosaïsme du terre à terre le plus bas (sur l’herbe) considéré avec l’ironie du vouvoiement au passé-simple : vous crûtes est le sourire condescendant de l’homme regardant depuis les hautes sphères de la pensée la femme réduite à ses sens.

Nous voici donc revenus à la charogne réelle que le poète va transformer en un monde épique  (strophe 5 à 8) avant un nouveau retour au réel (9).

– strophes 5, 6, 7, 8

Après le rappel de la réalité crue (v.1) commence une épopée, autrement dit la peinture d’un mode d’existence sans questionnement essentiel, en rupture radicale avec le discours habituel sur la mort.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,

D’où sortaient de noirs bataillons

De larves, qui coulaient comme un épais liquide

Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,

Ou s’élançait en pétillant ;

On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,

Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,

Comme l’eau courante et le vent,

Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique

Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,

Une ébauche lente à venir,

Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève

Seulement par le souvenir.

Une épopée repérable par ses codes  de la démesure guerrière (bataillons, descendait, montait comme une vague, s’élançait en pétillant, se multipliant)  mais dont l’objet est perverti : si l’épopée classique est celle d’entités humaines luttant pour se maintenir, il s’agit ici d’une épopée de la désagrégation de ce qui est reconnu comme le vivant : tout cela, souffle vague, ce monde non seulement perd la référence humaine mais ne correspond plus aux critères habituels de l’identité repérable : ce qui est vivant, c’est la matière présentée à la fois dans son essence (tout cela, souffle vague, ce monde  = totalité conceptuelle), dans son expression énigmatique (étrange musique  – les comparaisons signifient la difficulté d’identification) et dans sa première phase de développement : larves (teintes claires)en rejet (le sens voudrait qu’il soit dans le même vers que bataillons) insiste sur l’effet (mort de l’organisé : mouches, ventre putride) devenant cause d’une vie nouvelle dont bataillons et épais liquides soulignent la force, la couleur (noirs) la densité.  

La continuation de la vie post-mortem  (vivants , coulait, liquide, vivait, eau courante) désarme le peintre de la vie organisée dont les outils sont devenus inopérants (toile oubliée) pour reproduire le mouvement de ce qui est habituellement représenté par l’immobilité : la peinture de la mort (non incluse dans la vie) par le figuratif du dessin et du trait (les formes) sont obsolètes (s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve) et elles doivent être repensées (une ébauche lente à venir) dans un schéma nouveau (la mort fait partie de la vie) sous-tendu pour l’artiste par seulement le souvenir : le souvenir, pour Baudelaire n’est pas essentiellement celui de la mémoire ordinaire, mais une connexion avec un absolu intemporel  à la fois intellectuel, mystique –  on peut le rapprocher de ce qu’est l’Idée dans la pensée platonicienne –  angoissant aussi et qui est un composant de ce qu’il appelle spleen  (cf. La vie antérieure – Correspondances – Harmonie du soir  et, précisément dans la partie intitulée Spleen et Idéal, le poème sans titre : «  J’ai plus de souvenir que si j’avais mille ans » qui se termine sur cette image de désarroi :

– Désormais, tu n’es plus, ô matière vivante !

Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,

Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux ;

Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,

Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche

Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

– strophe 9

Derrière les rochers une chienne inquiète

Nous regardait d’un œil fâché,

Epiant le moment de reprendre au squelette

Le morceau qu’elle avait lâché.

Le retour au réel reprend l’idée sous la forme anecdotique du cycle de la vie au niveau banal de l’animalité pure, le vivant (chienne – le double chuintement rocher –chienne pourrait être une onomatopée de la protestation animale et le signe peu musical de ce retour au réel) luttant pour sa survie (inquiète, œil fâché, lâché, reprendre) en se nourrissant du mort (squelette, morceau).

Cet épisode termine le récit avant la reprise du discours adressé à la jeune femme. Nous retrouverons Ronsard en conclusion.

(à suivre, pour le dernier article)