Gustave Flaubert (5)

Pour commencer à approcher ce que peuvent être ce rien et le type d’expression (style) adapté, j’ai relu le réquisitoire de l’avocat impérial (Ernest Pinard) et la plaidoirie de l’avocat de Flaubert (Jules Sénard) qui conclurent le procès intenté à Flaubert après la publication (en feuilleton) dans la Revue de Paris de Madame Bovary. Flaubert qui aimait les calembours sourira peut-être si je dis que Pinard fut vain.

Motif de l’accusation : offenses à la morale publique et à la religion.

L’avocat impérial s’ingénia à trouver dans le livre des extraits qui prouvaient que l’accusation était fondée et l’avocat de la défense en refit l’explication contextualisée pour soutenir la thèse d’une visée moralisatrice du roman.

Le tribunal dont les attendus du jugement rejoignaient clairement le réquisitoire (Flaubert et l’éditeur y étaient sévèrement blâmés) prononça pourtant un acquittement, le 7 février 1857. La famille Flaubert était très connue en Normandie : le père, Achille Flaubert, avait été un chirurgien-chef renommé à l’hôpital de Rouen, son fils aîné – Achille, lui aussi –  lui avait succédé, et il semblerait que Napoléon III soit intervenu par crainte d’un revers électoral aux législatives dans cette région. Toujours est-il que Gustave, perturbé par le procès, a joué sur cette corde.

Voici un extrait d’une lettre qu’il écrivit à son frère Achille le 3 janvier 1857 : «  Tout ce que tu fais [Gustave lui avait demandé de faire jouer ses relations] est très bien. L’important était et est encore de faire peser sur Paris par Rouen. Les renseignements sur la position influente que notre père et que toi a eue et as à Rouen sont tout ce qu’il y a de meilleur ; on avait cru s’attaquer à un pauvre bougre, et quand on vu d’abord que j’avais de quoi vivre, on a commencé à ouvrir les yeux. Il faut qu’on sache au ministère de l’Intérieur que nous sommes, à Rouen, ce qui s’appelle une famille, c’est-à-dire que nous avons des racines profondes dans le pays, et qu’en m’attaquant, pour immoralité surtout, on blessera beaucoup de monde. J’attends de grands effets de la lettre du préfet au ministère de l’Intérieur. Je te dis que c’est une affaire politique. [Dans une lettre datée du 1er janvier il lui avait écrit « Mon affaire est une affaire politique, parce qu’on veut à toute force exterminer la Revue de Paris, qui agace le pouvoir.  »]

L’hypothèse des calculs politiciens n’épuise pas la question de la censure bien réelle : Baudelaire, qui ne bénéficiait pas de la même notoriété familiale, sera poursuivi, après la publication des Fleurs du Mal, pour les mêmes motifs, et condamné par le même tribunal six mois plus tard, après un réquisitoire du même avocat impérial. La condamnation ne sera annulée qu’en 1949.

L’accusateur et le défenseur de Flaubert font le même contresens. De bonne foi, si j’ose dire, pour E. Pinard, par habileté pour J. Sénard qui ne pouvait pas plaider autre chose qu’une intention moralisatrice de l’auteur pour avoir une petite chance d’être entendu.

La morale (dans le sens : ce qui est bien et ce qui est mal, ce qu’il faut faire et ne pas faire) n’a rien à voir ni avec Madame Bovary, ni avec L’Education Sentimentale, ni avec Bouvard et Pécuchet

Cet extrait de la lettre du 24 avril 1852 à Louise Colet donne une idée de la nature de ce qu’entreprend Flaubert (ici, l’écriture de Madame Bovary) : 

« J’ai fait, depuis que tu ne m’as vu, vingt-cinq pages net [en six semaines] (…) Je les ai tellement travaillées, recopiées, changées, maniées, que pour le moment je n’y vois que du feu. Je crois pourtant qu’elles se tiennent debout. Tu me parles de tes découragements ; si tu pouvais voir les miens !  Je ne sais pas comment quelquefois les bras ne me tombent pas du corps de fatigue, et comment ma tête ne s’en va pas en bouillie. Je mène une vie âpre, déserte de toute joie extérieure et où je n’ai rien pour me soutenir qu’une espèce de rage permanente, qui pleure quelquefois d’impuissance, mais est continuelle. J’aime mon travail d’un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre. Quelque fois, quand je me trouve vide, quand l’expression se refuse, quand, après avoir griffonné de longues pages, je découvre n’avoir pas fait une phrase, je tombe sur mon divan et j’y reste hébété dans un marais intérieur d’ennui. Je me hais et je m’accuse de cette démence d’orgueil qui me fait haleter après la chimère. Un quart d’heure après, tout est changé ; le cœur me bat de joie. Mercredi dernier, j’ai été obligé de me lever pour aller chercher mon mouchoir de poche ; les larmes me coulaient sur la figure. Je m’étais attendri sur moi-même en écrivant, je jouissais délicieusement, et de l’émotion de mon idée, et de la phrase qui la rendait, et de la satisfaction de l’avoir trouvée. (…) J’ai entrevu quelquefois (dans les grands jours de soleil), à la lueur d’un enthousiasme qui faisait frissonner ma peau du talon à la racine des cheveux, un état de l’âme ainsi supérieur à la vie, pour qui la gloire ne serait rien, et le bonheur même inutile. »

Ecrire, donc : des signes tracés à l’encre sur du papier par un homme qui s’enferme des jours et des jours, sans sortir, sans voir quiconque, qui crie ce qu’il écrit au prix de souffrances à la fois physiques et psychiques, dont la vie est pratiquement dépouillée de relations sociales, presque du corps lui-même, une vie en quelque sorte résumée et réduite au geste de la main qui tient la plume : 

« J’ai cru (…) que l’alcool et le bordel inspiraient. (…) Si je suis, sous le rapport vénérien, un homme si sage, c’est que j’ai passé de bonne heure par une débauche supérieure à mon âge et intentionnellement, afin de savoir. Il y a peu de femmes que, de tête au moins, je n’ai déshabillées jusqu’au talon. J’ai travaillé la chair en artiste et je la connais. Je me charge de faire des livres à en mettre en rut les plus froids. Quant à l’amour, ç’a été le grand sujet de réflexion de toute ma vie. Ce que je n’ai pas donné à l’art pur, au métier en soi, a été là ; et le cœur que j’étudiais, c’était le mien. Que de fois j’ai senti à mes meilleurs moments le froid du scalpel qui m’entrait dans la chair ! Bovary (dans une certaine mesure, dans la mesure bourgeoise, autant que je l’ai pu, afin que ce fût plus général et humain) sera sous ce rapport la somme de ma science psychologique et  n’aura une valeur originale que par ce côté. En aura-t-il ? Dieu le veuille ! » (à Louise Colet – 26.06.1852)

Que cherche-t-il exactement ?

Certainement pas la gloire. Etre reconnu ne l’intéresse pas.

Gagner de l’argent ?

Il y a là un problème intéressant : Gustave est le cinquième enfant, né après un frère de huit ans son aîné et trois autres morts en bas âge. Le père a porté toute son attention sur le fils aîné à qui il a donné son prénom et qui a suivi la même voie que lui. Si Gustave n’a pas été « considéré » de la même manière par son père, il a bénéficié du « sens de la famille », à savoir une maison à Croisset qu’il habitera toute sa vie, et une rente qui lui permettra de vivre sans avoir besoin d’un emploi, jusqu’aux premiers revenus que lui procurera la publication de Madame Bovary. (Il a trente-six ans).

Il est sans doute, de tous les écrivains, celui qui est le plus étranger non seulement à tout engagement, mais surtout à toute préoccupation sociale.

Il exècre la politique, en particulier le mot socialisme.

(à suivre)

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