Sophocle : Antigone (23)

Créon parti délivrer Antigone et enterrer Polynice, le Chœur intervient pour une invocation au « dieu honoré sous plusieurs noms » (1155), à savoir Dionysos, ou Iacchos ou Bacchos (Bacchus latin), divinité puissante de l’énergie des forces de la Nature qui présidait les fêtes au cours desquelles étaient jouées les tragédies, donc Antigone. Les plus importantes étaient celles du printemps, les Grandes Dionysies. Nous y sommes. Une mise en abyme.

Voici la dernière antistrophe (mouvement de danse) qui conclut l’invocation :

« Iô ! (Interjection intraduisible), toi qui conduis le chœur des astres qui soufflent le feu, gardien des chants de la nuit, enfant, rejeton de Zeus, sois-nous visible, tout-puissant ! au milieu de tes compagnes délirantes (les Bacchantes), qui agitées de transports te célèbrent toute la nuit, toi, Iacchos le dispensateur [de puissance, d’énergie vitale]. »

Sophocle insère cette invocation de la puissance de vie (la dimension sexuelle était importante dans les Bacchanales originelles) juste avant la séquence finale – attendue – de mort.

La résolution de cette nouvelle forme de la problématique de la contradiction est là, dit Sophocle au spectateur, devant toi, à côté de toi : Dionysos est à la fois le théâtre et la vie réelle, il préside aux deux, l’un et l’autre procédant de la même énergie vitale, avec cette particularité offerte par le théâtre qu’être assis sur les gradins, là, dans une pause de la vie courante, permet une réceptivité plus grande des affects et des idées que le dramaturge organise et propose dans une représentation coup de poing, si toutefois il est à la hauteur.

Là, il l’est.

Sur le chemin du retour, le spectateur se rappellera que cet appel à Dionysos été la dernière manifestation sensible, physique d’un Chœur devenu ensuite comme lui, auditeur d’un double récit dramatique éprouvant, et en même temps confronté à une question, elle, tragique.

Le double récit est celui de l’Aggelos (-> ange – évangile), le Messager qui raconte une partie du drame au Coryphée (on verra que ce n’est pas seulement une narration), puis l’autre à Eurydice, l’épouse de Créon.

Il commence par un discours :

« Vous qui habitez près de la demeure de Cadmos [fondateur mythique de Thèbes] et d’Amphion [constructeur mythique du rempart de la cité], non, il n’existe pas de vie humaine établie telle que je la louerais ou la blâmerais. Toujours en effet, le sort maintient droit et le sort incline le fortuné et l’infortuné et il n’existe aucun devin des choses établies [= capable de décrire un état stable] pour les mortels. » (1155 > 1160)

Ce préambule vise Créon, naguère puissant et comblé, et à qui, aujourd’hui « tout échappe. » (1165)

Le critère essentiel n’est ni la richesse ni le pouvoir : « Si se réjouir [la joie] est absent de ces choses, moi je ne donnerais pas de tout cela une ombre de fumée pour le bonheur d’un homme. » (1169 > 1171)

Après le discours, le récit, ou plutôt une forme inhabituelle de récit.

Le Coryphée : Quel est encore ce malheur des rois* que tu viens nous apporter ?

Le Messager : Ils sont morts**. Et ce sont ceux qui sont vivants qui sont la cause de leur mort.

Le Coryphée : Mais qui a tué ? Et qui est mort ? Parle !

Le Messager : C’est Hémon qui est mort. Il s’est tué de sa propre main.

Le Coryphée : Est-ce que c’est de la main du père ou de la sienne ? ***

Le Messager : Lui-même, de sa propre main, à cause d’un ressentiment pour le crime de son père. (1172 > 1177)

* le nom (basileôn > basileus -> basilique) est sans déterminant, ce qui n’est pas décisif en poésie. On peut donc comprendre (P. Mazon et Biberfeld, mais pas Leconte de Lisle) comme « ce malheur de nos rois », ou « ce malheur des rois en général » (= le malheur colle aux rois), ce qui me semble assez conforme à l’esprit de Sophocle, d’autant que…

** « Ils sont morts » est plutôt énigmatique, comme…

*** la question du Coryphée.

Le deux premiers traducteurs s’en sortent en remplaçant « il s’est tué de sa propre main » par « C’est son propre sang qui coule dans les veines de son assassin » (P. Mazon) et « C’est son propre sang qu’a répandu l’assassin » (Biberfeld) – si le verbe haïmazein (>hématologie), signifie littéralement « ensanglanter », autocheir qui l’accompagne signifie « de sa propre main », il n’y a donc aucune ambiguïté possible. Leconte de Lisle respecte le texte.

C’est un nouvel exemple de la difficulté à sortir des schémas préétablis qui conduisent à forcer le texte ou à le contredire, dont le refus de la dialectique. J’y reviendrai à la fin à propos de la lecture de la pièce, à certains égards surprenante, proposée par le philologue et philosophe Heinz Wisman.

***La question du Coryphée, d’apparence absurde, est celle de l’« inaudible », une manière pour Sophocle non pas de dire mais de laisser comprendre : le père est responsable de la mort du fils.

Les pluriels « Ils » de « Ils sont morts » et « ceux » de « Et ce sont ceux qui sont vivants qui sont la cause de leur mort » d’apparence inadéquate, disent qu’à cet instant, le Messager et le Coryphée ne parlent pas de la même chose : le Messager est encore dans le discours alors que le Coryphée est dans le récit. Le « Ils » qui n’est pas celui des « rois » de la question précédente et le « ceux » qui ne peut évidemment pas désigner seulement Créon sont des indéfinis qui renvoient à la vie réelle = on est mort si on inverse le rapport vie/mort, autrement dit si – ce que signifie le personnage Créon – la mort empêche de vivre. Et, disait le Messager, ce qui importe, c’est se réjouir, la joie.

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