À l’appel de Tirésias à la raison « Allons, cède au mort, et ne blesse pas celui qui a déjà péri. A quoi sert de tuer encore un mort ? » (1029, 1030) Créon réagit (comme dans Œdipe Roi) en l’accusant de s’être laissé acheter. Une absurdité dont l’évidence contribue à accentuer la problématique de la contradiction que renforce ici le contraste entre la folie du pouvoir égaré dans l’aveuglement du déni et la sagesse clairvoyante de l’aveugle guidé par l’innocence de l’enfant.
Créon persiste dans ce qui relève de l’idée fixe : « Vous ne le mettrez pas au tombeau ! Même si les aigles de Zeus veulent l’enlever pour le porter en pâture vers le trône de Zeus, dites-vous bien que, sans craindre cette souillure, je n’accepterai pas qu’il soit enterré. Je sais bien, moi, qu’aucun homme n’a la capacité de souiller les dieux » (1043, 1044)
Si la dernière phrase pose la question intéressante de la communication entre l’homme et la divinité, elle est recouverte dans l’instant par l’effarement provoqué par ce qui s’apparente à un défi lancé à Zeus que Sophocle nomme deux fois dans la même phrase, comme pour souligner la déraison de Créon qui persiste dans l’accusation délirante de corruption.
Tirésias quittera la scène après lui avoir confirmé la catastrophe annoncée par Hémon (= la mort d’Antigone sera suivie d’un autre mort parmi ses proches) et l’avoir averti que l’inadéquation de sa décision et l’incohérence qui en résulte (un mort est sur la terre alors que sa place est dessous et une vivante est sous la terre alors que sa place est dessus) portent atteinte à l’ordre du monde [« Cela ne te concerne en rien ni les dieux d’en haut, mais ils sont contraints par la force à cela à cause de toi. » (1072 > 1074)]. Les conséquences en seront dramatiques et pour lui [« Pour cela, toi, destructrices et exécutrices venant après coup, les Erinyes (déesses de la punition) d’Hadès et des dieux, te guettent et vont te prendre dans les mêmes malheurs. »] et pour les cités qui voudront prendre les mêmes décisions erronées. (1075 > 1090)
Tirésias et l’enfant partis, se produit alors le basculement de Créon, aussitôt après cette mise en garde du Coryphée : « Homme ! Chef ! il est parti après avoir annoncé des choses terribles ! Nous savons, moi depuis que j’enveloppe de blanc mes cheveux qui ont perdu le noir, qu’il n’a jamais proclamé un mensonge à l’adresse de la cité. » (1091 > 1094)
Sophocle fait apparaître ce basculement dans le même processus de contradiction :
Créon : Je le sais, moi aussi, et mon esprit est troublé. En effet, céder est terrible, mais résister c’est par colère frapper dans un malheur terrible.
Le Coryphée : C’est la prudence qui est nécessaire, fils de Ménécée, Créon !
Créon : Alors, que faut-il faire ? Dis-le, et moi j’obéirai.
Le Coryphée : Va, laisse aller la jeune fille hors du tombeau sous-terrain et bâtit un tombeau pour celui qui est exposé.
Créon : C’est à cela que tu m’exhortes, et ton avis est de céder ?
Le Coryphée : Oui, chef, et le plus vite possible. Car les malheurs envoyés par les dieux ont les pieds rapides et entravent ceux qui méprisent* [*kataphronein = penser du haut vers le bas => les présomptueux, les orgueilleux]. (1095 > 1104)
Seulement, ici, la contradiction n’est pas résolue par une pensée – ce qui revient à dire qu’elle n’est pas résolue – et la décision est imposée par la panique : une manière de dire qu’il n’y a pas d’issue possible en-dehors de la responsabilité (dans le sens de réponse adéquate) ; « les malheurs aux pieds rapides venant des dieux » sont la métaphore des effets de cette démission : les trois morts qui vont bientôt être annoncées ne seront pas les résultats d’une quelconque malédiction ou punition divine, mais ceux de décisions humaines.
Sophocle montre que l’irrationalité constitue Créon non en tant que personne psychologique, mais en tant que personnage de théâtre représentant l’exercice inadéquat du pouvoir, jusque dans la décision même censée arrêter la catastrophe :
Créon : Hélas ! c’est difficilement que je me distancie de mon cœur quant au fait d’agir [ce n’est pas de gaieté de cœur que je renonce]. Mais il ne faut pas soutenir une lutte désespérée contre la nécessité.
Le Coryphée : Va et agis maintenant et ne t’en décharge pas sur d’autres.
Créon : Irais-je comme je suis ? Allez, allez, serviteurs qui êtes là et qui n’êtes pas là, prenez à deux mains des haches et courez vers le terrain que vous voyez. Moi, puisque pour elle j’ai changé d’avis, moi-même je l’ai emprisonnée et par moi-même je la délivrerai. Car je crains que, les lois établies, il vaille mieux que je* les exécute aussi longtemps que je suis vivant. » (1105 >1114)
Cette dernière déclaration témoigne de la confusion mentale annoncée par le précédent « mon esprit est troublé » : la question « Irais-je comme je suis ? » [P. Mazon l’esquive en traduisant : Je pars comme je suis, alors que le verbe est au mode optatif (= conditionnel) avec la particule « an » (= possibilité, hypothèse) et qu’il y a un point d’interrogation] est en complet décalage avec la gravité de la situation, et l’ordre (prendre les haches à deux mains ?) donné aux présents et aux absents (?) ne correspond pas à l’action (libérer Antigone) qu’il annonce vouloir réaliser lui-même.
La dernière phrase pose un problème de traduction : ariston (verbe « être » sous-entendu) = « il est préférable, il vaut mieux », est construit avec une proposition infinitive. Sophocle n’ayant pas précisé le sujet de l’infinitif, on peut comprendre que le préférable en question concerne l’homme en général, [ce serait donc l’énoncé d’une vérité générale, et c’est l’option choisie par P. Mazon], ou alors qu’il concerne Créon lui-même, ce qui me semble plus intéressant pour exprimer son désarroi par ce qui ressemble au « je ne le ferai plus » de l’enfant perdu qui se parle à lui-même pour se rassurer.