Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 15 – (La philosophie – VIII – La question de l’éthique : éthique et morale – Montaigne – Spinoza : 1 – Montaigne)

                                       1 – Ethique et morale

Ethique (grec ethos) désigne littéralement ce qui est propre à soi (à partir du –e grec, équivalent du –se latin). De là viennent ethnologie (fonctionnement du groupe) et éthologie (rapport avec le milieu).

Morale (mos latin > mœurs) qui a originellement à peu près le même sens a fini par désigner un bien et un mal calés sur des valeurs religieuses et érigés en principes plus ou moins acceptés.

Aujourd’hui, éthique est plus employée que morale, pour l’individu et le groupe : le Comité National chargé d’éclairer sur les progrès de la science et les questions de la santé est d’Ethique et non de morale.

Ce n’est pas anodin.

Les deux mots appartiennent aux deux champs opposés, celui de la transcendance (morale) et celui de l’immanence (éthique). Pour faire simple, l’une renvoie à Dieu, l’autre à l’Homme.

La confrontation entre les deux constitue sans doute l’objet essentiel de la philosophie.

Montaigne (1533-1592) et Spinoza (1632-1677) en sont deux illustrations majeures.

Il ne s’agit pas, ici, de redire ce qu’il est possible de lire via Internet dans les innombrables explications de la pensée l’un et de l’autre, mais de tenter d’expliquer le rapport que j’ai construit et continue de construire avec l’un et l’autre.

                                                 2 – Montaigne.

Je l’ai découvert en classe de première littéraire dont, à l’époque où j’étais lycéen, le champ d’étude variait selon les inclinations des professeurs. Celui que j’ai eu aimait Montaigne et les Essais ont occupé une bonne partie du premier trimestre.

Qu’ai-je compris et retenu sur le moment ?

La question touche à la problématique globale de l’enseignement, autrement dit le savoir du professeur et le rapport qu’il construit avec ce savoir.

Prendre des notes en cours, écrire ce que dit le professeur (à condition qu’il ait quelque chose à dire sur son rapport au savoir qu’il détient) c’est, dans un premier temps, imaginer qu’on note un savoir pour soi-même. La relecture des notes vient très vite révéler qu’il s’agit d’une illusion. Tout au plus, ou au pire, on acquiert en apprenant les notes prises en cours la restitution du savoir d’un autre, un savoir qui apparaît comme étranger à soi, en réalité un non-savoir.

J’ai fini par comprendre que le plus important n’était pas ce savoir-non-savoir, mais le rapport que construisait le professeur avec son savoir propre.

Autrement dit, en quoi et à quoi, une œuvre littéraire, peut-elle servir pour sa propre vie ?

J’ai et j’aurai toujours devant mes yeux ce professeur lisant et commentant certains passages des Essais.

Deux, en particulier, les seuls dont je me souvienne : « parce que c’était lui, parce que c’était moi» et « la tête plutôt bien faite que bien pleine ».

Le premier est « l’explication » que donne Montaigne de son amitié avec Etienne de La Boétie (mort au moment où il écrit ses Essais).

Le second est le conseil qu’il donne pour le choix d’un précepteur d’enfant.

« L’explication » de Montaigne – ma première réaction fut le sourire ironique de l’adolescent benêt qui attend la réponse définitive –  m’est apparue, par la suite, grâce à ce professeur, comme une fenêtre ouverte sur le monde. Je n’ai pourtant aucun souvenir de ce qu’il en a dit précisément.

Même chose pour la « tête » du précepteur qui venait contredire l’accumulation d’un type de savoir.

Ce qui m’est resté du cours, c’est l’envie de lire les Essais parce que le savoir qu’en avait ce professeur était l’homme qu’il était. Un homme qui, dans ce que j’en percevais depuis ma place dans la classe, signifiait par ce qu’il était, l’importance de la littérature.

J’ai lu à plusieurs reprises dans l’édition de La Péliade de 1962, tout ou partie du livre, à nouveau intégralement avant d’écrire cet article : texte non « traduit », à peu de choses près tel qu’il fut rédigé dans la langue du 16ème siècle. Il existe aujourd’hui des éditions qui transcrivent le texte en français contemporain.

Voici trois exemples de cette écriture qui traitent du même thème :

« Certes, c’est un subject merveilleusement vain, divers et ondoyant, que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme » (I, 1 – Par divers moyens on arrive à pareille fin)

« Nous flottons entre divers advis ; nous ne voulons rien librement, rien absolüment, rien constamment » (II, 1 – De l’inconstance de nos actions)

« Nous sommes tous de lopins [morceaux, cf. lopin de terre] et d’une contexture si informe et diverse, que chaque pièce, chaque momant, faict son jeu. » (II, 1 – idem)

Ou encore cet extrait de la préface  « Au lecteur »

 « C’est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t’advertit dés l’entrée que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée.  (… ) Je veus qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contantion et artifice : car c’est moy que je peins (…) Ainsi, lecteur, je suis moy-mesmes la matière de mon livre (…) A Dieu, donq ; de Montaignece premier de Mars mille cinq cens quatre ving ».

La préface dit exactement ce qu’est le livre.

A la différence des philosophes qui proposent  une réflexion à partir de concepts, Montaigne appuie la sienne sur ses lectures et son expérience de vie, les unes et les autres mêlées.

Une expérience qui le conduit, à 32 ans, à se retirer chez lui, à Montaigne (aujourd’hui dans le département de la Dordogne), plus précisément dans sa « librairie » (bibliothèque) située dans une des tours (elle subsiste encore) construites, pour agrandir et fortifier la maison, par son père Pierre Eyquem, alors maire de Bordeaux, devenu seigneur de Montaigne en 1519.

Montaigne qui a vendu sa charge de conseiller au Parlement de Bordeaux deux ans après la mort de son père, dispose de suffisamment de biens et de revenus pour vivre.

Il se retire pour lire et, surtout, écrire.

Il a gravé sur les poutres de sa librairie les sentences latines et grecques qui lui tiennent à cœur, à côté de celle-ci :

«  L’an du Christ 1571, âgé de trente-huit ans, la veille des calendes de mars, [28 février], anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, las depuis longtemps de sa servitude du Parlement et des charges publiques, en pleines forces encore, se retira dans le sein des doctes vierges [les Muses], où, en repos et sécurité, il passera les jours qui lui restent à vivre. Puisse le destin lui permettre de parfaire cette habitation de douces retraites de ses ancêtres qu’il a consacrées à sa liberté, à sa tranquillité, à ses loisirs ! »

Ce à quoi il fut confronté dès le début de sa vie furent la répression (en 1548, en Aquitaine et à Bordeaux, de la révolte dite des Pitauds contre l’extension de la gabelle – l’impôt sur le sel), la guerre civile (de religions), l’insécurité, le fanatisme, l’intolérance : en 1559, il avait 26 ans, il dut assister en tant que membre du Parlement de Bordeaux à l’exécution d’un marchand, Pierre Fougère, convaincu d’avoir mutilé les statues d’un calvaire du Faubourg Saint-Seurin et brûlé vif pour cela. Et la peste.

Sa retraite ne fut que relative : il fut élu, sans qu’il eût rien fait pour cela, deux fois maire de Bordeaux, il servit d’intermédiaire entre catholiques et protestants (il se rendit à Paris, reçût chez lui Henri de Navarre, le futur Henri IV), voyagea (à cheval) en France, Allemagne, Suisse, Italie, notamment dans les villes thermales pour tenter de soigner la « maladie de la pierre » (choliques néphrétiques) dont il souffrait…

Mais l’essentiel, fut l’écriture de ses Essais.

La substance – ce qui se tient (stance) sous (sub) l’apparence – du livre : l’immanence.

Les réponses ne sont à chercher nulle part qu’en nous-même. La religion (elle est alors religion d’Etat, obligatoire) est affaire de contingence (on est chrétien comme on est périgourdin ou allemand) et la référence majeure devient, de plus en plus, au fil d’une écriture de vingt ans, non plus Dieu (les références à la Bible sont pratiquement nulles), mais,  (ses lectures sont celles des historiens et philosophes grecs et latins)  la Nature (l’église ne s’y trompa pas qui mit le livre à l’Index).

Sa réponse à l’utilité de la philosophie serait sans doute qu’elle ne peut être que personnelle.

Une philosophie  pour soi, pour vivre et pour mourir dans la tolérance, la paix.

Une lecture limpide, calme.

Une éthique.

(à suivre : Spinoza)

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