LA CAUSE PREMIERE (12 – conclusion)

En deux parties, comme annoncé, et un peu plus longue que les autres articles.

                                      I – volet théorique de la thèse

Ce que n’explique pas Nietzsche, c’est pourquoi l’homme du ressentiment – le faible – finit par l’emporter sur l’homme de race supérieure – le fort. La réponse « il est plus rusé,  il a plus d’idées» (§10) conduit à relancer la question.

Quant à l’explication par le développement moderne du capitalisme, elle n’est pas pertinente du point de vue nietzschéen lui-même qui présente le christianisme comme l’expression la plus aboutie du ressentiment.

Maintenant, est-ce que cette inversion du rapport des forces qui est tout sauf naturelle – l’agneau ne devient jamais plus fort que l’aigle – est vérifiée dans le réel ?

Autrement dit, peut-on repérer dans l’histoire humaine un processus révélateur de la victoire de l’homme du ressentiment sur l’homme supérieur ? Ainsi, est-ce que l’empereur romain Constantin (4ème siècle) qui parvint à imposer son autorité par la force et qui établit le christianisme comme religion d’état peut être considéré comme l’homme (faible) du ressentiment ?

Nietzsche ne s’aventure pas dans l’explication historique, et pour cause : la dimension épique de la démarche qu’il entreprend avec la violence revendiquée du marteau révèle que ces deux hommes, de race supérieure et de ressentiment, sont en réalité deux composants de l’être humain balloté entre deux pôles de forte tension représentés par ailleurs par l’ange et la bête (Pascal), Dieu et Satan (Baudelaire), le grotesque et le sublime (V. Hugo)…

Le pourquoi concerne donc cette tension (l’homme de race supérieure et l’homme du ressentiment en sont les expressions métaphoriques) dont Nietzsche rêve qu’elle aboutisse, par une exaltation de la volonté caractéristique de la puissance vitale, à un dépassement qui n’est pas le surhomme de récupération idéologique mais le surhumain (= par-delà l’aliénation de la morale) de l’individu par et pour lui-même.

Il rejette la dialectique (liée à Hegel qu’il récuse), sans doute parce que sa pensée ne parvient pas à une résolution apaisante pour lui-même. Son entreprise de démolition se heurte, dans le processus de la reconstruction, aux limites de ce que signifie le marteau comme outil de pensée : le règlement de comptes initié par l’histoire personnelle douloureusement marquée ici par la souffrance chronique. En témoigne l’effondrement mental de sa fin de vie qu’il est à mon sens plus pertinent de relier à la longue maladie chronique qu’à la nature de l’entreprise philosophique (ce que font certains) qui me semble plutôt en être le corollaire.

Nous pouvons constater nous-mêmes dans la vie quotidienne la fréquence de cette absence de résolution, à des degrés d’intensité variable, dans le débat : un débatteur ne dit jamais être convaincu par son adversaire. Privé ou médiatique, le débat est le plus souvent enfermé dans l’explication stérile des effets par les causes contingentes, jusqu’au seuil de la cause première jamais abordée pour les motifs évoqués au début ; en résumé, elle n’est pas un concept pertinent puisqu’elle est sinon inatteignable, du moins très hypothétique ou vaine. En témoignent les innombrables théories diverses et contradictoires, notamment en économie et en philosophie.

C’est donc bien la cible qu’il faut considérer.

Dans le domaine du savoir ordinaire, la quête de la cause première vise la cible de l’objet, par principe connaissable avec l’outil scientifique ; elle est donc relative et s’inscrit dans un enchainement infini.

Dans celui du croire monothéiste, elle ne vise rien, elle est Dieu*, le seul détenteur du savoir essentiel, situé hors de l’analyse ; elle est donc absolue et non discutable.

*Dans ma toute récente parenthèse de lectures (hier pour être précis), j’ai trouvé ceci dans La fausse maîtresse de Balzac « La Cause n’est-elle pas, aux de quelques âmes privilégiées et pour certains penseurs gigantesques, supérieure à la Nature ? La Cause c’est Dieu. Dans cette sphère des causes vivent les Newton, les Laplace, les Kepler, les Descartes, les Malebranche, les Spinosa (sic), les Buffon, les vrais poètes et les solitaires du second âge chrétien, les sainte Thérèse de l’Espagne et les sublimes extatiques. Chaque sentiment humain comporte des analogies avec cette situation où l’esprit abandonne l’Effet pour la Cause. » –  Le hasard fait bien les choses, dit-on à propos des coïncidences… qui n’en sont pas toujours.

Que se passe-t-il si on change la cible ? Si l’on substitue à l’objet, le sujet ?

Autrement dit, que se passe-t-il si l’on émet l’hypothèse que l’objet [ce qui est en face du sujet] a été choisi plus ou moins intentionnellement comme cible de la cause première pour permettre son invalidation ?  

Autrement dit encore, je m’applique à rechercher la cause première de l’objet – quelle qu’en soit la nature, politique, économique, sociale… –, je me rends compte qu’elle est multiple, soluble, et j’en déduis que le concept est erroné, bref, qu’elle n’existe pas.

La thèse que je propose est donc la suivante : la cause première de tout ce que je pense et que je fais – dont le choix de la cible-objetest le discours premier combiné de mon corps et de mon esprit sur la mort de moije, premier vrai discours dans mon histoire d’être humain : c’est lui qui constitue ma conscience consciente d’elle-même et qui génère le couple insatisfaction/ressentiment, l’une et l’autre propres à l’espèce.

Ce discours premier imprime en moi de façon indélébile un savoir redoutable. « Le plus courageux d’entre nous n’a que rarement le courage d’affirmer ce qu’il sait véritablement. » écrit Nietzsche (Le crépuscule des idolesMaximes et pointes – 2) sans préciser ce que recouvre véritablement.  

Je contourne l’effroi de ce savoir premier concernant mon statut mortel de moi-je conscient – savoir indiscutablement véritable et véritablement indiscutable – en visant des cibles autres, à savoir des objets, et je double le contournement en m’évertuant à en chercher la cause première .

Aussi longtemps que je la cherche en ciblant le monde/univers (big bang ou Dieu) et l’être humain en tant qu’objet, surtout objet créé (Dieu), j’occulte la cause première du sujet que je suis, marqué au fer rouge par le discours premier.

C’est ainsi que se développe et prospère l’insatisfaction qui conduit à l’accumulation de l’objet-transfert (jusqu’à la pathologie – cf. E. Musk), ou, si l’on préfère, à la recherche d’une satisfaction trompeuse : l’enfant qui suce son pouce n’est pas différent de l’adulte qui accumule les objets : l’une et l’autre action ont la forme d’une courbe fermée sur elle-même, un cercle d’autosatisfaction physique éphémère, une sphère d’incompréhension (recherche de la suprématie par les idées dans les débats) et d’affrontements (recherche de la suprématie par la possession).

                                      II- volet esthétique de la thèse

Si le débat tourne en rond dans les effets et les causes secondes, c’est parce que ne lui est jamais assignée pour objet explicite l’équation capitaliste (être = avoir +) de contournement du discours premier laissé en friche, et dont découle tout le reste, notamment les rapports production/consommation, individu/commun.

Vient un jour où tourner en rond tourne court. Le symptôme insidieux en est celui de la fatigue de l’esprit confronté au désespoir généré par la stérilité du débat que la disparition des deux paradis-prétextes rend à la fois inaudible et pathétique. Nous y sommes.

Aujourd’hui, en effet,  ont disparu les deux paradis de compensation (dans l’au-delà), de révolution (sur terre), et, succédant aux menaces, les effets du changement climatique affectent de plus en plus la vie humaine. Ce changement trouve son origine dans l’équation, mais elle n’est jamais évoquée, pas même dans les débats de l’écologie militante qui se contente de mettre en cause le capitalisme – comme Nietzsche et Marx pour des problématiques différentes – mais en le réduisant aux formes modernes qu’il a prises depuis le 18ème siècle. Une mise en cause seconde.

Devient donc de plus en plus difficile, voire désormais impossible le « se raconter des histoires » auquel recourt le déni qui s’efforce d’édulcorer ou d’abolir le réel avec des mots.

Or, l’objet créé (matériel ou spirituel) raconte toujours une histoire qui se présente historiquement sous deux aspects quand il est celui de l’esprit :

– celui, sous toutes ses formes (de la poésie au roman de gare en passant par les comptines), du conte-récit de l’enfance et de l’épopée où la réponse ultime précède le questionnement ;

– celui du conte-discours essentiellement nourri par les contradictions (qu’il assume ou combat) des deux paradis de compensation disparus dans leurs expressions modernes : d’une part la richesse matérielle et le pouvoir intransigeant des églises prêchant la pauvreté, l’altruisme et l’amour, d’autre part l’accaparement brutal du pouvoir et des biens par les révolutions accomplies au nom de la justice, de la démocratie et du partage.

 « Se raconter des histoires » est la fonction implicite du conte-discours qui se vérifie par la multiplicité des théories incompatibles et qu’atteste la vanité des débats.

Le second volet de la thèse propose l’assimilation du conte-discours (sous toutes ses formes, dont celle philosophique) au conte-récit et sa lecture en tant qu’œuvre littéraire, autrement dit d’œuvre d’art.

Homère et le cinéma d’Ozu (cf. article du 1/10/2022) d’une part, l’œuvre de Nietzsche d’autre part, serviront de support.

Tenter de regarder les films d’Ozu sous l’angle social, autrement dit chercher une analyse critique de la société japonaise à l’issue de la seconde guerre mondiale mène dans une impasse. Le monde que le cinéaste donne à voir n’est pas celui de la révolte existentielle : les références sociologiques, historiques japonaises servent à construire le décor d’un récit de négociation, d’abord avec soi-même. Les difficultés créées par les rapports familiaux, sociaux sont vécues par les personnages comme intrinsèques de la vie, et elles sont d’abord affaire de gestion personnelle.

Au début de l’Iliade, Achille en colère ne se révolte pas contre le pouvoir d’Agamemnon qui l’a dépossédé de sa prisonnière mais se retire dans sa tente, comme l’enfant dans sa bouderie. Dans l’Odyssée, Ulysse vit ses vingt années (dix pour la guerre de Troie, dix pour le retour) loin d’Ithaque où Pénélope incarne l’abolition du temps, sans jamais lever le poing en direction de l’Olympe à l’origine d’une accumulation d’obstacles franchis comme des épreuves d’initiation.

De même les femmes et les hommes du cinéma d’Ozu : ils se réjouissent, s’attristent, sourient, pleurent, travaillent au bureau ou à la maison, boivent le thé ou le saké, mangent avec les baguettes les nouilles ou le riz, avec les doigts les gâteaux onéreux, sans remettre en cause les critères qui définissent les rapports entre les parents et les enfants, le mari et l’épouse, d’une manière générale les hommes et les femmes. C’est moins leur bouche qui parle que leurs gestes et leurs yeux.

L’esthétique y est libérée de la confusion du rapport beau/laid avec le rapport bien/mal, comme dans l’Iliade dont l’épisode de la mort d’Hector et du traitement de son cadavre est un exemple significatif.

[Nietzsche qui connaissait bien le texte d’Homère s’est à coup sûr inspiré du récit homérique pour sa métaphore de l’aigle et l’agneau (§5)  : « Alors Hector tira l’épée aiguisée qui lui pendait sur le flanc, grande et terrible ; et il s’élança, pareil à un aigle volant très haut qui descend dans la plaine, parmi des nuées obscures, pour ravir un tendre agneau ou un lièvre timide. » (XXII) Ici,  c’est l’aigle qui va mourir, tué non par l’agneau, mais par un aigle doté d’une puissance de volonté plus grande, comme a été la sienne face à Patrocle, l’ami d’Achille, qu’il a tué.]

Achille perce les talons d’Hector, passe une lanière de cuir qu’il attache à son char et traîne le cadavre autour de Troie et du tombeau de Patrocle avant de le laisser dévorer par les vautours et les chiens.

Ce ne sont pas des raisons d’ordre moral qui le conduiront à rendre le corps d’Hector à son père Priam, mais, et sous la pression des dieux, l’image de son propre père – il sait qu’il ne survivra pas à sa victoire sur Hector – qu’il voit dans le visage de Priam : ce qui est bon, ici, n’est pas l’altruisme mais l’acte pour soi, pour le moins de douleur que crée la vision de son père Pélée, vieux et privé de l’assistance de son fils. Il fera donc d’abord restaurer le cadavre dégradé d’Hector pour éviter qu’une colère égale à la sienne après la mort de Patrocle ne saisisse Priam dont l’apaisement voulu est celui qu’il veut pour son propre père.

Le comportement d’Achille est, si j’ose dire, nietzschéen. Ce qui veut dire que le philosophe n’invente rien mais qu’il donne à une idée/concept permanente (cf. §6, Balzac et le ressentiment) une forme esthétique nouvelle : un des signes que l’œuvre de Nietzsche est un conte-récit, en l’occurrence une épopée.

Le fait que les textes philosophiques des siècles/millénaires passés soient toujours d’actualité en témoigne, comme aussi leur ambivalence signifiée par les imputations d’inutilité pratique renforcées par la limitation de leur exploitation scolaire.

Pour autant, aucun philosophe ne considère son œuvre comme un conte, encore moins comme une épopée, mais, quoi qu’en dise Marx, comme un discours visant à changer le réel, en dernière analyse le rapport individu/commun.

La fin des paradis en tant que certitudes transforme l’œuvre philosophique qui s’en nourrissait en œuvre d’art, au même titre que le tableau ou la composition musicale.

Les mots essentiels du discours philosophiques concernent le rapport individu/commun : ils sont maintenant usés, imprononçables, dont le plus important, fraternité, historiquement appauvri par sa réduction au domaine d’abord religieux, puis économique et social, et plus encore aujourd’hui quand le rapport au commun qui s’affirme comme une nécessité vitale n’est pas pensé de manière adéquate : les pays les plus pauvres qui produisent le moins des gaz à effet de serre sont ceux qui en souffrent le plus, la Chine et l’Inde, pauvres à certains égards, et les très riches USA qui en produisent le plus, sont plus ou moins absents de la conférence de la COP27 à Charm-el-Scheikh, les très riches européens n’apportent pas les réponses supposées efficientes. S’il fallait un exemple du discours qui tourne court à force de tourner en rond…   

Il n’existe qu’une seule fraternité réelle, non morale, objective : la fraternité de solitude qu’impose à tout être humain la conscience consciente de la réalité de sa mort (le rien) dans laquelle nous, individus et sociétés, nous efforçons d’incorporer, de dissoudre la mort telle qu’elle est (le cadavre, dissécable) pour continuer à en faire un objet de croire.

Dès lors, faire du discours de la philosophie un conte/récit ressortissant au domaine de l’art crée un vide.

Le discours susceptible de le combler – la mort telle qu’elle est comme objet de savoir enseigné – implique une rupture avec le conte/discours philosophique historique qui devient alors l’équivalent de ce qu’est devenue l’église romane désaffectée.

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