Le délire de V. Poutine et son complément rhétorique

Extrait d’un article publié dans Le Monde, le 17.03.2022 :

«  M. Poutine a répété [déclaration faite le 16mars dans une visio-conférence diffusée à la télévision] que le but de cette opération militaire n’était pas d’ « occuper » l’Ukraine. Selon lui, ce pays s’apprêtait, avec le soutien des Etats-Unis, et « d’autres pays occidentaux » à déclencher un « bain de sang et une épuration ethnique » : « Une offensive massive sur le Dombass et ensuite sur la Crimée était seulement une question de temps. » Scénario d’autant plus inquiétant que « le régime pro-nazi mis en place à Kiev pouvait recevoir des armes de destruction massive visant la Russie. » Vladimir Poutine a notamment cité l’arme nucléaire, « danger très réel », et le « programme militarobiologique mené sous commandement et financement américain » en Ukraine comprenant « des expérimentations sur des échantillons de coronavirus, d’anthrax, de choléra, de peste porcine africaine et d’autres maladies mortelles. » Plus que l’Ukraine, l’ennemi est bien l’ « Occident », terme prononcé vingt-six fois en trente-sept minutes. Son but « la destruction », le « démembrement » ou encore l’ « annulation » de la Russie, attitude comparable « aux pogroms antisémites dans l’Allemagne des années 30. » Les sanctions adoptées ces dernières semaines seraient ainsi dirigées « contre chaque famille, chaque citoyen russe.»

Comment expliquer qu’un tel délire puisse être conçu,  prononçable, donc audible par l’auditoire à qui est adressé le discours : des gouverneurs régionaux, des membres du gouvernement et l’ensemble de la population russe ?

Avant de tenter de répondre :

Un article de la Une du Monde du même jour revient sur le discours du président ukrainien Zelensky au congrès américain. « (Il) a salué le soutien fourni par les Etats-Unis, tout en exerçant une pression publique sur Joe Biden, d’une façon à la fois respectueuse et habile. « Vous êtes le leader de votre grande nation. Je vous souhaite d’être le leader du monde. Etre le leader du monde signifie être le leader de la paix. » (…)  « Joe Biden a été interpellé par une journaliste lui demandant si Vladimir Poutine était un criminel de guerre. Sa première réponse fut non. Puis le président s’éloigna, échangea quelques propos avec des membres de l’assistance, avant de revenir vers la journaliste. « Oui, c’est un criminel de guerre. » Une sortie spontanée, immédiatement propulsée en tête des informations en ligne, jugée « impardonnable » par le Kremlin. La porte-parole de la Maison Blanche, Jen Psaki, a précisé ensuite que Joe Biden avait parlé « avec son cœur » et « sur la base de ce qu’il a vu à la télévision, les actions barbares d’un dictateur brutal, lors de l’invasion d’un pays étranger ».

Ces discours venant de Moscou, Kiev et Washington ont en commun de ne pas s’adresser aux peuples, mais d’être le langage de la passion calculée, à visée non démocratique mais démagogique.

Le délire de V. Poutine signifie l’état de délabrement du peuple dans son pays.

L’adresse de V. Zelensky à J. Biden relève d’un jeu rhétorique en complet décalage avec la tragédie que vivent les Ukrainiens.

Quant à la déclaration de J. Biden – qui ne peut pas ne pas rappeler l’histoire récente des interventions extérieures des Etats-Unis, dont la guerre d’Irak et l’impunité de G.W. Bush – ,  elle est forcément entendue comme celle d’un « juge et partie » et relativise l’absolu visé par « criminel de guerre ».

Le processus enclenché depuis 1991qui aboutit à la prise du pouvoir en Russie par V. Poutine s’appuyait (comme avant) sur le déni du peuple (à construire par la conscience politique) auquel a été substituée la population (manipulable par la démagogie) régulièrement appelée à voter « pour quelqu’un » et ses slogans.

Le même déni persiste aujourd’hui, jusqu’à susciter des réactions passionnelles aiguës exacerbées par une guerre d’agression lointaine, pas pour nous, encore frappée d’irréalité ; personne ne connaît le seuil à partir duquel le délire collectif, alimenté par le délire réel ou joué (jusqu’à la confusion des deux) du chef, deviendra contagieux.

Le discours global des médias [que ce soit pour l’élection présidentielle ou la guerre en Ukraine ]participe de la même démarche.

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