Gustave Flaubert (20 – fin)

Ce que Flaubert confie (le 5.10.1872) de ses intentions à Edma des Genettes témoigne de la violence émotionnelle que suscitait en lui la représentation littéraire du rien dont Bouvard et Pécuchet est à mon sens l’œuvre la plus explicite: « Je médite un livre ou j’exhalerai ma colère. Oui, je me débarrasserai enfin de ce qui m’étouffe. Je vomirai sur mes contemporains le dégoût qu’ils m’inspirent, dussé-je m’en casser la poitrine ; ce sera large et violent. »

Il mourut brusquement le 8 mai 1880, laissant le roman inachevé.

Comment aurait-il terminé les aventures de ses deux cloportes ? Je laisse cette question, même si je pense qu’elle est inadéquate : le rien n’a ni commencement ni fin, sa métaphore littéraire non plus.  

Deux bonshommes, l’un célibataire (Pécuchet), l’autre veuf (Bouvard) se rencontrent sur un banc à Paris. Ils décident de vivre ensemble et, grâce à un héritage tombé du ciel, achètent à Chavignolles, une ville imaginaire de Normandie située entre Caen et Falaise, une « ferme de trente-huit hectares, avec une manière de château et un jardin en plein rapport ».

A part l’épisode de février 1848 – écho de L’Education Sentimentale – le récit est une suite ininterrompue d’expériences agricoles, jardinières, alimentaires, chimiques, chirurgicales, physiologiques, médicales, diététiques, cosmologiques, physiques, exégétiques, archéologiques, littéraires, politiques, amoureuses, gymnastiques, spiritistes, magnétiques, philosophiques, mystiques, éducatives… qui seront toutes des fiascos complets : une Tentation de Saint Antoine profane où la Bêtise tient lieu de foi.

La Bêtise. Elle fut pour Flaubert l’équivalent de l’Infâme pour Voltaire, l’ennemi à combattre : « Il n’y a qu’un crime au monde, c’est la Bêtise », écrit-il à son amie Léonie Brainne (09.07.78).

Quelle idée le roman nous en donne-t-il ?

Si Antoine est une bûche inerte, Bouvard et Pécuchet sont des agités permanents, prêts à tout. A la mort de Flaubert, les deux bonshommes projettent la démolition puis la reconstruction de Chavignolles avec la même irresponsabilité qui les a conduits à rater tout ce qu’ils ont entrepris. Ce qui peut s’expliquer par l’absence du doute que peut expliquer l’autodidactisme mais qui n’est évidemment pas la cause première : les huîtres servies au repas qu’ils offrent à leur voisinage, et qu’ils n’ont pas élevées, sentent la vase.

Flaubert n’explicite pas le ressort de cette fuite en avant mais le laisse deviner dans ce moment d’arrêt, au début du chapitre VIII : « Des jours tristes commencèrent. Ils n’étudiaient plus dans la peur des déceptions ; les habitants de Chavignolles s’écartaient d’eux, les journaux tolérés n’apprenaient rien, et leur solitude était profonde, leur désœuvrement complet. Quelquefois ils ouvraient un livre, et le refermaient ; à quoi bon ? En d’autres jours, ils avaient l’idée de nettoyer le jardin, au bout d’un quart d’heure une fatigue les prenait ; ou de voir leur ferme, ils en revenaient écœurés ; ou de s’occuper de leur ménage, Germaine (leur domestique) poussait des lamentations ; ils y renoncèrent. (…) Donc ils vivaient dans cet ennui de la campagne, si lourd quand le ciel blanc caresse de sa monotonie un cœur sans espoir. On écoute le pas d’un homme en sabots qui longe le mur, ou les gouttes de la pluie tomber du toit par terre. De temps à autre, une feuille morte vient frôler la vitre, puis tournoie et s’en va ? Des glas indistincts sont apportés par le vent. Au fond de l’étable, une vache mugit. »

L’ennui, mortel, est celui que cherchait à fuir Emma Bovary et que redoute aussi Flaubert ; il explique à maintes reprises que son travail de recherche et d’écriture, souvent décrit comme harassant, est le seul moyen de ne pas sombrer dans la dépression.

La différence entre l’hyperactivité des deux personnages et celle de leur auteur tient à l’objet :

– la bêtise vécue de Bouvard et Pécuchet se manifeste par le lien entre les expériences, équivalent au calembour bien connu « comment vas tuyau de poële et toile à matelas », autrement dit le récit du rien réussi (à comprendre dans les deux sens : échec/perfection du rien) jusque dans l’expérience même de leur mort. Dans le chapitre VIII, la charogne d’un chien découverte sur un chemin les conduit à parler de la mort. Nous sommes le 24 décembre au soir : « Ils tâchaient de l’imaginer sous la forme d’une nuit intense, d’un trou sans fond, d’un évanouissement continu ; n’importe quoi valait mieux que cette existence monotone, absurde et sans espoir. Ils récapitulèrent leurs besoins inassouvis. Bouvard avait toujours désiré des chevaux, des équipage, des grands crus de Bourgogne, et de belle femmes complaisantes dans une habitation splendide. L’ambition de Pécuchet était le savoir philosophique. Or le plus vaste de problèmes, celui qui contient les autres, peut se résoudre en une minute. Quand donc arriverait-elle ?

 – Autant tout de suite en finir.

– Comme tu voudras, dit Bouvard.

Et ils examinèrent la question du suicide. »

Après en avoir examiné les diverses possibilités, ils choisissent de se pendre, préparent le matériel comme s’il s’agissait d’un acte anodin, y sursoient parce qu’ils réalisent qu’ils n’ont pas fait de testament et finissent par se rendre à la messe de minuit avant de reprendre leur fuite en avant expérimentale.

– le génie de Flaubert se manifeste par le discours métaphorique du rien qu’il ne cherche pas à identifier et qu’il représente ici par deux inconsciences personnifiées de la vanité de l’action, surtout sociale.

Deux exemples, concernant la politique qu’il détestait  :

–  dans le chapitre IV, il les fait discuter de la révolution de 1789 « Quel dommage que dès le commencement on n’ait pas pu s’entendre ! Car si les royalistes avaient pensé comme les patriotes, si la Cour y avait mis plus de franchise, et les adversaires moins de violence, bien des malheurs ne seraient pas arrivés ! A force de bavarder là-dessus, ils e passionnèrent. Bouvard, esprit libéral et cœur sensible, fut constitutionnel, girondin, thermidorien. Pécuchet, bilieux et de tendances autoritaires, se déclara sans-culotte et même robespierriste. Il approuvait la condamnation du roi, les décrets les plus violents, le culte de l’Être Suprême. Bouvard préférait celui de la Nature. Il aurait salué avec plaisir l’image d’une grosse femme, versant de ses mamelles à ses adorateurs, non pas de l’eau, mais du chambertin. »

Autrement dit : si les événements s’étaient passés autrement, ils ne seraient pas ceux que nous connaissons.

– dans le chapitre VI, il les plonge dans la révolution de février 1848, à l’échelle provinciale :

« Chavignolles reçut le contre-coup des agitations de Paris. (…) On restait sur la place à causer. (…)

– Mais le gouvernement, dit Pécuchet, avait supprimé l’esclavage.

[Réponse de Foureau, le maire]

– Qu’est-ce que ça me fait l’esclavage ?

– Eh bien, et l’abolition de la peine de mort, en matière politique ?

– Parbleu ! reprit Foureau, on voudrait tout abolir. Cependant, qui sait ? Les locataires déjà se montrent d’une exigence !

– Tant mieux ! les propriétaires, selon Pécuchet, étaient favorisés. Celui qui possède un immeuble…

Foureau et Marescot [notaire] l’interrompirent, criant qu’il était un communiste.

– Moi ! communiste ! »

Comme dans la séquence de L’Education Sentimentale (cf. article 19) le discours censé donner du sens au commun (laïcité / esclavage, peine de mort), est démoli par les petits intérêts particuliers (plâtre / locataires) et ridiculisé par l’outrance (tête de veau / communiste).

                                                          ***                                       

« J’éclate de colères et d’indignations rentrées. » écrivait Flaubert à George Sand le 31 décembre 1875.

Son génie est d’avoir su trouver le style qui permette d’en représenter la cause, angoissante et enfouie, par les formes esthétiques de ses manifestations ordinaires de contournement et d’esquive.

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